Chapitre IV: Sur le fil du rasoir


Exténue par l'actualité, Kogami pressa un bouton et l'hologramme se dissipa. Il n'avait jamais réussi à se faire à l'idée de commander vocalement aux machines. Trop l'impression de parler dans le vide. Et il se souvenait du jour où Tsunemori était arrivée en excusant son humeur par le fait qu'elle venait de se disputer avec sa... "méduse-I.A.-holographique de maison?".

Comment en est-on arrivé là? s'était-il alors demandé.

C'était une époque plus simple, où il ne faisait que suivre un but dont il se rappelait chaque jour en contemplant une photo floue sur un mur, puis l'image plus net de ce visage digne et déçu sur le point de trancher la gorge d'une femme.

Et maintenant le gars passait à la télévision.

Bon, Shinya devait bien le reconnaître, pour quelqu'un catapulté un peu plus de deux mois auparavant au rang de ministre sans la moindre préparation... scolaire pour faire des discours, le sien était plus convaincant que beaucoup de ceux que l'on pouvait entendre durant l'époque de Sibyl. Ça ne tenait cela dit pas tant au fond, sur lequel l'albinos n'avait pas tant de prise, qu'à la forme, au charisme naturel de Shogo Makishima. Cela, en plus du fait qu'il ne manquait jamais une occasion de se montrer devant les caméras l'avaient rendu très populaire, comparé à d'autres membres du nouveau gouvernement ne pouvant même pas se vanter d'être Japonais. Objectivement, le nommer ministre avait été une excellente idée.

Cependant, il eut été difficile de faire comprendre de telles subtilités politiques aux ex-collègues de Kogami. Une semaine après son retour au Japon, il s'était enfin décidé à les appeler, et s'était vu confronté à une myriade de questions, la moitié desquelles ne pouvant recevoir de réponses honnêtes sans briser plusieurs secrets politiques. À contrecœur, il avait dût leurs débiter les mensonges qu'il avait préparés pour l'occasion, pour les protéger... et pour sa propre préservation. En allant les retrouver en personne, Shinya avait constaté l'impact que le changement de régime avait eu sur chacun d'entre eux. La destruction de Sibyl avait suivi de près l'annihilation des champs de blé, permettant à ce qui était à présent le pays-suzerain du Japon, dont l'intervention apportait ordre et nourriture, de paraître comme un sauveur bienveillant. Ginoza, mais surtout Akane étaient sous le choc, et s'inquiétaient autant du nouveau danger terroriste annoncé par les médias que des mesures de sécurité drastiques ayant été prises pour rétablir l'ordre, tel que le couvre-feu qui avait duré tout le premier mois. La jeune femme en particulier se désolait de la perte d'un système en voie d'atteindre une meilleure société. En l'entendant prononcer ces mots, le regard de Gino s'était discrètement tourné vers son père, Yayoi et Kagari, qui de toute évidence ne partageaient pas le même avis, mais s'abstenaient de le faire savoir à la petite. Du reste, Kogami avait plusieurs fois surpris le roux et Masaoka masquer leur sourire quand la destruction de Sibyl était mentionnée. Mais l'autre chose qui les avait tous abasourdi avait été d'apprendre que lui et Makishima n'était plus en si mauvais terme. Vu leur réaction, il avait omit de préciser que l'albinos et lui pouvaient même se qualifier d'"amis".

Enfin, à peu de chose près. Vu qu'apparemment, Makishima n'avait pas eu d'autres choix que de sacrifier sa vie privée à la fonction de ministre. Il n'était jamais chez lui que pour y dormir (et encore, pas toujours), et ne s'arrachait qu'un après-midi de congé une fois par semaine au mieux. Parfois Shinya venait le voir chez lui quand l'albinos prenait la peine de le prévenir qu'il rentrerait relativement tôt... mais l'emploi du temps d'un ministre semblait dirigé par les mêmes forces que les phénomènes météorologique, et il lui arrivait de rentrer, épuisé, plusieurs heures plus tard. Il allait alors directement dormir et s'excusait auprès de Kogami de devoir le renvoyer... Ils se voyaient à peine.

Et pendant tout ce temps, Kogami s'était permis de remettre en cause le comportement de l'ancien criminel, pour au final prendre la décision d'aller lui toucher deux mots.

Il était une heure du matin quand un bruit de clef se fit entendre. Makishima se glissa à l'intérieur puis, constatant que Shinya était assis sur le canapé, lui adressa un sourire alors qu'il retirait ses chaussures et accrochait son manteau. Revenir "chez soi" était, pour le ministre, devenu en soi une source de réconfort.

L'appartement était celui que lui octroyait sa fonction, et était par conséquent aussi confortable que spacieux. Cela dit, les meubles fournis n'étaient pas du plus grand charme puisque servant simplement de bases pour hologrammes, comme c'était le cas partout ailleurs. En arrivant sur place, Makishima avait pris la décision d'autant que possible éviter d'avoir recours à des hologrammes pour changer la décoration, optant plutôt pour de vrais meubles, plus difficiles à trouver, mais plus authentiques. Pour le moment, la pièce qui servait de salon-salle-à-manger disposait d'une table et de deux chaises en chêne d'un style rustique, à laquelle le ministre ne mangeait presque jamais, à côté desquelles une table basse était entourée de deux canapés et d'un fauteuil assortis aux tissus blanc-beige. Une bibliothèque en noyer ornementé s'adossait contre un mur, tandisque le cadre blanc et froid de la grande fenêtre était masqué par un rideau vert. Quelques peintures agrémentaient les espaces vides des murs et, posée sur une table d'appoint en acajou elle-même callée entre un mur et l'un des canapés se trouvait une élégante lampe de chevet à l'abat-jour vert. Shinya l'avait allumé pour lire en attendant le retour du ministre.

-Bravo pour le discours, complimenta-t-il froidement sans lever les yeux.

Le ton ne convenant pas au sens de la phrase, l'albinos leva les sourcils, se demandant quoi attendre de son compagnon.

-Merci, répondit-il tout de même d'un ton égal. Au fait, c'est agréable de te voir. Qu'est-ce qui t'amène?

-J'ai besoin de te parler.

La main de Makishima se crispa, mais son expression demeura impassible.

Une conversation qui nécessite d'être annoncée est soit une excellente soit une très mauvaise nouvelle...

-Qui y'a-t-il? demanda-t-il sans illusion sur la direction celle-ci prenait.

-Soit honnête...

-Tu sais que je le serais toujours, pour toi.

-Je n'ai pu m'empêcher de remarquer à quel point tu soignes ton image auprès du public.

-Certes.

-Tu es même parvenu à devenir l'un des hommes actuels les plus populaires du Japon. Pour ça je dois te féliciter, ajouta sarcastiquement Kogami. Permet-moi simplement de te demander, en quoi c'était une nécessité, déjà?

Makishima le considéra un instant, quelque chose d'un peu hautain dans le regard. Un léger sourire, destiné à lui seul, se dessina sur ses lèvres. Il alla s'asseoir sur la table à manger, les jambes et les bras croisés et la tête légèrement penchée sur le côté.

-Et que sais-tu de la politique, Shinya?

-Je sais que c'est facile de se prendre au jeu.

-Alors selon toi, quelle est la raison de mes actions?

-Ça te rend indispensable et quasi-intouchable, énuméra d'un ton neutre l'ancien détective. Sans ton soutien, les deux derniers référendums ne seraient jamais passés. Mais surtout, tu prépares le terrain pour les prochaines élections, quelle qu'en soit la date. D'ailleurs, je ne serais pas surpris d'apprendre que c'est par crainte que tu gagnes qu'elles sont retardées.

Shinya vit un sourire se dessiner sur les lèvres de Makishima.

-Bien deviné. Je n'en attendais pas moins de toi.

-Il est clair que l'abruti qui a été placé à la tête de ce pays ne sera pas réélu. C'est tellement évident qu'il n'est qu'une marionnette... Sauf que demeure la promesse que des élections auraient lieu dès que l'ordre aura été rétabli, et les Japonais attendent toujours, bien que le calme soit revenu depuis un moment, et que pour l'instant, aucun attentat à l'horizon.

-Oh, ils les auront, c'est inévitable.

-Et je crois avoir une idée du candidat favori... ajouta sombrement Kogami, de plus en plus tendu. Je te vois difficilement perdre.

-Tu vois? Pourquoi me demander la raison de mes actions si tu connais déjà la réponse?

-Celle que je cherche est; que comptes-tu faire du pouvoir?

-Tu n'es pas le seul à se le demander. Beaucoup craignent -ou espèrent- que je fasse prendre une tournure plus... patriotique au Japon; on s'attend à ce que je renforce l'armée et me débarrasse de toute ingérence étrangère. Il ne serait pas difficile de devenir une des puissances les plus influente de la région...

N'y tenant plus, Shinya se leva d'un bond et s'avança en direction de Shogo.

-Et c'est ce que tu comptes faire ou non?! exulta-t-il.

L'albinos leva les yeux au ciel.

-Cela ne correspond pas exactement à mes idéaux... mais il se peut que je n'ai pas d'autre choix, dépendant de la situation.

-C'est sûr, tout est bon pour garder le pouvoir!

-Pour ne pas en être éjecté et en subir les conséquences, je dirais plutôt.

-T'y es pas encore et tu t'y crois déjà! Si t'es même pas sûr de ce que tu vas en faire, pourquoi le convoiter?

-Il existe certains avantages qui viennent avec... y compris de s'assurer que personne d'incompétent ou de mal intentionné n'y soit.

-Alors c'est ça? lâcha Kogami avec une expression dégoûté. «Je prends le pouvoir pour que personne d'autre ne l'ait.» Je te croyais au-dessus de ça, Shogo.

Celui-ci abandonna son sourire puis descendit de la table où il était assis, contournant le brun sans le regarder.

-Je ne te demande ni de comprendre ni de m'approuver. Laisse-moi faire et tout se passera bien.

-Je te comprends très bien, répliqua Shinya en le suivant des yeux. Tu prends goût au pouvoir.

-Oui, un peu.

Choqué, Kogami ne sut que dire. Devant son expression, Shogo s'expliqua simplement.

-Il n'y a rien d'étrange à cela. Aussi atypique que je sois, c'est un instinct que je partage avec le reste du genre humain.

-Ce qui prouve que tu ne mérites pas le pouvoir plus qu'un autre.

L'albinos se retourna, quelque chose de douloureusement alarmé dans le regard.

-Mais toi, tu... commença-t-il, avant d'abandonner sa phrase dans un soupir.

-Quoi?

-...Rien, oublie.

Shinya fronça les sourcils en regardant Shogo.

Ok, cigarette.

Il se rassit sur le canapé et en sortit une. Mais avant qu'il n'ait pu l'allumer, Makishima la lui arracha avec agacement.

-Hey!

-T'as vraiment l'intention de te tuer avec?

-Va te faire! hurla Kogami en se levant. Tu sais très bien pourquoi je fume!

-Parce que ton pote dont j'ai causé la mort avait la même addiction, oui! C'est pas une raison pour essayer de le rejoindre!

-Je fais ce que je veux avec MA vie, ok?!

-Alors vas-y! Après tout, ça ne concerne que toi et, accessoirement, tous ceux qui viendront pleurer à ton enterrement.

-...

-Je t'en prie, Shinya...

-Rappelle-moi pourquoi je prends seulement la peine de te voir.

-Parce qu'on se comprend mieux que quiconque et qu'ensemble on peut parler de se qui nous intéresse vraiment?

-Sauf que nous n'avons de vraies conversations qu'une fois par semaine au mieux, et que tu n'est pas le seul avec qui je puisse discuter. Il y a Saiga, par exemple.

-Non, pas "par exemple". Saiga est le seul autre, et tu ne vas pas si souvent le voir, n'est-ce pas?

De nouveau, Kogami demeura sans voix.

-Il te regarde de haut.

-C'est...!

-Vrai. Pour l'amour de Dieu, Shinya, ne me ment pas. Tu connais ce sentiment de te considérer comme au moins égal à quelqu'un alors que celui-ci croit qu'il te dépasse de plusieurs niveaux sous prétextes de quelques années d'études et d'une spécialité en plus.

-Tu ne connais pas mieux ma vie que moi!

-Je la connais presque aussi bien que la mienne. Nous ne sommes pas très différents.

-Nous ne...!

-Oh, et ose me dire qu'il ne t'es jamais arrivé d'avoir envie de gifler tes chers "amis" en les entendant parler de ce qui semble les préoccuper le plus dans leurs petites vies inintéressantes. Alors qu'eux te voient comme cet ami bizarre avec ses petites manies et ses idées incompréhensibles. Sans se rendre compte que tu vaux mille fois mieux qu'eux

-Arrête de faire comme si on était une espèce à part!

-On l'est!

-C'est faux! Le fait que Sibyl ne te percevait pas ne change que ça pour toi, et c'est tout!

-Mon profil de criminel asymptomatique n'a été que l'élément déclencheur qui m'a fait comprendre le reste. Aussi fort que je le veuille, je ne serais jamais vraiment normal, et la nature même de ma personnalité m'empêchera toujours d'atteindre ceux qui le sont. Mais quand je t'ai vu, j'ai compris que je n'étais plus seul. Tu es comme moi, même si tu essayes tant bien que mal d'avoir l'air normal pour te faciliter les choses. Mais tu n'y arriveras pas, tout simplement parce que personne d'autre que moi ne peux te comprendre.

-Tu délires, Shogo. Tu te cherches des raisons pour justifier que t'as jamais pu t'attacher à qui que ce soit? J'en ai une meilleure; t'es un sociopathe incapable d'empathie.

Makishima serrait son poing si fort que ses ongles s'enfonçaient dans sa chair, comme si il eut cherché à se faire saigner. Sur son expression amère, un sourire en coin ironique se dessina, suivit d'un petit rire sans joie.

-Tu penses que je ne n'en ai pas pour toi, Shinya? finit-il par murmurer.

- Si c'est le cas t'as une drôle de façon de le montrer.

-J'ai essayé de te faire ouvrir les yeux. Les tiens, et ceux de tout le monde. J'ai essayé de vous faire comprendre à tous que la justice doit être appliquée par des humains, et parfois en-dehors du cadre de la loi.

-Pas besoin de transformer les gens en bêtes sauvages pour ça! Pas besoin de massacrer des innocents!

-En fait, si. Et pour rappel, je ne suis pas le seul à avoir du sang sur les mains. Je me demande, combien de gens as-tu tué ou fais emprisonner à vie? T'aurais pas compté, à tout hasard?

-Arrête avec ça!

-Et pourquoi pas?

-Ça n'a rien à voir!

-Oh, certes, tu n'avais pas l'intention de t'arrêter, toi!

-J'étais pas un putain de psychopathe! hurla Kogami.

-Comment t'appelles "refaire le papier-peint avec les boyaux des gens stressés" alors?

-Au moins j'étais capable d'avoir de vraies relations au-delà de ça!

-...

-D'ailleurs, j'aimerais bien que tu m'explique en quoi on est "pareils"? T'es incapable d'empathie!

-SI! Pour toi. Tu n'as peut-être pas autant connu ça mais, pour ma part, j'ai été... tellement déçu par les humains. Au bout d'un moment, il a bien fallu que je me cloisonne pour arrêter de souffrir... C'était un supplice de Tantale, j'étais affamé de relations sans jamais pouvoir me sentir vraiment proche de qui que ce soit. La seule solution était de me couper des autres, de me geler. Le pire c'est que malgré cela j'ai encore été déçu... ou blessé.

-...

-J'ai besoin de toi, Shinya...

-Pas moi.

La pure et véritable colère dirigée contre une personne était une sensation inconnue pour Makishima. Sa réaction fut impulsive, sortie tout droit de son cœur coincé dans gorge.

Kogami, lui, était habitué à restreindre la colère en lui. Autant qu'il était entraîné à répondre aux coups.

Il dévia celui de Shogo, et d'instinct en renvoya un. Malgré sa surprise, l'albinos parvint également à l'esquiver. Il enchaîna en se jetant aveuglement sur Shinya, essayant de le plaquer contre un mur avec son avant-bras. Ce dernier le repoussa d'un coup de pied dans la cuisse envoyant l'albinos trébucher quelque mètres plus loin, avant d'essayer de le maîtriser en l'attrapant par les cheveux. Mais son adversaire lui crocheta le poignet et la tension dans son articulation fit crier Shinya de douleur alors qu'il était obligé de suivre le mouvement que lui imposait Shogo, et il se retrouva à terre. L'albinos finit par lui lâcher la main pour lui envoyer son pied dans le ventre. Il posa un genou à terre et lui frappa rageusement le visage. Kogami bloqua un coup mais le deuxième l'atteint dans la pommette. Sa vision se troubla, la douleur lui fit perdre une partie de la lucidité qui lui restait. Il roula sur le côté et se cogna à une chaise. Sans réfléchir, il s'en empara et la jeta sur son ennemi. Le meuble le percuta dans la cage thoracique, le faisant chuter en toussant et en se tenant le torse. Shinya se rua sur lui, mais Shogo parvint à lui envoyer un coup de pied dans l'intérieur du genou. Le brun se rattrapa à un table, mais quand il releva les yeux, la silhouette blanche avait disparu. Un choc dans l'arrière de sa nuque lui fit comprendre que son adversaire l'avait contourné. Des étoiles obscurcirent son champ de vision et il s'écroula. Quelques secondes passèrent avant qu'il ne retrouve la force et la lucidité pour se relever, mais alors qu'il était à genou, il sentit le métal glacé contre sa gorge. Makishima était debout devant lui, le menaçant de son rasoir. Ses iris dorés mélangeaient tristesse, déception et colère.

Ça lui va bien.

-Pars, dit-il d'une voix douloureuse. Prends tes affaires et pars.