Chapitre V: We're all mad here


Shinya aurait dût savoir que ça finirait mal. Ce genre d'affaires ne se terminait jamais autrement de toute façon.

C'est-à-dire devant une assiette dépouillée une heure auparavant de ses dernières miettes, et la nette impression que si l'on pouvait transformer l'ennui en carburant, tous les problèmes énergétiques mondiaux seraient résolus.

Tout avait commencé la veille, lorsque Tsunemori l'avait appelé pour un dîner chez elle. Y seraient également présent Gino, Kagari, Shion, bref, toute la bande, à l'exception de Masaoka qui avait décliné, le but étant de se retrouver au complet depuis que Yayoi avait repris la musique et que Shinya leur avait confirmé qu'il n'avait pas l'intention de retourner dans la police. Cette décision n'avait d'ailleurs été comprise que par Makishima, les autres s'étaient montrés si imperméables à toute explication que Kogami avait fini par y rennoncer. Au final, ils l'avaient pris comme une des lubies de leur ami, au même titre que la littérature classique et le dévouement. Oh, ils n'avaient bien sûr pas manqué de le saouler à jeun pendant l'apéritif avec toutes sortes de propositions de métiers qui variaient entre l'absurde et le blessant, surestimant tous la volonté qui lui restait. Shion lui avait même sérieusement proposé de créer son propre groupe de pop. Il fallait bien dire qu'avec la destruction de Sibyl, les postes n'en finissaient pas de se créer et des secteurs entier apparaissaient du jour au lendemain. Par contre, de tous les sujets abordables, ils avaient esquivé la politique avec une agilité que même Shogo aurait pu envier au combat.

Makishima. Pas Shogo.

Lorsqu'ils étaient enfin passés à table, la conversation gravitait autour des nouveaux groupes de J-pop contemporains. Bon, pour tout dire, il y en avait quelques-uns de bons qui avaient émergés ces derniers mois... Mais était-ce vraiment la peine rester englué dans le même sujet pendant une heure? Le comble de l'absurdité était qu'à chaque fois, Tsunemori se sentait obligée d'aller chercher les chansons évoquées pour les faire écouter à tout le monde. Et sa "méduse domestique" dansait en rythme.

Depuis quand c'est comme ça avec eux?

Puis, peu avant de servir les... hum... pizzas-ramen, Kagari avait demandé des nouvelles de Masaoka et du traitement qu'il prenait, et au lieu de devenir intérressante, la conversation avait atteint le paroxysme de l'ennuis en se tournant vers les médicaments. Ce fut le point de rupture à partir duquel Shinya avait tout simplement abandonné l'espoir de participer à la conversation, se muant dans un mutisme dépité que personne ne semblait remarquer de toutes façons. Il... décorait la table. En fait, il n'écoutait même plus, et à la place plongeait dans ses pensées.

Toute la structure politique du Japon a été renversée il n'y a même pas six mois... Des élections se préparent et le candidat favori est un ancien criminel -qu'ils connaissent d'ailleurs très bien- qui pourrait bien essayer de faire prendre un tournant autoritaire au pays... et leurs principales préoccupations se résument à la pop et aux médicaments.

-Et ça t'étonnes?

Oh non. Pas toi.

-Allons, il y a pire que ma compagnie, n'est-ce pas?

Oui.

Non!

L'hallucination fut parcourue d'un rire cristallin que seul Kogami entendait.

-Alors explique ma présence, si ce n'est que tu souhaites me voir.

-Désolé, mais tu ne te débarrasseras pas de moi si simplement.

Kogami observa l'apparition. "Shogo" était assis à un angle de la table dans une posture désinvolte, sur une chaise aussi imaginaire que lui. Son regard était insistant mais sans malveillance aucune.

Quoi, tu veux des excuses peut-être?

-Oh, je sais que tu es trop fier pour cela.

Alors pourquoi t'es là?

-Réfléchis, Shinya. Je ne suis qu'une manifestation d'une partie de ton esprit, et par conséquent de ce que tu souhaites en cet instant.

Je ne veux pas devenir fou.

-Ce n'est techniquement pas de la folie tant que tu fais la différence.

Kogami observa lassement les autres convives discuter.

C'est ce que tu veux? Avoir une conversation?

-Tu devrais avoir l'habitude, non?

Shinya laissa intérieurement échapper un soupir, ne permettant qu'à un sourire en coin de paraître.

Après tout ça ne peut pas me faire de mal. Et... t'as quelque chose à proposer?

À son tour, Shogo sourit.

Juste à temps, Makishima rattrapa son verre avant qu'il ne tombe. Dans un soupir, il le reposa sur son bureau, le remplit d'eau et y laissa tomber une pastille d'aspirine. Le ministre l'observa se dissoudre en pianotant nerveusement des doigts. De l'autre main, il se massait la peau du front. Son clavier le narguait silencieusement, alors que l'écran de son ordinateur se mettait en veille. Le discours que son conseiller lui avait présenté était quelque peu maladroit, et donnait souvent l'exact inverse du sentiment à faire passer, mais jusque-là le ministre n'avait eu la force que d'améliorer quelques tournures de phrase. Autrefois, il se serait permis d'en réécrire une bonne partie, poussant le zèle jusqu'à y ajouter des paragraphes entiers, mais...

Je n'en peux plus...

Il ne se souvenait pas avoir déjà manqué à ce point de motivation. Autrefois, il parvenait toujours à se forcer à continuer, à aller gratter ce fond volonté qui lui restait... mais ce filon devait être épuisé.

Son désir de se battre, de batîr quelque chose d'importance le quittait, de même que le sourire charismatique qu'il arborait habituellement. Chaque jour lui semblait plus gris que le dernier. Il y avait un mot pour ça, qu'il avait finit par l'admettre comme un diagnostique futil.

Il faisait une dépression.

Les causes ne lui étaient pas moins claires; sans la présence de Shinya il ne lui était plus possible de supporter une vie presque dénuée de sens. Le jeu de la politique et le pouvoir pouvaient être... palpitant par moment, mais laissaient malgré tout un vide que seule une conversation honnête autour d'une tasse de thé avec un ami pouvait combler.

Et quand on a une campagne présidentielle à mener, déprimer n'était pas une chose que l'on pouvait se permettre. De fait, les sondages portait de plus en plus haut son adversaire, un type qui avait été sorti de nulle part pour contrecarrer la montée en popularité de l'albinos. Bien que nouveau en politique, il ne présentait pas les traits qui avaient déplu aux Japonais chez les autres ministres, et à présent sa popularité se rapprochait de celle de Makishima. Il avait notamment réussi à gagner des points avec le débat sur les migrants chrétiens. Ces derniers représentaient la majorité des expatriés arrivés depuis que le Japon avait signé les accords sur les quotas à accueillir, et la situation commençait à devenir préoccupante. D'un côté, on craignait que se monter trop amicaux envers eux puisse inciter les mouvements terroristes à franchir la mer, et de nouvelles attaques rouvriraient certainement des cicatrices qui peinaient à guérir. D'un autre côté, l'albinos soutenait qu'il était impératif de leurs louer au minimum des locaux pour qu'ils puissent y célébrer des messes car à ses yeux, le danger que leur mécontentement croisse au point qu'ils se forment en milices illégales comme on les avaient déjà vu faire ailleurs était bien plus important. Mais bien sûr, ce n'était pas aussi populaire que ce que proposait son adversaire, puisque malgré le nombre tout de même grandissant de Japonais qui se convertissaient, une part bien plus importante de la population préférait afficher un indifférence hostile envers les nouveaux venus, plus préoccupés par leur propre situation. C'était ces derniers que la position de Makishima avait froissé.

-Quel gâchis... et quelle ironie. Tu m'as sacrifié pour ces élections, et tu risques de les perdre à cause de mon départ.

-C'est pour toi que j'essaye de les remporter, ces élections, murmura amèrement Shogo. Si "tu" savais...

-Sauf que tu ne m'as rien dit, et regarde où t'en es arrivé.

Shogo considéra l'ombre un instant, puis rabaissa les yeux en soupirant. Il saisi le verre d'aspirine, et le bu lentement. Quand il eut fini, il s'aperçu que Shinya était à présent accoudé à son bureau, devant lui. Il y avait de la compassion dans ces yeux bleus-gris, et Shogo se sentit mieux rien qu'en les regardant. Le seul problème était que l'on voyait au travers.

Je préférerais tout de même être en face des originaux... songea Makishima.

Son regard tomba sur l'écran noir de son ordinateur. Il avait la possibilité, de par sa fonction, d'accéder au réseau de caméras de surveillance, ainsi qu'à tout ce dont il aurait eu besoin pour suivre chacun des mouvements de Kogami. Sauf qu'il se l'interdisait, par principe et par respect pour la vie privée de Shinya.

Sauf qu'il venait de le faire, et que l'ex-détective était à un dîner avec ses ex-collègues.

Huh. Il va s'ennuyer avec des "amis" qui ignorent ce qu'il vaut, pendant que je suis coincé avec des étrangers "respectueux".

Obséquieux, serviles. On ne pouvait même pas appeler ça des relations. Shogo changea de position pour replier ses jambes contre lui, et posa sa tête sur ses genoux.

-La solitude ne te faisait pas tant souffrir avant.

C'est de ta faute. J'étais comme gelé, avant. Tu m'as donné l'impression que je pouvais sortir de la glace, et maintenant j'ai de nouveau froid.

Il devait être onze heure trente lorsque Shinya exulta en entendant Gino évoquer qu'il commençait peut-être, à se faire tard, et les autres acquiescer. Alors que tous se levaient en se souhaitant bonne nuit, Kogami constata soulagé que ses jambes pouvaient encore bouger.

Mais alors qu'il attrapait sa veste, Akane l'interpella.

-Kogami, vous-voulez bien restez encore un peu?

-Absolument pas!

-Si tu veux... répondit-il, dissimulant son regret.

-On vous laisse, alors! lança Shion d'un ton de sous-entendus.

Kogami lui jeta un regard signifiant qu'avec ou sans Sibyl, son coefficient criminel demeurait au-dessus de 300, et qu'elle avait de la chance que le rasoir que Makishima venait de déplier ne soit pas plus réel que l'albinos.

Quand les autres furent partis, il reposa sa veste et se rassit avec lassitude dans un fauteuil. Tsunemori resta debout, se balançant d'une jambe sur l'autre.

-Alors? demanda-t-il avec impatience.

-Je voulais vous demander si... Comme vous et Makishima n'êtes plus ennemis... est-ce qu'il vous a dit la vérité...

-Sur Sibyl? Oui.

Elle fut déstabilisée par la réponse.

-Heh. Un peu plus l'aurait fait tomber.

-Vous saviez que j'étais au courant? demanda-t-elle.

-Je m'en doutais, vu comme tu fricotais avec l'autre androïde...

-Ah, je vois... Et, comment dire...

-Quoi?!

Shinya regretta immédiatement de l'avoir interpellé si abruptement. La petite avait l'air d'avoir du mal pour finir sa phrase. Mais il était fatigué, et après tout...

-...Tu ne lui dois rien.

-Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il encore, plus calmement.

-Est-ce la raison pour laquelle vous avez rejoint son camp?

-Rejoint?

-Le jour où vous avez quitté le Japon avec lui... Si au lieu de ça vous nous aviez aidé à l'arrêter, Sibyl serait toujours en place n'est-ce pas?

Kogami sourit.

Pas mal.

-Il y a des chances. Sauf que si tu te souviens bien, j'avais des trous dans les poumons, et un certain androïde envoyé par le système voulait nous tuer. Je crois même que c'est la raison pour laquelle j'ai "rejoins" Shogo.

-Cet androïde n'essayait pas de vous tuer! J'avais négocié pour que vous soyez épargné, à condition que Makishima soit capturé vivant.

-C'est probablement pour ça, j'imagine, qu'il a essayé de refaire la décoration avec nos organes dès qu'il a entendu Makishima qu'il se suiciderait s'il était assimilé par le Système, conclut ironiquement Kogami.

La policière resta sans voix. Il se leva et se dirigea vers une fenêtre.

-Mais alors, conclut la jeune femme, c'est de sa faute!

-Celle de Shogo?

-Oui! S'il avait simplement accepté, tout ce serait bien passé, vous seriez quand même restés en vie!

C'est pour ça que tu as manqué de nous tuer tous les deux en tirant dans la roue du camion!

-T'appelles ça "vivre"? répliqua Shinya après un court silence.

-Comment ça?

-Passer sa vie en thérapie, y devenir fou et oublier le soleil, ou finir dans un bocal,finir par n'être rien de plus qu'un cerveau et oublier ce que c'est que d'être humain, c'est quoi?

-Comment ça..?

-Tu sais très bien ce que je dire.

Shinya fut soudain pris d'une envie démangeante de nicotine. Ce n'était pas Akane qui l'en empêcherait, après tout...

La voix de Shogo résonna à nouveau dans sa tête.

-Shinya.

Malgré les frissons dans ses doigts, il n'en fit rien. À travers la fenêtre, la circulation nocturne s'agitait comme une myriade de lucioles. Difficile de réaliser ce qui avait tant changé un an; on s'en rendait mieux compte quand on marchait dans les rues.

-Tu aurais préféré que le système reste en place, constata Kogami.

-Ce n'est pas que je l'approuvais dans son fonctionnement, mais il était le point de départ pour un nouveau système plus performant!

-Ça n'aurait pas été très difficile... commenta-t-il d'un ton narquois.

-Il n'empêche que ce qui arrive à présent est un retour en arrière! Sibyl avait tout de même permis d'atteindre un niveau de bonheur et de tranquillité dans la société supérieur à tout ce qui à jamais existé.

Shogo grinça des dents. Quelque part dans les entrailles de Shinya, une colère sourde était en train de monter.

-Seuls. Vides.

Plats. Tristes.

-Sibyl a rendu les gens plus fades que du plastique.

Ou en tous cas a aggravé la situation.

-Tu peux me dire en quoi des lois incapables de protéger correctement les citoyens rendent un système performant? demanda Shinya.

-La loi ne protège pas les gens, les gens protègent la loi.

-Eh?

-Les humains ont toujours haï le mal et recherché à vivre de façon juste. Nous aspirons tous à atteindre un monde meilleur, et c'est l'accumulation de ces sentiments qui crée la loi.

-Ha ha!

-Hum.

-Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle devant le rire moqueur de Kogami.

-«Nous brûlons du désir...»

-«Nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme et une base stable et d'y construire une tour qui s'élève à l'infini.»

-Que voulez-vous dire?

-C'est de Pascal. Et ça signifie que les humains ne sont pour la plupart pas tant motivés par la foi dans leurs idées, mais par leurs petits intérêts personnels. Ils se révolteront s'ils n'ont pas assez à manger, ou s'ils sentent que la situation est intenable pour une raison ou une autre, mais un confort abondant suffira généralement à faire taire toutes contestation.

-C'est faux! C'est dans notre nature à tous de nous battre pour un monde meilleur.

-Dans la tienne, ou la mienne, oui.

Ou celle de Shogo.

-Mais pour la majorité, repris-t-il, ils se mettent à suivre les gens comme nous lorsque la révolution est prête. Et c'est pour le mieux, d'ailleurs. Si tout le monde était prêt à se battre pour ses idées, le monde n'aurait de cesse d'être à feu et à sang.

-C'est encore faux, Shinya Kogami, professa Tsunemori avec zèle, les yeux brillants. Nous n'avons pas à nous battre si nous suivons le même but; celui d'atteindre une société parfaite.

-La tienne, tu veux dire. Parce qu'aux dernières nouvelles, une bonne poignée de guerres ont eu lieu à cause de désaccord sur la définition de "parfaite".

-Si elle est parfaite, il ne peut y en avoir qu'une seule.

-Tu n'en vois qu'une seule, toi, c'est tout. Et de toute façon, l'humanité est imparfaite, et la société ne peut par conséquent que l'être.

-Ça vaut d'ailleurs probablement mieux. Au final, quand on creuse ce à quoi ressemblerait une société idéale, quel qu'en soit le concepteur, son aboutissement finit toujours par ressembler à une fourmilière.

-Et à quoi cela vous sert, d'être aussi pessimiste? lança Tsunemori avec une mou de dépi.

-Si je l'étais vraiment, je ne serais pas devenu un criminel pour aller tuer Makishima moi-même.

-Mais vous avez abandonné!

-C'est ce qui arrive quand on a des bouts de métal dans les poumons! Et après, c'était devenu inutile.

-Alors pour quoi vous battez-vous, maintenant?

Protéger les gens...

-C'est un peu générique, tu ne trouves pas?

Mmh... D'autant plus qu'à l'instant, je n'ai pas vraiment l'occasion de me battre d'une quelconque façon.

-Demande-lui ce qu'elle fait.

-Et toi? Pourquoi te bas-tu? demanda-t-il.

-Je reste dans la police pour protéger le bonheur des citoyens innocents.

Shinya fut soudain pris de fou rire lorsqu'une pensée lui traversa l'esprit. La jeune femme l'observait avec inquiétude mêlée d'agacement. Quand Kogami eu fini, il fit quelques pas dans la pièce, le regard dans le vague. Il prit sa décision avant de se tourner vers la jeune femme.

-Étais-je heureux, selon toi? Ou Masaoka et Kagari? Ou Makishima?

-La majorité des gens l'étaient...

-Et ça valait la peine de délibérément détruire la vie d'une partie de la population pour donner au reste un bonheur aussi consistant qu'un hologramme?

-...

-Amuse-toi à sauver des gens dont tu n'as rien à faire... pendant que je protège Makishima.