Dominos de neige
Serrer... plus fort... tout en le collant toujours plus contre lui, Shinya passa sa main dans les cheveux de Shogo, ses doigts glissant entre les touffes blanches. Chaud... rassurant...
Le policier se réveilla soudain, comprenant qu'il s'agissait d'un rêve. Il lui fallut un moment pour revenir totalement à la lucidité, et quand ce fut fait, il dût faire face au souvenir trop précis du songe qu'il venait de faire. Ça lui avait pas mal tourné dans la tête, ce que Shogo avait fait pour lui.
Et la façon dont il l'avait pris par la taille.
Argh...
Kogami secoua la tête, puis se redressa pour prendre la tasse de café refroidi sur la table. Un court instant, le visage souriant de Makishima passa dans son champ de vision.
-...!
La tasse tomba sans se briser mais répandit tout de même son contenu sur le sol. L'albinos avait disparu. Soupirant, le brun essuya le café sur le sol avant d'aller en chercher un nouveau. Ce n'était pas le moment de commencer à voir des gens qui ne sont pas vraiment là, Shinya savait déjà sa santé mentale peu stable mais à ce point... il avait besoin de se passer de l'eau sur le visage. Alors qu'il s'essuyait, il entendit un appel sur son bracelet.
Ginoza, peut-être? Non, numéro inconnu...
-J'espère que tu ne m'en veux pas de t'appeler si tard...
Oh. Cette voix.
-C'est bien le numéro de Shinya Kogami? ...Bon, je viens de découvrir la véritable nature de Sibyl. À ta place, je n'aurais plus envie de mettre ma vie en danger pour la protéger. Je me disais simplement que tu méritais de le savoir. Eh bien... à la prochaine fois, Shinya.
Kogami demeura un instant immobile, hésitant à appeler Ginoza. Finalement, il décida de garder cet appel secret et d'attendre que Nobuchika lui annonce de quelle façon Makishima s'était échappé. En s'asseyant sur le canapé, le brun ne put réprimer un petit rire. Au fond, il ne pouvait s'empêcher d'être heureux que Shogo se soit échappé. Il aspira la fumée de sa cigarette, laissant la nicotine infiltrer ses poumons et sirotant un café brûlant.
-Makishima? murmura-t-il.
-Oui?
Le fantôme était assis à côté de lui, au même endroit où il était "apparut" précédemment.
-Ce que tu viens de me dire dans ton appel...
-Tu l'as très bien compris. Pour une certaine raison, j'ai eu la possibilité de découvrir la vérité sur le pilier de cette société, et si tu penses mériter de la connaitre...
-...Ne plus la protéger de ma vie...
-...La prochaine fois qu'on se verra.
-En d'autre terme, ce que tu viens de me dire est...
-J'ai découvert ce qu'est vraiment Sibyl, si tu veux tout savoir, brise ta laisse de chien fidèle et viens me voir.
-La question étant; où te retrouver?
-Ce n'est pas à moi que tu devrais poser cette question, mais plutôt au misanthrope faisant partie de tes connaissances. À part moi, bien sûr.
-Merci.
-N'est-ce pas une chose étrange à me dire?
-Argh! Disparait! Je te retrouve bientôt.
-C'est toujours un plaisir...
-Je sais.
Kogami arrêta sa moto sur le bord de la route pour pouvoir prendre un peu l'air. Ces casques avaient beau être très utiles quand il s'agissait d'échapper au contrôle des dominateurs, il n'empêchait que l'on étouffait dedans! En plus de cela, il lui semblait par moments que l'odeur du cadavre de l'ingénieur agricole revenait de temps à autre. Il lui avait fallu le trainer afin de le cacher et d'ainsi retarder les inspecteurs, pas question de les laisser interférer d'une quelconque manière. Après une dernière bouchée d'air frais, Shinya remit le casque, espérant que Masaoka n'avait pas eu d'ennui pour l'aide qu'il lui avait apporté, et que son départ n'avait pas trop perturbé ses collègues. Cela dit, il préférait encore s'exiler que de recroiser Kasei après ce qui s'était passé au sommet de la tour. Il l'avait revue une seule fois, et croiser son regard lui avait largement suffit. Elle l'avait observé comme un rapace contemplerais un lapin au milieu d'une plaine, et Kogami était désormais certain que le dominateur qu'elle avait braqué sur lui ce jour-là n'aurait pas dût être en mode "élimination létale". À présent, et grâce au sacrifice de tout ce qui lui restait, Shinya allait enfin pouvoir juger lui-même l'homme que Sibyl ne pouvait, au plus grand plaisir de celui-ci.
Enfin, la silhouette sombre et informe de sa destination commença à se dessiner plus clairement, dévorant l'horizon de sa taille.
Dire qu'il faut un bâtiment d'une telle envergure pour synthétiser un virus invisible à l'œil nu... mais plus destructeur qu'un incendie.
Il mit pied à terre et avança vers l'entrée. Le casque berna les dispositifs de sécurité, mais un autre problème se posait; afin de pénétrer à l'intérieur, une carte et une reconnaissance oculaire étaient nécessaires, c'était pour cette raison que Makishima avait...
Oh.
...Laissé le "nécessaire" devant l'entrée.
-Quelle amabilité... lâcha le brun pour lui-même.
Alors qu'il s'aventurait dans le bâtiment, Kogami songea aux actions de l'albinos. Le criminel savait bien que Shinya chercherais à le tuer pour contrecarrer ses plans, plans dont la réalisation lui semblait pourtant chère. Tenait-il encore plus à revoir son ennemi? Était-il convaincu qu'il parviendrait à le faire rejoindre son camp? Avait-il prévu que Kogami n'arrive qu'après qu'il ait pu accomplir son dessein? Où était-il en fait incertain de ses convictions au point qu'il avait décidé de laisser le destin choisir? La dernière option semblait la moins probable, mais de toute façon le brun savait qu'il trouverait la réponse en même temps que Makishima. Enfin, il atteint la salle où devait se trouver l'albinos. Il jeta le casque, s'assura que son revolver était bien chargé, puis enfonça la porte d'un coup de pied. Shogo était là, assis devant un ordinateur. Il venait de refermer son livre, qu'il rangea dans une poche de son manteau en se relevant.
-Enfin, te voilà, Shinya.
Celui-ci répliqua en pointant le canon de son arme en direction de l'albinos, qui arborait toujours un sourire mais... différent. Il n'avait plus l'air d'être le seul à être au courant de quelque chose, mais paraissait sincèrement heureux. Ignorant totalement la menace du revolver pointé vers lui, il se dirigea à grand pas vers Kogami et...
L'enlaça.
Il s'en fallut de peu pour que Shinya ne lâche son revolver. Shogo avait posé sa tête sur son épaule, leurs torses étaient collés l'un à l'autre et ils pouvaient sentir leur rythme cardiaque battre à l'unisson. Au bout de quelques secondes, le brun se rendit compte que répondre en serrant à son tour son ennemi contre lui n'était pas très... hostile.
-Aah! Dégage, qu'est-ce qui te prends?
-J'avais envie de faire ça depuis la dernière fois, et toi aussi, répliqua le criminel dans un grand sourire innocent.
-Je... je suis pas venu pour ça!
-Oui, bien sûr. Donc, tu veux la vérité, ma mort, ou l'un puis l'autre?
-...D'abord le premier, ensuite on verra.
-Bon, es-tu prêt à connaître la vérité sur Sibyl?
-Mouais... laisse-moi deviner; des gens on en fait un contrôle dessus.
-Non, pire.
-Ah.
-C'est... ce n'est pas un ordinateur surpuissant mais plutôt... eh bien, plus de deux-cents cerveaux de criminels asymptomatiques (c'est-à-dire les gens qui, comme moi, ne peuvent être jugés par les dominateurs) réunis dans des... bocaux, pour combiner leurs intelligences, et ainsi créer Sibyl.
-...
-Ais-je mentionné qu'ils se prennent pour des dieux, et que j'ai retrouvé Toma Kozaburo, ou du moins son cerveau, dans le "corps" de Kasei? Ah, oui, en fait Kasei n'est pas vraiment une personne, simplement une identité et un modèle de cyborg habité passagèrement par les cerveaux du système.
-...Que... qu'est-ce tu as fait? Je veux dire, quand tu l'as retrouvé?
-Je l'ai tué... non, détruis. Pour m'échapper, et par égard pour ce qu'il a un jour été.
-Ah. Je vois.
-Ça va Shinya?
-Tu me promets que tout ce que tu m'as dit est vrai?
-Je te le promets. Tu sais que je ne te mentirais pas.
-Je sais...
Shogo voulu argumenter, prouver à Kogami que sa cause était juste et qu'il devrait la rejoindre. Il n'en fit rien. Le brun avait baissé son revolver, et le considérait avec amertume. L'albinos leva sa main et, après un instant d'hésitation, la lui posa sur l'épaule.
-Ton plan ici... ne causera pas la mort d'innocents, n'est-ce pas? demanda le brun.
-Aucuns. Une simple crise économique est tout ce qui arrivera. Tu veux protéger les gens, non?
-Mais toi? Toi aussi tu voudrais les protéger, après ce que t'as fait, tu veux me faire croire ça?
-J'aime l'humanité, crois-moi là-dessus, mais...
-Mais?
-Je ne peux pas supporter ce qu'ils sont devenus... et je me suis trop longtemps forcé à avoir l'air d'être normal...
-Qu'est-ce que tu racontes?
-... Laisse tomber. Mais s'il-te-plait, aide-moi à racheter ce que j'ai fait, et fais de même.
-Qu'est-ce que j'aurais à racheter?
-Tous les gens que tu as tués en tant qu'inspecteur?
-...
-Pardon. Après ça, tu pourras me juger, et si tu décides de me tuer... j'accepterais avec joie mon sort.
-Tu préfères ça à devenir un dieu avec Sibyl?
-Aucun humain ne mérite ni ne peut devenir un dieu. Et puis j'aime trop vivre. S'ils m'avaient intégré de force, j'aurais tout essayé pour causer un maximum de chaos avant de me détruire.
-Alors j'imagine qu'il est inutile de vous capturer vivant, prononça une voix derrière eux.
Les deux hommes se tournèrent de concert. "Il" ressemblait à un quinquagénaire lambda, mais le fait que le dominateur qu'il tenait venait de passer dans la forme servant à détruire les machines ne put les tromper.
Un androïde de Sibyl!
Shogo hurla quelque chose.
Puis il y eu l'explosion.
