Chapitre 8 : Orages d'été
La brise faisait voler les feuilles mortes comme des flammèches. Toutes sortes de chants d'oiseaux résonnaient de part et d'autre dans un orchestre invisible qui, malgré son apparente incohérence, ne semblait jamais dissonant. Pour en apercevoir les musiciens, Shogo avait pris l'habitude de se tenir immobile des minutes durant, un livre généralement en main mais néanmoins attentif au moindre mouvement dans les feuillages. À cette petite tradition, Shinya avait apporté un carnet de dessin où s'accumulait désormais une collection d'esquisses de plantes, d'animaux sauvages et de paysages entrecoupés dans les pages d'un occasionnel… et bien d'un certain albinos. Ces excursions en montagne avaient fini par devenir la principale sortie à laquelle ils s'adonnaient dès que le ministre se dégageait une journée de libre. (Ce qui s'était avéré plus simple que ce qu'il n'y paraissait.) Jusque-là, Kogami avait plusieurs fois mentionné vouloir emmener quelqu'un d'autre, mais c'était Makishima qui avait proposé Kagari. Le rouquin était aux anges.
- Comment ça ce fait que personne ne vienne jamais dans le coin ? s'étonna-t-il encore en gesticulant en direction du sentier presque disparu sous les herbes et les racines.
- Avoir des hologrammes qui simulent ce genre de paysages est plus rapide, j'imagine… proposa Kogami, tout en soulevant une branche d'arbre pour Shogo.
- …Et comment savoir quel plaisir c'est de venir ici si l'on en n'entend jamais parler ? compléta ce dernier avec un sourire pour le beau brun.
- Effectivement, ça se tient, soupira Kagari. Et du coup pour toi, fit-il à l'attention de l'albinos, comment ça t'est venu à l'idée de te balader dans le coin ?
- J'ai voulu imiter les personnages de mes romans. Et pour une fois ce fut un franc succès.
- Pour une fois ? hasarda le roux, avant de regretter sa question en voyant le regard de Shinya.
- Je crains, expliqua Shogo du ton léger des espoirs abandonnés, que bien des aspects de ma vie puissent être considérés comme des échecs… Et il me semble que ce ne soit pas sur le point de s'arrêter, ajouta-t-il pour lui-même.
Kagari sembla sur le point de demander de nouvelles précisions, mais s'interrompit, l'air d'avoir compris.
- De mauvaises nouvelles ? fit Kogami.
- La nouvelle tuerie par la mafia, ça ne me fait pas bonne presse, expliqua le ministre. Étant donné que ma base de soutien est en bonne partie composée d'anciens criminels et d'immigrants pauvres, c'est chez eux que sont réapparus les premiers yakusas depuis l'instauration de Sibyl. Et la semaine dernière ils ont su se faire remarquer avec un règlement de compte dont les journaux ne finissent pas de parler.
- C'est pas comme si ç'aurait pu être différent, fit amèrement Kagari.
- Ça l'aurait été si mon camp avait réussi à faire passer ses réformes…
Shinya posa une main réconfortante sur l'épaule du ministre. Celui-ci lui sourit en réponse, et plaça la sienne par-dessus, le caressant du bout des doigts. Kagari regarda ailleurs.
- Au moins l'attention est sur le sujet maintenant, dit Makishima en reprenant une attitude moins gênante pour le roux. Il va bien falloir qu'ils m'écoutent s'ils veulent calmer la situation.
- À moins qu'au contraire, l'animosité populaire ne pousse les politiques à nous traiter encore plus comme un danger, fit remarquer ce dernier.
Shogo grinça des dents.
- Qu'ils essaient. Mais le rapport de force ne leur est pas aussi favorable qu'ils peuvent se le figurer… on a quand même une bonne partie des anciens criminels et forces de l'ordre de notre côté, non ?
Lui et Kagari échangèrent un sourire narquois.
- Tu pourrais déclencher un sacré chaos, s'il le fallait…
- Je… préfèrerais éviter de retomber dans mes vieilles habitudes mais… ce n'est pas impossible, éluda Makishima dans un sourire nerveux.
- Ce qui compte c'est que t'ai le "bouton" pour ça, pas vrai ?
- En quelque-sorte. D'ailleurs, il faudra que je te demande…
Le ministre jeta un coup d'œil en direction de Kogami.
- …Quoique, plus tard, ce n'est ni le lieu, ni l'heure.
Hein ? Qu'est-ce qu'il y a dont il ne veuille pas parler devant moi ?
- Au fait, fit le rouquin d'un ton moins sérieux, t'as entendu ce qui se dit sur Kagenami ?
- Ce cher Kaori ? répondit le Makishima avec un sourire ironique. Un peu, mais j'ai peur de manquer les meilleures parties des rumeurs, éclaire-moi donc.
Ça fait bizarre, songea Shinya, de les voir être comme ça… dans le même camp ? Enfin, Shogo c'est une question politique… même si c'est quand même parce que c'est la cause qu'il a voulu défendre. Mais Kagari… je ne suis pas sûr de le comprendre encore. Qu'est-ce que ça veut dire qu'il se soit converti ? Avait-il besoin de faire ça… ? Et Pourquoi ? C'était pas assez pour lui ? On était pas assez ? Si c'est comme ça il…
Le flot d'idées noires furent interrompues par la main de l'albinos qui lui saisit prestement l'épaule pour le faire s'arrêter.
- Ne bouge pas. Regarde. Là.
Quoi ?! Qu'est-ce qui ce… oh.
Ce n'était qu'un renard. Soulagé, Kogami tenta d'ordonner à son cœur de calmer le rythme paniqué qui frappait bruyamment dans sa jugulaire. C'était un renard. Occupé pour l'instant à examiner une quelconque plante. Il devait être à six ou sept mètres d'eux. Roux comme Kagari, tout le reste lui rappelait Shogo.
Qu'est-ce que tu fais, alors, hein ? Qu'a donc ce bout d'herbe pour que tu t'y intéresse autant ? Qu'est-ce que tu me dit pas ?
Kogami inspira un coup.
Aah… Tais-toi, Shinya. C'est la première fois que tu vois un renard en vrai, non ? Alors "Carpe Diem" pour une fois.
Il souffla silencieusement par le nez et observa l'animal vaquer à ses mystérieuses occupations. Puis, aussi tendrement que faire se peut, il prit la main de Shogo dans la sienne.
4 jours plus tard, 1h37 du matin.
Le cri ne réveilla pas Shinya immédiatement.
Il était assoupi, comme parfois après être resté tard chez Shogo, dans le canapé de ce dernier. Celui-ci, il le savait, travaillait encore une heure ou deux après s'être couché, incapable qu'il était de dormir calmement avant d'être épuisé. Cette nuit-là, le ministre en question coordonnait la préparation d'une négociation, du type qu'il préférait… discrète. L'albinos, sentant ses paupières tenter de se fermer d'elles-mêmes, se frotta énergiquement les yeux et le front puis vint machinalement mordre l'ongle de son pouce.
Est-ce qu'ils savent ?
Cette foutu question le narguait désormais depuis trois heures. Pas question de dormir avant d'y avoir répondu. Son cœur battait un rythme martial qu'il sentait jusque dans le bout de ses doigts.
Est qu'IL sait ?
Parce que ça revenait toujours à lui, pas vrai ? Kaori Kagenami, nouveau premier-ministre du Japon et probablement future autocrate du même pays.
Grâce à moi… Si je n'avais pas… non.
Makishima devait se le répéter régulièrement pour chasser les doutes, mais malgré tout il ne regrettait pas d'avoir presque directement causé la prise de pouvoir de cet homme. La situation était tout de même meilleure que sous Sibyl… ce qui n'était pas difficile. Mais un tel bouleversement allait forcément causer un appel d'air au niveau du pouvoir…
- …Un que tu n'as pas su remplir, lui fit remarquer la voix de Kogami dans sa tête.
J'ai voulu suivre mes idéaux…
Le brun gloussa doucement.
- Oh oui, lesquels ? Était-ce seulement tes "idéaux" ? Ou as-tu suivi la voix qui t'épargnait d'avoir trop de responsabilité ?
Je t'en prie…
- Et maintenant, regarde-toi. À peine capable d'avoir une once d'influence sans des aides dont tu as honte, à peine capable de me garder de…
- NON !
Shinya crût d'abord que le cri était dans son rêve. Il ne comprit pas. Shogo allait bien, qu'est-ce qu'il avait à hurler ?
- Non, non, non, non…
Il se leva en sursaut. C'était réel, et ça venait de sa chambre. Il s'y précipita. S'agrippant désespérément les cheveux, les yeux rouge et écarquillés, les traits crispés dans une expression de terreur, l'albinos sanglotait. Une décharge électrique couru dans le système nerveux de Shinya. Il se précipita pour prendre Shogo dans ses bras.
- Je suis là, je suis là ! Hé, tu me vois ? Regarde-moi ! cria-t-il en serrant le visage d'ivoire dans ses mains.
Mais cela ne sembla qu'aggraver la respiration effrénée de l'albinos.
- Je veux pas… pardon… pardon… murmura-t-il.
Shinya regarda frénétiquement autours de lui.
Qu'est-ce que je peux faire ? Qu'est-ce que je… ah.
- T'as déjà lu Dracula ? demanda-t-il soudainement, en espérant que l'albinos l'entendait.
Ce dernier sembla au moins un peu interloqué par la question.
- Je… oui ?
-Je suis en train de le relire en ce moment et je me disais quelque-chose par rapport à la façon dont c'est écrit, expliqua Shinya, son cœur battant à toute allure et ses mots presque aussi rapides.
- Ah… ah ?
Shogo avait un petit sourire amusé à travers les sanglots.
Il voit très bien ce que j'essaie de faire… Pas grave.
-Tu sais, comme c'est raconté seulement à travers des lettres, des journaux intimes et des articles ? Je trouvais que parfois Bram Stoker triche un petit peu avec les journaux pour tout de même pour pouvoir écrire de façon assez classique.
Tu parles toujours trop vite… calme-toi, et ça marchera mieux.
Il inspira une fois, et repris.
- …Mais je me suis aperçu que ça a pour effet de changer la perception de l'histoire d'une certaine manière. Quand le journal de Jonathan Harker s'est terminé et que l'histoire a repris ailleurs, j'ai eu comme un sentiment de claustrophobie. Ça me rappelait que j'étais limité à la perspective d'autres gens, et je ne pouvais rien faire sans qu'ils ne soient là pour me le permettre, ce qui, je trouve, va assez bien avec le type de danger qu'est Dracula dans le livre.
Il se tut. Shogo avait l'air plus calme, désormais, il eut même un petit gloussement amer.
Ça… ça veut dire que le sentiment lui est familier, n'est-ce pas ?
- Je devrais commencer à l'appeler comme ça, tiens, murmura Makishima, probablement pour lui-même.
Il rit de nouveau, et le rire se changea en sanglot, et l'instant suivant l'albinos pleurait à chaude larme comme le gamin qu'il était toujours, quelque-part.
Il lui fallut une minute ou peut-être deux, puis quelque-chose changea dans les yeux d'ambre. Il posa sa tête contre le torse de Shinya, tentant de calmer sa respiration.
- Je suis désolé… soupirait-il.
Le brun lui caressa lentement les cheveux. Ils restèrent dans cette position quelques temps, le souffle plus ou moins saccadé de Makishima et le bruit lointain des voitures seuls dérangeaient le silence nocturne. Finalement, l'albinos se redressa, s'essuya le visage avec sa manche, tenta de sourire puis abandonna dans un soupir. Il referma son ordinateur et commença à rassembler tout le matériel qui traînait sur son lit.
- Désolé. Ce n'était pas vraiment le meilleur de moi-même.
- Voilà ce qui arrive, à force de dormir aussi peu.
- …Peut-être. J'eu tout de même préféré que tu n'aies pas à me voir dans cet état.
- Pour que tu restes seul sans personnes pour te réconforter ? Je crois que tu oublies ce que ça veut dire d'être ensemble.
Shogo s'immobilisa et regarda Shinya. Un petit sourire se dessina sur ses lèvres. Un vrai.
- Je suis à peine de nouveau capable de respirer et c'est comme ça que tu me traites ? fit-il d'un air taquin. Tu parles de réconfort.
- Ça te ferais plus de mal, maintenant, si je te traitais comme une petite chose fragile plutôt que comme toi-même.
- Hm… Pas faux.
Shinya caressa la joue pale. Il enroula quelques mèches autour de son majeur et les glissa délicatement derrière l'oreille de l'albinos. Puis sa main descendit pour lui saisir le menton entre deux doigts, et il pouvait sentir sa lèvre inférieure frémir contre son index. Les pommettes d'ivoire devinrent teintées de rose, et les yeux d'ambre brillants le regardaient avec une telle affection, si pure, si dévouée à lui. Il eut pu faire n'importe quoi de lui, en cet instant, il le savait. Lui faire faire n'importe quoi, exiger tout ce qu'il aurait pu vouloir.
Il est à moi. Il n'est qu'à moi.
Mais ça ne va pas ! songea soudain Shinya. Est-ce sain qu'il soit aussi vulnérable avec moi ? Je pourrais tellement le faire souffrir si je le souhaitais et il ne ferait probablement rien…
Pourquoi faire ? J'aime son sourire.
Mais si c'eut été un autre que moi… qu'aurait-il pu lui arriver ? Ah, serait-il tombé amoureux de quelqu'un qui lui aurait voulu du mal, cela dit ? Probablement pas. Mais sait-on jamais ?
Shinya. C'est pas important. S'il se repose sur moi, c'est qu'il faut que je prenne soin de lui.
Il posa ses lèvres sur celle de son amant, lui tenant la tête d'une main, la hanche de l'autre. Ses cheveux étaient doux comme du coton et sa bouche sucrée comme du miel.
Pas mal. Je le garde.
Une main glissa sous sa chemise et le long de son dos. Un frisson descendit de son cou à son bas-ventre. Il serra plus fort, mordillant la lèvre inférieure. Shogo gémit, un son léger presque imperceptible qui électrisa tout le système nerveux du brun. Il le poussa contre le lit, les genoux de chaque côté de ses hanches, et les bras le plaquant contre le matelas. Il vint lécher le cou brûlant de son amant, et remonta sous la mâchoire jusqu'à l'oreille, dans laquelle il murmura :
- On continue ?
Il recula pour contempler l'expression dans les yeux d'ambre. Avant même que Shogo n'ait ouvert la bouche, il savait que ce ne serait pas un "oui" complet.
- Peut-être pas… pour l'instant ? dit-il entre deux inspirations. Je ne suis pas certain d'avoir l'énergie pour plus, ce soir.
Shinya se rassit à côté de lui sur le matelas, souriant un soupir. Il observa son amant finir de déboutonner sa chemise pour la ranger près de son lit, avant de se saisir du t-shirt qu'il avait décidé de porter de nuit, après plusieurs regards gênés du brun lorsque ce dernier avait eu à le réveiller pour le travail. Il finit par s'allonger de côté, levant les yeux en direction du beau brun toujours assit près de lui. Délicatement, il prit la main de son amant et la serra contre sa bouche. Lorsqu'il la libéra, Shinya s'attarda pour lui caresser la joue.
- Tu m'aurais dit de m'arrêter, si je ne t'avais pas demandé ?
L'albinos regarda de côté et leva les sourcils.
- …Peut-être pas.
- Il faut vraiment que t'apprennes à prendre mieux soin de toi-même.
- Trop tard.
- Non.
Shogo leva un regard interrogateur.
- Non, répéta Kogami. Tu t'imagines quand même pas que je vais te regarder souffrir sans rien faire ?
Makishima eut un petit sourire triste pour lui-même.
- Tu vas finir par causer ma perte, avec ta bienveillance.
- On verra.
Shinya poussa un nouveau soupir, puis tourna son regard vers la porte de la chambre. L'albinos le remarqua.
- Tu retournes te coucher ?
- J'allais le faire… mais tu préfères que je reste avec toi ?
- Seulement pour dormir. Ça ne te dérange pas ?
En guise de réponse, le brun se glissa sous la couverture. Shogo se déplaça pour lui laisser plus de place sur l'oreiller, et son amant l'enserra contre lui, cœur contre cœur, appréciant la chaleur de l'autre.
- Je t'aime.
Le silence repris ses droits dans la pièce. Kogami se sentait prêt à s'assoupir d'un moment à l'autre, mais il tenait d'abord à savourer le sentiment d'accomplissement. Il avait aidé quelqu'un. Il avait fait une différence. Enfin. Il sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres. Puis reparti. Une pensée se glissait discrètement de l'arrière de sa tête et vint comme lui enserrer l'estomac.
C'est pas fini. Il y a une cause à ça. Et je ne sais même pas ce que c'est.
