ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON

PARTIE 1

Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons


CHAPITRE 2

-Drem Yol Lok, Vahdin. As-tu bien dormi ? s'enquit Paarthurnax lorsque Nova ouvrit les yeux.

Elle s'étira longuement dans son sac de couchage et poussa un profond soupir de bien-être. Enroulée dans un couchage en peau d'ours, sur un matelas de bois et de peaux de loups, maintenue au chaud contre le ventre du dragon vert, elle avait passé une excellente nuit. Elle se leva et s'habilla rapidement, peu désireuse de traîner en vêtements de corps plus longtemps que nécessaire, et replia son sac de couchage, soucieuse de ne pas le laisser givrer.

Cela faisait trois semaines qu'elle était arrivée dans ce pays, dans ce monde. Elle avait profité de son pouvoir pour aller faire du repérage entre deux leçons d'atterrissage avec Paarthurnax, et avait fait l'acquisition d'une armure de cuir locale, rembourrée de fourrure pour lui tenir chaud, ainsi que d'une capuche fourrée. Le gros dragon avait également commencé à lui apprendre la langue draconique, tout en lui expliquant qu'elle ne serait probablement pas capable d'utiliser le Thu'um avant des mois. A la vue de son air déçu, il lui avait expliqué que normalement l'apprentissage du Thu'um prenait des années aux humains ordinaires, et que seul son esprit draconique l'aidait à assimiler les connaissances plus vite que les autres.

-Merveilleusement. J'ai hâte de commencer la leçon du jour, mais d'abord, je voudrais aller faire une course.

-Va, je t'attendrai.

-Je ne tarderai pas, promis. Mais je commence à manquer d'argent, et comme il est plus facile d'alimenter mon corps humain que mon corps de dragon, je préfère acheter de la nourriture au marché.

-Fais à ta guise, Vahdin. Prends garde à toi, un accident est vite arrivé, la mit-il en garde.

Acquiesçant, Nova activa sa Pierre de Transformation et prit son envol. Elle s'éleva haut dans le ciel, tout en restant sous la ligne des nuages, et jeta un regard panoramique. Au nord de la Gorge du Monde, que Paarthurnax appelait Monahven, se trouvait la capitale de la châtellerie de Blancherive, qui portait le même nom. Au sud ouest, elle discernait les contours brouillons d'Epervine, de la châtellerie éponyme, et au sud est, cachée derrière le relief des montagnes, elle savait pouvoir trouver Faillaise, dans la châtellerie de la Brèche. Néanmoins, ce qui l'intéressait aujourd'hui, c'était Blancherive. Il y avait toujours du travail pour un mercenaire itinérant, aussi c'était là qu'elle arrêterait ses pas aujourd'hui.

Survolant la grande plaine à l'ouest de la ville, elle estima la distance la séparant du sol et négocia son atterrissage avec maladresse. Elle avait toujours du mal à équilibrer parfaitement son poids, et à gérer l'absence de son armure draconique. Pour éviter d'attirer des regards indésirables, puisque les dragons d'ici ne portaient pas de protection autre que leurs écailles, et à la suggestion de Paarthurnax, elle s'était séparée de celle-ci, et l'avait laissée à la garde de l'antique dragon. Avec toutes les précautions du monde, elle atterrit dans la plaine, non loin d'un campement de géants, qui lui jetèrent des regards agressifs avant qu'elle ne se retransforme, les prenant au dépourvu.

Vêtue de l'armure de cuir qu'elle avait récupérée la semaine précédente dans un camp de bandits alors qu'elle explorait les alentours, elle s'approcha des remparts de la ville d'un bon pas. A la grand porte, le garde en faction l'arrêta. C'était inhabituel, mais elle se plia sans protester au contrôle de sécurité.

-Qu'est-ce qui se passe ? Cela fait des semaines que je viens régulièrement, et je n'ai été contrôlée que les deux premières fois, demanda-t-elle, intriguée.

-Des Rougegardes ont essayé d'entrer dans la ville, soi disant à la recherche d'une traîtresse. Ils ont causés quelques ennuis avec la garde et ont promis qu'ils n'en resteraient pas là, lui expliqua l'homme en terminant rapidement sa fouille.

Au cours des trois semaines passées en Bordeciel, Nova avait appris à distinguer les différentes races peuplant ce monde. Elle avait parfois encore du mal à distinguer les différences entre Nordiques, Brétons et Impériaux, outre leur taille ou leur snobisme, mais elle savait néanmoins reconnaître les Rougegardes.

-Je ne ressemble pas à une Rougegarde, pourtant, si ? plaisanta-t-elle pour détendre l'atmosphère.

-Non, mais ils pourraient engager un mercenaire comme vous pour faire leur sale boulot, et je ne veux pas de problèmes dans ma ville.

Elle acquiesça.

-Je comprends. Pensez-vous que votre commandant apprécierait, si je tirais tout cela au clair ?

-Oui, sûrement. Il y a un guerrier Alik'r enfermé dans les geôles du fort. Vous pouvez toujours essayer de convaincre le commandant Caius de vous laisser enquêter, répondit le garde en haussant les épaules.

Elle remercia le garde et pénétra dans la ville. Les rues étaient particulièrement agitées, ce matin. La forgeronne Adrianne Avenicci, à qui elle avait vendu ses trouvailles, était déjà au travail, martelant férocement une barre d'acier dans l'idée d'en faire une épée. En passant devant elle, Nova la salua, avant de poursuivre sa route vers le marché. Il lui restait une petite vingtaine de septims, qu'elle avait décidé d'échanger contre un ragoût de venaison à l'auberge de la Jument Pavoisée. Elle passa la porte du bâtiment et inspira profondément, emplissant ses narines du délicieux fumet de pain chaud et de viande rôtie. Elle aimait beaucoup cet endroit, qui lui rappelait l'Auberge du Sanglier Noir du Vallon brisé, ou l'Auberge du Phénix, à Aleroth. En fait, c'était le seul endroit qui lui rappelait son monde. Là d'où elle venait, ils étaient technologiquement plus avancés, capables de faire voler des zeppelins et de construire des balistes en mesure d'abattre des dragons en plein vol, ou encore d'ériger des boucliers empêchant lesdits dragons d'approcher des villes. Ici, les gens étaient soumis à la violence et à la cruauté des sauriens, ainsi qu'à une multitude d'autres dangers.

Elle s'installa seule à une table, ignorant les regards intrigués qu'elle attirait à chaque fois qu'elle venait. Ses yeux argentés et le Crâne de Cristal qu'elle gardait toujours au côté, suspendu par les orbites, avaient en effet le don de susciter toute la curiosité du monde. Hulda, l'aubergiste Nordique aux cheveux brun-roux, s'approcha de sa table avec le même sourire affable qu'elle avait toujours.

-Qu'est-ce que je vous sers aujourd'hui ?

-Je vais prendre de ce délicieux ragoût de venaison, si vous en avez.

-Bien sûr. Saadia ! Une assiette de ragoût de venaison, ici !

-Oui tout de suite ! répondit une jeune Rougegarde un peu plus loin, en s'affairant autour d'une large marmite frémissante.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme lui apportait une assiette fumante et un morceau de pain.

-Vous désirez boire quelque chose, avec ça, madame ?

-De l'hydromel, merci.

C'était une découverte qu'elle ne regrettait pas. Là d'où elle venait, elle ne connaissait que la bière et le vin. Ici, ils produisaient une délicieuse boisson au miel qui lui réchauffait le cœur. Elle plongea sa cuillère dans son ragoût et commença à manger, savourant son repas avec lenteur. Dès qu'elle aurait fini, elle irait s'informer au sujet de ces Alik'r, et devrait probablement battre la campagne avant de trouver celle qu'ils cherchaient. Elle appréciait de mener l'enquête, mais si elle pouvait revenir suffisamment tôt pour suivre les leçons de Paarthurnax, elle ne s'en porterait pas plus mal.

Raclant le fond de son assiette, elle déplorait d'avoir déjà terminé, mais déjà enthousiaste à l'idée d'aller se dégourdir les jambes. Grâce à sa première excursion, après qu'elle avait affronté... ou plutôt exterminé... un camp de pillards, elle avait pu vendre une petite demi-douzaine d'armes et leur avait fait les poches. Elle avait amassé un petit pactole, mais avait depuis tout épuisé. Cette nouvelle mission serait l'occasion à la fois de découvrir le monde, de se divertir, et de gagner un peu d'argent. Elle se leva de table, fouilla dans sa bourse et en tira ses vingt septims. Elle les tendit à Hulda, qui fit la grimace.

-Qu'y a-t-il ?

-Eh bien... Vous me devez vingt-cinq septims...

-Oh. Je comprends. Écoutez, vous me connaissez, vous savez que je reviendrai. Je dois aller prendre des informations au sujet d'une Rougegarde recherchée par des Alik'r auprès du commandant Caius. Si je la retrouve, je suis certaine que les Alik'r me dédommageront. Prenez ces vingt pièces en guise d'avance. Je reviendrai avec le reste demain au plus tard, je vous le promets, s'engagea le Chevalier, plantant un regard franc dans celui de la tenancière.

La Nordique baissa les yeux et se mordit la lèvre, comme si elle pesait le pour et le contre d'un tel compromis.

-D'accord. Mais si dans deux jours je n'ai pas de nouvelles de vous, j'en parle à la garde.

-Marché conclu, déclara la jeune femme en serrant la main de la Nordique.

Elle lui donna son argent, et se prépara à sortir pour accomplir son travail, avant d'être arrêtée par Hulda à nouveau.

-Si vous cherchez du travail, en plus de celui que le commandant ou les Alik'r pourraient vous donner, le Jarl a laissé cet avis de recherche, dit-elle en tendant un parchemin plié au Chevalier.

Celle-ci la remercia et empocha l'annonce, puis sortit. Un vent frais balayait la rue, portant les odeurs diverses de la ville : les fruits et légumes frais de Carlotta Valentia, les repas chauds de Hulda, les multiples feux de bois parsemant la ville, la neige et la bouse de vache. Dans l'ensemble, ce n'était pas désagréable, même si parfois déstabilisant.

Bon, le garde à l'entrée avait parlé d'un Alik'r emprisonné... Je devrais commencer par là, pensa-t-elle.

Elle remonta les rues du quartier des plaines, jusqu'au quartier du vent, puis gravit les dernières marches menant au quartier des nuées et à Fort-Dragon. Paarthurnax lui avait donné le nom porté par la ville dans la langue draconique, Ahrolsedovah, qui signifiait Colline des Dragons. Le Fort, quant à lui, avait servi à piéger Numinex, un des dragons lieutenants d'Alduin le Dévoreur de Monde, au cours de la grande guerre draconique. Arrivant au sommet de la colline, elle contourna le Fort pour entrer dans le donjon.

A l'entrée, à peine eut-elle fait deux pas qu'un garde l'arrêta d'un geste ferme.

-Halte ! Qu'est-ce que vous venez faire ici ?

-J'ai entendu dire que vous aviez un prisonnier Alik'r, et j'aurais aimé l'interroger.

-L'interroger ? Pour quoi faire ?

-Eh bien, j'ai entendu que lui et quelques uns de ses congénères étaient à la recherche d'une femme. Je me disais que peut-être, si je la retrouvais pour eux, ils me dédommageraient. Et puis, j'ai cru comprendre que ces Rougegardes posaient problème en ville. Si je leur apporte ce qu'ils demandent, ils devraient s'en aller, n'est-ce pas ?

Le garde eut l'air de délibérer un moment, avant de la laisser entrer.

-Ne touchez pas les barreaux, ne lui donnez rien, et... je ne devrais pas avoir à le dire, mais... n'essayez pas d'ouvrir la porte de sa cellule.

Le Chevalier opina et entra dans les geôles. Plusieurs portes de cellules perçaient les parois de pierre, donnant sur divers prisonniers en loques. Il régnait une froideur glaciale dans ce sous-sol, qui fit frémir la jeune femme. Elle s'approcha de chacune des cellules une par une et entreprit de repérer le Alik'r. Ce devrait être facile, en théorie, il portait les vêtements traditionnels de son peuple. A moins que les gardes n'aient fait leur travail correctement et l'ait habillé à l'image des autres détenus, avec des vêtements vingt fois reprisés en toile de jute. Elle passa devant trois portes à barreaux avant de tomber sur la bonne prison.

-Je peux vous parler ? demanda-t-elle au jeune homme assis en tailleur sur sa couchette.

Abasourdi, le Rougegarde releva la tête avec stupeur, puis se mit sur pieds et vint se planter devant la porte, passant les bras à travers les barreaux pour s'appuyer dessus.

-Vous voulez me parler, à moi ? Et à quoi dois-je cet honneur ? demanda-t-il avec un sourire charmeur.

Le fait qu'il soit enfermé et n'ait pas pris de bain depuis des jours enlevait un peu à son capital charme, mais il n'en restait pas moins relativement agréable à regarder.

-J'ai entendu dire que vous recherchiez une femme. Une Rougegarde. Je me disais que peut-être vous seriez intéressés par ma proposition, avança le Chevalier en étendant sa conscience jusqu'à toucher celle de l'homme face à elle.

Elle n'avait jamais autant utilisé le talent d'Anticipation que dans ce monde, lui sembla-il. Après avoir lu, ou plutôt essayé de lire dans les pensées du Patriarche, elle avait retenu sa leçon : on ne lit pas dans l'esprit d'un dragon sans y avoir été invité. Aussi s'était-elle abstenue de tenter l'aventure sur Paarthurnax. Cependant, sitôt qu'elle s'était remise du choc d'avoir changé de monde, malheureusement après avoir rencontré le Dovahkiin, elle avait commencé à explorer les pensées de toutes les personnes qu'elle croisait. D'abord doucement, avec prudence et parcimonie, puis s'apercevant que personne ne se rendait compte de ses intrusions, elle avait poursuivi ses investigations sans vergogne. Il lui manquait beaucoup trop d'informations sur ce monde pour qu'elle se hasarde à ne pas en apprendre le plus possible dès que l'occasion se présentait.

C'était en fouillant la tête des habitants de Blancherive qu'elle avait appris les bases de ce qu'il y avait à savoir, en plus des cours dispensés par le vénérable dragon vert. Il avait beau savoir une quantité astronomique de choses diverses et variées, il semblait qu'une quantité non moins astronomique de choses lui échappaient encore. Comme par exemple, la monnaie actuelle, la valeur des choses, et l'état de la guerre civile qu'il avait rapidement évoquée. Ainsi, en seulement deux jours d'exploration, Nova avait appris que les Impériaux se battaient contre les Sombrages, suite à la signature du Traité de l'Or Blanc, accord sonnant la fin de la guerre de l'Empire contre le Domaine Aldmeri, patrie des Hauts-Elfes. Outre la paix, ce Traité portait également l'interdiction du culte de Talos, un dieu particulièrement apprécié et adoré des Nordiques. Par la suite, les Nordiques s'étaient indignés, et ralliés à la bannière de l'un d'entre eux, Ulfric Sombrage. Trahi par un des Jarls du pays, devenu Jarl lui-même dans sa châtellerie d'origine, Estemarche, celui qui avait été surnommé l'Ours de Markarth avait rassemblé des fidèles et était monté à l'assaut de Solitude, la demeure du Haut-Roi. Ulfric avait défié le jeune Torygg et l'avait abattu dans un combat à mort. Et à partir de là, les versions différaient. Certains affirmaient que Ulfric était devenu le Haut-Roi légitime de Bordeciel en vainquant son prédécesseur, mais d'autres considéraient qu'il avait triché en utilisant le pouvoir de la Voix, le Thu'um.

S'apercevant qu'elle dérivait, se laissant emporter par le cours de ses pensées comme cela arrivait parfois aux véritables dragons frappés d'ennui, elle secoua la tête et se reconcentra sur le jeune homme face à elle. Son esprit fourmillait de milliers de pensées éparpillées, mais néanmoins focalisées autour d'un point commun : retrouver la Rougegarde. De-ci, de-là, elle interceptait des pensées un peu moins présentables qui auraient pu la faire rougir si elle n'était pas si concentrée, mais rien de particulièrement marquant.

-Ah oui ? Et vous seriez prête à retrouver une femme que vous n'avez jamais vue pour des hommes que vous n'avez jamais rencontrés ?

-N'est-ce pas le travail d'un mercenaire ? répliqua-t-elle avec aisance, un léger sourire amusé étirant la commissure de ses lèvres.

Le Rougegarde éclata d'un rire franc, attirant le regard courroucé d'un garde.

-Vous savez quoi ? Je vous aime bien, dit-il innocemment, mais son esprit brillant d'un sourire carnassier.

Ça, je m'en doutais, tu vois, pensa Nova en se rappelant certains éclats de son esprit qu'elle avait interceptés.

-Si vous m'aidez à sortir de là, je vous dis où trouver Kematu, mon chef. Je me suis déshonoré en me laissant capturer, mes frères n'accepteront pas que je revienne, mais je pourrais peut-être recommencer ma vie ailleurs. Kematu vous expliquera le plan, et sera sûrement prêt à vous dédommager, proposa-t-il.

Toujours connectée à la conscience du Alik'r, Nova l'entendait penser. Il se disait à lui-même qu'il aurait bien de la chance s'il arrivait à sortir de prison après ce qu'il avait fait. En poussant le plus loin possible, le Chevalier réussit à découvrir qu'il avait volé quelque chose, au cours de sa traque de... Nova fronça les sourcils. Elle connaissait cette femme. Donnant l'impression qu'elle pesait le pour et le contre quant à la proposition du jeune homme, elle tâchait en réalité de se rappeler qui était cette fille, et où elle l'avait vue. Et puis cela lui revint. Saadia, à la Jument Pavoisée ! En fait, à y réfléchir, c'était logique. Elle essayait de se faire passer pour la fille de Hulda, tout en n'ayant absolument aucun trait appartenant aux Nordiques, elle craignait toutes les questions personnelles que lui posaient les clients trop éméchés de l'Auberge, et paraissait toujours sur le qui-vive. Dissimulant un sourire de prédateur, le Chevalier prit une pose défensive, les bras croisés et la tête inclinée sur le côté.

-Pourquoi je vous aiderais à sortir ? Rien ne me garantit que vous n'êtes pas un dangereux tueur, ni que vous me disiez la vérité.

Le Alik'r grogna intérieurement mais ne se départit pas de son sourire enjôleur. Pas dupe une seule seconde grâce à son talent d'Anticipation, Nova feignit néanmoins de se sentir mal à l'aise.

-Je m'y engage sur l'honneur de ma patrie, noble dame.

Noble dame ? C'est quoi ce baratin ? ricana-t-elle en aparté.

-Nous sommes à la recherche de cette Rougegarde pour des raisons qui tiennent à la politique de notre pays, mais si cela peut vous aider, sachez ceci. Lorsque le Domaine Aldmeri a envahi Lenclume, notre terre natale, cette fille a transmis des informations capitales à l'armée ennemi, leur permettant de prendre Taneth. Les hautes sphères du pouvoirs sont à sa recherche, afin de faire appliquer la Justice.

Il ne mentait pas. Ou du moins, il était persuadé que c'était la vérité. Prenant le temps de donner l'impression qu'elle délibérait, Nova mit plusieurs minutes avant d'accepter le marché passé avec le Alik'r.

-Très bien. Je vous fais sortir, et vous me dites où je peux trouver vos compatriotes.

Elle se tourna vers le geôlier, qui lisait un registre des possessions des prisonniers, et le héla.

-Je souhaiterais faire sortir cet homme de sa cellule. A combien s'élève sa caution ?

-Cent septims, répondit l'autre sans lever les yeux de son parchemin.

Cent septims ?! Elle avait déjà une dette envers Hulda, elle n'avait pas assez d'argent pour se permettre ce genre de folies...

-Vous les avez, n'est-ce pas ? Les cent pièces ? lui demanda le Rougegarde d'un ton plein d'espoir.

-Malheureusement, non... Pour être parfaitement honnête, je n'ai pas un sou vaillant... Néanmoins, j'ai accepté de vous faire sortir, alors je le ferai. Cependant, je vais d'abord devoir accomplir cette mission. Même si vous refusez de me dire où se trouve Kematu, il me sera assez aisé de le trouver...

Alors qu'elle prononçait ces mots, elle vit sur le visage du Alik'r plusieurs émotions se former : la déception, la colère, l'espoir, et puis... Quand elle évoqua la cachette de son chef, ses pensées s'égarèrent vers une grotte loin à l'ouest de Blancherive, occupée par une vingtaine de bandits, et au fond de laquelle se terraient les Alik'r. La Tanière de l'Escroc. Avec un air désolé, elle décroisa les bras.

-Je le trouverai, et je reviendrai pour vous faire sortir. Là d'où je viens, ma parole est respectée, car je l'honore toujours.

Le Alik'r n'y crut pas un instant, cependant, et s'empressa de l'accabler d'insultes plus fleuries les unes que les autres, dans un dialecte Rougegarde qu'elle ne connaissait pas. L'ignorant copieusement, elle ressortit du donjon et s'apprêta à aller rencontrer Saadia, à la Jument Pavoisée. En descendant les marches des immenses escaliers reliant le quartier du vent et Fort-Dragon, elle fut arrêtée par une elfe noire aux traits sévères et aux cheveux roux, portant une armure de cuir frappée aux armes du Jarl de Blancherive.

-C'est vous qui posez toutes ces questions au sujet des Alik'r ?

-Bonjour à vous aussi. A qui ai-je l'honneur ? répliqua le Chevalier avec une relative mauvaise humeur qui teinta ses mots de sarcasme.

-Ne jouez pas au plus fin avec moi ou vous le regretterez. Je suis le huscarl du Jarl, Irileth. Alors ? C'est vous qui vous renseignez sur les hommes du désert ? aboya l'elfe en posant d'un air menaçant la paume de sa main sur le pommeau de son épée, presque machinalement.

Et tout aussi machinalement, Nova entra dans l'esprit de l'elfe. Elle était surtout inquiète de la sécurité de son Jarl, et ne cherchait pas à poser volontairement problème à l'étrangère. Si sa méthode n'était pas particulièrement polie ou courtoise, elle n'en restait pas moins généralement efficace. Le Chevalier soupira longuement, relâchant le contrôle de son pouvoir mental.

-Oui, c'est moi. Je cherche à rassembler le plus d'informations possibles pour trouver la fille qu'ils recherchent. Il me semble que c'est dans l'intérêt de tous. Je trouve la fille, je suis payée, eux ils ont leur traîtresse, et vous, vous avez une ville tranquille. Vous n'êtes pas d'accord avec moi ?

L'elfe lui adressa un regard méfiant, mais éloigna ses doigts de son arme.

-Puis-je vous demander pourquoi vous feriez cela ?

-Franchement ? J'ai besoin d'argent. Je dois cinq septims à Hulda, et j'ai promis de la rembourser d'ici demain soir. Je tiens toujours mes promesses, et je suis pas mauvaise comme mercenaire, alors...

Irileth esquissa un sourire narquois mais parut convaincue.

-Si vous la retrouvez, tenez-moi au courant. Mes années d'aventure me manquent.

Nova répondit par un autre sourire de loup (ou de dragon), ses yeux argentés brillants intriguant grandement l'elfe, elle le lisait dans son esprit.

-A dire la vérité... Je l'ai déjà trouvée. J'attends simplement d'en savoir un peu plus pour déterminer ce que je compte faire.

-C'est-à-dire ? demanda la huscarl en haussant les sourcils d'un air surpris et avec admiration.

-J'ignore tout de la femme qu'ils recherchent. Peut-être qu'elle avait une excellente raison de faire ce qu'elle a fait. Peut-être que les Alik'r ont été mal informés. Je veux lui parler avant de prendre une décision.

-Simple curiosité, comment saurez-vous qu'elle ne vous ment pas ?

-J'ai un certain don pour deviner quand les gens mentent. Très peu de personnes sont en mesure de me cacher des choses.

-Eh bien je vous souhaite de mener à bien votre mission. Prenez garde aux dragons, si vous sortez de la ville.

-Entendu.

Nova laissa l'elfe derrière elle et continua à descendre les escaliers menant au Vermidor. Elle passa devant Heimskr sans s'arrêter pour l'écouter déblatérer ses sermons sur Talos, et continua sa route jusqu'à la Jument Pavoisée. Elle entra dans l'auberge et s'arrêta immédiatement, cherchant la jeune femme à la peau sombre. Elle la repéra assez vite, en train de ramasser la vaisselle sale d'une table un peu plus loin. Alors qu'elle s'apprêtait à aller à sa rencontre, Hulda l'arrêta en l'attrapant par le bras.

-Vous savez que je ne peux pas vous laisser consommer plus si vous avez des dettes, n'est-ce pas ? l'avertit-elle.

-Je ne viens pas manger. J'aimerais parler à Saadia.

L'expression de l'aubergiste s'assombrit un instant, avant de se faire inquiète.

-Qu'est-ce que vous lui voulez ? C'est une bonne fille, je vous interdis de lui faire du mal.

-Vous m'avez entendu vous dire que j'allais partir à la recherche de la fille que veulent les Alik'r. Et j'imagine que vous savez pertinemment qu'il s'agit de votre « fille ».

-Suivez-moi, lui ordonna Hulda en l'entraînant par le bras vers l'arrière du comptoir. Je sais qu'elle n'est pas ma fille, mais je sais qu'elle fuit quelque chose, et je refuse de lui faire défaut. Elle n'a que moi, ici.

-Vous savez ce qu'elle a fait ? Ou plutôt, laissez-moi commencer par autre chose : dans la guerre, vous préférez quel camp ?

-Quel rapport avec Saadia ?

-Contentez-vous de répondre. Avez-vous de la sympathie pour le Thalmor ?

-Non ! Sûrement pas ! Aucun Nordique attaché à ses traditions ne peut accepter leurs conditions et le Traité de l'Or Blanc ! Je n'adhère pas particulièrement aux revendications des Sombrages, mais je n'ai absolument aucune envie de me plier aux exigences de ces maudits elfes !

Hulda s'arrêta subitement de parler, s'apercevant qu'elle s'était peut-être laissée emporter, et qu'elle en avait perdu le fil de la discussion.

-Le rapport avec Saadia ? Elle aurait apparemment livré des informations au Domaine Aldmeri, qui a pu prendre une ville Rougegarde, Taneth. Les Alik'r qui sont à sa recherche veulent la ramener à Lenclume. Pour le moment, je ne fais que mener mon enquête. Je veux simplement lui parler.

L'aubergiste hésitait, Nova le voyait dans ses yeux, et l'entendait dans son esprit. Elle avait besoin d'une assurance.

-Je ne compte pas lui faire de mal, si vous vous inquiétez. Et je vais m'assurer qu'il ne lui arrivera rien.

-Vous me jurez que vous ne voulez que lui parler ?

-Je le jure. Pour le moment, pensa Nova en aparté.

Hulda lui lâcha le bras et se détourna, laissant le Chevalier se diriger vers la jeune Rougegarde. Celle-ci était en train de laver les assiettes qu'elle avait ramassées, tout en gardant un œil vigilant sur la soupe qui mijotait sur le feu. Nova la rejoignit dans la pièce attenante à la grande salle et se planta à côté d'elle.

-Vous êtes Saadia ? demanda-t-elle.

La jeune femme se tourna vivement dans la direction de l'ancienne Draconis, les mains tremblantes, et manquant de faire tomber une assiette en terre cuite par terre.

-Qui êtes-vous ? Hulda m'a dit que vous cherchiez une Rougegarde...

-C'est vrai. J'ai entendu dire que vous étiez poursuivie par des Alik'r. Peut-être que vous pourriez m'expliquer pourquoi ?

Saadia jeta un coup d'œil vers la salle principale avant de faire signe à Nova de la suivre à l'étage. En soupirant intérieurement, le Chevalier lui emboîta le pas et monta les marches derrière elle, sachant pertinemment que la jeune Rougegarde préparait quelque chose. Quand elle entra dans une chambre, probablement celle de Saadia, elle attrapa son épée d'acier, qu'elle avait récupérée sur un bandit, et la pointa sur la jeune femme alors que celle-ci se retournait en dégainant sa dague. Elle sursauta, surprise de voir la pointe étincelante danser à quelques centimètres de son nez, et raffermit sa prise sur le manche de son arme.

-Ne vous approchez pas où je jure que je vous y perdrez des doigts ! menaça-t-elle d'une voix mal assurée.

Sans se départir de son calme, Nova enroula son épée autour de la plus courte lame de la Rougegarde, la faisant sauter d'entre ses doigts. La jeune femme se retrouva désarmée et désemparée, reculant précipitamment de plusieurs pas jusqu'à ce que l'arrière de ses jambes butent contre le montant de son lit.

-Pitié, ne me faites pas de mal ! Ne me livrez pas à ces assassins ! l'implora-t-elle.

Nova ramassa la dague d'acier et la glissa dans sa ceinture, avant de rengainer son épée. Elle ficha ses yeux argentés dans ceux de Saadia et croisa les bras. Dans la tête de la jeune femme, c'était la cohue. Ses pensées volaient en tous sens, et même avec son expérience dans la lecture de pensées, Nova avait quelques difficultés à démêler ces éclats mentaux.

-Je ne vais rien te faire, même si tu le mériterais, après avoir tenté de me menacer. Je veux juste savoir pourquoi les Alik'r te recherchent. Qu'est-ce que tu leur as fait pour qu'ils traversent tout Lenclume et la moitié de Bordeciel pour te retrouver ?

-Vous m'aideriez à leur échapper ? Pitié, j'en ai assez de fuir... fit la jeune femme d'un air éploré.

Leur échapper ? Assez de fuir ? N'était-ce pas légèrement contradictoire ? Si elle voulait leur échapper, elle ne devait pas se plaindre de continuer à fuir. Et si elle en avait assez de fuir, elle ne devrait pas tarder à...

-Aidez-moi à me débarrasser d'eux, je vous en prie ! implora-t-elle.

Et voilà... pensa Nova.

-Tout d'abord, j'appartiens à la noble maison Suda, de Lenclume, mon vrai nom n'est pas Saadia, mais Iman. Lenclume a été envahi par le Domaine Aldmeri, et j'ai osé le critiquer en public... Les elfes ont lancé leurs assassins à ma poursuite pour me faire payer... Vous devez m'aider, je vous en supplie !

-Admettons que je marche. Comment tu comptes échapper à ce cercle sans fin de fuite ? demanda Nova en lui rendant sa dague pour la conforter dans l'idée qu'elle lui faisait confiance.

-Il faudrait que vous trouviez leur chef. Ce sont des mercenaires guidés par l'appât du gain, si vous éliminez leur chef, ils lâcheront l'affaire. J'ai entendu dire que l'un d'eux avait été capturé en essayant d'entrer dans la ville à la faveur de la nuit. Vous devriez aller le voir, pour le convaincre de vous donner l'emplacement des autres Alik'r... lui conseilla Saadia, son esprit hurlant son soulagement d'échapper au danger pour le moment.

Nova opina et fit demi-tour, s'étant déjà plutôt fait son idée sur la jeune femme. Mais elle ne pouvait pas baser son portrait de la Rougegarde sur ce qu'elle avait lu dans l'esprit d'un voleur et dans l'esprit d'une femme apeurée. Même si elle restait méfiante envers cette dernière, elle préférait attendre de rencontrer ce fameux Kematu pour se faire une idée définitive. En sortant de la chambre, cependant, elle s'arrêta dans l'embrasure de la porte, profitant de ce qu'elle savait que Saadia la craignait, et tourna lentement la tête dans sa direction.

-Au fait... Tu n'aurais pas cinq septims ?

-Pour quoi faire ?

-Eh bien, je dois cinq pièces à ta « mère ». Si tu veux que j'aille chercher la bagarre avec ces guerriers, va falloir me motiver...

-Espèce de... commença la jeune femme, à demi outrée.

-Mercenaire ? Ouaip. Et puis franchement, cinq pièces c'est rien. Je pourrais demander bien plus, je suis pas une association caritative non plus...

-Une quoi ?

-Fait chier, c'est vrai que vous avez pas ça, ici...

La jeune Rougegarde finit par accepter et donna au Chevalier les précieuses pièces, que celle-ci se hâta de donner à Hulda lorsqu'elle passa devant elle en redescendant de la chambre de Saadia. Nova quitta l'auberge, ignorant les commerçants du marché se tenant devant elle, et pressa le pas en direction de la sortie de la ville. Un peu distraite car paradoxalement trop concentrée sur sa mission, elle manqua de remarquer une fillette qui courait et la percuta de plein fouet. La gamine tomba à la renverse, et avant que Nova ait pu s'excuser, la petite se releva et commença à l'agonir d'injures toutes plus fleuries les unes que les autres. Instinctivement, Nova utilisa son don d'Anticipation, découvrant une montagne de sentiments conflictuels dans l'esprit de la fillette. Elle était capricieuse et hostile, mais c'était juste une fillette. Le Chevalier soupira, s'excusa distraitement pour son étourderie, et continua sa route en ignorant le petit tyran.

Elle passa les grandes grandes portes de la ville et descendit l'allée menant à l'écurie, puis poursuivit sa route encore longtemps, suffisamment loin pour pouvoir se transformer sans être remarquée. Elle atteignit l'ancienne tour de guet, détruite par l'attaque de dragon qui avait eu lieu des semaines auparavant, monta au sommet et activa sa Pierre de Transformation. Son corps de dragon apparut autour d'elle dans une onde lumineuse rouge alors qu'elle savourait la sensation. Elle avait utilisé ce don quelques heures auparavant à peine, mais elle chérissait chaque minute passée sous forme de dragon. Avoir passé des semaines enfermée sous le bouclier protecteur d'Aleroth, incapable de se transformer sans mourir, elle adorait passer du temps libre à voler dans un ciel dégagé. Même si elle repérait des dragons au loin parfois, elle tâchait de les éviter le plus possible, se contentant de la compagnie de Paarthurnax.

En moins d'une heure, elle atteignit la grotte qu'elle avait vue dans l'esprit du Alik'r, marquée par une bannière volant au vent, et entreprit de décrire des cercles dans le ciel pour observer les alentours avant de se poser. Il n'y avait rien à des kilomètres à la ronde autre que des animaux sauvages complètement terrifiés par l'énorme ombre menaçante qui les survolaient. Il n'y avait devant la grotte qu'un unique humain, qui l'observait avec circonspection alors qu'elle lui rendait son regard inquisiteur. Nova rugit bruyamment, causant chez l'humain un sursaut terrifié. Il attrapa fermement son arc, et encocha une flèche, visant la silhouette ailée qui volait au-dessus de lui.

Sous forme draconique, son esprit était encore plus puissant. Nova étendit sa conscience jusqu'à celle de l'humain et l'investit sans précaution, causant une réaction extrêmement violente chez le mortel. Il se courba en deux, vomit plusieurs fois, avant de s'écrouler, du sang lui coulant des yeux, du nez et des oreilles.

Oups... pensa le Chevalier en atterrissant au moyen de sa Pierre de Transformation.

Elle marcha jusqu'au corps inanimé, une fois retransformée, et s'agenouilla à côté de lui. Il était mort, elle pouvait le sentir. Ou plutôt, elle sentait l'absence de conscience qui émanait de lui. Elle fouilla ses poches et récupéra plusieurs petites bourses de septims dissimulées dans les plis de ses vêtements, ainsi qu'une pomme en parfait état qu'elle dévora sur le pas de la porte installée à l'entrée de la grotte. Quand elle l'eut terminée, elle jeta le trognon et pénétra dans la caverne.

L'intérieur de la grotte descendait en pente douce, les murs couverts d'humidité et le sentier bordé de fougères et de plantes préférant l'obscurité. Nova avança dans un silence relatif pendant quelques mètres, avant de se plaquer contre la paroi humide du boyau qu'elle suivait. Deux bandits discutaient un peu plus loin et elle ne tenait pas à se faire remarquer tout de suite. Surtout avec l'équipement merdique qu'elle avait dû acquérir pour se fondre dans la masse...

-Je ne sais pas si j'aime ces guerriers Alik'r qui se cachent, là-bas. Ils ne me disent rien qui vaille, disait le premier.

-Garde ça pour toi. On ne nous paye pas pour parler... le rabroua le second avant de s'éloigner.

Il se rapprochait de la cachette de Nova, qui décida de prendre les devants. Elle attrapa le Crâne de Cristal à sa ceinture, s'entailla le bout du pouce et traça un trait de sang sur les runes gravées sur le haut du front de l'artefact. Les runes brillèrent d'une lueur rougeâtre, et un cercle runique portant les mêmes inscriptions que le Crâne se dessina au sol, avant d'en laisser surgir une créature difforme. Avec Igor, Nova avait créé la Créature la plus parfaite qu'elle avait pu. Des membres en parfait état, tirés de différentes goules, et une tête de goule arrachée à Jacquou, le zombie tueur. La Créature grogna avec hostilité avant de se tourner vers les deux bandits figés d'effroi et de stupeur, puis de se jeter sur eux dans un ouragan de griffes et de lames qui les réduisirent en bouillie.

Nova sortit de sa cachette et observa la grande salle dans laquelle elle avait mis les pieds. C'était une haute salle dont le plafond était parfois percé de trous donnant sur l'extérieur, ce qui laissait entrer un peu de lumière, mais dans l'ensemble, si ses yeux de dragon ne l'avaient pas aidée à y voir plus clair, elle aurait dû avoir recours à une torche. D'un côté se trouvait une table avec des bancs, quelques assiettes de nourriture et des gobelets de bière, et de l'autre, se trouvait un mannequin d'entraînement au tir. Elle jeta un coup d'œil panoramique, jusqu'à noter la présence d'une coursive en hauteur, à environ trois mètres du sol. Avec un sourire mélancolique, elle repensa aux épreuves destinées aux aspirants Chevaliers, et en particulier à celle de saut. « Avant les ailes, le dragon doit apprendre à maîtriser l'adresse et la souplesse du félin », ou quelque chose du genre, disait le piédestal de Maxos dans son Temple.

Elle prit son élan et effectua un bond impressionnant qui la fit atterrir en équilibre au bord de la corniche. Elle remonta le petit couloir au bout de celle-ci, descendit de quelques pas quand la route en fit autant, et poursuivit son chemin jusqu'à ce qu'elle débouche dans une salle remplie d'eau et... de Alik'r. Ils dégainèrent leurs armes et se tournèrent vers elle avec hostilité. Sagement, elle leva les mains en signe de reddition, et attendit que les Rougegardes se calment.

-Je suis venue voir Kematu.

-Si tu connais ce nom, tu sais que venir ici et demander à le voir était le meilleur moyen de te faire tuer ! gronda un Alik'r proche d'elle en amorçant une attaque.

Elle attendit patiemment qu'il poursuive son geste, pour esquiver son cimeterre d'un mouvement souple et ample du bassin. Sans ralentir, elle attrapa le poignet de l'autre, le lui tordit sans précaution et, usant de sa force de dragon, le désarma. Puis elle jeta son arme nouvellement acquise dans le bassin d'eau courante devant elle au centre de la salle. Le même cirque se poursuivit pour deux autres Alik'r un peu trop fougueux qui furent proprement rossés avant que Kematu n'ordonne le calme.

-Assez ! Nous parlerons avec cette femme. Je suis Kematu. Tu dis que tu me cherchais ?

-En effet, je... commença Nova, avant de sentir la présence de plus en plus proche de sa Créature.

Elle se tourna dans la direction de celle-ci et se précipita sur son Crâne de Cristal, causant une certaine panique chez les Alik'r, qui serrèrent leurs armes plus fort alors qu'elle s'assurait simplement d'avoir tout contrôle sur la Créature lorsqu'elle reviendrait. Et effectivement, quand l'abomination nécromantique entra de sa démarche sautillante dans la salle creusée à même la roche de la caverne, elle resta sagement au côté de sa maîtresse, et n'attaqua pas les Rougegardes, qui eux parurent sincèrement inquiétés par la présence de la monstruosité pourrissante qui accompagnait la nouvelle venue.

-Qu'est-ce que c'est que cette chose ? glapit un des Alik'r, la voix tremblante.

-C'est ma Créature. Elle ne vous fera aucun mal. Où en étais-je... Ah oui, c'est vrai ! Je suis mercenaire, et j'ai retrouvé la femme que vous cherchiez.

-Ah, et j'imagine que... Shazra, ou Saadia, selon comment elle se fait appeler en ce moment, vous a envoyée pour nous tuer, c'est ça ?

-En effet.

-Et si vous êtes ici à discuter et humilier mes hommes au lieu de nous tuer, c'est que vous comptez entendre ce que j'ai à dire ?

-A nouveau, vous visez juste. J'ai entendu la version de Saadia, et j'ai entendu celle de votre compatriote enfermé dans les geôles de Fort-Dragon. J'aimerais avoir la vôtre.

-Eh bien... Saadia, ou Iman, de son vrai nom, a livré des informations capitales au Domaine Aldmeri, qui avait envahi Lenclume. A cause d'elle et de sa trahison, Taneth est tombée. Les autres maisons nobles de Lenclume se sont alliées et mises d'accord pour nous engager pour la retrouver et la ramener au pays, où elle sera jugée pour sa trahison.

Épiant l'esprit du chef Rougegarde en même temps qu'elle écoutait ses paroles, Nova put effectivement avoir des visions de ce qu'il s'était passé. Saadia avait vendu la ville aux Altmers avant de prendre la fuite pour Bordeciel. Cela lui paraissait plus logique que ce que la jeune femme lui avait raconté... De ce qu'elle avait découvert en enquêtant et en infiltrant la tête des gens, elle avait compris que Lenclume et le Domaine Aldmeri étaient en guerre. Par conséquent, si Saadia voulait vraiment se cacher des assassins des elfes, elle ferait mieux de fuir dans un autre pays que Bordeciel, où la présence de l'Empire et du Thalmor était plus élevée que dans les autres, suite à la guerre civile. Depuis le début, cette histoire sentait le soufre, et le Chevalier en avait maintenant la confirmation. Elle pouvait terminer sa mission avec la conscience tranquille.

-J'imagine que le choix est vite fait, dans ce cas...

-Vous allez nous aider à la ramener à Lenclume ? demanda Kematu, de l'espoir vibrant dans sa voix, mais son inquiétude qu'elle refuse transparaissant quand même dans son attitude.

Nova prit une profonde inspiration, savourant le sentiment de supériorité qu'elle ressentait vis-à-vis des Rougegardes. Elle pouvait sentir leurs regards peser sur sa Créature avec crainte, et bien qu'elle combatte cette émotion, elle ne pouvait s'empêcher de sentir son orgueil grandir et rugir dans sa poitrine.

-Je vais le faire. Je vais vous la livrer.

Immédiatement, la tension se désamorça et les Alik'r recommencèrent à respirer librement. Kematu ordonna à ses hommes de ranger leurs armes et adressa un sourire confiant à Nova, qui le lui rendit avec réserve. De ce qu'elle percevait dans son esprit, cet homme était un homme d'honneur, qui accomplissait une mission confiée par l'autorité légitime de son pays. Elle n'avait littéralement aucune raison de vouloir lui chercher des crosses.

-Elle vous fait confiance, apparemment. J'ignore pourquoi, mais nous devons tirer profit de cet avantage. Convainquez-la de vous suivre jusqu'aux écuries de Blancherive, je me chargerai du reste.

-Vous ne lui ferez pas de mal ? s'inquiéta tout de même Nova, qui ne connaissait aucun de ces hommes.

-Pas sous ma garde. Pendant le voyage jusqu'à Lenclume, je jure qu'aucun mal ne lui sera fait. En revanche, ce qui adviendra d'elle quand elle aura été jugée ne dépend pas de moi.

Le Chevalier hocha la tête et fit signe à sa Créature de la suivre alors qu'elle se repliait par là d'où elle était arrivée.

-Dépêchez-vous d'y aller, parce que moi je ne vais pas traîner. Et je veux la moitié de la récompense pour sa capture. J'ai une dette envers quelqu'un, et pas un rond.

-Marché conclu, trancha le chef Rougegarde en faisant taire un des siens, manifestement furieux à l'idée de partager l'argent.

-Je vous retrouve là-bas, dans ce cas.

Elle fit demi-tour et gagna la sortie de la grotte. Dans la grande salle qu'elle avait traversée au début, une demi-douzaine de bandits examinaient les cadavres de leurs camarades étendus par terre. Sans perdre un seul instant, Nova dégaina son épée et bondit dans la mêlée. D'une attaque tourbillon, elle trancha en deux trois des six pillards, et lança une énorme boule de flammes collantes sur un autre. En seulement quelques secondes, quatre ennemis étaient déjà à terre, l'effet de surprise ayant joué un grand rôle dans ce résultat. Elle contra le coup de hache que lui asséna l'un des derniers survivants, et lança sa Créature à l'attaque. L'abomination poussa un cri à glacer le sang, sa gueule déformée et couturée de cicatrices s'étirant dans ce hurlement effrayant. La chose fit crisser les lames fixées au bout de ses bras l'une contre l'autre avant de fuser comme un éclair verdâtre dans la bataille. Ses lames tranchèrent sans pitié les membres des hors-la-loi, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucun. A eux deux, le Chevalier et sa Créature avaient vaincu le petit groupe en moins de deux minutes.

Nova essuya le sang qui empoissait son épée sur la tunique d'un des bandits, la rengaina d'un mouvement souple dans son baudrier, attaché dans son dos, et entreprit de faire les poches des morts. Elle collecta une petite centaine de pièces et quelques armes facilement transportables. Quand elle se fut assurée qu'elle n'avait rien oublié, elle tapota la tête de sa Créature dans un geste affectueux et porta la main à son Crâne de Cristal.

-Navrée, mais je ne peux pas te laisser ici tout seul, et je ne peux pas te transporter sur mon dos, je dois te congédier.

La chose grogna gentiment en se frottant contre la main de sa maîtresse, inconsciente de sa propre laideur. Nova sourit devant le comportement attendrissant de l'abomination et effaça le trait de sang dessiné sur le Crâne. Lorsque la traînée rouge disparut du cercle de runes, la Créature fut aspirée par un portail obscur dans un bruit de succion.

Nova sortit de la grotte, et sans hésiter une seconde, activa sa pierre. Elle se transforma, s'éleva haut dans les airs et profita de ses ailes pour voler autour du pays quelques temps. Kematu, même s'il partait dans les cinq prochaines minutes, mettrait un certain temps à atteindre Blancherive, aussi se permettait-elle de visiter un peu avant d'aller chercher Saadia.

Le soleil avait beaucoup avancé dans le ciel quand elle décida qu'elle devrait rejoindre la Rougegarde. Elle infléchit son vol et inclina ses ailes sur le côté pour bifurquer en direction de Blancherive. Arrivée au niveau du fameux campement de géants, elle se posa avec précaution, prenant bien garde de ne pas perdre l'équilibre et de s'étaler le museau en premier dans la boue. Se surprenant elle-même, elle parvint à atterrir proprement et put se retransformer. Sous forme humaine, elle se hâta de gagner les portes de la ville, tout en prenant soin de s'entailler de-ci, de-là les bras et le visage pour faire croire à un combat acharné. Les gardes qu'elle croisa lui jetèrent des regards étranges, et quand elle s'arrêta devant l'échoppe d'Adrianne à l'entrée de la ville, elle aussi la toisa bizarrement.

-Qu'est-ce qui vous est arrivé ? Je ne vous ai jamais vue dans un pareil état...

-Trois fois rien, juste une glissade non calculée, se justifia Nova en écartant l'argument de la main. J'ai récupéré ces babioles, tu crois que tu pourrais les reprendre ?

Elle sortit les armes qu'elle avait collectées et les disposa sur l'établi de la forgeronne. Celle-ci les examina attentivement, en éprouva le fil sur le bout du pouce, et testa leur équilibre en les manipulant quelques minutes.

-Oui. Cent septims pour le tout.

-Vendu.

Elle échangea les armes contre la bourse que lui tendit la forgeronne, la salua et se dirigea vers l'auberge en dissimulant ses poches rebondies d'argent sous les plis de ses vêtements et de son armure. Elle entra en trombe dans l'établissement de Hulda, maintenant sa comédie aussi longtemps que possible. Elle monta les escaliers menant à la chambre de Saadia et fit mine de reprendre son souffle.

-J'ai pas pu tous les tuer... Ils étaient trop nombreux... J'ai réussi à m'en sortir, mais ils m'ont suivis, ils vont entrer dans la ville.

-Mais, ils n'ont pas le droit ! paniqua la jeune Rougegarde.

-Ils s'en fichent. Ils ont trouvé un moyen d'entrer, vous devez fuir ! J'ai apprêté un cheval aux écuries pour vous... Dépêchez-vous, on doit partir tout de suite !

Sans prendre le temps de réfléchir ni de mettre en doute les paroles du Chevalier, Saadia la suivit et descendit dans la salle principale de l'auberge, avant de fuir à l'extérieur. Ensemble, elles coururent jusqu'aux écuries, où devait attendre le prétendu cheval inventé par Nova. Au lieu de cela, Saadia se retrouva nez à nez avec Kematu. Elle se figea de terreur, tenta un demi-tour, mais se retrouva cette fois face à la pointe de l'épée du Chevalier. Lentement, elle leva les mains en signe de paix, ses yeux volant de Kematu à Nova, à la recherche désespérée d'une aide providentielle.

-Qu'est-ce que vous avez fait ? glapit-elle, désemparée, en direction du Chevalier.

-Je vous remercie de votre aide, mercenaire. Je vais la ramener à Lenclume, où elle sera jugée pour sa trahison, déclara Kematu en lançant un sort de paralysie à la jeune femme.

La boule de lumière verte la percuta en pleine poitrine, et elle chuta lentement en arrière. Voulant s'assurer qu'elle ne se blesserait pas, Nova se précipita pour la retenir avant qu'elle tombe par terre, puis l'étendit doucement sur le sol de terre.

-Comme promis, voici votre moitié de la prime, déclara Kematu en lui tendant une bourse rebondie.

Nova empocha l'argent et commença à s'éloigner du Rougegarde.

-Si vous avez encore besoin de moi pour quoi que soit, laissez un message à Hulda, à la Jument Pavoisée. Elle me le transmettra. Bon retour à Lenclume, conclut-elle en saluant le Alik'r de la main.

Elle retourna en ville, et gravit tous les escaliers jusqu'à Fort-Dragon, puis descendit dans les geôles. Avisant un garde, elle l'arrêta d'une main et lui demanda si elle pouvait payer la caution du Alik'r prisonnier.

-C'est cent pièces d'or.

-Je les ai. Prenez cette bourse, le compte y est, fit-elle en se délestant de son argent.

Le garde attrapa le petit sac, recompta rapidement les pièces et hocha la tête.

-Vous pouvez y aller, je vais m'occuper de sa libération.

Nova acquiesça à son tour et alla trouver le prisonnier Rougegarde. Elle toqua contre les barreaux de sa cellule, attirant son attention. L'homme se leva de sa couchette, la reconnut, et se précipita contre la porte, l'air furieux.

-Vous êtes venue vous vanter ? Après m'avoir abandonné ici, vous revenez vous moquer de ma déchéance ? pesta-t-il.

-En réalité, je viens de tenir ma promesse. J'ai payé votre caution. Vous êtes libre.

Le visage déformé par la colère du Alik'r s'éclaircit, incrédule d'abord, puis reconnaissant et plein d'espoir ensuite.

-Vraiment ?

-Je tiens toujours mes promesses. Il en va de ma réputation.

-Hé ! Garde ! On a payé ma caution, laissez-moi sortir ! appela le Rougegarde.

-Il se trouve que j'ai malheureusement égaré la clef de votre cellule. Vous allez devoir attendre que je la retrouve, le railla l'homme vêtu de l'uniforme de Blancherive.

-Vous mentez, le rabroua Nova en croisant les bras, ses yeux argentés plantés dans ceux du garde au travers des trous de son casque intégral. Elle est accrochée à votre ceinture, mais il vous a tellement insupporté que vous souhaitez le punir. Il est libre, j'ai payé sa caution. Ouvrez-lui la porte.

Le garde maugréa dans sa barbe, mais attrapa le trousseau de clefs suspendu à sa ceinture et déverrouilla la porte.

-Merci, messire, lui assura Nova avec un sourire en ouvrant la voie pour l'ancien prisonnier.

Ils sortirent côte à côte du donjon, et marchèrent jusqu'aux portes de la ville en silence. Arrivés devant les écuries, quelques minutes plus tard, ils s'arrêtèrent. Saadia et Kematu avaient disparu, probablement déjà en route pour Lenclume.

-Je dois vous remercier. Vous avez tenu parole malgré mon comportement déplorable. Vous êtes une femme d'honneur, et je le respecte. Vous avez mon éternelle gratitude, mais je n'ai pour le moment rien à vous offrir de matériel en échange de ce que vous avez fait pour moi.

-Laissez tomber. Je lis la reconnaissance dans vos pensées. Je lis tout ce qui vous passe par la tête. Allez faire votre vie, trouvez-vous une épouse, fondez une famille et oubliez-moi, vous voulez bien ? Vous m'avez rendu un service et je vous ai aidé. Point final. Nos chemins peuvent se séparer, maintenant.

-Mais à quel moment vous ai-je rendu service ? demanda l'ancien Alik'r avec incrédulité.

-Vous avez pensé à la cachette de votre chef Kematu. Je l'ai lu dans votre esprit, et j'ai pu le retrouver grâce à vous. Si vous n'y aviez pas songé, vous seriez toujours enfermé dans les geôles de Fort-Dragon, plaisanta-t-elle.

Le Alik'r s'inclina, mettant quasiment un genou en terre en signe de reconnaissance, salua Nova, et commença à s'éloigner, prenant la route au hasard, à la recherche de nouveaux lendemains. Nova prit quant à elle la direction de l'ouest, jusqu'au camp de géants qu'elle utilisait pour atterrir non loin de Blancherive. Les pauvres créatures ordinairement pacifiques avaient appris à la craindre, et dès qu'elle posait le pied aux abords de chez eux, ils partaient en courant, leurs mammouths derrière eux. Elle attrapa la Pierre dans sa poche et se changea en dragon. Comme prévu, les géants prirent la fuite, et elle s'envola en quelques battements d'ailes. Elle retourna à la Gorge du Monde, où elle retrouva Paarthurnax. Tenant à lui montrer ses progrès, elle atterrit quasiment avec élégance devant lui avant de se retransformer et de se planter devant lui, l'air vaguement penaud.

-Navrée, je sais que j'ai traîné plus que prévu...

-Je ne t'en veux pas, Vahdin. Et je vois que tu as amélioré tes atterrissages, alors nos leçons seront moins nécessaires à l'avenir, sourit l'énorme dragon vert. Raconte-moi plutôt ce que tu as fait de ta journée.

-Eh bien, je suis allée à Blancherive, et...

-En draconique, je te prie, Vahdin, ajouta le saurien avec un rictus narquois.

Nova soupira longuement, se préparant déjà à peiner grandement entre chaque mot, le vocabulaire lui faisant encore gravement défaut.