ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON
PARTIE 1
Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons
CHAPITRE 4
Au pied de la montagne, Nova en observait le sommet. L'immense pic neigeux se dressait fièrement devant elle, attendant qu'elle l'escalade pour regagner le Haut Hrothgar. Elle avait atterri non loin de Fort-Ivar et s'était retransformée pour arriver à pieds au petit village de fermiers. Elle avait fait le plein de provisions, avait harnaché son sac à dos et son sac de couchage, et s'était préparée pour l'ascension des Sept-Mille marches. Néanmoins, maintenant qu'elle voyait la taille de l'obstacle devant elle, elle se disait qu'il lui serait peut-être plus aisé d'utiliser sa Pierre et de faire une halte à chaque fois qu'elle repérait une stèle gravée. En tout cas, c'est ainsi qu'elle aurait procédé, si elle s'était trouvée dans son propre monde...
Elle soupira profondément, et s'apprêta à se mettre en route. Si elle avançait d'un bon pas, elle aurait atteint le sommet avant la tombée de la nuit, et pourrait demander aux Grises-Barbes de l'héberger avant de retourner voir Paarthurnax. Déterminée mais également déjà fatiguée par avance, elle entama sa progression.
Elle trouva la première pierre gravée à quelques mètres du pont qui quittait Fort-Ivar, devant laquelle se trouvait un autre pèlerin en vêtements chauds. Elle arrêta ses pas à côté de lui et regarda la stèle, essayant de décrypter les caractères inscrits à sa surface en dépit de la neige qui la couvrait partiellement. En plissant les yeux et se penchant en avant, elle parvint à lire les mots gravés.
« Emblème I – Avant l'arrivée des premiers Hommes, les dragons étaient les maîtres de tout Mundus. La Voix était leur verbe mais ils ne parlaient que lorsqu'ils le devaient absolument. Car la Voix pouvait voiler le ciel et inonder la terre »
Ces emblèmes retracent l'histoire du monde, comprit Nova.
C'était tellement évident qu'elle se trouva stupide de ne pas avoir compris plus tôt pourquoi Paarthurnax l'avait envoyée faire ce pèlerinage. Il voulait qu'elle comprenne l'histoire de la Voix pour comprendre la Voix elle-même. Et avec ces connaissances, elle pourrait éventuellement comprendre comment rentrer chez elle.
En se remettant en route, tournant le dos au trappeur, Nova continua de réfléchir à ce qu'elle avait lu. La Voix est une arme puissante capable d'altérer la réalité, et cela elle le comprenait, pour avoir parlé avec le Patriarche de son monde. Il lui avait expliqué combien la langue draconique recelait de puissance. Alors apprendre que la Dovahzul était si dangereuse ne la surprenait pas. Pas plus qu'apprendre que les dragons avaient été les maîtres du monde. C'était une race intelligente, puissante, magique et capable de grandes choses.
Voiler le ciel et inonder la terre, disait aussi la stèle. Il existait donc un tel pouvoir quelque part, que l'Enfant de Dragon pourrait apprendre. Et si elle continuait à s'opposer à lui et qu'il acquérait ce pouvoir, elle ne pourrait pas se défendre.
La tête ailleurs, elle manquait le somptueux paysage qui s'offrait à elle, et gravissait les marches mécaniquement tout en songeant aux emblèmes et à leur sagesse. Elle monta pendant plusieurs minutes d'un bon pas mais sans trotter, jusqu'à atteindre une zone plate où se trouvaient une autre stèle et un autre pèlerin. Il était en train de méditer devant l'emblème, les yeux fermés, agenouillé dans la neige, parfaitement immobile. Nova s'installa derrière lui et jeta un œil à la pierre depuis sa position.
« Emblème II – Puis vinrent les Hommes qui proliférèrent sur toute la surface de Mundus. Les dragons restaient les maîtres de ces peuplades rampantes. Les Hommes étaient alors bien faibles et ils n'avaient pas le pouvoir de la Voix »
Les races humaines étaient arrivées par la suite, et avaient rencontré les dragons. Ceux-ci étaient restés la race dominante, tout comme dans son monde à elle. C'étaient les dragons qui leur avaient appris la magie la plus puissante qu'ils connaissaient aujourd'hui, c'étaient grâce aux dragons que Maxos, le plus grand mage humain jamais connu, avait pu accéder au statut de tout premier Chevalier Dragon.
Elle fit un pas en arrière pour prendre un peu de recul, ce qui alerta le pèlerin qui se releva précipitamment en tirant sa dague de son fourreau. Nova leva les mains en l'air en signe de paix, en attendant que l'elfe se calme. Voyant qu'elle n'était pas hostile, il reprit une respiration normale et rengaina son arme.
-Désolé, vous m'avez fait peur... s'expliqua-t-il. Vous aussi vous faites le pèlerinage ?
-En quelque sorte. Mon mentor m'a conseillé de monter les Sept-Mille marches et de méditer sur les emblèmes. Il pense que ça m'aidera à mieux assimiler ses enseignements.
-Moi aussi j'effectue le pèlerinage. Presque chaque année, même si je n'arrive jamais au-delà du sixième emblème... Si ce n'est pas indiscret... qu'est-ce que vous apprenez ?
Nova laissa échapper un rire nerveux un peu idiot avant de se reprendre.
-Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.
-Allez-y, faites-moi rêver, la mit au défi le pèlerin en souriant.
-J'apprends l'Art de la Voix, j'apprends à Crier, répliqua-t-elle.
L'homme ouvrit de grands yeux et tituba en arrière, le souffle court.
-Vous êtes... Vous êtes l'Enfant de Dragon ?
Nouveau rire nerveux de la part du Chevalier, ce qui provoqua une réaction outrée de la part du Bosmer.
-Non, juste une apprentie un peu trop zélée qui espère un jour réussir à produire un Cri, plaisanta-t-elle. Je vais reprendre ma route. Bonne journée, le salua-t-elle avant de se détourner et de recommencer à marcher.
Le Bosmer hocha la tête et s'agenouilla à nouveau devant l'emblème.
Nova gravissait lentement les marches, prenant un peu plus de temps pour se laisser porter par ses pas et ses pensées. Les paysages lui passaient devant les yeux sans qu'elle les comprenne réellement, trop concentrée sur sa méditation intérieure. Elle ne ressentait presque pas le froid malgré la température glaciale, mais percevait le crissement de la poudreuse sous ses pas et entendait le vent souffler dans les branches des sapins couverts de neige.
Les marches disparaissaient parfois sous le givre et la neige, les rendant difficiles à voir et faisant de l'ascension un véritable défi tant elle risquait de glisser et de se briser la nuque à chaque pas. Au sommet d'une volée de marches, elle aperçut enfin le petit autel sur lequel était gravé l'emblème. Elle inclina la tête et s'approcha vraiment près pour décrypter les lettres à demi effacées.
« Emblème III – Tout jeune, l'esprit des Hommes était fort en ces temps anciens. Ils n'avaient peur ni des dragons, ni de leur Voix. Mais les dragons ne faisaient que les conspuer et ils leur brisèrent le cœur »
Les humains avaient toujours été une race violente et impétueuse, quel que soit le monde. Défier les dragons et leur magie de la Voix était typiquement une chose que la race humaine pouvait faire. Les dragons de ce monde, de Nirn, avaient méprisé les humains, créant une défiance entre les deux espèces.
Nova reprit sa route tout en réfléchissant à ce qui avait pu se passer ensuite. Comment les hommes avaient-ils appris la Voix ? Et il n'était pas question des elfes dans l'histoire retracée par ces emblèmes. Avaient-ils débarqué plus tard ? Et les dragons, qu'est-ce qui les avait motivés par la suite à leur apprendre la Voix ?
Trois énormes loups des glaces bondirent alors des fourrés et se jetèrent sur Nova de concert. Brutalement arrachée à sa réflexion, elle roula au sol tout en dégainant son épée et armant une boule de feu dans son autre main. La pointe de son arme alla s'enfoncer dans le ventre du premier loup quand il lui sauta dessus, et la boule de feu s'écrasa contre la fourrure du deuxième. Mais le dernier, le plus gros et vicieux, resta à distance. Il disparut dans les buissons épars en un éclair, grognant et grondant hors du champ de vision du Chevalier Dragon. Elle se releva vivement, tournant sur elle-même dans l'espoir de déceler la présence du loup, en vain. Même en étendant sa conscience à la recherche de l'animal, elle avait peu de chances de réussir à le trouver. Projeter son esprit dans une direction précise, d'accord, mais chercher quelque chose dans un rayon trop large était inutile, en particulier sous forme humaine.
Elle rengaina son épée après l'avoir essuyée sur la fourrure d'un des loups et reprit son chemin en observant la végétation avec circonspection. En poursuivant son ascension, et bien qu'elle ne craigne pas ce loup des glaces, elle était désormais incapable de se concentrer sur sa méditation, ou de regarder les paysage et se perdre dedans. Elle était tout entière absorbée par sa vigilance, aussi elle passa presque sans s'en apercevoir devant l'emblème suivant. Elle revint sur ses pas pour venir se placer devant l'autel qu'elle avait dépassé.
« Emblème IV – Kyne fit appel à Paarthurnax, qui avait pris les Hommes en pitié. Ensemble, ils apprirent aux Hommes à utiliser la Voix. Puis la Guerre draconique fit rage, dragons contre Parleurs »
La Guerre draconique. Est-ce que l'Histoire tournait en boucle dans tous les mondes ? Les dragons contre les humains, et les humains qui vainquaient ? Parce qu'il fallait se rendre à l'évidence, même si les dragons étaient de retour, c'étaient les Hommes et les elfes qui dominaient le monde. Et Kyne devait être une des divinités de ce monde, parce qu'elle se souvenait très clairement du temple de Kynareth à Blancherive. Elle avait peu parlé avec la prêtresse, mais si elle se souvenait bien, Kynareth était la déesse du ciel et de ses esprits, du vent et des éléments, la traduction religieuse moderne de Kyne. Et... Paarthurnax avait participé à la Guerre. Il avait appris aux Hommes à utiliser le Thu'um. C'était grâce à lui et à Kyne que les humains avaient pu prendre l'avantage... Du moins si elle en croyait la suite de l'Histoire, où Alduin avait été banni et les dragons avaient disparu.
A nouveau absorbée par le récit des pierres, elle oublia le loup et reprit sa route, plus déterminée que jamais. Paarthurnax l'avait envoyée faire le pèlerinage, et elle comprenait un peu mieux à chaque emblème qu'elle lisait pourquoi il l'y avait incitée.
Elle glissa sur une marche verglacée, se rattrapa péniblement en jurant et se releva pour épousseter la neige qui couvrait ses vêtements. Toujours râlant et pestant après le froid et la neige qui la faisaient trébucher et ralentir, elle poursuivit sa route, jusqu'à une sorte de col menant à un promontoire enneigé que le blizzard balayait inlassablement.
Un grognement rauque et puissant retentit devant elle, trahissant la présence d'une créature particulièrement agressive. Nova tira son épée de son fourreau en une fraction de seconde, prête à en découdre, mais un jappement terrifié suivit les grondements sourds, puis plus rien. Le couloir de roche réverbérait les sons, mais la neige les atténuait. Peut-être qu'il s'était passé autre chose. Ou peut-être que les deux adversaires s'étaient éloignés.
Lentement, à pas prudents, elle s'engagea dans le goulet d'étranglement, la lame au clair. Elle ne faisait presque pas de bruit, même si ses bottes crissaient dans la neige. Elle parvint jusqu'à la cavité sous le promontoire, où elle se figea. Une masse blanche s'affairait au-dessus d'un tas de fourrure maculé de sang, et Nova comprit rapidement qu'il s'agissait du loup alpha qui l'avait épiée depuis qu'elle avait tué ses congénères. Et la chose qui festoyait de ses boyaux en revanche, elle n'avait aucune idée de ce que c'était... Le truc releva un museau couvert de rouge et de lambeaux de chair, ses trois yeux se fixant immédiatement sur elle alors qu'il se dressait sur ses pattes arrières, ses longs bras pendant jusqu'au sol. Le machin feula dans sa direction, la menaçant de ses crocs rouges acérés, puis se projeta en avant au moyen de ses muscles surpuissants.
Les yeux écarquillés par la vitesse ahurissante de la créature, Nova encaissa péniblement le choc quand elle lui porta un coup de poing à terrasser un bœuf. Elle recula en toussant, tout en tentant de repousser la créature. Même avec sa force, elle avait du mal à lutter contre ce monstre, et cria lorsque trois griffes percèrent son armure et ouvrirent trois lacérations profondes dans son flanc. Folle de rage, elle lâcha son épée pour atteindre la Pierre dans sa poche. En un instant, son corps de dragon se créa autour d'elle, et la créature se retrouva posée sur son ventre écailleux, essayant de comprendre comment l'humaine qu'elle était en train de tabasser avait pu être remplacée par cet immense reptile. Même gênée par le col dans lequel elle s'était enfermée, Nova parvint à se retourner sur ses pattes et plaqua le monstre velu au sol entre ses serres.
Sans hésiter, elle fit rugir les flammes dans sa gueule et noya la créature dans un déluge infernal. La chose hurla si fort qu'elle manqua de lui briser les tympans, son agonie s'éternisant bien plus longtemps qu'elle ne s'y attendait. Et puis subitement, il n'en resta plus qu'une pile de cendres qui s'éparpillèrent dans le vent. Grognant et feulant, Nova fouetta l'air de sa queue, celle-ci allant s'écraser contre le promontoire et causant quelques chutes de pierres. La blessure dont elle avait écopé sous forme humaine se traduisait également sous forme draconique, et elle dut utiliser la méditation connue sous le nom d'Esprit du dragon pour aider à la guérison. Sa respiration était haletante et douloureuse, mais en deux minutes ses plaies s'étaient bien refermées, et ses écailles s'étaient reformées, bien que plus fines et fragiles.
Une fois sa guérison achevée, elle se concentra pour reprendre forme humaine, puis récupéra son épée et la remit dans son fourreau. Péniblement, elle reprit sa route, jusqu'à atteindre le cinquième emblème.
« Emblème V – Les Hommes prirent le dessus, utilisant leurs Cris pour chasser Alduin hors du monde. Ils prouvèrent à tous que leur Voix, elle aussi, était puissante. Pourtant, leurs sacrifices furent nombreux »
Et voilà. Les Hommes avaient vaincu. Il avaient chassé Alduin, le fils d'Akatosh. Les Hommes avaient prévalu, comme dans les deux mondes qu'elle avait vus. Ils avaient appris la magie des dragons et s'étaient élevés au-dessus d'eux. Et même si les sacrifices avaient été nombreux, comme le disait la pierre, ils avaient vaincu, et avaient pris le contrôle du monde.
Soupirant longuement, Nova s'éloigna de la pierre, son souffle formant de petits nuages de buée, et se tourna vers la suite de la route accidentée. Il lui restait encore plusieurs emblèmes et beaucoup de marches avant d'arriver au sommet, mais elle sentait qu'elle arrivait bientôt au terme de son pèlerinage.
Mécaniquement, elle avançait toujours, balançant la tête d'avant en arrière pour s'occuper tout en essayant de ne pas causer sa propre chute. Elle atteignit le sixième emblème vingt minutes plus tard, et le septième cinq minutes après encore.
« Emblème VI – Hurlant leurs Cris, les enfants du ciel prévalurent. Fondant le premier Empire par l'épée et la Voix. Pendant que les dragons se retirèrent de ce monde »
« Emblème VII – Les Parleurs du Mont Ecarlate s'en furent, humiliés. Jurgen Parlevent commença ses sept années de méditation. Pour comprendre comment une Voix forte pouvait faiblir »
L'Empire des Hommes avait été fondé suite à la Guerre draconique, poussant les reptiles volants à s'exiler. Les stèles racontaient également l'exil de Jurgen Parlevent, qui devait être l'un des Parleurs si elle en croyait le texte. Et un particulièrement puissant, qui avait décidé tout comme elle de s'enfermer dans la méditation et la réflexion pour comprendre la Voix. Enfin bon... Il avait dû être plus assidu qu'elle, et travailler plus ardemment, parce qu'elle se contentait d'escalader une montagne et de lire de vieux emblème gravés.
Sa route était presque achevée, elle voyait le sommet depuis sa position, même s'il était perpétuellement noyé sous la neige. Les derniers trois cent mètres de dénivelé furent les plus difficiles. Elle avait les jambes en feu malgré le froid, et ses poumons la brûlaient à cause de l'effort qu'elle fournissait, de la température, et de l'oxygène qui se raréfiait en altitude.
Tremblant comme une feuille, son manteau ne suffisant plus à la tenir au chaud à cause du vent violent qui balayait inlassablement la montagne, elle atteignit le huitième autel, face au vide donnant sur le flanc ouest du Haut Hrothgar.
« Emblème VIII – Jurgen Parlevent fit le choix du silence et revint parmi les siens. Ses dix-sept adversaires ne purent le vaincre de leurs Cris. Jurgen le Calme construisit son refuge sur la Gorge du Monde »
Nova n'avait plus autant de patience qu'au début de l'ascension. Elle avait froid, elle avait faim, et elle n'avait qu'une envie, c'était d'atteindre ce fichu monastère pour s'y réfugier. Néanmoins, elle comprenait l'histoire délivrée par les stèles. L'un des Parleurs s'était exilé, avait appris, puis était revenu et avait démontré sa supériorité, avant de construire le refuge qu'était le Haut Hrothgar pour que ses disciples et successeurs puissent apprendre la Voix comme lui l'avait comprise.
Le Chevalier dépassa un énorme rocher, glissa sur une plaque de glace cachée sous la neige, et se releva péniblement, découvrant en levant les yeux l'immense bâtisse de pierre perchée quelques dizaines de mètres plus loin. Elle accéléra, ne s'arrêtant brièvement que pour lire la neuvième stèle.
« Emblème IX – Restés silencieux pendant des années, les Grises-Barbes prononcèrent un nom. Tiber Septim, alors tout jeune, fut appelé à Hrothgar. Ils le bénirent et le nommèrent Dovahkiin »
Tiber Septim, le fondateur de la lignée des Septims, si elle ne se trompait pas. Et si elle se rappelait correctement les leçons de Paarthurnax et les sermons de Heimskr sur la place du Vermidor de Blancherive, alors il était également Talos d'Atmora, le Nordique qui deviendrait un dieu par la suite.
Épuisée et essoufflée, elle se traîna laborieusement jusqu'à la dernière stèle, posée quelques pas plus loin, et se laissa tomber à genoux devant elle, transie de froid.
« Emblème X – La Voix est adoration. Suivez la Voix intérieure. Ne parlez qu'en cas de besoin absolu »
Et ainsi se terminait son pèlerinage des emblèmes. Tétanisée par le froid, Nova se roula en boule, les mains coincées sous les aisselles pour se réchauffer, et attendit quelques minutes qu'elle retrouve sa vaillance. La Voix est adoration. Suivez la Voix intérieure. Les paupières étroitement fermées, les dents claquant bruyamment et le vent soufflant dans ses cheveux roux sombres et sous ses vêtements, Nova se concentra sur ces mots, espérant oublier le froid glacial qui lui mordait les joues et chaque parcelle de peau laissée à l'air libre.
La Voix est adoration. Suivez la Voie intérieure, se répétait-elle inlassablement dans l'espoir de mieux saisir la substantifique moelle de ces mots sibyllins. Mais comment les Grises-Barbes faisaient-ils pour supporter ces températures toute leur vie ? C'était leur méditation de la Voix qui leur permettait de résister ?
La Voix est adoration. Suivez la Voix intérieure.
Frigorifiée, Nova décida qu'elle devait se lever si elle ne voulait pas mourir de froid ici. Elle se mit laborieusement sur pieds, titubant d'épuisement et de froid, jusqu'à atteindre le pied des escaliers menant aux portes du monastère. La solidité rassurante des marches sous ses semelles l'aida à rassembler ce qui restait de sa motivation et de sa détermination, pour parvenir jusqu'au sommet de la volée de marches.
-Sept-mille foutues putain de marches... Vous pouviez pas choisir un coin plus accessible, Jurgen ? pesta Nova à mi-voix en claquant des dents.
La Voix est adoration. Suivez la Voix intérieure.
-Ouais, ouais, je sais... Soyez réfléchis et ne parlez qu'en cas de besoin absolu, n'utilisez pas la Voix à tort et à trav...
Elle se figea brusquement, la main suspendue au-dessus du heurtoir en forme de tête de dragon. La patience. La réflexion. La sagesse. C'étaient trois valeurs que le fondateur de l'Ordre des Grises-Barbes avait dû vouloir transmettre à ses héritiers grâce à ce pèlerinage. Et malgré son esprit draconique, il lui avait fallu toute l'ascension et même plus encore pour le comprendre. Un rire nerveux commença à la secouer, alors qu'à demi congelée elle frappait à la porte du Haut Hrothgar dans l'espoir que les vieillards lui offrent l'hospitalité.
Quand la porte s'ouvrit enfin, après une attente qui lui parut interminable, Nova tomba à genoux, manquant de s'exploser les rotules dans l'opération. Les cheveux et les cils gelés, elle ne tenait plus debout, accablée de fatigue et de froid. Elle leva les yeux vers le vieux Nordique qui avait ouvert, sa robe de bure lui couvrant tout le corps jusqu'aux pieds, et cligna des paupières pour rester éveillée.
-Laissez-moi entrer... S'il vous plaît... implora-t-elle.
-Venez avec moi. Paarthurnax nous a prévenus de votre venue.
Il passa un bras de Nova en travers de ses épaules et l'aida à se remettre debout, puis à pénétrer dans l'immense bâtisse. La lourde porte se referma derrière eux tandis que le vieil homme la traînait jusqu'à l'âtre le plus proche. Il l'installa devant et s'éclipsa, revenant quelques minutes plus tard avec une épaisse couverture de fourrure qu'il étendit sur les épaules tremblantes du Chevalier.
-Merci, souffla-t-elle au Grise-Barbe. Je sais que vous n'accueillez pas de pèlerins, d'ordinaire.
-Pour la disciple de notre Maître, nous pouvons faire une exception. Néanmoins, n'attendez pas des autres qu'ils vous adressent la parole, vous pourriez ne pas y survivre.
Nova fronça les sourcils de curiosité.
-Leur Voix est trop puissante pour vous. Je serai leur porte-parole aussi longtemps que vous resterez.
-Merci. Je ne vous dérangerai pas longtemps.
-Je m'appelle Arngeir. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, demandez-moi.
-Je ne sais pas si Paarthurnax vous l'a aussi mentionné alors... moi c'est Nova.
-Oui, il nous l'avait dit. Il nous a aussi parlé de votre... particularité, Chevalier.
Un instant, et en dépit de la fatigue qui plombait ses muscles et de la chaleur des flammes qui lui engourdissait les sens, Nova se tendit, prête à décamper.
-Ne vous en faites pas. Il nous a expliqué la situation, et nous garderons votre secret. Ou plutôt, s'amusa-t-il, je garderai votre secret, puisque les autres ne parlent pas.
Elle rit et discuta avec lui pendant encore plusieurs minutes tout en dînant d'une frugale tranche de pain et de fromage, tout en sentant l'épuisement l'emporter petit à petit. Ses paupières se fermaient, et son estomac l'avait laissée tranquille. Elle ne s'aperçut qu'elle s'était endormie que lorsqu'elle se réveilla brièvement, paradoxalement, quand le Grise-Barbe glissa un oreiller sous la tête. Elle sombra à nouveau, les flammes de la cheminée étant sa dernière vision.
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A son réveil, le feu brûlait toujours dans l'âtre, alimenté par de nouvelles bûches. Elle se redressa péniblement, et s'étira comme un chat, puis regarda autour d'elle. Le Monastère était silencieux, comme il fallait s'y attendre du repaire des Grises-Barbes. L'intérieur était sombre, uniquement éclairé par des bougies et cheminées, qui servaient également à chauffer l'immense édifice, et les fenêtres peinaient à maintenir une luminosité suffisante dans toutes les pièces.
Dans le couloir dans lequel elle se trouvait, il y avait plusieurs petites bibliothèques disséminées ici et là, ainsi que des tables et des chaises pour pouvoir lire tranquillement. De la nourriture et des boissons étaient également laissées à disposition pour les Grises-Barbes. Nova se leva et déposa l'oreiller sur un des fauteuils, mais garda la couverture qui lui tenait chaud sur les épaules. Elle en resserra même les pans autour d'elle et s'aventura dans le Haut Hrothgar. Le moindre de ses pas résonnait bruyamment dans le monastère, et elle craignait d'être vue, comme une enfant apeurée à l'idée d'être prise en flagrant délit de bêtise.
Au lieu de cela, elle repassa dans le hall sans rencontrer personne, et le traversa. De l'autre côté également, il y avait un couloir comme celui dans lequel elle avait dormi, mais il donnait sur une sorte de grande salle à manger, avec une table rectangulaire percée en son milieu. Les Grises-Barbes s'y trouvaient, mangeant en silence. Un peu intimidée, elle resta en retrait, avant de se rappeler qui elle était. Elle n'avait rien à craindre d'eux, ils n'étaient pas hostiles, et elle était bien assez puissante elle-même pour oser aller leur parler. Elle s'avança dans la pièce.
-Bonjour, lança-t-elle en tentant de maîtriser sa voix pour qu'elle ne résonne pas trop fort dans le silence.
Les quatre vieillards se tournèrent vers elle, trois d'entre eux avec le sourire, et le quatrième avec un visage neutre. Arngeir se leva de sa chaise de pierre et l'invita à se joindre à eux.
-Bonjour Nova, venez vous asseoir. Lorsque vous vous serez restaurée, vous pourrez rejoindre Paarthurnax au sommet de la montagne.
Nova inclina la tête en remerciement et s'installa à la première place libre qu'elle approcha. Arngeir lui fit passer du pain et des saucisses grillées ainsi qu'une petite meule de fromage et un couteau pour se servir. Quand ils eurent tous commencé à manger, il décida de reprendre la parole.
-Paarthurnax nous a dit que vous étiez Chevalier Dragon, et a grossièrement expliqué en quoi cela consistait, mais je pense que nous aimerions tous l'entendre de votre bouche.
La jeune femme pinça les lèvres avec anxiété, mais opina. Les Grises-Barbes ne trahiraient jamais son secret, ils étaient trop attachés à Paarthurnax pour cela. Sans parler du fait qu'elle le lisait dans leur tête à tous, ils avaient envie d'en apprendre plus sur elle et refusaient de laisser... les Lames ? l'approcher. Qui que soient ces Lames, au sujet desquelles elle devrait interroger les vieillards, elle faisait confiance aux Grises-Barbes pour ne pas la dénoncer.
-Eh bien... Pour commencer... fit-elle en laissant traîner sa phrase, ne sachant justement pas trop par où commencer. Je m'appelle Nova, et je suis le dernier Chevalier Dragon. Et quant à ce qui est de votre mutisme, si ce n'est pas dangereux de penser la langue draconique, si ça ne crée pas de cataclysme, alors sachez que vous pouvez penser vos réponses à mes questions. J'ai hérité des dragons de mon monde la capacité à lire dans les pensées.
Les quatre hommes se regardèrent avec stupéfaction avant de se tourner dans un bel ensemble vers elle. Devinant qu'ils étaient en train de la bombarder de questions mentalement, elle se prépara à écouter quatre esprits à la fois. C'était difficile sous forme humaine, mais elle voulait vraiment savoir ce que les autres voulaient exprimer.
-Le dernier Chevalier Dragon ? Qu'est-ce que cela signifie ? demandait un premier, dont elle percevait le nom, Borri.
-Penser en draconique n'est pas dangereux, Chevalier, disait un autre, Einarth.
-Votre monde ? s'étonnait le troisième, Wulfgar.
-Oulà, un à la fois, les interrompit Nova en levant une main paume vers eux, et en essuyant le sang qui coulait de son nez de l'autre.
-Chevalier, vous allez bien ? s'inquiéta Arngeir en se penchant vers elle.
-Ouais... Je gère. Je suis capable d'entendre plusieurs esprits en même temps, mais les vôtres sont sacrément puissants... C'est pas évident de vous suivre tous les quatre... On va commencer avec vous, Maître Wulfgar, ça me permettra de rebondir sur l'intervention de Maître Borri. Je viens d'un autre monde. Je me battais contre un puissant sorcier qui essayait de m'enfermer dans le royaume des morts, mais lors de notre dernier affrontement, il m'a envoyée ici, à Bordeciel. Dans mon monde, j'étais d'abord Draconis, un guerrier appartenant à un Ordre de tueurs de dragons. Mais ceux-ci étaient quasiment éteints, mes prédécesseurs ayant trop bien fait leur travail.
A ces mots, les Grises-Barbes commencèrent à gronder sourdement. Même s'ils comprenaient qu'ici, dans leur monde, les dragons étaient dangereux, ils n'appréciaient guère qu'on les extermine, parce qu'ainsi, on rompait l'équilibre de l'univers.
-J'ai rencontré Talana, la dernière des Chevaliers Dragons, qui m'a légué son statut et son esprit draconique avant de mourir. Et depuis, j'ai juré de protéger mon monde et les derniers dragons qui y vivent, termina-t-elle calmement en plantant un regard franc dans chacun de ceux des Grises-Barbes.
-Combien reste-t-il de dragons dans votre monde ?
-Je l'ignore. Je n'en ai rencontré qu'un, le Patriarche.
-Et qu'est-ce qu'un Chevalier Dragon, exactement ? Vous pouvez lire dans les pensées, mais encore ?
-J'ai l'esprit d'un dragon, ce qui m'aide à apprendre leur langue plus facilement que si j'avais été purement humaine. Néanmoins, je ne suis pas Dovahkiin. Je ne peux pas Crier aussi facilement que lui.
-Mais vous y arrivez ? s'étrangla Arngeir en lâchant sa tranche de pain.
-Eh bien... Disons que j'ai réussi à utiliser le Fus, mais faiblement. Ce n'était pas un Cri, plutôt un murmure, mais ça me semble un bon début.
-Vous ne comprenez pas, Chevalier. Il nous a fallu des années pour apprendre à Crier, et des dizaines de plus pour maîtriser notre Voix. Vous n'êtes ici que depuis quelques mois et vous semblez être déjà une Langue, aussi novice que vous soyez.
-Une Langue ? s'interrogea Nova en inclinant la tête.
-Un Parleur. Vous connaissez le Thu'um, même si vous ne le maîtrisez pas parfaitement, et je pense que je comprends pourquoi Paarthurnax vous a envoyée faire le pèlerinage des Sept-Mille marches. N'avez-vous pas compris, maintenant, pourquoi il vous était si difficile de produire un Cri ?
Nova resta silencieuse un long moment, les quatre vieillards l'observant sans un bruit. Elle avait escaladé la montagne pour comprendre la Voix, et elle n'avait pas ouvert les yeux avant le dernier moment.
-Je pense que j'étais trop concentrée sur ma réussite. Sur ma réussite brute, pas sur le sens profond de cette réussite. Je voulais réussir parce que j'étais frustrée de ne pas y arriver. C'était un cercle vicieux. La fois où j'ai réussi à utiliser Fus, j'étais sereine, en paix avec moi-même. Et effectuer ce pèlerinage m'a aidée à comprendre ce que voulait enseigner votre fondateur à ses Parleurs et disciples. La Voix est contemplation d'abord, et arme ensuite, s'expliqua-t-elle lentement. J'imagine que je dois faire comme vous, et méditer sur les mots pour m'imprégner de leur sens avant de pouvoir les utiliser.
Le silence retomba sur la table, les quatre Nordiques plongés dans le mutisme aussi bien mental que verbal. Nova était apaisée et ferma les yeux, son esprit aux aguets au cas où les Grises-Barbes décideraient de lui parler à nouveau.
-Paarthurnax nous a dit que vous étiez un dovah. J'imagine qu'il parlait de votre esprit, mais j'émets tout de même quelques doutes... formula Einarth, le premier à sortir du silence.
Nova esquissa un sourire de loup, ses yeux argentés étincelant de malice.
-J'ai fini de manger et d'abuser de votre hospitalité. Je vais retourner voir Paarthurnax, et vous comprendrez ce qu'il voulait dire, leur dit-elle d'un ton mystérieux.
Ils se levèrent tous, curieux de savoir ce dont elle parlait, et la suivirent dans le grand hall. Elle rendit la couverture de fourrure à Arngeir, se prépara à affronter la température de l'extérieur, et poussa la grand porte.
Ils sortirent dans la cour enneigée, et Nova put voir à quoi ressemblait la zone d'entraînement des Grises-Barbes. A sa gauche se trouvait une grande grille posée au milieu de nulle part, probablement pour un entraînement quelconque qu'elle ne connaissait pas, et à sa droite, une arche balayée par un vent extrêmement violent charriant des tombereaux de neige menait à la Gorge du Monde et à Paarthurnax. Elle enroula ses bras autour de ses épaules pour se réchauffer et s'avança dans la cour, le vent soufflant dans ses cheveux roux sombre, lui gelant la nuque. Immédiatement, elle commença à claquer des dents, mais ne ralentit pas. Elle marcha jusqu'au bord de la montagne et se tourna ensuite dans la direction des Grises-Barbes.
-Koraav ! Laat Dovahkendov ! (Voyez ! Le dernier Chevalier Dragon !) lança-t-elle aux Nordiques en étendant les bras alors qu'elle faisait un bond en arrière.
Au cours de son salto elle put distinguer les traits horrifiés des quatre hommes, qui se précipitèrent vers le bord de la falaise. Elle attrapa rapidement la Pierre dans sa poche et l'activa, matérialisant son corps de dragon dans un éclair de lumière rouge. Battant lentement des ailes pour se stabiliser en surplace, Nova contempla les quatre hommes qui eux-mêmes la fixaient bouche bée. Elle atterrit derrière la grille de la cour, la contourna maladroitement à pattes et se rapprocha des Grises-Barbes qui la regardaient comme si elle était la huitième merveille du monde.
-Voici ce qu'est un Chevalier Dragon accompli, déclara-t-elle en étendant largement ses ailes.
Une ombre les survola un instant, puis la forme verte de Paarthurnax vint se poser non loin d'elle et des Grises-Barbes.
-La vantardise n'a rien de très nonvul, de très noble, Vahdin, se moqua-t-il amicalement.
-Laissez-moi m'amuser ! Je ne peux pas faire ça devant d'autres humains, ils me tueraient immédiatement. C'est même vous qui me l'avez défendu, râla-t-elle pour la forme tout en ramenant ses ailes contre elle.
-C'est rafraîchissant de voir un jeune dovah s'amuser. Je n'en avais plus vu depuis des milliers d'années... souffla le dragon avec mélancolie.
Il se redressa et poussa Nova du museau. Les Grises-Barbes s'étaient un peu remis de leur choc et s'étaient approchés de leur Maître et de sa disciple.
-Comment est-ce possible... murmura Arngeir, tendant une main tremblante vers les écailles de Nova, sans oser la toucher.
Comprenant la stupéfaction du vieil homme, Nova inclina la tête jusqu'à toucher la main tavelée du bout du museau. Son regard fixé sur le Nordique, elle put voir une unique larme d'émerveillement glisser sur sa joue et se perdre dans sa barbe avant de geler.
-J'ai hérité ce pouvoir de Talana. Ce sont les dragons de mon monde qui ont offert aux humains la possibilité de se transformer.
Elle finit par s'écarter d'Arngeir et se tourna vers Paarthurnax.
-Escalader la montagne m'a aidée à ouvrir les yeux, mais je ne pense pas être encore prête à Crier. Je vais reprendre mon exploration de Bordeciel. Je n'ai vu que Blancherive et Faillaise, depuis que je suis arrivée. J'ai envie de visiter, finit-elle avec un sourire mental que Paarthurnax put quasiment entendre dans sa voix.
-Très bien, Vahdin... Dovahkendov... dit-il avec hésitation, comme s'il goûtait le nouveau mot composé que Nova avait créé. J'aime ce nom, ajouta-t-il ensuite avec un sourire draconien. Pruzah wundunne (Bon voyage).
Le Chevalier remercia le dragon en inclinant la tête, déploya ses ailes et prit son envol. Aujourd'hui, elle explorerait la capitale de Bordeciel, le siège de la Légion et le lieu où se trouvait l'épouse du défunt Haut-roi. Si elle avait bien fait ses calculs, à sa vitesse de croisière, elle en aurait pour un peu moins de deux heures de vol. Tandis qu'elle s'élevait dans le ciel, Nova se réjouissait de cette initiative qu'elle avait eue : elle allait voir de nouvelles choses ! Après tout, elle était une exploratrice dans son monde, et découvrir de nouvelles terres et de nouveaux paysages l'avait toujours remplie de joie et d'excitation. Volant en ligne droite, elle croisa un autre dragon, à la queue en pointe de flèche et aux yeux dorés, qui se tourna vers elle quand elle le croisa, avant de la suivre.
Merde, jura-t-elle entre ses crocs tout en accélérant sensiblement.
Derrière elle, le reptile rugit et battit des ailes plus fort, tentant d'attirer son attention. Sachant qu'elle agissait bizarrement pour un dragon, elle accepta de ralentir à contrecœur et descendit jusqu'à toucher terre. Elle se posa dans la plaine à l'ouest de Blancherive et se tourna vers l'autre saurien. Il atterrit souplement devant elle, plus grand qu'elle de quelques mètres et arborant la teinte vert métallique du bronze oxydé. Il était curieux, elle s'en rendait compte, mais elle ne tenait pas à le laisser trop l'approcher. Néanmoins, quand il colla son museau contre ses ailes et huma son odeur, elle ne parvint pas à bouger. Il s'écarta, l'observant du haut de son long cou arqué.
-Wo los hi ? (Qui es-tu ?) Zu'u ni mindok hi. (Je ne te connais pas)
-Zu'u los Dovahkendov (Je suis Chevalier Dragon), répondit Nova précautionneusement, ignorant comment cette conversation allait se terminer.
-Dovahkendov ? Zu'u ni mindoraan daar rot ? (Je ne comprends pas ce mot ?)
Et merde, pensa-t-elle.
Elle se raidit et se prépara à décoller au cas où l'autre se montrerait agressif.
-Dragon Guerrier ? Je pressens que tu n'as rien d'un dovah ordinaire, siffla le serpent ailé dans la langue commune.
Fermant les yeux, Nova se résigna à faire face à ce formidable adversaire. Elle se ramassa sur elle-même en une posture ressemblant à de la crainte, mais se préparant en réalité à fuser dans les airs comme un missile en cas de danger.
-En effet, finit-elle par répondre. Dovahkendov est ce qui s'approche le plus de Chevalier Dragon, nonvul dovah.
-Tu baragouines quelques mots de la Dovahzul, mais tu n'es pas un dovah. Qu'est-ce que tu es exactement, Dovahkendov ?
-Je suis Chevalier Dragon. Un guerrier d'un autre monde, et je cherche simplement à retourner chez moi.
Le dragon inclina la tête, manifestement plus curieux qu'hostile.
-Je suis Vuljotnaak, qui peut se traduire dans la langue des Hommes par Sombre-Mâchoire-Manger. Livre-moi ton nom et nous parlerons.
-Nova, répondit-elle simplement, toujours tendue.
-Ce qui signifie ? s'enquit l'autre avec curiosité après un instant, comme attendant qu'elle finisse de se présenter.
-Juste Nova. Là d'où je viens, les noms n'ont pas forcément de signification profonde. A la limite, Nova peut se rapporter aux étoiles, expliqua-t-elle en haussant les épaules, un geste très humain qui était très étrange sur un dragon, ses ailes tentant de suivre le mouvement.
Vuljotnaak plissa les yeux, ayant clairement décelé cette étrange attitude. Il paraissait beaucoup plus suspicieux, maintenant, probablement à un cheveu de découvrir le pot aux roses. Il ouvrit à nouveau la gueule pour reprendre la parole, mais Nova fut plus rapide. Elle projeta son esprit contre celui du reptile volant, se préparant mentalement à entrer dans une tempête de puissance.
Elle ne fut pas déçue.
L'esprit du dragon était chaotique, plein de colère et de haine envers les humains. Et il était terrifié par la capacité de Nova à entrer dans sa tête. Il s'ébroua, tentant physiquement de l'éjecter hors de son esprit, sans succès. L'esprit du dragon était puissant, mais il n'avait aucune expérience pour se défendre contre les attaques mentales. Nova le repoussa mentalement dans ses retranchements, le forçant à tout mettre en œuvre pour freiner son avancée. Elle cligna des paupières, capturant un bref instant l'image de la scène qu'elle avait sous les yeux : le dragon était recroquevillé sur lui-même, tremblant comme une feuille, et grognait pour tenter de la contrer. Elle ne parvenait pas à retirer quelque information que ce soit du dragon, comme elle aurait pu le faire en envahissant l'esprit d'un humain, mais au moins, elle résistait au torrent de puissance qu'elle traversait. Elle avait fait un bout de chemin depuis l'esprit du Patriarche...
Vuljotnaak gronda, parvenant à soulever les paupières pour la foudroyer du regard. Il entrouvrit la gueule, et cette fois, Nova attrapa au vol la pensée qui trahit son intention. Elle décolla comme une flèche au moment où le Cri allait s'échapper de la gueule du saurien.
-Krii Lun Aus !
Une dépression dans l'air en-dessous d'elle causa des turbulences, lui faisant perdre légèrement le contrôle de son vol pendant un instant. Elle se ressaisit rapidement et fusa comme une flèche vers le nord, battant furieusement des ailes pour s'arracher au champ de vision du dragon aux yeux dorés, le cœur battant la chamade.
Elle vola une heure de plus sans être arrêtée, jusqu'à atteindre Solitude. La ville grouillait de vie, et quand elle la survola lentement pour se faire une idée de la topographie des lieux, elle s'agita d'autant plus. Des douzaines de gardes sortirent des baraquements pour protéger les citoyens, tandis que les citadins couraient se mettre à l'abri dans de grandes bâtisses en pierre. Des flèches commencèrent à siffler à ses oreilles, certaines s'écrasant contre ses écailles sans occasionner le moindre dommage. Elle tourna quelques minutes au-dessus de la ville, jusqu'à ce qu'elle décide qu'elle en avait vu assez et amorce un demi-tour.
Ce fut son salut. Une boule de feu rugissante passa à quelques centimètres de sa tête alors qu'elle inclinait le cou pour bifurquer. Un instant, son vol fut perturbé par la surprise, ses ailes ne battant plus en rythme parfait, et elle dut se reprendre rapidement avant de chuter. Elle se retrouva à faire du surplace au-dessus du château tout à l'est de la ville, ses yeux argentés scannant le sol à la recherche de celui qui venait de l'attaquer. C'était une femme, une brétonne, vêtue d'une longue robe bleue à capuche de mage, et ses mains scintillaient de magie. Sachant que la dernière fois qu'elle avait tenté cette expérience, l'humain était mort, elle se garda bien de sonder l'esprit de la magicienne sous sa forme draconique. Au lieu de cela, elle grava le visage de cette femme dans sa mémoire et infléchit son vol en direction de l'ouest et des montagnes.
Elle esquiva un pic au sommet duquel un dragon sommeillait, atterrit dans un col caché à la vue de tous et remonta la route jusqu'à Solitude. Il faisait plus froid qu'à Blancherive, sans surprise, mais quand même moins qu'au sommet du Haut Hrothgar. Elle frissonna rétrospectivement, se rappelant de la sensation paralysante et envahissante du froid qui la gelait jusqu'aux os. Elle serra et desserra les poings pour canaliser son enthousiasme et son anxiété, et passa la grand porte.
A l'intérieur de la ville, passés les immenses remparts de pierre intimidants, se trouvait une communauté pleine de vie. Et particulièrement depuis qu'un immense dragon l'avait survolée, créant la panique. Les gardes avaient encore la main sur leur arme, prêts à dégainer au moindre écho de rugissement ou au moindre claquement d'aile. Elle dut marcher un moment avant de tomber sur des citadins ordinaires qui acceptent de lui parler, non loin d'un petit marché de plein air. Elle discuta avec des clients et des marchands, achetant un peu de nourriture pour donner le change, et surtout convaincre les vendeurs de lui parler plus facilement.
-Ces satanés dragons sont de plus en plus nombreux. L'autre jour, j'en ai vu un immense, avec des ailes noires comme la nuit et des cornes tarabiscotées sur la tête, ses yeux étaient pleins de haine et de venin. J'ai couru me mettre à l'abri aussi vite que j'ai pu.
-La mage de la cour a peut-être réussi à faire fuir celui-ci, mais le prochain sera peut-être moins couard... s'inquiétait une femme vendant du vin épicé.
A ces mots, Nova se vexa immédiatement. Elle n'était pas lâche, elle avait simplement voulu observer la ville et s'en aller après. C'était son plan depuis le début. Elle n'avait pas fui.
-Je ne suis pas... commença-t-elle, avant de se rendre compte qu'elle ne pouvait pas parler du dragon à la première personne. Je ne suis pas d'accord. J'étais encore à l'extérieur de la ville, mais j'ai vu le dragon éviter cette boule de feu, et ensuite observer la ville. A mon avis, il ne voulait simplement pas se battre.
-C'est ce qu'Evette dit, étrangère. Ce dragon a eu peur de notre mage de la cour, et il a fui la queue entre les pattes ! se moqua un client.
-C'est un dragon, pas un cabot, se défendit-elle. Il n'a pas peur d'un pauvre magicien mortel.
-Et qu'est-ce que vous en savez d'abord, hein ? l'attaqua le Nordique.
-Eh bien... Là d'où je viens, j'étais chasseuse de dragons. Et croyez-en mon expérience, aucun n'avait peur de nos mages. Ils étaient plus prudents, c'est tout.
-Vous étiez chasseuse de dragons ? demanda la femme nommée Evette, et tout aussi vite que les gens s'étaient montrés hostiles envers elle, ils voulaient maintenant en savoir plus.
-Pourquoi vous ne nous avez pas aidés tout à l'heure, dans ce cas ?
-J'étais chasseuse de dragons. Maintenant je suis juste mercenaire. Et j'étais beaucoup trop loin pour arriver avant qu'il s'envole.
-Pourquoi vous avez arrêté de chasser des dragons ? Même si c'est dangereux, ça doit rapporter gros, supposa le Nordique d'un air penseur.
-Il n'y en avait plus. Tous morts. Et avant que vous me disiez que c'est faux, il faut que vous sachiez que je viens d'un pays très lointain dont vous n'avez jamais entendu parler, dans lequel tous les dragons ont bel et bien été exterminés. Quand je suis arrivée en Bordeciel, ça m'a fait tout bizarre de me retrouver face à une de ces créatures, plaisanta Nova en grignotant un morceau de chausson aux pommes.
-Vous pourriez aller voir le Jarl dans ce cas. Elle devrait pouvoir vous donner du travail. Ces derniers temps, il y a des rumeurs sur une grotte hantée plus loin à l'ouest. Ou elle pourrait vous demander de tuer le dragon, et sacrément bien vous payer pour ça, fit remarquer un client qui s'était attardé pour écouter la conversation.
-Je vais faire ça. Passez une bonne journée, et prenez garde aux dragons.
Sur ces mots, elle enfourna la dernière bouchée de pâtisserie dans sa bouche et fit demi-tour, décidant d'explorer un peu la ville. Du côté opposé au marché se trouvaient des escaliers menant à une forge, si elle en croyait la fumée et l'odeur de métal qui s'en échappait. Alors qu'elle marchait dans cette direction pour aller admirer les biens à vendre, elle fut retenue par la voix râpeuse d'un argonien.
La première fois qu'elle avait vu un argonien, elle avait été extrêmement surprise. Au moins autant que la première fois qu'elle avait vu un khajiit. Elle avait rencontré des gobelins, des diablotins comme Zix-Zax, des trolls, des démons, des abominations mort-vivantes, des elfes-dragons, des nécromanciens... mais les hommes-bêtes étaient une parfaite nouveauté à ses yeux. Elle savait qu'il en existait dans son monde, mais n'en avait encore jamais vu. La première fois qu'un khajiit marchand l'avait alpaguée pour lui vendre des armes, elle s'était contentée de simplement le fixer très impoliment, jusqu'à ce que l'homme-chat agite la queue et couche les oreilles avec agacement, manifestement offensé par son comportement. Elle avait dû s'excuser et expliquer qu'elle venait d'un pays très lointain et n'avait jamais vu de khajiit de sa vie. Elle avait passé l'après-midi à se renseigner sur cette nouvelle race, échangeant des conseils avec le vieux marchand sur des sujets aussi divers que la conservation de la nourriture en voyage ou se défendre contre des bandits de grand chemin. A la fin de la journée, Ri'saad et elle s'étaient quittés bons amis, et elle lui avait promis de lui rapporter des marchandises intéressantes la prochaine fois qu'elle le verrait.
Elle se tourna vers l'argonien qui l'avait appelée et inclina la tête dans une attitude interrogative.
-Tout le monde a besoin d'un travail, n'est-ce pas ? J'ai un bon travail pour vous, mercenaire.
-Qu'est-ce qui vous fait croire que je suis mercenaire ? Nova contra en haussant un sourcil et croisant les bras.
-J'ai l'ouïe fine. Je vous ai entendue discuter avec les marchands, là-bas. Vous êtes également à la recherche de travail, et je pourrais vous payer grassement si vous me donnez un coup de main.
Flairant une embrouille car y étant bien malheureusement habituée, Nova projeta son esprit dans celui du lézard. Elle y trouva un autre argonien, une femelle à la peau verte et dotée de petites cornes à l'arrière du crâne, du nom de... Deeja. Sa sœur. Son esprit était focalisé sur elle et sur leur prochain coup : faire s'échouer un bateau et piller la cargaison. Nova fit la moue mentalement, agacée d'avoir une nouvelle fois vu juste sur les intentions de son interlocuteur. A force de se faire arnaquer par Willy, elle avait fini par apprendre la leçon et à déceler les menteurs plus aisément. Quoique Willy avait bien regretté par la suite de lui avoir tiré de l'argent impunément... enfin impunément... Elle l'avait entendu manigancer son escroquerie dans sa tête, mais s'était dit qu'elle pouvait toujours persévérer. Lorsque des assassins avaient fait irruption chez lui, il l'avait implorée de l'aider. Et elle l'avait fait. Après lui avoir soutiré autant d'argent qu'il lui en avait pris avec son escroquerie immobilière. A cette douce pensée, Nova esquissa un sourire nostalgique que l'argonien interpréta comme un assentiment à sa proposition.
-Vous voyez, il y a un navire, le Brise-Glace. Il doit entrer dans la baie et s'amarrer au port de Solitude, mais s'il arrivait que... le phare s'éteigne, et qu'il s'échoue... les marins pourraient payer une bonne somme pour un sauvetage.
-Vous suggérez que j'éteigne le phare, c'est ça ? parvint-elle à articuler en gardant sa voix à un volume raisonnable, mais la colère bouillonnant en elle.
-Mes hommes et moi nous assurerons que rien n'arrive aux matelots, ne vous en faites pas, la rassura-t-il avec une voix de miel.
Elle fronça les sourcils, hésitante. Elle était toujours tapie dans l'esprit du lézard, et l'entendait jubiler alors qu'il pensait l'embobiner. Il pensait déjà au butin qu'ils se constitueraient, lui, sa sœur et leurs Mauraudeurs Sangnoir. Il n'avait aucune intention de protéger les marins, ils pilleraient l'épave et les cadavres. Elle gronda intérieurement, mais extérieurement donna l'impression d'être sur le point de céder. L'argonien lui adressa un sourire plein de crocs qui devait avoir pour objectif d'être charmeur mais qui ne parvint qu'à la mettre plus encore mal à l'aise.
-Nous serons les héros qui sauveront ces marins, échoués sur un iceberg. Il y aura une belle récompense pour vous.
-Combien ? demanda-t-elle, son regard argenté fixé dans celui de l'homme-lézard, alors qu'elle l'entendait jubiler et la traiter d'idiote mentalement.
-Dix pour cent.
-Nope. Je ne marche pas à moins de vingt-cinq, marchanda-t-elle.
-Vous ne ferez qu'éteindre le phare. Mes hommes et ma sœur seront plus en danger, et je dois les payer aussi, protesta-t-il.
-Cela signifie-t-il qu'il y a plus de danger à secourir des marins qu'à enfreindre la loi et causer un naufrage ? argumenta-t-elle, se prenant au jeu.
L'argonien plissa les yeux et montra les dents, agitant la queue avec agacement, mais retrouva une expression calme et charmeuse rapidement.
-Va pour vingt-cinq, capitula-t-il en rejetant une main en arrière, tout en pensant avec insistance aux tortures élaborées qu'il pourrait lui infliger juste parce qu'elle lui tapait sur les nerfs.
-Marché conclu alors. Je dois rencontrer le Jarl pour affaires, mais sois assuré que le phare sera éteint cette nuit. Au fait, ton nom, c'est quoi ?
-Jaree-Ra. Parfait. Retrouve ma sœur, Deeja, sur l'épave du Brise-Glace. Elle te donnera ta part.
Nova acquiesça et s'en alla sans se retourner. Du moins c'est l'impression qu'elle donna à l'argonien, qui s'empressa de quitter la ville dès qu'elle eut le dos tourné. Elle le suivit discrètement, épiant toujours ses pensées alors qu'il songeait à retrouver sa sœur dans leur cachette pour lui expliquer le plan et passer à l'attaque le soir même. Elle poussa un peu sa recherche, et réussit à dénicher le chemin jusqu'à une caverne nommée la grotte de l'aviron brisé. Elle esquissa un sourire de loup, se laissant légèrement aller à un certain sadisme par anticipation, avant de se rappeler qu'elle faisait partie des gentils. Elle ne pouvait pas se permettre d'avoir l'air d'un nécromancien fou tout fier d'avoir pris le contrôle d'une certaine Tour de Guerre qui ne lui appartenait pas. Elle reprit le contrôle de ses expressions et laissa le maraudeur s'éloigner.
Elle avait prévu d'aller voir l'atelier du forgeron, aussi serait-ce qu'elle irait faire. Ses épées pourraient avoir besoin d'un petit coup d'affûtage, et qui sait, peut-être en trouverait-elle une de meilleure qualité. Elle monta les marches qu'elle avait prévu de gravir avant que Jaree-Ra l'en empêche, et se retrouva immédiatement enrobée par l'atmosphère enfumée de la forge. Elle rejoignit le solide forgeron Nordique et attira son attention.
-Bonjour, j'aimerais savoir si vous pouviez affûter mes lames ?
-Bien sûr. Déposez vos armes sur l'établi, là-bas, et je m'en occuperai quand j'aurai terminé de forger celle-ci. Il vous en coûtera trente septims, annonça-t-il en évaluant rapidement l'état des lames.
-Entendu. Quand dois-je venir les récupérer ?
-Oh, je dirais d'ici quatre heures environ. J'ai bientôt fini cette flamberge, mais j'ai quelques autres commandes à honorer avant la vôtre.
-Pas de souci. J'avais à faire en ville. Tenez, prenez l'argent tout de suite, avant que j'oublie.
Elle lui tendit une petite bourse rebondie, avant de faire demi-tour et de poursuivre sa route à travers la capitale de Bordeciel. Elle traversa Mornefort tout en observant du coin de l'œil les gardes de la ville s'entraîner au tir à l'arc. L'un d'eux manqua la cible trois fois de suite avant de jeter son arc par terre de dépit. Le capitaine de la garde lui tomba immédiatement dessus et commença à l'engueuler proprement. Cela lui rappela ses premiers mois à l'Académie des Draconis, lorsque Rhode lui avait appris à tirer à l'arc, et qu'elle avait longtemps été pitoyable. Il n'y avait qu'avec la pratique de la claymore qu'elle avait été pire encore, à ses débuts. Aujourd'hui, l'arc était de loin son arme de prédilection, et si elle n'aimait pas bien se servir d'une épée à deux mains, elle n'en était pas moins capable de se battre avec maestria. L'entraînement des Draconis était extrêmement exigeant, afin de permettre aux humains de se battre contre des êtres incroyablement puissants et rusés, des dragons.
Elle passa la grand porte à l'est de l'enceinte de la garnison impériale et poursuivit sa route le long de l'avenue principale. Elle longea l'Académie des Bardes, d'où s'échappaient des voix récitant des sonnets ou des odes, et atteignit finalement le Palais Bleu. A son arrivée à Solitude, elle avait interrogé les habitants sur leur ville, se renseignant sur les points de repère et d'intérêt, les marchands, les notables de la ville... Ainsi, elle avait appris les noms des deux châteaux, lequel abritait la tête couronnée, lequel accueillait la Légion impériale, elle avait appris l'emplacement du Temple des Divins, elle avait entendu parler du mariage prochain de la cousine de l'Empereur actuel de Cyrodiil... Ragoter avec les gens du commun avait assurément un certain attrait.
Elle passa les gardes à l'entrée du Palais sans difficulté et s'aventura dans l'immense bâtisse en pierre froide. Une antichambre bordée de bancs donnait sur une plus grande pièce à haut plafond, où deux volées d'escaliers s'ouvraient de part et d'autre d'un petit bassin, et menaient à la salle du trône. Elle monta l'une des volées de marches et se retrouva face au Jarl. C'était une jeune femme aux longs cheveux roux ternes et vêtue comme une dame de son rang l'exige. Elle était à peine plus âgée que Nova, et paraissait grandement inexpérimentée, quoique parée d'une dignité offensée. Elle donnait l'impression d'être constamment dans le doute, à se demander si elle prenait la bonne décision, craintive à l'idée du jugement de son peuple, effrayée à l'idée de suivre la mauvaise voie et mener sa châtellerie à la ruine. Et en même temps, son esprit fourmillait des conseils de ses conseillers, et en particulier des conseils militaires d'un Impérial en armure rouge et or rutilante qu'elle lia au nom de Tullius, un général.
Nova s'arrêta à une distance respectable du trône, sentant peser sur elle les regards de tous les conseillers du Jarl ainsi que ceux de sa cour. Consciente qu'elle s'adressait à la potentielle future haute-reine et avant tout à une jeune veuve, elle s'inclina avec respect, sa sincérité visible dans toute sa posture. Elle attendit plus que la durée nécessaire pour se redresser, et ficha son regard argenté dans celui de la jeune femme quand elle se tint droite et fière devant elle.
-Bienvenue à Solitude, étrangère, la salua le Jarl, assise raide comme un piquet sur son trône. Puis-je vous demander ce qui vous amène dans ma ville, et ce qui vous amène devant moi en particulier ?
-Je m'appelle Nova, votre Grâce, et je suis mercenaire errante. Certains de vos gens m'ont adressée à vous pour du travail. Il paraît que vous avez un problème de grotte hantée ?
-J'ai déjà envoyé quelqu'un s'en occuper, malheureusement. En revanche, mon mage de la cour a porté à mon attention qu'un dragon avait survolé la ville et qu'elle avait pu le mettre en déroute. Si vous acceptez de me rapporter la preuve de sa mort, je vous paierai généreusement.
Nova pinça les lèvres et fit la moue, attitude qui n'échappa pas à la jeune Jarl, ni à son mage. Cette dernière avança d'un pas, un regard orangé perçant les ombres de sa capuche, et immédiatement, Nova ressentit une menace émaner d'elle, jusque dans ses tripes. Elle tourna vivement la tête, manquant de se faire un torticolis dans l'opération, et plissa les paupières, tentant de discerner les traits du visage de la magicienne. Seuls ses yeux ressortaient clairement, et Nova trouva cela étrange. Les yeux des autres ne se voyaient pas autant dans l'obscurité.
-Vous ne paraissez pas particulièrement enthousiasmée par la perspective de cette chasse au dragon, la femme fit-elle remarquer avec lenteur.
-Pas particulièrement, non. J'ai arrêté la chasse au dragon il y a longtemps.
-Trop dangereux ?
-Non, j'ai simplement perdu la volonté de les tuer. Ils étaient devenus trop rares, et j'en avais trop appris sur eux pour vouloir encore leur mort, s'expliqua l'ancienne Draconis.
Tout en parlant, elle avait tenté d'envoyer des sondes mentales contre la magicienne, mais s'était heurtée à une féroce défense. Elle plissa les yeux, cherchant à forcer les défenses de la femme, qui arrondit légèrement le dos et la repoussa de plus belle. La tension entre elles était palpable, et du coin de l'œil, Nova remarqua le huscarl du Jarl porter la main à son arme. C'était la première fois qu'elle rencontrait un être de ce monde, autre qu'un dragon, capable de résister à son Anticipation, et cela l'intriguait tout autant que cela l'agaçait.
-Vous avez arrêté de tuer des dragons parce qu'il n'y en avait plus assez ? demanda Elisif, un peu interloquée.
Nova maintint le contact visuel avec la magicienne une seconde de plus avant de le rompre et se tourner vers le Jarl pour répondre. Elle n'en avait pas fini avec cette sorcière, mais elle avait d'autres matières à traiter.
-Oui. J'en ai rencontré un qui a changé ma façon de voir les choses. Néanmoins, si vous avez quelque tâche que ce soit, autre que cette chasse au dragon, je m'en chargerai avec plaisir.
-Un tueur de dragons qui refuse une chasse au dragon, on aura tout vu... persifla la magicienne dans son coin.
-Vous êtes la première personne que je rencontre dont je n'arrive pas à lire les pensées, mage. Vous avez titillé mon intérêt, lança Nova, parfaitement consciente que tout le monde autour d'elle commencerait à paniquer à cette révélation : quelqu'un qui lit dans les pensées était une personne extrêmement dangereuse. Je ne chasserai pas le dragon, mais j'aimerais savoir pourquoi je ne peux pas vous lire. La seule autre personne qui m'avait résisté dans ce pays était un dragon. Qu'êtes-vous ?
A ces mots, la magicienne se raidit, et la menace qu'elle diffusait tout autour d'elle devint suffisamment palpable pour que même les nobles de la cour, peu habitués au danger, réalisent la situation et s'écartent de quelques pas.
-Je suis une mage, et puissante en plus de cela. Ce n'est pas un mercenaire étranger qui parviendra à pénétrer mes défenses mentales, siffla-t-elle, montrant quasiment les dents et allumant une flamme dans chaque main d'un air menaçant.
Elle articulait bizarrement, s'assurant de toujours garder les lèvres sur ses dents, ne souriant jamais et n'ouvrant jamais la bouche trop largement. C'était étrange, mais tant que Nova serait incapable de lire ses pensées, elle n'en aurait pas le cœur net.
-Elles sont impressionnantes, en effet. Me ferez-vous l'honneur de me donner votre nom, mage ?
-Je suis Sybille Stentor, étrangère. Maintenant, si vous n'avez aucune aide à apporter concernant ce dragon couard qu'une simple boule de feu a fait fuir, vous pouvez...
-Ce dragon n'avait rien d'un lâche. Si vous croyez qu'une pauvre boule de feu peut faire fuir un putain de dragon, vous vous fourrez le doigt dans l'œil jusqu'au coude ! grogna Nova avant de pouvoir se retenir.
-Vous dites que vous venez d'arriver en ville, et pourtant vous savez que j'ai repoussé le dragon avec une boule de feu. Comment cela se fait-il ? ronronna la magicienne, du triomphe perçant dans sa voix alors qu'elle pensait acculer le Chevalier dans une situation inextricable.
Nova balaya l'argument de la main avec nonchalance.
-J'ai eu le temps de parler avec les habitants. Aucun ne tarissait d'éloge à votre sujet, vantant la puissance de votre magie, comment cette seule attaque avait renvoyé le dragon dans sa tanière la queue entre les pattes.
-Assez ! les interrompit Elisif en levant une main autoritaire.
Nova se redressa et se planta, bien droite, devant le trône, les mains croisées dans le dos.
-Je n'ai pas de grande mission à vous confier, étrangère. Si vous refusez de tuer ce dragon, alors je n'ai pas de travail pour vous.
-Je tiens à porter à votre attention que j'ai reçu une proposition de travail d'un argonien, plus tôt dans la journée. Un dénommé Jaree-Ra. Il veut que j'éteigne le phare de Solitude pour causer le naufrage d'un navire, le Brise-Glace.
Une vague d'exclamations outrées parcourut la cour du Jarl, et son huscarl tira son arme de son fourreau, cette fois-ci, la pointant en direction du Chevalier, qui ne broncha pas.
-Il est inutile d'en arriver à de telles extrémités, enfin. J'ai dit que j'acceptais le travail, mais j'ai bien l'intention de le lui faire regretter... Je sais où il se terre. Je vais prendre d'assaut sa planque et éliminer chacun d'entre eux, expliqua-t-elle avec une certaine jubilation sadique qui n'échappa pas à la magicienne. Si je vous rapporte la preuve de sa mort et de celle de sa sœur, me récompenserez-vous ?
Elisif s'enferma dans le mutisme, réfléchissant à la question.
-Quelle preuve ai-je que ce... Jaree-Ra... a bel et bien l'intention de faire échouer ce Brise-Glace, et que vous n'avez rien inventé ?
-Votre Grâce, si je puis me permettre... Au sein de la garde, nous avons régulièrement entendu parler de ces escroc. Qu'il planifie un tel coup ne me surprendrait guère, intervint un soldat posté légèrement en retrait.
Elisif acquiesça, remerciant le garde pour ses mots.
-Je comprends votre méfiance. J'en rapporterai également la preuve, assura Nova d'un ton solennel en inclinant légèrement la tête. Puis-je me retirer ?
-Vous pouvez.
Elle s'inclina humblement une nouvelle fois, respectant bien plus cette gouvernante inexpérimentée que le Jarl de Faillaise, aveuglée par sa confiance mal placée envers ses conseillers. Elle redescendit les escaliers et quitta le Palais, sans remarquer la silhouette encapuchonnée qui la suivait. Ce ne fut que lorsqu'elle passa l'enceinte des jardins qu'elle s'aperçut de la filature. Elle s'engagea dans un petit jardin sur sa droite, à l'abri des regards, et attendit que l'autre l'y rejoigne. Comme elle l'avait deviné, il s'agissait de la mage de la cour. L'argent rencontra l'or fondu quand leurs regards se croisèrent, et à nouveau, la tension naturelle entre elle et la femme commença à monter. C'était le même genre de tension qu'elle avait déjà expérimentée quand elle avait rencontré Halliwell, le fanatique de démons portant les scarifications de l'Alliance des Ténèbres. Elle ressentait le danger émaner de lui tout comme elle le ressentait émaner de Sybille Stentor.
-Que me vaut le plaisir d'être suivie par une si éminente magicienne qu'elle pense pouvoir forcer à un cracheur de feu à prendre la fuite en l'attaquant à coups de boules de feu ? demanda-t-elle d'un ton sarcastique.
-Je veux savoir d'où vous venez et ce qui vous amène ici, grogna la mage en bloquant la porte de sortie.
-Eh bien, il me semble que je l'ai déjà dit à votre Jarl, mais je veux bien me répéter...
-Ne me prenez pas pour une imbécile, la coupa la femme encapuchonnée entre ses dents serrées.
Et cette fois, Nova eut un bref aperçu de ces dents immaculées qu'elle gardait ordinairement si bien cachées. Elle les trouva étrangement acérées pour une humaine, mais n'avait pas la moindre idée de pourquoi. Une nouvelle fois, elle tenta de s'introduire dans la tête de la magicienne, pour se trouver face à une forteresse encore plus imprenable qu'auparavant. D'ordinaire, les personnes résistantes à l'Anticipation lui répondaient, ou lui faisaient remarquer qu'elle ne pourrait pas lire dans leur tête, mais cette fois-ci, c'était différent. Il n'y avait qu'un silence pesant dans l'esprit impénétrable de la magicienne.
-Personne ne peut lire dans les pensées en ce monde. Soumettre à l'illusion, persuader, hypnotiser, mais pas lire dans l'esprit des gens. Qu'êtes-vous ?
Nova croisa les bras avec un demi-sourire.
-Jouons à un jeu, voulez-vous ? Je réponds à vos questions honnêtement, et vous répondez aux miennes honnêtement. Sachez seulement que ce n'est pas parce que je n'arrive pas à lire dans votre tête maintenant que je n'y arriverais pas si j'essayais véritablement. J'ai réussi à tuer quelqu'un comme ça, une fois. C'était un bandit, mais quand même. Ne pensez pas être à l'abri de ce pouvoir.
-Je ne vois pas pourquoi je répondrais à vos questions. Je suis mage de la cour, c'est tout ce que vous avez besoin de savoir, siffla la brétonne.
-Très bien. Je vais commencer, alors. Je m'appelle Nova, et... je suis une ancienne Draconis, expliqua-t-elle avec un sourire en coin. Les Draconis, là d'où je viens, sont un Ordre de tueurs de dragons professionnels, qui ont si bien accompli leur devoir que je n'ai connaissance que de deux dragons survivants. Je les ai rencontrés tous les deux, d'ailleurs.
-Vous avez rencontré des dragons ? demanda la brétonne avec curiosité, son hostilité toujours présente, mais moins marquée. Et ils ne vous ont pas dévorée ?
-Non. L'un d'eux était en plein sommeil, ne se réveillant que parce qu'il avait senti ma présence et avait accepté de me parler. Le second était un Chevalier Dragon, une femme capable de se changer en dragon. Mon Commandant l'avait sévèrement blessée, et elle était aux portes de la mort. Elle m'a légué son pouvoir, raconta Nova, sondant toujours l'esprit de la magicienne à la recherche de la moindre faille.
D'abord incrédule, les yeux de Sybille Stentor s'éclairèrent de la lueur de la compréhension alors qu'elle reculait d'un pas, ses défenses aussi bien physiques, émotionnelles que mentales s'écroulant un instant du fait de la stupeur. Le Chevalier ayant manœuvré pour créer cette occasion se jeta dans la brèche et déploya la pleine puissance de son Anticipation, investissant l'esprit de la femme comme une vague inexorable.
Elle vit la terreur que l'autre ressentait, à la fois de découvrir la vérité sur cette étrangère aux yeux brillants, mais également de découvrir qu'elle avait accidentellement ouvert la voie à son pouvoir mental. Elle vit les efforts que la magicienne mettait en œuvre pour refermer la brèche, en vain. Elle vit sa lutte acharnée et obstinée, sans se sentir à aucun moment en danger d'expulsion. Et enfin, elle fut en mesure de voir au-delà de la défense désordonnée de la brétonne. Elle fouilla son esprit rapidement, à la recherche des informations qu'elle voulait, et finit par trouver. Cette pensée était drapée de rouge et de douleur, aussi elle ressortait particulièrement dans la mer immense de l'esprit de la mage de la cour.
Un vampire. A Rivellon, les vampires faisaient partie du folklore et des légendes, des histoires qu'on racontait aux enfants pas sages pour les convaincre de se bien tenir. Et il y en avait un vrai juste devant elle. De fil en aiguille, elle découvrit les habitudes alimentaires de la vampire, qui se servait des prisonniers des geôles du Palais Bleu, avant de décider qu'elle en savait assez sur la brétonne et qu'elle sorte de son esprit. La mage de la cour avait été en mesure de suivre sa progression dans sa tête et se trouvait maintenant confrontée à un dilemme. Laisser le Chevalier partir et risquer qu'elle raconte à tout le monde son secret, ou alors l'affronter et risquer sa peau face à un foutu dragon sous forme humaine.
-Je vous arrête tout de suite, mage, je ne compte pas divulguer votre secret si vous gardez le mien, la rassura Nova en levant les mains en signe de paix.
-Qu'êtes-vous ? Je ne peux pas croire que vous soyez...
-Un dragon ? Je ne suis pas un dragon. Je suis un Chevalier Dragon. Le dernier de ma race. Et j'apprécierai que vous ne me jetiez plus de boules de feu, à l'avenir.
La brétonne lâcha un geignement d'effroi, avant de secouer la tête et de se reprendre. Elle était un vampire, par les Huit ! Pas une gamine apeurée ! Mais tout de même... Cette découverte était terrifiante. Non seulement avait-elle un dragon sous les yeux, mais un dragon qu'elle avait attaqué... Elle déglutit difficilement, sentant pour la première fois depuis une éternité une peur sourde comprimer son cœur.
-Ne paniquez pas, je ne révélerai pas votre secret. Après tout, vous connaissez le mien aussi. Quoique dans mon cas vous ignorez comment prouver ce que je vous ai dit. Alors que moi, je sais qu'il suffirait de vous exposer au soleil pour que vous commenciez à frire lentement. Néanmoins, je n'en vois pas l'intérêt, remarqua Nova avec une moue ennuyée.
-Vous... Vous n'allez pas me dénoncer au Jarl ? bafouilla la brétonne avec incrédulité.
-Non. Pourquoi le ferais-je ? Vous ne tuez pas d'innocents, et tant que vous restez hors de mon chemin, je n'ai aucune raison de vous éliminer. En plus, je suis sûre que vous auriez deux, trois trucs à m'apprendre en matière de magie.
-Vous êtes mage, également ? demanda Sybille en rassemblant son courage petit à petit, retrouvant une consistance face au Chevalier.
-Un peu. Je sais lancer des boules de feu, ça c'est juste la base. Je connais quelques autres sorts aussi, Mur de feu, Invisibilité, Soin, Projectile magique, Explosion magique... Je vais pas tous les lister, mais je suis sûre que la magie de ce monde est plus variée que ça.
-Ce monde ?
Merde.
Nova ferma les yeux en soupirant, se maudissant pour sa maladresse.
-Le marché tient toujours ? Je réponds honnêtement et vous faites de même ? Bien, continua-t-elle en voyant la vampire acquiescer. Dans ce cas, cette fois c'est moi qui pose les questions. Comment vous protégez votre esprit ?
-Je suis un vampire. Cela m'offre une résistance naturelle aux sorts d'illusion et à la manipulation mentale. Et j'ai musclé cette résistance pour être sûre de pouvoir protéger mon roi, Torygg.
Nova parvint à se retenir au dernier moment de lâcher une remarque caustique extrêmement brutale au sujet de la mort du haut-roi. Elle avait perçu, dans l'esprit de la mage de la cour, qu'elle nourrissait une véritable affection maternelle pour l'ancien haut-roi, récemment assassiné par Ulfric Sombrage, le leader de la rébellion qui portait son nom.
-Mais apparemment, ce n'était pas suffisant pour vous repousser vous...
-J'ai réussi à forcer un dragon à se soumettre, avant d'arriver à Solitude, alors pensez bien qu'un mort-vivant ne faisait pas le poids, fanfaronna Nova sans honte.
-Vous avez dit que vous répondriez à mes questions si je répondais aux vôtres, n'est-ce pas ? D'où venez-vous ? Et je ne veux pas entendre parler de lointain pays inconnu.
Nova soupira longuement et jeta un œil alentour, et se tordit les mains en commençant à faire les cent pas, légèrement mal à l'aise. Elle prit une profonde inspiration et se lança.
-Ouvrez votre esprit, et ne rejetez pas tout en bloc, d'accord ? Bien. Je viens d'un autre monde. J'ai été envoyée dans le vôtre par un puissant sorcier qui me met des bâtons dans les roues depuis aussi longtemps que je le connais. Je suis arrivée en Bordeciel il y a trois mois, et j'essaie de trouver un moyen de rentrer chez moi. J'ai un compte à régler avec ce connard, et je jure que la prochaine fois que je le vois, je lui ferai bouffer sa langue de rimailleur fou...
La vampire eut une moue de surprise devant la véhémence du Chevalier.
-On a un lourd passif, tous les deux. Il m'a fait combattre des gobelins, des trolls, des démons, des morts-vivants, et tout ça à la fois, expliqua Nova d'un ton désabusé. Et après il s'est amusé à essayer de m'enfermer dans le Royaume des Morts. Lors de notre dernière rencontre, j'ai cru qu'il allait encore essayer, mais à la place, il m'a juste balancée à travers un portail, et j'ai atterri dans le nid d'un dragon.
-Un nid de dragon ?! s'étrangla la brétonne.
-Oui, c'est devenu un ami. Enfin toujours est-il que si vous avez une idée pour me renvoyer chez moi, je suis preneuse. C'est pas que votre monde ne me plaît pas, mais j'ai une guerre à gagner chez moi aussi. Et puis, sans offense hein, mais vous êtes un peu arriérés technologiquement...
La mage de la cour papillonnait des paupières, un peu déboussolée et dépassée par ce que le Chevalier venait de lui raconter. Un autre monde ? Comme un plan d'Oblivion ? Non, plutôt comme un autre univers, pensait-elle. Un autre univers, dans un autre plan d'existence. Et un dragon pour ami ? Insensé. Tout à propos de cette femme était insensé, et pourtant, elle avait envie de la croire. Ce fut son tour de soupirer. Elle avisa un banc de pierre dans la petite cour, à l'abri du soleil, et alla s'y asseoir, posant la tête dans ses mains pour réfléchir. Nova resta debout, à simplement observer la vampire. Elle paraissait bouleversée, et il y avait de quoi.
-Je dois bientôt aller récupérer mes armes chez le forgeron. Je vais vous laisser, annonça Nova. Vous feriez bien de rentrer vous mettre à l'abri, le soleil a l'air de taper dur aujourd'hui.
-Attendez ! Vous n'allez vraiment pas révéler mon secret ?
-Non, rassurez-vous. Cela ne m'apporterait rien, et comme je l'ai déjà dit, vous n'assassinez pas d'innocents citoyens. En plus, vous êtes mage. Vous pourriez bien m'apprendre deux ou trois trucs un de ces jours. Sans parler de vos connaissances théoriques, vous pourriez trouver quelque chose qui m'aiderait à rentrer chez moi.
-Vous allez vraiment vous en prendre à Jaree-Ra ?
-Oh oui. Et je vais leur rouler dessus, à lui, sa sœur et leurs mercenaires. Le seul adversaire à ma mesure que j'ai rencontré ici jusqu'à présent, c'est l'Enfant de dragon lui-même. Je vais aller voir si le forgeron a terminé de travailler sur mes épées. Portez-vous bien, mage.
Et sur ces mots, elle tourna les talons et redescendit la grand rue, passant cette fois au sud de Mornefort avant de remonter vers la forge. Le Nordique était en train de traiter une armure de cuir portant les armes de la légion, et ses épées attendaient toujours leur tour. En même temps, c'était logique, Nova n'avait pas pu parler quatre heures avec le Jarl et sa conseillère. Un peu déçue néanmoins, elle décida de visiter un peu plus la ville tout en surveillant la progression du soleil.
-Eh, faites attention où vous allez ! protesta un gamin qui venait de lui rentrer dedans en courant, la repoussant en arrière.
Elle lui jeta un regard noir qui lui cloua le bec, juste avant que son visage s'éclaire d'un large sourire émerveillé.
-Waaah, vos yeux, ils brillent ! Comment ça se fait ? demanda le garçon, son agacement précédent oublié.
-C'était un cadeau de fin d'études, répondit Nova avec humour, se remémorant la visite à Morgana à Brilleloin.
-De fin d'études ?
-Je me suis entraînée pour devenir une guerrière, et à la fin de l'entraînement, j'ai reçu un pouvoir magique qui a fait briller mes yeux, expliqua le Chevalier très simplement.
-Woaaah ! fit l'enfant avec ébahissement. Dites, vous voulez bien jouer avec nous à chat ? demanda-t-il en désignant ses autres amis.
Elle jeta un œil au soleil, estima qu'elle avait facilement deux heures à tuer, et haussa les épaules avec un demi-sourire.
-Vous êtes sûrs de tenir la distance ? se moqua-t-elle gentiment.
-C'est ce qu'on va voir ! C'est vous le chat !
Les gamins s'éparpillèrent en riant, et elle leur accorda une dizaine de secondes d'avance avant de leur courir après. Contre toute attente, cette session de jeu lui libéra l'esprit. Uniquement se concentrer sur donner l'illusion qu'elle était moins rapide qu'en réalité lui permettait d'oublier les catastrophes qui pouvaient frapper son monde pendant qu'elle était coincée ici. Elle en oubliait ses échecs à utiliser la Voix, elle en oubliait Jaree-Ra, elle en oubliait Vuljotnaak, elle en oubliait le Dovahkiin...
Elle toucha l'épaule d'une fillette qui ne l'avait pas entendue arriver, et bondit en arrière dans un salto parfaitement maîtrisé qui la fit atterrir trois mètres plus loin. La partie de jeu continua longtemps, jusqu'à ce que les gamins soient épuisés, incapables de l'attraper elle. A chaque fois que l'un d'eux s'approchait trop, elle bondissait et se mettait hors de portée. Quelques adultes désœuvrés, dont un mendiant borgne, s'étaient rassemblés pour assister à la bataille acharnée que livraient la demi-douzaine d'enfants contre le Chevalier, s'alliant pour réussir à la toucher et la faire Chat.
Enfin, les gamins finirent par capituler, achevés par le dernier saut de Nova, qui l'avait mise largement hors de portée, assise à califourchon sur la haute arche de pierre donnant sur un jardin. Elle descendit sous les acclamations des enfants, pas rancuniers pour deux sous et plutôt admiratifs de ses capacités. Heureuse du temps qu'elle avait passé avec eux, elle les accompagna jusqu'au marché et leur acheta une pâtisserie chacun avant de leur dire au revoir et de gagner la forge.
Cette fois, le forgeron avait terminé. Quand il la vit se présenter, il lui tendit ses armes dans leur fourreau et la remercia. Devant son expression perplexe, il s'expliqua.
-L'un des gosses avec lesquels vous avez joué cet après-midi est mon fils. Ça faisait du bien de le voir rire et s'amuser. Il a beau sourire et jouer avec les autres enfants, ils sont tous encore secoués de l'exécution de Roggvir... C'était rafraîchissant de le voir courir partout après un adulte, alors merci du divertissement.
Elle le remercia d'un hochement de tête, dégaina à moitié son arme et en éprouva le fil contre son pouce. La lame accrochait sa peau, parfaitement affûtée. Elle la rangea avec un sourire, remercia le forgeron une nouvelle fois, pour son travail cette fois-ci, et reprit sa route.
En arrivant à la porte, elle était pleinement concentrée sur sa tâche. Trouver la grotte de l'aviron brisé, et exterminer les bandits qui la peuplaient.
