ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON

PARTIE 1

Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons


CHAPITRE 5

Nova replia ses ailes et se laissa tomber en piqué à une vitesse vertigineuse, l'adrénaline lui fouettant les sangs. Les pupilles dilatées par l'exaltation, l'adrénaline et la peur indistinctement, elle regardait le sol se rapprocher à toute allure. Elle déploya ses ailes largement et redressa le cou pour se redresser tout entière en position normale de vol, sentant les muscles de jonction entre son torse et ses ailes hurler d'agonie. Elle aimait beaucoup trop cette manœuvre pour ne pas s'y adonner une fois de temps en temps, même si elle faisait un mal de chien.

Elle plana lentement le long de la côte nord de Bordeciel, découvrant le paysage pour la première fois alors qu'elle cherchait le point de repère donné par le garde de la porte de Solitude quand elle lui avait demandé s'il savait où se trouvait la grotte de l'aviron brisé. Elle survola des plaques de glace flottant à la surface de la Mer des Fantômes, survola les montagnes de Solitude, glissa sur un courant froid descendant et terrorisa une meute de loups qui prit la fuite dans les sous-bois alors qu'elle avisait enfin la barque stationnée devant un trou obscur dans la montagne. Elle décrivit quelques cercles au-dessus de la zone avant de descendre et de se retransformer avant d'atterrir. Paarthurnax lui jetterait sûrement un regard désappointé, mais elle ne tenait pas à alarmer les bandits à l'intérieur de la grotte en atterrissant et causant une secousse à l'extérieur de leur planque.

Elle atterrit dans une roulade souple, se couvrant de neige et de terre, qu'elle épousseta sitôt debout, tout en frissonnant. Que ce soit sous forme draconique ou sous forme humaine, le froid était mordant, ici, et elle regrettait de ne pas avoir fait l'acquisition d'une épaisse cape de fourrure. En claquant des dents et pestant après la météo déplorable de ce pays, elle s'introduisit dans la caverne à pas de loups. En seulement une dizaine de mètres dans le boyau de pierre, elle atteignit la véritable grotte de l'aviron brisé, celle qui semblait s'étendre plusieurs kilomètres carrés.

Nova se plaqua contre le mur en entendant une voix s'élever non loin. Deux maraudeurs, vit-elle en jetant un coup d'œil discret. Ils parlaient du Brise-Glace, de comment le frère et la sœur argoniens allaient les rendre riches. Le Chevalier considéra un instant l'idée d'invoquer sa Créature et de leur sauter dessus pour les tailler en pièces, mais se dit qu'elle allait tenter une approche différente, de laquelle elle n'était absolument pas familière. Elle se ramassa, muscles bandés et tous les sens aux aguets, et se glissa comme une ombre dans le dos des malfrats. Elle tira ses armes de leurs fourreaux avec lenteur pour éviter le moindre bruit qui trahirait sa présence, et positionna ses lames à la bonne hauteur. Elle siffla pour attirer leur attention, les faisant se retourner tous les deux, avant de leur trancher la gorge dans un même mouvement souple, puis bondit en arrière pour esquiver les giclées de sang.

Les deux corps s'écroulèrent lourdement tandis que Nova poursuivait sa route silencieuse à travers la grotte. Elle abattit un autre bandit d'une flèche dans la gorge, l'empêchant d'appeler à l'aide, en terrassa un deuxième de la même façon quand il entendit son collègue tomber au sol, puis trancha la carotide du dernier malfrat de cette zone dans son sommeil. Mine de rien, elle appréciait cette méthode. Elle avait toujours foncé tête baissée dans le danger, taillant sa route à coup d'épées et faisant exploser ses ennemis les plus puissants d'une flèche bien placée. Se forcer à rester discrète était plutôt amusant. Et puis, si elle en avait assez, elle pourrait toujours invoquer sa Créature et foncer dans le tas.

La grotte était humide, ses parois couverte de mousses luisantes et de champignons luminescents, et un bras d'eau de mer s'infiltrait à l'intérieur par l'entrée de la grotte. Le clapotis de l'eau dû au ressac des vagues, même amorti par les murs de la grotte, avait quelque chose d'apaisant. De petits ponts de bois et de cordes reliaient différentes parties de la grotte, permettant à Nova d'évoluer sans trop de difficultés. Elle remonta les couloirs de pierre et de terre de la caverne inlassablement, exterminant méthodiquement tous les maraudeurs qu'elle croisa, discrètement ou non, jusqu'à atteindre une immense salle très haute de plafond. Une sorte de forteresse avait été bâtie à partir de carcasses de bateaux et se dressait fièrement, quoique un peu bancale, au fond de la pièce naturelle. Un pont menait à cette forteresse, et un petit chemin longeait le mur pour rejoindre une plate-forme jouxtant la forteresse, et sur laquelle elle discernait du matériel de forge. Le petit bras de mer qu'elle avait vu en entrant s'était ici transformé en un petit lac d'eau salée, sur lequel reposait la planque de Jaree-Ra, supportée par des pilotis de bois. Au fond de l'eau, elle distinguait même une autre épave de bateau, attendant patiemment que le temps fasse son œuvre.

Elle s'avança sur le pont menant à la forteresse de fortune, avant de se figer lorsque une flèche se ficha juste devant ses pieds. Elle releva la tête et se retrouva nez à nez avec un maraudeur qui la tenait en joue, tandis que Jaree-Ra et une autre argonienne, probablement la fameuse Deeja, se tenaient de l'autre côté du pont et la toisaient avec mépris.

-Vous auriez dû suivre les consignes, étrangère. Maintenant vous allez mourir, siffla le lézard, dardant une langue fourchue entre ses dents pointues.

-Te fous pas de ma gueule, n'essaie pas de me faire croire que vous aviez véritablement l'intention de partager le butin. Demander à ta sœur de me tuer, cependant, ça aurait été débile. Tu crois vraiment que vous auriez réussi ?

-Mes hommes ont été des incapables, mais ceux-ci sont les plus loyaux et compétents. Et cette fois-ci, ma sœur et moi sommes là aussi, grogna l'argonien en agitant la queue.

-Stupides hors-la-loi... marmonna Nova, avant de hausser la voix avec un grand sourire. C'est con, vous savez ? Vous avez fait votre base dans une salle vraiment immense.

Elle toucha du bout des doigts sa Pierre dans sa poche, et en l'espace d'une seconde, ce n'était plus une jeune femme que les deux argoniens prévoyaient de tuer, c'était un immense dragon couleur de bronze. Elle put les entendre s'étrangler d'effroi, incapables de bouger, pétrifiés de terreur. Sans le moindre état d'âme, battant des ailes pour se maintenir en hauteur et balayant d'un vent puissant les alentours, elle ouvrit la gueule et déchaîna l'enfer dans la caverne. En quelques secondes, elle avait mis un terme à ce simulacre de combat, et se retransforma, se laissant tomber sur le pont menant à la forteresse. L'odeur de chair brûlée lui agressait les narines, lui faisant froncer le nez et porter un mouchoir à son visage dans l'espoir de filtrer les odeurs.

Elle s'agenouilla au-dessus des corps de Jaree-Ra et Deeja et les fouilla rapidement, à la recherche d'une preuve de leur duplicité, sans résultat. Alors elle se contenta de récupérer leur argent, pestant après le fait que l'or avait ramolli sous la chaleur de ses flammes, collant les pièces les unes aux autres, puis explora la base des maraudeurs Sang Noir. Elle fouilla quelques coffres, ramassant quelques trésors ce faisant, et continua ses recherches jusqu'à tomber sur une grande chambre, manifestement celle du chef du groupe. Des livres s'entassaient dans une bibliothèque au bois pourri, et un calepin reposait sur une table, ouvert à la dernière page écrite. Nova s'approcha et rafla le carnet, qu'elle feuilleta rapidement. C'était un compte-rendu des derniers pillages des maraudeurs, jusqu'à aujourd'hui. D'une écriture élégante, mais d'une orthographe pauvre, le propriétaire du journal avait noté que Jaree-Ra avait trouvé « un pigeon » pour éteindre le phare. Une étrangère que personne ne connaissait ou ne croirait si elle décidait de tout balancer.

Le Chevalier esquissa un rictus narquois, empocha le carnet, et entama le chemin du retour. Elle passa à côté des cadavres des maraudeurs sans un regard, puis sortit de la caverne. Le vent froid lui gela le visage, la faisant frissonner de la tête aux pieds. Elle activa sa Pierre de Transformation et sentit ses ailes se déployer largement, alors qu'elle se propulsait dans les airs d'une puissante poussée. Elle s'éleva rapidement, et survola les montagnes à l'ouest de Solitude, passant au-dessus d'une sorte de grande statue posée sur ce qui ressemblait à un vieux temple ou autel, avant de redescendre vers le sud, puis de se poser au même endroit qu'elle avait utilisé la première fois. Elle emprunta la route principale menant à Solitude et entra dans la ville d'un bon pas, comptant sur une marche rapide pour se réchauffer.

Elle était satisfaite de son travail. Elle avait massacré une bande de maraudeurs jusqu'au dernier, et avec un peu de chance, tirerait une belle somme en récompense. Elle atteignit le Palais Bleu après quelques minutes de marche, et entra dans l'immense bâtisse. Le garde la laissa passer, et elle alla se présenter devant le Jarl. Elle était partie un peu plus de deux heures auparavant, et était déjà de retour. Ses vêtements et son armure étaient tachés de sang, témoins silencieux du massacre qu'elle avait perpétré sur la bande de hors-la-loi.

-Vous êtes déjà de retour, étrangère ? s'enquit Elisif avec une once d'hésitation et d'incertitude dans la voix, tandis que son huscarl se rapprochait d'elle et posait la main sur le manche de sa hache, prêt à la défendre si le Chevalier maculé de sang se montrait hostile.

-Oui. Et j'ai apporté la preuve de la fourberie des argoniens Jaree-Ra et Deeja, répondit Nova en sortant le carnet de sa poche, puis le tendant à la jeune femme.

Celle-ci le feuilleta rapidement, s'attardant sur les dernières pages en particulier. Puis elle rendit le livret à Nova, qui le glissa à nouveau dans sa poche.

-Très bien. Vous nous avez donc effectivement débarrassés d'une menace. Ce n'était apparemment pas non plus la seule opération qu'ils prévoyaient, c'est pour cela que je vous suis reconnaissante de nous en avoir débarrassés. Falk, que penseriez-vous de lui accorder une récompense, pour le service rendu ?

-Trois-cents septims me semblent un bon ordre de grandeur pour la tâche accomplie, ma Dame. Après tout, elle est entrée seule dans un repaire de hors-la-loi et les a terrassés.

-Je suis d'accord. Pouvez-vous aller me chercher cette somme dans la salle du Trésor ?

-Tout de suite, ma Dame, s'inclina l'homme avec révérence.

Trois-cents septims. Pas mal, songea Nova avec une moue appréciatrice mentale.

Elle échangea un regard avec Sybille Stentor, qui paraissait tendue et anxieuse, comme si elle craignait que quelque chose parte en vrille, et décida de sonder son esprit, par curiosité. Elle la laissa entrer, cette fois, ce qui surprit le Chevalier. Et Nova découvrit ainsi la raison de sa crainte. Encore une fois, elle avait peur qu'elle la dénonce. Elle n'avait aucunement confiance en elle. C'était légitime. Elle ne la connaissait pas, et elle avait passé sa vie à la Cour d'un roi, forcément, elle devait être habituée aux manigances politiques et aux coups de poignard dans le dos.

-Je suis curieuse, comment avez-vous réussi à vous débarrasser d'un clan de bandits par vous-même ? demanda Elisif après que son chambellan fut parti, attirant l'attention de Nova sur elle et la distrayant de la magicienne.

-Assez aisément, en réalité. J'ai même joué un peu avec eux. Voyez-vous, j'ai l'habitude de foncer dans le tas sans trop prendre de pincettes, sauf combat tactique et périlleux. Cette fois, j'ai essayé d'en éliminer le plus possible discrètement avant de lancer un assaut plus dans mes habitudes. J'ai... quelque aptitude à manier l'épée et l'arc. Et sans vouloir me vanter, ma magie n'est pas mauvaise non plus, répondit Nova avec lenteur, pour une fois légèrement embarrassée par la prétention de son propos.

-Impressionnant. Peu de mercenaires errants sont capables de mener à bien de telles missions sans l'appui d'un groupe.

-Je vous remercie pour ce compliment, votre Grâce, mais ces malandrins étaient une bien maigre menace comparé à ce que j'affronte d'ordinaire, Nova répondit-elle avec un mouvement un brin condescendant de la main.

-J'imagine, oui, si vous aviez l'habitude de chasser des dragons, continua Elisif sur un ton badin. Que comptez-vous faire une fois que vous aurez touché votre récompense ? Je suis curieuse, que fait un mercenaire entre deux quêtes ?

Nova haussa les sourcils et fit la moue, légèrement prise de court.

-J'imagine que je vais explorer un peu la contrée. Je suis généralement occupée à Blancherive, c'est la première fois que je voyage aussi loin dans le nord. Je vais probablement visiter les quelques villages que j'ai vu en venant.

-Vous n'allez pas dépenser tout cet argent ? s'intrigua Sybille Stentor en intervenant dans la conversation avec curiosité.

-Non. Si j'ai gardé quelque chose de mes anciens ennemis, c'est bien cette tendance à accumuler un trésor à économiser férocement, jusqu'à ce que je tombe sur de l'équipement de première qualité. En revanche, là, je noierai l'artisan en question sous l'or, commenta le Chevalier en inclinant la tête sur le côté.

Le huscarl d'Elisif jeta un regard critique à son armure d'écailles, que Nova intercepta.

-J'essaie de me faire discrète. Je suis étrangère à ce pays, je préfère éviter de me promener avec mon équipement standard, au cas où cela ferait de moi une cible. Cependant, j'admets que cette armure est plus légère et pratique que la mienne, j'ai plus de liberté de mouvement. En revanche, si je pouvais récupérer mes armes sans craindre de détonner...

Falk Barbebraise revint de sa mission de collecte et lui tendit une bourse si gonflée que les coutures du cuir paraissaient sur le point d'exploser. Elle s'en empara et l'accrocha avec les autres entre les plis de ses vêtements, sous son armure.

-Ce fut un plaisir de traiter avec vous, votre Grâce, s'inclina-t-elle légèrement. Puis-je me retirer ?

-Vous pouvez. Prenez garde à vous sur la route, les maraudeurs Sang-Noir ne sont pas les seuls à menacer ma châtellerie et une embuscade est vite arrivée.

-Je suis touchée par votre mise en garde, votre Grâce, je ferai attention à moi.

Elle s'inclina à nouveau, baissant la tête plus bas, entraînant ses épaules dans son mouvement, avant de faire demi-tour et de quitter le Palais d'un bon pas. En mettant le pied dehors, elle prit une profonde inspiration, emplissant ses poumons de l'air pur et glacial des montagnes, et se dirigea vers la grand porte. Elle passa devant les mêmes enfants avec lesquels elle avait joué le matin, les salua de la main, et s'arrêta à l'auberge. Elle n'avait rien mangé de la journée à part son chausson au pommes, et elle sentait son estomac protester avec véhémence. Elle avait combattu, elle avait volé, elle avait marché, couru et sauté : elle était affamée.

Elle s'approcha du comptoir et commanda un plat du jour ainsi d'une chope d'hydromel, puis alla s'installer à une table inoccupée. En attendant son repas, elle observa les autres clients, des habitants de Solitude et quelques voyageurs en armes qui semblaient être, comme elle, des mercenaires. Non loin d'elle, une barde se mit à chanter. Dès les premières notes qu'elle tira de son luth, Nova reconnut la chanson de l'Enfant de Dragon, et baissa la tête pour dissimuler un sourire amusé. Tous ces gens croyaient dur comme fer que cet homme les sauverait, tandis qu'elle savait qu'il n'était qu'un voleur. Un bon guerrier, également, mais un voleur surtout.

Quelques minutes plus tard, une jeune femme partageant de nombreux traits avec l'aubergiste lui apporta son plat et son hydromel avec un sourire affable.

-Si vous avez besoin de quoi que ce soit d'autre, n'hésitez pas à demander.

Nova hocha la tête puis se concentra sur son repas. C'était un ragoût de lapin à la bière, et rien que l'odeur lui donnait l'eau à la bouche. Elle commença à dévorer son plat, et ne releva pas la tête avant d'avoir terminé. L'hydromel ne dura pas bien plus longtemps, et elle se leva pour aller payer l'aubergiste. Se sentant de bonne humeur après ce délicieux repas et sa victoire sur les maraudeurs de Jaree-Ra, elle lui laissa un généreux pourboire avant de quitter l'établissement et de reprendre sa route.

Le soleil commençait à décliner à l'horizon, il ne devait lui rester qu'une heure de lumière, aussi se dépêcha-t-elle de trouver un coin abrité pour pouvoir se transformer et prendre son envol. Elle avait repéré trois villages au sud de Solitude. L'un était trop éloigné de sa trajectoire de retour pour qu'elle considère l'idée de s'y rendre, mais les deux autres avaient attiré sa curiosité. L'un deux était construit à l'entrée d'un pont sculpté de têtes de dragon, et semblait vivre autour de l'activité de la scierie située à côté du pont, et le second était un petit village fermier couvert de champs. L'un comme l'autre lui paraissait accueillant, mais elle décida de descendre le plus possible au sud pour échapper autant que faire se pouvait au froid.

Sa destination élue, elle s'éleva dans le ciel, battant des ailes avec vigueur, et jeta un dernier coup d'œil à Solitude. Non loin du Palais Bleu, elle remarqua la silhouette bleue encapuchonnée de Sybille Stentor qui l'observait partir. Avec un sourire draconien, elle poussa un rugissement à faire trembler les murs qui terrorisa les habitants de la ville. La brétonne sursauta, mais ne prit pas la fuite, se contentant de fixer la forme ailée qui s'éloignait.

Nova survola la rivière au sud de la capitale, remonta un affluent, et finit par survoler le village qu'elle désirait visiter. Le soleil approchait de l'horizon, et les deux lunes avaient commencé à éclairer le crépuscule, si bien qu'il était possible en dépit de la nuit de distinguer la forme fuselée de son corps de dragon. Et vue la recrudescence d'attaques de dragons ces derniers mois, les gens avaient pris l'habitude de surveiller le ciel. Elle infléchit son vol, inclinant légèrement les ailes pour se rapprocher du sol, et réussit à se poser délicatement, avant de se transformer. Elle était relativement loin du village, suffisamment pour que personne ne se pose de questions sur la disparition soudaine du dragon et l'apparition d'une femme arrivant de l'endroit où la bête avait disparu.

Le village portait le nom de Rorikbourg, lut-elle sur un panneau à l'entrée du hameau. Elle repéra rapidement l'auberge, portant la douce appellation d'auberge du Fruit Gelé, et s'y dirigea. Elle avait mangé à Solitude, mais elle passerait la nuit ici. Quand elle passa la porte de l'auberge, elle fut immédiatement enveloppée par la chaleur et une douce odeur de nourriture, et demanda une chambre à l'aubergiste. Le Nordique opina et lui montra le chemin jusqu'à sa chambre, lui en tendit la clef et la mit en garde contre l'un de ses clients.

-Lemkil, le type assis là-bas. Il se met facilement en colère, alors évitez-le autant que possible, d'accord ?

-Merci pour le conseil. Par curiosité, pourquoi est-il prompt à la colère ? Il y a une raison particulière ?

-Sa femme est morte en donnant naissance à ses jumelles. Il est plein de fiel depuis. Les pauvres petiotes vivent l'enfer, mais je crois que Sissel est la plus malmenée des deux. Britte se défoule sur elle au même titre que son père, lui expliqua l'homme en secouant la tête d'un air désapprobateur et attristé.

-Et personne ne fait rien ? s'indigna Nova à mi-voix.

-C'est leur père. On ne peut rien faire. Et ce n'est pas notre place de nous mêler de l'éducation des filles. Si l'une maltraite l'autre, c'est aux parents de faire quelque chose, pas à nous. Mais il me semble que Jouane a quelque affection pour la petite Sissel. Allez vous adresser à lui si vous voulez en savoir plus.

-Bien, je vous remercie, fit Nova, laissant le Nordique retourner au travail.

Elle s'installa à une table avec une pâtisserie récupérée au comptoir et la grignota en observant le fameux Lemkil. Il buvait à sa chope, de la bière probablement si on en croyait la mousse, et maugréait dans son coin. De temps en temps, il élevait la voix et pestait après ses filles. Nova mordit dans son gâteau et s'insinua dans la tête du père de famille. Son esprit était inondé du chagrin de la perte de sa femme, une dizaine d'années auparavant, et du mépris qu'il avait pour ses bonnes à rien de filles. Ses émotions étaient difficiles à cerner, trop confuses et mélangées. Il y avait de la colère, beaucoup de colère, du chagrin, plus encore que de colère. Il y avait du mépris et du désespoir. Il y avait de la violence. Et un soupçon de haine. Ce qui était étrange, c'était qu'autant il trouvait ses filles stupides et inutiles, autant il était incapable de ressentir de véritable haine à leur encontre. Il était en colère contre elles, mais il était plus encore en colère contre lui-même, et se détestait pour ce qu'il ressentait, parce que bien que ses filles lui apparaissent inutiles, il ne pouvait s'empêcher de voir en elle le reflet de leur mère. C'était un homme en conflit perpétuel contre lui-même. Mais il n'avait aucune excuse pour tabasser ses enfants.

Serrant les dents, elle résolut d'ignorer l'homme, bien que son cœur droit lui hurle de faire quelque chose. Elle ne pouvait pas tout simplement se planter devant lui et lui ordonner de cesser de maltraiter ses filles. Elle devait attendre une occasion. Mais d'un autre côté, elle ne pouvait pas attendre une éternité ici pour voir s'il décidait subitement d'arrêter de les battre.

Avec un grognement de dépit, elle termina sa pâtisserie et alla se coucher, fermant la porte de sa chambre à clef par précaution. Elle s'assoupit rapidement, épuisée par sa journée, et réconfortée par la douce chaleur du feu de l'auberge. Emmitouflée sous la couverture, elle dormit plus longtemps que prévu, ne se réveillant que passé neuf heures. Elle rassembla ses affaires, paya sa chambre et son gâteau de la veille, puis sortit dans la rue. Les fermiers s'activaient déjà, manifestement debout depuis l'aurore.

En remontant la rue principale, qui se trouvait être également l'unique route du village, coupant le village en deux, elle avisa Lemkil qui sarclait la terre de son champ en gueulant sur une fillette vêtue de vert qui s'écroula sous le coup d'une gifle particulièrement violente. Elle se releva, retenant clairement ses larmes, et partit remplir la tâche que son père lui avait confiée. En passant non loin d'une autre fillette, habillée en rouge celle-ci, elle lui fit un croche-pied vicieux et sembla lui donner un ordre à son tour. La deuxième fille fit une grimace craintive avant d'opiner et de s'éloigner en ravalant son chagrin.

-Pauvre Sissel... Nova entendit murmurer à côté d'elle.

Elle se tourna dans la direction d'où venait la voix et se retrouva face à un vieux bréton chauve avec une barbe qui rejoignait sa moustache. Il portait des vêtements de relativement bonne qualité considérant le fait qu'il vivait dans un village de fermiers.

-Vous la connaissez ? s'enquit-elle avec curiosité.

-Oh, tout le monde connaît tout le monde, ici, c'est un petit village... éluda-t-il.

-L'aubergiste m'a parlé de son père, Lemkil. Il m'a l'air d'être un bien mauvais père...

-Sissel est une brave petite, mais elle a la malchance de vivre avec un père abusif et une sœur tout aussi méchante, soupira le vieil homme.

-Vous pensez qu'il y aurait moyen de faire quelque chose ? demanda Nova, son impuissance lui pesant sur le cœur.

-A part les débarrasser, elle et sa sœur, de Lemkil, je ne vois pas bien quoi. J'apprends la magie à Sissel, des sorts faciles et inoffensifs, dans l'espoir qu'elle puisse un jour s'en servir pour quitter cet endroit ou se défendre quand elle sera plus grande, mais je crains qu'elle ne perde la tête avant. Aucun enfant ne mérite de vivre cela. Elle est forte, mais même les personnes fortes peuvent parfois s'écrouler. Si vous voulez bien m'excuser, j'ai à faire. Bonne journée, étrangère.

Alors qu'il s'éloignait d'une démarche un peu raide, Nova regarda la petite fille aller déraciner des mauvaises herbes dans le champ de son père, pliée en deux, et grimaçant de douleur quand la position devenait intenable pour son dos.

Après avoir observé la famille pendant une demi-journée, à l'heure où le père se rendait à l'auberge pour manger et boire, elle décida d'approcher la fillette. Elle était assise par terre, jouant avec une chèvre d'un élevage voisin, s'amusant à lui donner à manger des herbes jaunies par la météo. Quand Nova s'approcha, l'animal prit peur et s'éloigna en bêlant, attirant l'attention de l'enfant sur le Chevalier. Elle se mit sur pied et leva la tête vers l'étrangère.

-Bonjour. Si vous voulez acheter des légumes, il faut vous adresser à mon père, Lemkil. Il doit être à l'auberge en ce moment, lui dit la fillette poliment.

Sondant brièvement l'esprit de la petite blonde, Nova lut qu'elle était la plus jeune des jumelles, qu'elle avait particulièrement mal aux côtes après une 'punition' spécialement rude la veille, et qu'elle avait parfois des visions d'un dragon pacifique qui ressemblait étrangement à Paarthunax.

-Tu t'appelles Sissel, c'est ça ? demanda Nova en s'agenouillant au niveau de la fillette, qui recula légèrement, effrayée.

Elle hocha la tête avec circonspection, de la crainte couvant dans son regard, mais du courage et de la force le lui disputant. Elle avait peur d'être frappée, mais elle avait la force nécessaire pour résister à sa frayeur et montrer un front déterminé. Brave petiote.

-Je m'appelle Nova. Je suis de passage ici, mais j'ai appris que ton père vous maltraitait, ta sœur et toi.

Le regard sombre de la fillette vola en direction de l'auberge, comme craignant que son père l'entende malgré la distance, ou qu'il soit subitement sorti et ait entendu les mots de l'étrangère. La peur colora un instant son visage avant qu'elle reprenne le contrôle de ses émotions.

-J'aimerais t'aider. J'ai parlé à un vieux bréton qui m'a dit qu'il t'apprenait la magie.

-Vous avez rencontré Jouane ? Et il vous a raconté notre secret ? fit l'enfant d'un ton à la fois dubitatif et plein d'espoir.

-Il ne m'avait pas dit son nom, mais il m'a dit qu'il t'enseignait des sorts basiques, oui. Y a-t-il quelque chose que moi je puisse faire pour vous aider, toi et ta sœur ?

-Et bien... commença-t-elle, hésitante. Non... Non, je peux pas demander ça... se ravisa-t-elle ensuite aussitôt, presque horrifiée par ses propres pensées.

Pensées que Nova avait entendues, cependant. Elle percevait le dilemme de cette fillette, qui désirait la tranquillité et la paix, qui désirait dans le secret de son cœur, comme un vœu coupable et inavouable, la mort de son père. Elle désespérait d'être enfin libérée de lui et de sa sœur, mais elle était incapable de les vouloir morts pour autant.

Nova passa en revue ses options, pesant le pour et le contre. Elle pouvait tuer l'homme, ou du moins, faire passer ça pour une attaque de dragon, mais elle laisserait deux enfants seules et sans famille. Sans parler du fait que l'une d'elle était elle-même violente envers l'autre. Elle pouvait aussi menacer le père de lui faire du mal s'il levait encore la main sur ses filles, et avertir la sœur de Sissel que si elle continuait à mener la vie dure à sa sœur. Elle le regretterait, et elle n'aurait en plus aucun moyen de s'assurer que ses menaces seraient écoutées. Elle pouvait également enlever la petite Sissel et l'emmener dans une meilleure maison, mais d'une part elle n'avait aucune idée d'où la laisser, et d'autre part, cela laissait sa sœur entre les pattes de leur père, même si elle était également un petit monstre.

Cela lui apparaissait comme un dilemme cornélien, impossible à démêler et à résoudre. Elle décida d'y aller à petits pas, doucement, précautionneusement.

-Je viens d'un pays très lointain, où les coutumes sont très différentes des vôtres, mais il est un point sur lesquelles elles s'accordent. Les parents doivent protéger leurs enfants.

La petite évita son regard, semblant fixer quelque chose derrière Nova.

-Et si les parents échouent, ou sabotent volontairement leur travail, d'autres peuvent les remplacer. J'aimerais pouvoir t'aider, si tu es d'accord.

Sissel continuait à regarder au-delà de son épaule, et Nova s'aperçut, en écoutant les esprits autour d'elle, qu'il s'agissait d'un esprit d'enfant. Elle resta concentrée sur la fillette.

-Si ton père et ta sœur te font du mal, je veux pouvoir te protéger. Ils sont ta famille, et je comprends que tu ne veuilles pas les trahir. C'est pour cela que je t'offre mon aide. Pour que tu n'aies pas à t'opposer à eux directement.

-Sissel, papa t'a dit de pas parler aux étrangers ! siffla une voix venimeuse derrière elle.

-Elle voulait savoir où elle pouvait acheter des légumes, Britte, s'expliqua la cadette des jumelles à son aînée avec une aisance teintée de crainte.

Elle devait avoir l'habitude de devoir mentir et inventer des explications pour échapper à la colère et à la violence de son père et sa sœur. Cela jeta de l'huile sur les braises de la colère de Nova, qui contint difficilement un grognement féroce.

-Ben maintenant que tu lui as dit, tu peux retourner chercher de l'eau à la rivière. Papa te l'avait demandé ce matin et tu l'as toujours pas fait.

-Il te l'avait demandé à toi... marmonna la fillette en s'éloignant, la tête basse.

Nova se releva et la regarda traîner un seau massif derrière elle, marchant vers le nord-est, où devait se trouver une petite source d'eau.

-Vous devriez partir avant que mon père apprenne que vous nous avez parlé. Sinon il va encore se mettre en colère, l'avertit Britte, copie conforme de sa sœur, si ce n'était cette espèce de mine renfrognée et agressive qu'elle avait toujours.

-Oh, crois-moi, gamine, j'espère bien qu'il va venir me chercher des noises... murmura Nova pour elle-même.

Elle n'avait toujours pas fait son choix, mais entendait amasser plus d'informations. Elle quitta le champ de Lemkil et partit à la recherche du bréton nommé Jouane, celui qui enseignait la magie à Sissel. Avec un peu de chance, il pourrait lui en apprendre plus. Elle le trouva assis devant sa maison, les yeux fermés, à profiter de la douce chaleur du soleil.

-J'ai parlé à Sissel, déclara-t-elle de but en blanc avant de s'asseoir à côté de lui.

-Vous avez fait quoi ? s'étrangla-t-il en se tournant vers elle, blanc d'effroi.

-Je lui ai parlé.

-Et son père vous a vues ?

-Non, mais sa sœur nous a interrompues, admit Nova en faisant la moue.

-Mais qu'est-ce qui vous a pris ? Maintenant elle risque gros... se lamenta le vieillard.

-Je souhaite vraiment l'aider. Dites-moi, il y a bien quelque chose que vous pouvez me raconter sur elle qui m'aiderait à prendre une décision ! le pressa-t-elle fébrilement.

-Pourquoi ? Qu'est-ce que vous comptez faire ?

Elle soupira longuement, consciente qu'elle risquait de s'attirer des ennuis pour ce qu'elle dirait, si le bréton était particulièrement à cheval sur les lois.

-Je pensais... soit à débarrasser les filles de leur père, comme vous l'avez dit. Ou enlever Sissel à son père. Ou simplement le menacer. Aucune de ces solutions ne me plaît. Dans la première, les filles sont orphelines, et l'une d'elles est abusive envers l'autre. Dans la deuxième, l'une des sœurs reste la proie de leur père. Dans la dernière, je n'ai aucune garantie. C'est pour cela que je viens chercher votre conseil. Comment faire en sorte d'améliorer la vie de tout le monde ?

Le vieil homme eut un bref éclat de rire qui ressemblait à un aboiement, avant de soupirer et de s'appuyer contre le mur de sa maison.

-Il est impossible de satisfaire tout le monde. Il y aura toujours quelqu'un pour qui la décision sera la mauvaise. Il ne tient qu'à nous de faire en sorte que nous puissions faire face aux conséquences sans regret.

-Si je le tuais... Vous occuperiez-vous des filles ? demanda-t-elle à mi-voix après une minute de silence.

Il se tourna vers elle, fixant ses yeux bleus fatigués dans les siens, y cherchant la plus infime trace de déshonnêteté.

-Je m'occuperais volontiers de Sissel, c'est sûr, et je pourrais m'accommoder de sa sœur, mais cela ne relève pas de moi. Elles iraient tout droit à l'orphelinat Honorem, à Faillaise.

-Hors de question. Cet endroit est un trou à rats infestés de voleurs et de politiques corrompus, persifla Nova immédiatement.

-Je vous rejoins sur ce point, étrangère. Mais c'est la seule issue que je vois si vous... faites disparaître Lemkil.

Nova se plongea dans ses pensées en silence, la mine songeuse. Elle voulait aider ces enfants, et elle le ferait. Elle trouverait une solution.

-Je ne suis dans ce pays que depuis peu, mais il me semble avoir entendu parler d'une académie de magie, au nord.

-L'Académie de Fortdhiver ?

-Oui, c'est ça. Vous pensez qu'ils accepteraient d'enseigner la magie à Sissel ?

-Sûrement, oui, mais le problème demeure le même. A la mort de leur père, elles iraient toutes les deux à Honorem.

-Pas si je les emmène avec moi immédiatement après. Personne ne saurait où elles sont parties, et personne ne les chercherait... marmonna Nova, encore plongée dans sa réflexion.

-Et où les emmèneriez-vous ? Sissel est une brave petite, mais Britte lui mènerait la vie dure, sans parler du traumatisme de perdre leur père, qui pourrait pousser Britte à devenir plus mauvaise encore envers sa sœur, argumenta le bréton.

Nova poussa un profond soupir et rejeta la tête en arrière, butant contre le mur de la maison auquel ils étaient adossés. Puis elle tourna la tête vers son interlocuteur, une lueur mélancolique dans les yeux.

-Il n'y a pas de bon choix universel. Il y a aura toujours quelqu'un pour qui ce sera le mauvais choix. Il ne tient qu'à nous de prendre une décision sans regret, paraphrasa-t-elle le vieillard.

L'autre étouffa un nouvel éclat de rire.

-Je crois que je sais quoi faire. J'ignore si c'est le bon choix, mais... je crois que je serais capable de vivre avec.

-Que comptez-vous faire ? Vous allez... vous savez ? Tuer Lemkil ?

-Est-ce que le village compte beaucoup sur lui pour se nourrir ?

-Plutôt. Il y a d'autres champs et élevages d'animaux, mais il en entretient une grande partie. C'est aussi une des raisons pour lesquelles personne n'a rien fait. Il aurait fallu le remplacer, et la vie à la campagne, à la merci des bandits, animaux sauvages ou attaques de dragon, ce n'est pas pour tout le monde, lui expliqua le Nordique en baissant les yeux.

-Dans ce cas je l'épargnerai. Vous devrez me faire signe, m'envoyer un message pour que je sache quand entrer en action. Allumez un grand feu, quelque chose qui soit remarquable de loin. Essayez d'éloigner les filles du centre du village, ce sera plus facile.

Le vieux bréton se mit à trembler brutalement, et Nova craignit qu'il fasse une attaque. Elle se pencha vers lui avec inquiétude, seulement pour s'apercevoir qu'il était en train d'avoir une crise de rire nerveux.

-Vous allez bien ?

-Je suis en train de participer à l'organisation d'un kidnapping... Et je ne me sens pas le moins du monde coupable.

Nova échangea un sourire avec lui.

-Ne vous en faites pas. Je vous garantis qu'aucun mal ne leur sera fait.

-Qu'allez-vous faire de Britte ? Elle n'a pas de don pour la magie et je doute que la laisser avec sa sœur soit une brillante idée.

-Je comptais la laisser aux Compagnons. Il lui apprendront à se battre, pour une juste cause. Ils lui apprendront l'honneur et la fraternité. Et elle pourra mettre toute cette violence qu'elle a en elle au service de quelque chose de plus grand.

Jouane acquiesça sans la regarder, assimilant ce qu'elle lui avait dit. Il cherchait une faille, quelque chose qui montrerait que ce plan avait besoin d'être retravaillé, mais il avait beau y penser, chaque solution présentait des inconvénients. Aucune n'était un choix parfait. Mais bon, la vie était imparfaite, alors...

-J'allumerai un feu suffisamment grand pour être vu à des lieues à la ronde, lui assura-t-il.

-Bien. Dans ce cas, je vais quitter le village et me préparer pour cet enlèvement d'enfants, plaisanta Nova en se levant de son banc. Je reviendrai vous donner de leurs nouvelles, promit-elle au bréton.

Elle ne savait toujours pas trop comment procéder dans les faits, mais elle ne pouvait pas discuter de cela avec Jouane. Elle prévoyait d'utiliser sa forme de dragon pour attraper une gamine dans chaque serre et s'enfuir avant que quiconque puisse réagir, et elle ne voulait pas mettre le bréton dans la confidence. Il allait s'inquiéter, penser qu'elles étaient mortes, et maudire Nova pour le reste de son existence, mais elle comptait tenir sa promesse et ramener une preuve qu'elles allaient bien. Il pourrait faire le lien entre elle et le dragon s'il voulait plus tard.

Elle marcha vers l'est pendant un moment sans rencontrer de point de repère, tout en gardant un œil sur le village. Elle finit par s'arrêter, estimant qu'elle était assez loin pour ne pas attirer l'attention en se transformant, et sortit un papier de sa poche, ainsi qu'un crayon qu'elle avait confectionné à partir d'un petit bâton fendu, au milieu duquel elle avait fixé un morceau de charbon. Elle s'appliqua à écrire de sa plus belle écriture quelques mots, et rangea le billet dans sa poche ainsi que son matériel. A peine eut-elle fini qu'une colonne de fumée commençait à s'élever de l'ouest. C'était son signal.

Elle prit une grande inspiration pour calmer son rythme cardiaque qui s'était emballé sous l'effet de la crainte, et toucha du bout des doigts la Pierre dans sa poche intérieure. Il était aisé de se faire voler, dans ce monde, alors elle avait commencé à cacher ses possessions les plus précieuses dans des endroits moins accessibles.

Son corps de dragon se déploya autour d'elle, immense et majestueux, ses écailles de bronze réfléchissant les derniers rayons du soleil alors que la nuit tombait petit à petit. Elle étendit ses ailes et poussa sur ses pattes arrières pour se propulser souplement dans les airs, ses ailes se mettant à battre immédiatement après qu'elle eut atteint le zénith de son ascension pour la maintenir en l'air. Parfois, elle se demandait comme un être aussi volumineux qu'un dragon pouvait voler...

Ondulant dans les airs un instant, elle stabilisa son vol et se dirigea à une vitesse folle vers le village. Personne ne fit attention à elle, tout le monde étant trop concentré sur l'extinction des flammes. Des villageois couraient en tous sens avec des seaux d'eau, avant d'établir une chaîne menant de la rivière au nord-est au village. Elle avisa à la lisière du hameau les deux jumelles, observant les flammes avec cette fascination étrange qu'ont les enfants pour les choses dangereuses. Jouane était avec les autres adultes, participant à éteindre l'incendie qu'il avait allumé.

Prenant une nouvelle grande inspiration pour se motiver et se convaincre qu'elle en était capable, Nova rabattit légèrement ses ailes contre son corps et glissa en direction des deux filles. Comme un oiseau de proie, elle étendit ses serres devant elle et ralentit au maximum, sachant pertinemment que si elle arrivait trop vite, elle briserait le dos des deux filles. Un instant déconnectée du moment présent, elle se fit la réflexion que si elle avait porté son armure, elle ne leur aurait pas seulement brisé la colonne vertébrale, mais les aurait probablement aussi sectionnées en deux à cause des lames fixées à ses serres...

Ce fut Sissel qui la remarqua la première, un bref instant avant qu'elle ne referme délicatement ses serres autour d'elle et de sa sœur. Elle poussa un cri strident de terreur qui alerta les autres villageois. Et Jouane. Ils se désintéressèrent immédiatement de l'incendie pour se tourner vers le dragon qui venait d'enlever deux enfants. Nova releva la tête et battit des ailes avec une vigueur renouvelée. Les deux fillettes n'étaient en théorie pas lourdes, mais devoir porter entre soixante-dix et quatre-vingts kilos de plus la surprit. Son armure pesait lourd aussi, mais elle ne l'avait plus portée depuis des mois, et avait perdu l'habitude des lourdes charges. Elle eut quelques difficultés à s'élever, sans compter les boules de feu que lui lançait Jouane avec précaution, tentant de l'abattre sans toucher les filles. Et sans compter les hurlements de détresse et de panique qui s'élevaient d'entre ses serres. Elle les ramena plus proche de son ventre, entendant les protéger un minimum du froid et du vent en altitude, et se dirigea vers l'est.

Elle ignorait encore comment réussir à glisser son mot dans les poches de Britte sans lui dévoiler son secret, mais en arrivant en vue du Haut Hrothgar, elle finit par capituler. De toutes manières, la gamine était traumatisée, autant admettre qu'une découverte de plus ou de moins ne changerait pas grand chose. Elle monta au sommet de la Gorge du Monde, s'inquiétant de la température et du froid mordant que devaient ressentir les deux enfants, et fit du surplace au-dessus du pic. Elle descendit autant que possible, avant de devoir lâcher les filles à quelques mètres du sol. La couche de neige était épaisse, elles ne risquaient pas de se blesser, mais Nova grimaça néanmoins mentalement en les voyant creuser un trou dans la poudreuse à leur atterrissage.

Elle se retransforma avant de toucher le sol, faisant la même chute que les deux Nordiques mais se réceptionnant avec plus d'aisance. Immédiatement, elle courut chercher dans le coffre qu'elle avait laissé avec Paarthurnax de lourdes couvertures qu'elle jeta sur les épaules des deux fillettes. Elles étaient en état de choc, incapables de bouger ou de parler, et frigorifiées au point que leur nez était tout rougi et leurs mains bleues de froid.

Sur le mur de Mots, Paarthurnax observait la scène avec curiosité. Elle n'avait jamais ramené personne, et voilà qu'aujourd'hui elle apportait deux enfants humains avant de se retransformer devant eux. Sans perdre plus de temps, Nova farfouilla dans sa poche, en tira le billet qu'elle avait préparé, et l'accrocha avec un lacet de cuir autour du cou de Britte. Là, il serait bien visible.

-Paarthurnax, je dois aller déposer celle-ci à Blancherive, pouvez-vous protéger l'autre ? Elle est gelée et probablement terrorisée. Je reviens bientôt.

-Bien sûr, Vahdin, opina le vieux dragon.

Il cracha une langue de flammes sur les reliefs d'un ancien feu de camp de Nova, le rallumant temporairement, et la regarda approcher Sissel de celui-ci sans qu'elle réagisse, les yeux toujours plongés dans le vide. Il observa son apprentie attentivement, notant bien le regret dans son regard argenté si étrange. Elle était désolée d'avoir dû terrifier l'enfant humaine, mais elle devait avoir une raison pour avoir agi ainsi.

Nova s'assura que la couverture de fourrure autour de Britte était bien attachée autour d'elle, puis se retransforma. Cette fois, elle put prendre toutes les précautions du monde pour ne pas blesser la fillette. Elle était posée au sol à côté d'elle, et put enrouler ses serres autour d'elle sans précipitation. Se tenant sur une seule patte dans un équilibre incertain, elle parvint néanmoins à décoller maladroitement et à stabiliser son vol en quelques battements d'ailes. La nuit était tombée maintenant, et la température chutait progressivement. Nova infléchit son vol en direction de Blancherive, ignorant les flèches qui commencèrent à voler vers elle lorsque les gardes se rendirent compte de sa présence, mais prenant également soin de protéger Britte des projectiles. Elle se posa précautionneusement sur le toit de Jorrvaskr fait d'une coque de bateau renversée, se tenant sur une seule patte et étendant les ailes pour éviter de perdre l'équilibre. Elle se sentait ridicule, et bénissait ses écailles qui ne trahissaient aucun rougissement d'embarras.

-Dragon ! Dragon ! hurlait un garde en pressant les citoyens à l'abri dans leurs maisons.

-Soldats, avec moi ! On va virer cette saloperie !

Lorsque la première flèche à pointe de fer ricocha contre ses écailles et frôla la joue de la fillette cachée entre ses griffes, Nova sentit son cœur manquer un battement. Elle poussa un rugissement terrifiant qui figea les gardes d'effroi, et tira Britte de sa catatonie. Elle se mit à se débattre entre les serres du dragon en pleurant et appelant à l'aide.

-Il a une fillette entre ses griffes ! lança un garde plus gradé que les autres. Il faut le forcer à lâcher !

Nova se fendit d'un nouveau rugissement alors que les Compagnons sortaient de leur refuge, l'arme au clair, pour venir se joindre au combat.

-Viens te battre, dragon ! lui gueula un Nordique borgne en armure d'acier gravée.

Au lieu d'accéder à leur requête, elle cracha un court jet de flammes qui les força à reculer, lui laissant suffisamment de place pour descendre prudemment de son perchoir, en s'aidant des griffes à l'articulation de ses ailes, tout en veillant toujours à ne pas écraser accidentellement la fillette enfermée dans sa patte. Elle se redressa et la déposa délicatement sur le pavé devant Jorrvaskr, obligée de garder ses ailes serrées contre elle maintenant qu'elle se trouvait dans un espace plus restreint. Elle était presque prise au piège, et si les gardes se mettaient à lui tirer dessus ou qu'un Compagnon bravait le mur de flammes qu'elle avait érigé, elle allait y laisser des plumes. Ou des écailles. Peu importe.

Elle s'assura rapidement d'un coup d'œil que Britte n'avait pas de blessure, et plongea son regard argenté dans celui du petit tyran, réduit au silence par la terreur. Elle n'osait pas entrer dans sa tête de crainte de la tuer, mais elle se demandait ce à quoi elle pensait. Est-ce qu'elle déciderait de considérer ce nouveau départ comme une seconde chance et de faire quelque chose de sa vie qui ne soit pas martyriser les autres ? Nova l'espérait, en tout cas.

Elle lui souffla un bouffée d'air chaud à l'odeur de souffre au visage, ce qui surprit et effraya la fille, si bien qu'elle trébucha et tomba sur les fesses. Elle entreprit ensuite de grimper à nouveau sur le toit de Jorrvaskr, au grand dam des Compagnons qui voyaient leur glorieux combat s'éloigner à chaque mètre qu'elle gagnait sur l'immense bâtisse. Perchée sur le faîte du toit, elle se retourna pour regarder les guerriers s'approcher de la fillette en état de choc. Ils paraissaient stupéfaits qu'elle soit en un seul morceau. Nova laissa échapper un ricanement draconien qui ressemblait beaucoup trop à un grognement menaçant pour que les guerriers le laissent passer, déploya ses ailes et s'envola d'une puissante impulsion qui n'ébranla même pas la structure solide de la coque de bateau.

Filant dans le ciel, elle regagna immédiatement la Gorge du Monde, volant à tire-d'ailes pour laisser le moins longtemps possible la petite Sissel seule avec Paarthurnax. L'aller-retour jusqu'à Blancherive lui avait pris à peu près une heure, et la cadette des jumelles avait eu le temps de sortir de sa catatonie. Elle fixait maintenant Paarthurnax avec un mélange de méfiance inquiète et d'admiration. Nova atterrit derrière elle souplement, en soulevant un nuage de poudreuse, ce qui attira l'attention de la fillette. La peur se voyait clairement sur son visage alors qu'elle réalisait être seule au sommet d'une montagne glaciale avec deux dragons.

Se concentrant, Nova retrouva forme humaine sous les yeux à présent émerveillés de Sissel, avant de s'approcher lentement, craignant de l'effrayer.

-Vous... Vous êtes la femme à qui j'ai parlé ce matin, fit Sissel sur un ton indécis, hésitant entre l'accusation et le constat simple.

-Oui. Je m'appelle Nova, et je voulais m'excuser de t'avoir enlevée comme ça. Tu as dû être terrifiée.

-Un peu... Pourquoi vous avez fait ça ?

-Tu veux rentrer chez toi ? demanda Nova d'une petite voix, se sentant largement coupable en dépit de ce qu'elle avait revendiqué au départ.

-Vous me ramèneriez si je vous le demandais ? répondit également la fillette par une autre question.

-Je le ferai, mais ça me briserait le cœur. Ton père vous maltraitait, ta sœur et toi, et je ne voulais pas le laisser continuer. Je ne sais pas si le choix que j'ai fait, si la décision que j'ai prise à ta place, était la meilleure, ni même seulement la bonne chose à faire mais... c'est ce que j'ai choisi de faire. Et comme ton ami Jouane m'a dit... il ne tient qu'à nous de vivre avec nos choix sans regret.

La petite frissonna violemment, soudain atteinte par une bourrasque de vent glacé charriant des torrents de neige.

-Viens, on va se réchauffer, l'invita Nova en lui tendant la main. Si tu veux rentrer chez toi, je te promets que je te ramènerai demain.

-Non, c'est bon... Je viens avec vous... marmotta la petite en glissant sa petite main dans celle du Chevalier, qui la mena jusqu'à Paarthurnax.

Le vieux dragon les avait observées en silence, tentant de comprendre les émotions trop humaines à l'œuvre ici. Il regarda l'humaine aux yeux d'argent aménager une protection contre le vent pour le feu de camp qu'il avait allumé avant qu'elle parte, puis jeter une nouvelle couverture sur les épaules de sa protégée, avant de s'enrouler elle-même dans une troisième fourrure. La petite fille Nordique restait silencieuse, jetant des regards à la dérobée au vieux saurien, pensant qu'il ne l'avait pas remarquée.

-Vous êtes un dragon ? finit-elle par hasarder en levant les yeux vers le Chevalier.

-Je suis... Je suis humaine. Mais j'ai reçu un pouvoir magique, offert en cadeau par des dragons, qui me permet de me transformer. Mais c'est un secret, alors je te fais confiance pour ne le dire à personne, d'accord ?

-Vous allez me garder ici pour vous assurer que je ne parlerai pas ? s'enquit la fillette en tentant de dissimuler son inquiétude.

Nova laissa échapper un éclat de rire frais qui eut le don de faire se tendre la petite blonde un peu plus, peu rassurée.

-Non, ne t'en fais pas. Il fait nuit, alors je comptais attendre demain, mais j'ai promis à Jouane de t'emmener à Fortdhiver, à l'Académie, pour que tu puisses y développer tes dons pour la magie. Je sais que je te retire le choix des mains, et j'en suis désolée, mais je ne voulais pas vous laisser ta sœur et toi avec votre père, et c'est la seule solution à laquelle j'ai pu penser qui donne un avenir à chacun d'entre vous, s'expliqua Nova très vite, en butant sur certains mots dans sa précipitation, craignant d'avoir fait le mauvais choix.

-Jouane vous a aidée ?

-A prendre ma décision, oui. Il m'a donné les informations dont j'avais besoin pour faire le meilleur choix possible. Je lui ai promis de lui donner de tes nouvelles.

-Et ma sœur ? Où est-ce que vous l'avez emmenée ?

-A Blancherive. Je l'ai laissée aux soins des Compagnons, avec un mot expliquant d'où elle venait et ce qu'elle avait traversé, et leur demandant de lui apprendre à se battre pour une juste cause. Avec un peu de chance, d'ici quelques années, elle sera une combattante de renom, respectée dans tout Bordeciel. Je me suis dit qu'ils pourraient lui apprendre à protéger et défendre les faibles plutôt que les harceler.

Sissel baissa les yeux et fixa longuement les flammes, perdue dans ses pensées.

-Je crois que c'est une bonne idée. Est-ce que... est-ce que ça veut dire que je ne reverrai plus jamais Jouane ?

Elle sautait d'un sujet à l'autre avec incertitude, comme si de nouvelles questions germaient dans sa tête après qu'elle avait commencé à parler d'autre chose.

-Il voyage, et c'est un homme instruit. Il t'enverra sûrement des lettres et te rendra visite de temps en temps, lui assura Nova. Mais... pour le moment, je crains qu'il ne m'en veuille assez méchamment...

-Pourquoi ça ?

-Il ne sait pas que je peux me transformer en dragon. Je lui ai promis de prendre soin de ta sœur et toi, et tout ce qu'il sait, c'est qu'un dragon vous a enlevées après qu'il a fait diversion avec un incendie. Il a essayé de m'abattre avec quelques boules de feu, sans succès. Il doit penser que je vous ai laissées être kidnappées et dévorées par un dragon. C'est pour ça que... si tu pouvais lui écrire un mot pour lui assurer que tu vas bien, je pourrais le lui transmettre.

La fillette acquiesça et bâilla ostensiblement, frappée par une brusque vague de fatigue.

-On verra ça demain, d'accord ? sourit Nova en se levant et aidant la petite Nordique à en faire de même. J'ai un matelas, mais il est trop étroit pour deux personnes. Prends-le, je dormirai près du feu.

-Mais...

-Paarthurnax ne te fera aucun mal. C'est mon mentor. Tu peux dormir sur tes deux oreilles, sa chaleur corporelle te tiendra au chaud.

-Vous ne voulez pas dormir avec moi ? Je serais plus rassurée... insista l'enfant dans un murmure avec un air suppliant.

-D'accord, sourit Nova avec bienveillance.

Elle s'allongea sur le matelas et attira contre elle la fillette inquiète, l'enveloppant de chaleur et d'affection alors que Paarthurnax refermait une aile au-dessus d'elles, les plongeant dans l'obscurité et les coupant de la tempête à l'extérieur.

-Kogaan, In Paarthurnax, chuchota-t-elle au dragon alors qu'elle écoutait le souffle de Sissel se calmer à mesure qu'elle s'endormait, épuisée par sa journée et ce qu'elle avait affronté.

-De rien, Vahdin.