ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON

PARTIE 1

Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons


CHAPITRE 6

Nova ouvrit les yeux le lendemain sur la tente formée par l'aile de Paarthurnax. Sissel était toujours endormie, aussi prit-elle toutes les précautions du monde pour ne pas la réveiller en s'extirpant de son sac de couchage. Le Chevalier sortit de son coffre un sachet de viande séchée et quelques fruits secs en prévision du petit-déjeuner, et s'enroula dans une couverture en attendant que la fillette se réveille. Paarthurnax était déjà debout, lui. Enfin, façon de parler, puisqu'il restait juché sur le mur de Mots pour maintenir la tente de cuir au-dessus de Sissel.

-Que comptes-tu faire aujourd'hui, Vahdin ?

-Je vais emmener Sissel à Fortdhiver, et retourner à Rorikbourg pour délivrer son message à son mentor, répondit Nova en plaçant quelques bûchettes sur les restes du foyer, puis les alluma d'une petite boule de feu.

-Reviens me trouver, ensuite. J'aimerais voir s'il est possible de t'aider à mieux comprendre le Thu'um. Peut-être qu'en cernant mieux ton problème, tu apprendras plus facilement.

Le Chevalier opina distraitement en se rapprochant des flammes pour se tenir chaud. Avec ce kidnapping d'enfants, elle en avait oublié la raison pour laquelle elle s'était éloignée de la Gorge du Monde deux jours auparavant. Elle était partie pour prendre du recul sur son apprentissage de la Voix, après avoir fait son pèlerinage des Sept Mille Marches et découvert la raison de son blocage. A l'idée de reprendre les leçons aussi rapidement, cependant, elle n'était pas particulièrement enthousiaste. Elle doutait d'elle-même, elle n'était pas sûre d'être prête à reprendre son enseignement si vite. Elle n'avait pas particulièrement grandi, ou acquis de nouvelle sagesse, qu'est-ce qui faisait croire à Paarthurnax qu'elle était prête ?

-Je sens le trouble dans ton hahdrim, dans ton esprit, Vahdin, même sans savoir lire dans tes pensées. Tu doutes de toi, n'est-ce pas ?

-Je ne suis partie que deux jours. Comment suis-je censée avoir acquis la clairvoyance nécessaire pour subitement réussir à Crier ?

Le dragon eut un sourire énigmatique, ses yeux fatigués scintillant de malice. Il avait beau être borgne, une méchante cicatrice déformant son visage draconien, une infinie sagesse était tout de même lisible dans son regard.

-Tu grandis plus vite que tu ne le crois, et plus que tu ne t'en attribues le mérite, Vahdin, lui dit-il d'une voix lente et puissante. Cependant, il est primordial que tu aies confiance en toi. Si tu doutes de ta capacité à utiliser le Thu'um, tu ne pourras pas Crier. Les dovahs Crient comme ils respirent, et le Dovahkiin a la même prédisposition naturelle. Tu n'as 'que' le hahdrim d'un dovah. Tu assimiles la Dovahzul aisément, mais il te manque la faculté naturelle à Crier. Cependant comme je l'ai dit, tu as grandi. Mûri.

Il souleva délicatement son aile, laissant sortit Sissel qui s'était réveillée, puis descendit du Mur de Mots pour venir se planter face à Nova alors que la fillette venait se poster à côté du Chevalier, légèrement intimidée.

-Je vais t'offrir un précieux ofan, un cadeau, Vahdin. Je vais t'offrir mon savoir sur un rotmulaag, et nous verrons si cela t'aide dans ton apprentissage.

Il se pencha sur le sol enneigé et murmura un unique mot qui roula comme le grondement du tonnerre, et qui se grava en lettres runiques sur le sol gelé. Nova fronça les sourcils en tentant difficilement de déchiffrer ce qui était écrit. Elle comprenait mieux la langue des dragons qu'elle ne la parlait, mais quant à ce qui était de la lire... Elle n'avait pu s'entraîner qu'avec le mur de la Gorge du Monde, et Paarthunax avait toutes les peines du monde à écrire avec ses serres et ses os douloureux. Conclusion : elle reconnaissait qu'il y avait trois caractères, mais sans savoir les différencier ou les identifier. Le dragon eut un de ses sourires si particuliers.

-C'est Yol, le feu. Approche-toi du rotmulaag, tu absorberas mon savoir à la façon d'un Dovahkiin. Utilise ton don pour lire dans mon hahdrim et laisse-toi guider.

-Euh... J'ai déjà essayé de lire dans la tête d'un dragon, et ça s'est pas bien passé... J'ai failli sombrer, contesta Nova.

-Cette fois, le dragon est consentant, Vahdin, se moqua Paarthurnax. Et je t'aiderai à ne prélever que ce que tu peux prélever. Ne t'inquiète pas.

Nova prit une profonde inspiration et opina nerveusement. Une pression sur sa main lui fit tourner la tête vers Sissel. La fillette lui souriait d'un air encourageant. Apparemment, passer la nuit au sommet du plus haut pic de Bordeciel en compagnie de la femme qui l'avait kidnappée et d'un dragon ne l'avait pas plus perturbée que cela.

-Très bien. C'est parti.

Le Chevalier poussa un long soupir pour évacuer la pression et marcha sur le mot gravé dans le sol. Elle plongea son regard argenté dans les yeux voilés du dragon et entra dans son esprit.

Elle s'attendait à une tourmente, une tempête d'émotions millénaires, un typhon insurmontable... Elle trouva une oasis de calme et de sérénité au centre d'un être conflictuel, luttant contre une nature profonde difficile à maîtriser. Au centre de cet îlot perdu, elle trouva la transcription du mot Yol. Et quand elle tendit mentalement la main pour atteindre le mot, elle sentit une fulgurance de savoir la traverser de part en part. Elle sentit sa respiration s'accélérer alors que le sens profond de Yol s'inscrivait en elle et qu'elle assimilait bien plus de connaissances qu'elle ne l'aurait cru possible.

-Yol est le feu, retentit la voix de Paarthurnax dans son esprit. La flamme, aussi petite et insignifiante qu'elle puisse être, tout comme le torrent que ta forme draconique est capable de déverser. Ressens-le dans ton cœur, dans ta sil, dans ton essence. Tu es un dovah. Tu peux comprendre mieux que quiconque ce sentiment. Emplis ton esprit de la sensation qui t'envahit lorsque tu craches les flammes. Ressens la chaleur. Ressens l'incandescence. Yol vit en toi tout comme il vit en moi.

Nova ferma les yeux, focalisée sur la sensation des flammes rugissantes dans sa gueule lorsqu'elle se transformait, focalisée sur la sensation ondulante dans sa main lorsqu'elle invoquait une boule de feu, focalisée sur la chaleur d'un feu de camp. Enveloppée d'une douce tiédeur, dont la température augmentait encore petit à petit, elle baignait dans le Yol.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle eut l'impression qu'une éternité s'était écoulée, tout en sachant inconsciemment qu'il ne s'était écoulé que quelques secondes. Elle papillonna des paupières, reprenant son souffle un peu précipitamment, déstabilisée. A côté d'elle, Sissel lui souriait toujours, toujours aussi encourageante. Paarthurnax, lui, la regardait dans l'expectative.

-Maintenant, Vahdin, Zaan. Crie.

Nova s'écarta préventivement de Sissel pour ne pas la blesser, se tourna vers le pic qui culminait à quelques dizaines de mètres au-dessus d'eux, et prit une profonde inspiration, chargeant son souffle de tout le savoir qu'elle venait de recueillir. Le chargeant de sensations et de ressentis qui puisaient dans son âme et sa compréhension profonde du Feu.

-Yol !

Une langue de flammes ouvrit une tranchée dans la neige, révélant la roche noire en-dessous. Incapable de se contrôler, Nova laissa échapper un éclat de rire enfantin, émerveillée de sa réussite, et frappa dans ses mains.

-Toutes mes félicitations, Vahdin. Je te l'avais dit. Tu as grandi, et mûri. Tu as simplement besoin d'aide pour assimiler la signification profonde des rotmulaags. Maintenant que tu sais ce qui te faisait défaut, tu pourras contourner ou surmonter ces obstacles plus facilement.

-Kogaan, s'inclina Nova avec respect. Je ferai bon usage de ce savoir.

-Bien. Emmène l'enfant chez les mages humains et reviens. Je te donnerai une autre leçon. Nous verrons comment t'aider à comprendre le sens des rotmulaags sans avoir à passer par l'étape de la lecture d'esprit, qui même si je t'ai aidée, a été éprouvante pour toi, je le sens.

Nova inclina la tête en signe d'acquiescement et se tourna vers la petite Nordique à côté d'elle.

-Tu dois vouloir manger avant que je t'emmène à Fortdhiver, non ? s'enquit-elle.

-Oui. S'il vous plaît, ajouta la fillette timidement.

-Tu voudras bien écrire un message pour Jouane, après ? Je lui porterai après t'avoir déposée à l'Académie de Fortdhiver.

-Euh... Jouane avait commencé à m'apprendre à lire, mais... Enfin... bafouilla la fillette, les joues écarlates et le regard fuyant.

-Tu ne sais pas écrire ?

-... Non...

-C'est rien. Tu me dicteras le message et tu laisseras une formule spéciale pour qu'il sache que ça vient bien de toi, d'accord ? Et je suis sûre qu'ils t'apprendront à lire et à écrire, chez les mages, tu pourras envoyer tes propres lettres à Jouane, d'ici quelques mois, la rassura Nova d'un ton confiant.

La fillette vivait d'importants bouleversements, et le Chevalier tenait à ne pas la faire culpabiliser de ne pas maîtriser quelque chose qui était rarement utile aux enfants fermiers. Surtout quand leur père n'avait rien à foutre de leur éducation... Nova tendit le sachet de viande séchée à Sissel ainsi que les fruits secs avec un sourire. Elles mangèrent en silence, et lorsqu'elles eurent terminé, Nova tira de son sac de voyage un petit rouleau de parchemin et son crayon, bidouillé à partir d'une branchette et d'une pointe de charbon. Elle positionna le bout de son crayon au-dessus du papier, et attendit que Sissel lui dicte son message.

Jouane, je vais bien. J'ai pensé que c'est la première chose que tu voudrais savoir. Britte et moi allons bien. Elle est chez les Compagnons, comme Nova l'avait promis. Aujourd'hui, je vais à Fortdhiver, à l'Académie. C'est Nova qui a écrit ce message, sous ma dictée. Et pour que tu sois sûr que c'est bien la vérité... Tu avais promis de m'apprendre le sort de respiration aquatique, plutôt que le sort de flammes. Quand tu me reverras, je saurai lancer les deux ! - Sissel.

Nova roula le petit parchemin et le ferma avec un lien de cuir puis le glissa dans sa poche avec un sourire pour la petite Nordique.

-Cette fois, tu monteras sur mon dos, ce sera plus confortable pour toi que de voyager entre mes serres, plaisanta-t-elle tout en empaquetant ses affaires.

-Comment vous faites pour vous transformer ? Est-ce que ça fait mal ?

-J'utilise ceci, expliqua Nova en tirant sa Pierre de Transformation de sa poche.

C'était un joli caillou, aux facettes polies et brillantes et d'une couleur rouge rubis translucide. Une sorte de cordon métallique d'or cerclait la pierre, l'enchâssant dans un écrin infiniment moins précieux que la pierre elle-même. Nova caressa distraitement la pierre, se rappelant comment elle l'avait récupérée, arrachée aux griffes du Nécromancien qui occupait illégitimement la Tour de Guerre destinée aux Chevaliers Dragons.

-Et si quelqu'un vous la volait ? Vous pourriez toujours vous transformer ? demanda la fillette, un soupçon d'inquiétude dans la voix.

-Non. C'est déjà arrivé. Mais je suis suffisamment maligne pour la récupérer et le faire payer au voleur, t'inquiète pas, répondit Nova d'un ton badin en rangeant la Pierre dans une poche intérieure protégée. Emmitoufle-toi bien dans ta couverture, il fera très froid en altitude.

La petite opina, et s'écarta lorsque Nova lui en donna l'ordre, pour regarder la transformation s'opérer sans être blessée. Un flash de lumière rouge orangée si puissant qu'il en paraissait blanc aveugla un instant à la fois Paarthurnax et Sissel, puis se dissipa, révélant la longue silhouette serpentine de Nova. Les ailes repliées contre ses flancs, elle inclina le cou pour faciliter la tâche à la fillette. L'enfant s'approcha d'une démarche incertaine et entreprit d'escalader l'épaule de Nova, s'agrippant fermement où elle pouvait, ses écailles étant trop lisses et glissantes. Après s'y être reprise à plusieurs fois, elle finit par parvenir à s'installer à califourchon sur son dos, juste devant ses ailes. L'échine de Nova était recouverte de plaques semblables à des écailles légèrement hérissées, mais inoffensives pour la fillette juchée sur son dos.

-D'ordinaire je porte une armure, tu aurais eu plus de prises auxquelles te retenir... Passe la corde que je t'ai donnée autour de mon cou, et cramponne-toi bien. Je ferai attention à ne pas faire de mouvements trop brusques, mais le décollage va secouer.

-D'accord.

La corde serra plus fort contre le cou de Nova, mais elle ne se plaignit pas. Elle préférait avoir un peu mal à la gorge plutôt que d'avoir à plonger pour rattraper la fillette si elle faisait une chute. Lentement, pour ne pas effrayer Sissel et pour l'habituer au mouvements de ses ailes et de son dos sous elle, le Chevalier s'approcha précautionneusement du bord de la montagne et se prépara à décoller.

-Je reviens vite, maître Paarthurnax.

-Vole prudemment, la mit-il en garde.

-Ne vous inquiétez pas, je ferai attention, plus encore que d'ordinaire.

Elle ouvrit grand les ailes, se dressa sur ses pattes arrières et poussa sur ses muscles pour se propulser dans les airs le plus doucement possible. Sur son dos, Sissel laissa échapper un cri de panique alors qu'elle serrait la corde plus fort pour se garder de tomber. Pour éviter d'intensifier encore la pression effrayante que la fillette devait ressentir et qui la plaquait contre son dos, Nova se laissa tomber le long du flanc de la montagne tout en gardant les ailes déployées pour faciliter la transition au vol. Elle redressa doucement, évitant à la petite Nordique d'être désarçonnée, et put commencer à battre des ailes, embrayant sur un vol plus conventionnel. Cette fois, en dépit du souffle du vent, elle entendait Sissel rire aux éclats, émerveillée par la vue époustouflante qu'elle découvrait.

-Dans combien de temps arriverons-nous à Fortdhiver ? cria la fillette pour couvrir le bruit du vent.

-Je vais voler plus lentement que d'ordinaire, alors je dirai un peu plus de deux heures et demi. Si tu as trop froid, dis-le-moi et j'atterrirai.

Nova décida de voler bas, même si cela la mettrait potentiellement en danger et qu'elle risquait plus facilement d'attirer l'attention de dragons en patrouille autour de leur territoire. Ainsi, au moins, elle protégerait Sissel du froid mordant de l'altitude de son mieux. La petite ne se plaignit pas une seule fois de la température, et Nova, bien que se gardant de tenter une escapade dans son esprit, percevait sa joie simple et enfantine due au simple fait de voler.

Le Chevalier Dragon avait remarqué, au cours de ses aventures, plusieurs pics au sommet desquels des dragons sommeillaient, et souhaitait les éviter autant que possible. Ainsi, le pic de Cisaille, directement au nord de la Gorge du Monde, était trop dangereux. Nova le contourna par l'ouest et survola Blancherive, puis remonta vers le nord. Elle avait évité une première chaîne de montagnes, passant entre la Cisaille et le massif au centre de Bordeciel, marquant la frontière entre la châtellerie de Blancherive et celle de Morthal, mais alors qu'elle planait vers sa destination, il lui apparut qu'elle aurait forcément à survoler les montagnes la séparant du Grand Nord du pays.

Le seul point suffisamment bas pour qu'elle n'ait pas à s'élever trop haut dans le ciel était un col placé dangereusement près d'un pic de dragon, à l'est de sa position. Tendue comme un arc, elle se hâta de le dépasser, ne se souciant soudain plus autant du confort de sa passagère et du vent glacé qui devait lui cingler le visage. Elle redescendit plus proche du sol, dans l'espoir d'échapper au vent en altitude, et passa au-dessus de Fortdhiver dans un premier vol de reconnaissance. Elle inclina les ailes sur le côté, décrivant des cercles autour du bâtiment perché sur une montagne de glace, séparé du reste de la ville par un immense pont de pierres suspendu en ruines. De son point de vue aérien, Nova pouvait voir les reliefs d'anciens bâtiments détruits, à la fois sur les terres émergées, mais également se dessinant sous les plaques de glace recouvrant la Mer des Fantômes.

Elle avait bien entendu parler du Grand Ravage qui avait frappé le pays et fait sombrer la ville dans l'océan, tout en épargnant miraculeusement l'Académie des mages, mais c'était une chose d'écouter les récits et une autre d'être témoin des conséquences. Ne souhaitant pas risquer d'être attaquée par des mages ou les gardes du Jarl de Fortdhiver, Nova ne s'éternisa pas au-dessus de la ville, et se dirigea vers la campagne enneigée à l'est pour se poser.

Elle atterrit le plus précautionneusement possible, et se coucha au sol pour permettre à Sissel de descendre de son dos plus facilement. Elle s'apprêtait à se retransformer quand elle remarqua une forme blanche couverte de fourrure qui approchait d'elles en grognant et feulant. La panique monta en un instant en elle, et elle agit avant même de réfléchir. Une langue de flammes s'échappa de sa gueule, longue d'une quinzaine de mètres, et carbonisa le troll des glaces avant même qu'il ait pu menacer la fillette. Il ne resta rapidement de lui plus qu'un petit tas de cendres noires qui se dispersèrent dans le vent. Elle jeta un coup d'œil panoramique pour s'assurer que plus rien ne les menaçait, puis se retransforma.

Nova frissonna lorsque le vent glacial s'infiltra sous ses vêtements, et se frotta les épaules dans une pauvre tentative de se réchauffer.

-C'est pas possible, quel pays pourri... marmonna-t-elle pour elle-même.

-Hé ! protesta Sissel.

-Désolée. Je n'arrive pas à me faire aux températures du nord de Bordeciel. Les dragons sont des sauriens, des créatures à sang froid, ils ont besoin de chaleur de prospérer. Je ne comprends pas comment font ceux d'ici... Enfin bon... Nous devrions aller à Fortdhiver, maintenant.

-Vous avez raison. Et puis si un autre troll attaquait, nous n'avons plus le feu du dragon pour nous protéger, maintenant.

-Ne t'en fais pas pour ça, va, la réconforta Nova en posant une main rassurante sur sa nuque, tout en allumant une boule de feu dans l'autre. Je suis parfaitement capable de te protéger même sans un souffle ardent.

Elles se mirent en marche, et gagnèrent la ville en une vingtaine de minutes à un bon rythme. Les gardes du Jarl avaient la mine patibulaire et les observaient d'un œil mauvais alors qu'elle menait la fillette en direction de l'immense arche de pierre ouvrant la voie vers l'Académie. Une Altmer aux traits particulièrement sévères, même pour une elfe, montait la garde les bras croisés et semblait les défier du regard d'approcher. Gonflant le dos dans un instinct purement animal, comme se préparant à un affrontement, Nova s'avança jusqu'à faire face à la femme.

-Halte là. Que venez-vous faire à l'Académie de Fortdhiver, étrangère ? grogna-t-elle à l'encontre du Chevalier.

-Je m'appelle Nova, et la petite, là, c'est Sissel. Elle a suivi un enseignement rudimentaire en magie dans son village, et pensait poursuivre sa formation ici.

Immédiatement, les traits hostiles de l'elfe se détendirent. Elle n'était pas encore amicale, ou même ouverte, mais au moins elle n'était plus dans l'antagonisme.

-La plupart des gens dans votre genre ont tendance à venir pour lancer des accusations sans fondement ou des menaces, répliqua l'elfe.

-Les gens dans mon genre ? répéta Nova, un brin agressive.

-Vous portez un arc et deux épées aux côtés, ainsi qu'une armure intermédiaire. Vous n'êtes visiblement pas une mage, et en temps normal, les non mages qui se présentent à cette porte viennent pour nous insulter.

Nova prit une profonde inspiration pour se calmer. Elle détestait la façon dont l'Altmer l'avait traitée sur le fondement de ses préjugés, mais en même temps, elle comprenait qu'à force de mauvais traitements, elle soit sur la défensive.

-Nova est mage, madame, intervint timidement Sissel en venant se placer à côté du Chevalier.

L'elfe haussa un sourcil aussi acéré que la ligne de sa mâchoire, réduisant la fillette au silence sans même en avoir eu l'intention.

-Je l'ai juste accompagnée jusqu'ici, je ne viens pas prendre de cours. Tout ce que je demande, c'est que vous preniez soin d'elle, elle en a assez bavé.

-Nous ne nous occupons que des enfants qui présentent des dons pour la magie. Jeune fille, montre-moi ce que tu sais faire et tu pourras entrer nous rejoindre.

Sissel jeta un regard anxieux à Nova, qui lui sourit d'un air encourageant. Elle prit une profonde inspiration pour se donner du courage et tendit une main, paume ouverte vers le haut. Lentement, une boule de lumière dorée se forma entre ses doigts alors que des rayons d'énergie remontaient le long de son bras et enveloppait son petit corps tremblant de froid. A la vue de ses lèvres gercées par le froid qui semblaient se réparer d'elles-mêmes, Nova comprit qu'il s'agissait d'un sort de soin. Son cœur se serra à cette pensée. Jouane avait dû lui apprendre celui-là en premier pour l'aider à se remettre des corrections infligées par sa sœur et son père. Elle serra les poings, se jurant de flanquer un bon coup de poing à son imbécile de géniteur quand elle retournerait à Rorikbourg.

-Pas mal, pour une enfant de cet âge. Tu as dû beaucoup pratiquer, constata l'elfe sans réaliser les implications de ses paroles. Tu feras bien l'affaire, va, ajouta-t-elle d'un ton bourru cachant un début d'affection que Nova entendit bien plus clairement dans ses pensées. Bienvenue à l'Académie des mages de Fortdhiver !

Sissel leva la tête vers Nova, l'air fatiguée à cause de son sort, mais également folle de joie.

-Suis-moi, je vais te montrer où tu résideras à partir de maintenant, lui ordonna l'elfe. Je m'appelle Faralda, je suis la maîtresse de l'école de Destruction. Je maîtrise les sorts de feu, de froid et de foudre. Si tu souhaites te spécialiser dans ce domaine, nous nous verrons souvent.

Alors qu'elle faisait demi-tour, invitant la petite Nordique à la suivre, celle-ci hésitait. Comprenant la raison de cette hésitation, Nova s'agenouilla à son niveau, un sourire rassurant sur les lèvres, ses yeux argentés aux prunelles tout aussi argentées que ses iris traduisant toute son affection. Elle ne connaissait pas l'enfant depuis longtemps, mais elle s'y était déjà attachée.

-Tu verras, ça va bien se passer.

-Tu... Vous ne venez pas avec moi ? s'inquiétait la fillette en serrant les poings avec angoisse.

-Seuls les étudiants sont admis de l'autre côté de l'arche. Je n'ai pas le temps de faire des études ici. Un jour je devrai retourner d'où je viens, je ne veux pas avoir de regrets en laissant des choses inachevées, lui expliqua doucement Nova en attrapant délicatement les mains de Sissel pour la rassurer.

-Alors je ne compte pas ? Vous vous en fichez de m'abandonner derrière ? sanglota la fillette, semblant cette fois effondrée.

Nova la prit dans ses bras sans même réfléchir. Et en quelques secondes, elle eut une enfant pleurant toutes les larmes de son corps serrée contre elle.

-Chhht, ça va aller... Tout va bien se passer... Je ne t'abandonne pas. Je te donne un avenir. Et je ne pars pas. Si tu as besoin de quoi que ce soit, envoie une lettre à Blancherive, à Hulda, à la Jument Pavoisée, ou envoie un messager. Ils arrivent toujours à trouver les destinataires des lettres, ces empaffés... Je ne sais pas quel Daedra ils vénèrent, mais il est sacrément efficace, je vois pas d'autre solution... Je demanderai à Hulda de me tenir au courant du courrier qu'elle recevrait pour moi, lui expliqua Nova, avant de rompre l'étreinte pour la regarder dans les yeux, l'argent fixant le brun embué de larmes. Je n'ai aucun regret te concernant. Je suis heureuse de t'avoir arrachée à ton père, et je suis heureuse d'avoir pu te laisser dans une véritable école de magie, dans laquelle tu apprendras à devenir une adulte forte et indépendante. Pour le moment, tu dois te dire que je t'abandonne, et j'admets que lorsque tu auras passé cette arche, je retournerai voir Jouane et Paarthurnax. Mais je te promets que si tu m'appelles au secours, je viendrai. Tu n'es plus seule. Si tu as des ennuis, tu pourras compter sur moi.

La petite sanglotait toujours, mais ses larmes semblaient s'être taries, et une esquisse de sourire si plein de soulagement qu'il en brisait le cœur de Nova se dessinait sur ses lèvres. La pauvre enfant avait passé sa vie à se faire tabasser par son père et sa sœur, à se faire insulter et accuser de la mort en couches de sa mère. Elle n'avait connu toute sa vie d'autre ami que Jouane, un vieux bréton au crépuscule de ses jours. Découvrir qu'elle pouvait véritablement compter sur quelqu'un, lui demander de l'aide sans jugement, sans insultes ni coups, devait l'ébranler jusqu'au plus profond de son être.

-Et puis... si tu veux je pourrai t'emmener voler de temps en temps, pour relâcher la pression. Je serai comme une tante sympa, plaisanta Nova.

-C'est vrai ? Je pensais que ce serait trop demander... marmonna la fillette d'un ton gêné et semblant déjà se remettre de son angoisse de l'abandon.

-Je n'ai jamais fait voler personne sur mon dos à part toi. Et si ça t'aide à aller mieux, c'est la moindre des choses.

-Jamais je ne pourrai vous remercier assez... Jamais je ne pourrai vous rendre la pareille... s'inquiéta-t-elle avec détresse.

-Ne t'en fais pas pour ça. Que tu grandisses et vives, c'est ça ma récompense.

-Bon, je vous dérange pas j'espère ? grogna Faralda depuis le sommet des marches menant à l'arche.

-Elle a raison. On lui fait perdre du temps. Tu devrais y aller.

Sissel se serra une dernière fois contre elle, ses petits bras minces se refermant derrière sa nuque, avant de la lâcher. Nova la regarda une dernière fois, sachant qu'elle ne reviendrait probablement pas avant plusieurs semaines au moins. La petite Nordique aurait beaucoup à faire, et elle serait probablement trop absorbée par ses études pour penser à elle dans un premier temps. Elle se ferait probablement aussi des amis qui deviendraient par la suite sa famille d'élection. Ses cheveux blonds étaient encore ébouriffés de leur vol, et ses yeux bruns sombres luisaient encore de larmes. Son petit nez en trompette était rougi par le froid et ses taches de rousseurs ressortaient plus encore sur sa peau pâle.

Finalement, elles réussirent à se séparer, et la fillette trotta jusqu'à l'arche pour rejoindre l'Altmer. Nova parvint à croiser le regard de celle-ci et lui lança un avertissement muet. Occupez-vous bien d'elle ou ça va chier. Faralda opina imperceptiblement sans marquer la moindre crainte, et accompagna Sissel en direction du pont à demi effondré qu'elles avaient survolé tout à l'heure. Sans s'arrêter pour répondre au Nordique énervé qui s'approchait d'elle, vraisemblablement pour râler au sujet des mages et du fait qu'elle venait de déposer une enfant chez eux, si elle en croyait ses pensées, Nova courut jusqu'à la sortie de la ville et se transforma rapidement, avant de revenir effectuer un passage au-dessus de l'Académie.

Entendant le claquement de ses ailes de cuir depuis le cloître de l'Académie, Faralda et Sissel levèrent la tête. L'elfe poussa immédiatement la fillette derrière elle dans une attitude protectrice, lui valant un bon point auprès du Chevalier, tout en armant une boule de feu dans chaque main, prête à les tirer sur le dragon les survolant. Sissel, elle, partit d'un grand éclat de rire qui surprit l'Altmer, et la salua de la main. Nova répondit par un rugissement puissant, avant de s'éloigner, se demandant à demi amusée comment la fillette allait pouvoir justifier à sa nouvelle instructrice le fait de faire coucou à un dragon comme s'il allait se comporter de façon civile.

Maintenant qu'elle volait seule, sans crainte de désarçonner un passager, Nova redoubla d'efforts pour atteindre la vitesse la plus élevée possible. Elle tenait à arriver à Rorikbourg et pouvoir revenir à la Gorge du Monde suffisamment tôt pour une leçon avec Paarthurnax. Cette fois également, elle vola haut, bien plus haut que d'ordinaire, si haut que ses énormes poumons peinaient à capter suffisamment d'oxygène. Si haut qu'elle aurait pu voir par-delà les continents si elle avait pu voir à travers les nuages. Cette fantaisie lui coûtait cher, cependant, ses articulations rendues douloureuses par le froid, la forçant à redescendre rapidement. Cela lui donna la possibilité de s'adonner à un de ses loisirs préférés sous forme draconique : le météore. C'était enfantin et un peu ridicule, mais au moins ça la réchaufferait tout la faisant redescendre.

Elle replia ses ailes le long du corps, entraînant immédiatement sa chute quasiment à pic, gonfla ses poumons, et relâcha un torrent de flammes qui l'enveloppèrent comme un météore entrant dans l'atmosphère.

Arrivant en vue du sol, elle déploya largement ses ailes, dans une autre de ses manœuvres préférées, freinant instantanément sa chute au prix d'une douleur brûlante dans les épaules, et alla se poser non loin de l'endroit d'où elle était partie la veille pour aller kidnapper les jumelles. Elle réactiva sa Pierre de Transformation et se mit en marche en direction du hameau tout en faisant jouer ses épaules pour tenter d'en faire disparaître la souffrance.

Quand elle approcha du village et qu'elle remarqua les traces de suie noires sur un pan du mur de la maison de Lemkil, elle étouffa un ricanement moqueur, avant de se rembrunir quand elle avisa Jouane qui marchait vers elles à grands pas furieux.

Et merde... pensa-t-elle en se préparant mentalement à se faire passer un savon bien mérité.

-Vous deviez les protéger ! Vous deviez les emmener loin d'ici et les sauver ! Au lieu de ça, un dragon les a dévorées ! Vous allez me le payer ! rugit le vieillard, ses mains luisant déjà de magie.

Ben il déconne pas, le vieux.

Nova agit purement par instinct et projeta sa conscience dans celle du vieil homme, le figeant sur place. Elle faisait autant de bruit que possible dans son esprit, soulevant des pensées comme elle aurait soulevé des meubles pour le perturber. Juste ce qu'il fallait pour qu'elle ait le temps de tirer le message de Sissel de sa poche.

-Elles vont bien. Sissel m'a demandé de vous écrire un mot.

Le bréton la fixa longuement, tentant encore de comprendre comment il l'avait ressentie dans sa tête, et de redémarrer sa mécanique. Puis il souffla la lueur orangée qui dansait sur ses doigts et attrapa le petit morceau de parchemin. Tout en le lisant, ses mains se mirent à trembler et des larmes se formèrent dans ses yeux fatigués.

-Je ne vous avais pas dit ce que je lui apprenais comme sorts... murmura-t-il d'un ton éteint, comme doutant encore de la vérité.

-Non. C'est elle qui me l'a appris. Elle ne savait pas écrire, alors elle a dicté. Je ne suis pas en train de vous jouer un sale tour.

-Mais comment... Elle dit que sa sœur est à Blacherive, et qu'elle partait pour Fortdhiver... Vous l'avez laissée y aller seule ? s'indigna le bréton d'une voix forte, prêt à la frapper.

-Non. Je l'y ai déposée il y a une heure.

Il y eut un long silence, pendant lequel Nova se glissa à nouveau dans la tête du vieillard pour suivre son raisonnement. Il pensa d'abord à un passage à travers un autre plan, quoi que cela implique, puis à un pacte avec un Daedra. Et quand il fit le lien entre elle et le dragon, qui disparaissait et apparaissait en synchronisation avec elle, elle vit l'incompréhension, la peur et l'émerveillement se disputer sur son visage ridé. Avec un sourire sibyllin, elle posa un doigt sur ses lèvres pour lui intimer de garder le silence, tout en lui adressant un clin d'œil malicieux. Et soudainement, il lâcha un éclat de rire nerveux, qui se transforma rapidement en rire franc, à gorge déployée, traduisant son soulagement et sa joie. Elle savait qu'elle ne devrait pas révéler son secret à autant de gens, mais il n'y avait rien à faire, elle trouvait leurs réactions très amusantes.

-Elles vont bien... Elles sont sauves... Elles n'ont pas été dévorées... Elles n'ont pas été dévorées ! s'émerveillait-il.

-Vous pourrez aller leur rendre visite. Même si vous n'étiez pas particulièrement un admirateur de Britte, je suis sûre que les Compagnons l'élèveront bien. Et Sissel sera ravie de vous voir à l'Académie. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je dois aller frapper Lemkil dans la bouche, et ensuite je repartirai.

Jouane lui sourit, ses yeux pétillants de joie alors qu'il retrouvait une raison de vivre, alors qu'il découvrait que sa pire crainte ne s'était pas réalisée.

-Allez donc. Je garderai votre secret, lui assura-t-il.

-Un jour viendra où je devrai le révéler au monde entier. Mais je crains que lorsque ce sera le cas, l'Enfant de Dragon tentera de me tuer aussi, se confia-t-elle. Prenez soin de vous.

Elle fit volte-face et se dirigea vers le champ du père des jumelles. Il était en train de sarcler la terre en maugréant, et quand elle s'approcha, elle l'entendit pester après ses filles, se plaindre de leur disparition et du fait que maintenant il devait tout faire tout seul. Une vague de colère et de haine flamba dans le cœur de Nova qui ne put retenir le coup de poing fulgurant qui fit décoller Lemkil du sol.

-Ça, c'est pour vos filles, grogna-t-elle, avant de lui décocher un coup de pied dans le ventre. Et ça, c'est pour Sissel en particulier.

Elle l'abandonna ensuite à son sort, et quitta le village pour se transformer et rejoindre Paarthurnax. Quand elle se posa au sommet de Monahven, elle activa sa Pierre et alla se réfugier sous sa couverture le plus vite possible. Elle était frigorifiée.

-Tu as fait vite, Vahdin. Tu n'as pas rencontré d'ennuis ?

-Non. J'ai pu contourner les pics de dragons sans problème et arriver à Fortdhiver sans encombre. Et je suis prête pour ma prochaine leçon, maître, s'inclina-t-elle légèrement.

-Bien. Cependant, après réflexion, je pense que tu devrais d'abord t'entraîner à utiliser Yol et à réutiliser Fus comme l'autre jour. Va courir le monde des joors, et reviens lorsque tu sauras Crier à loisir.

-Entendu. Mais je partirai demain. Je suis trop fatiguée, aujourd'hui, bâilla la jeune femme.

Il restait encore quelques heures de lumière avant la nuit, mais avoir volé à travers tout le pays l'avait épuisée, surtout en portant un poids supplémentaire. Emmitouflée dans sa couverture, l'ancienne Draconis ralluma le feu de camp d'une boule de feu contrôlée et entreprit de faire fondre de la neige pour une infusion. Elle passa le reste de la journée et la soirée à discuter avec Paarthurnax de ses aventures à Rivellon, à la demande du dragon. Il lui avait beaucoup parlé de Tamriel et de Bordeciel, mais elle ne lui avait encore jamais vraiment raconté son monde à elle.

Elle lui raconta comment elle avait affronté Amdusias, l'apprenti de Maxos qui avait tenté d'usurper le statut de Chevalier Dragon, et comment elle avait ouvert un portail vers l'Île de la Sentinelle. Elle lui raconta les choix qu'elle avait été contrainte de faire pour son équipe de domestiques. Comment elle avait dû décider qui vivrait et qui mourrait.

-Tu as un Nahgahdinok à ton service ? Un Nécromancien ?

-Oui. J'avais le choix entre Igor, un apprenti servile, et Jonelath, un sadique qui bossait pour l'Alliance des Ténèbres, une organisation d'adorateurs de démons que je combats. Disons que la perspective de promouvoir le timoré Igor était moins dangereuse que de risquer un coup de poignard dans le dos de la part de l'autre psychopathe.

-Et tu avais des domestiques ?

-Oui. Un Nécromancien, un Enchanteur, un Alchimiste, une Entraîneuse, trois collecteurs d'ingrédients, un barde, une danseuse, un changeur de visage et une Gardienne incroyable.

-Cela fait beaucoup de aars pour un seul joor, fut-il investi d'un esprit draconique comme toi. Que font-ils ?

-Eh bien... Wesson, mon Enchanteur, enchante mes armes, armures et bijoux, je pense que c'est clair, et il est spécialisé dans les armures. Barbatos, mon Alchimiste, prépare des potions fortifiantes que je serais incapable de produire sinon, vu leur niveau de difficulté. Hermosa, mon Entraîneuse, me permet de perfectionner mes compétences, à la fois en magie et en combat armé, même si ça spécialité se trouve plutôt dans les armes de mêlée. Et Igor, mon Nécromancien, m'a aidée à créer cette adorable bestiole, en lui donnant une résistance particulière à la magie, termina Nova en dessinant un trait de sang sur le pentagramme gravé sur son Crâne de Cristal.

L'abomination émergea de son portail et vint se frotter contre sa maîtresse, prenant bien garde de ne pas la blesser avec les lames qui lui servaient de bras. Avec une grimace un peu écœurée en dépit de l'affection qu'elle avait pour la Créature, Nova lui tapota gentiment la tête.

-Et cette... chose... te sert loyalement ?

-Oui. Au départ c'était compliqué, les Créatures n'obéissaient pas, il me manquait le Crâne pour les lier à ma volonté. Maintenant que je l'ai, cette adorable monstruosité est mon plus fidèle allié. Il m'a tiré de sales situations plus d'une fois.

Des sangles de cuir maintenaient les chairs mortes de la Créature ensemble, et une autre faisait plusieurs fois le tour de son crâne, laissant libres seulement ses yeux caves et sa gueule pleine de crocs pointus comme des aiguilles. Elle aimait beaucoup sa Créature, qu'elle considérait depuis longtemps comme un ami plus que comme un simple outil, elle l'accompagnait partout, la protégeait, et n'hésitait jamais à se jeter dans la mêlée pour faire diversion pour que sa maîtresse puisse frapper l'ennemi d'une flèche en plein cœur. Distraitement, Nova effaça le trait de sang sur le Crâne, sachant que sa Créature ne lui serait pas utile dans l'immédiat, et qu'elle devrait de toutes manières la révoquer pour se transformer, le lendemain. Et sachant qu'il y avait un délai avant de pouvoir l'invoquer à nouveau, elle préférait prendre de l'avance.

-Et tu as dû tuer les candidats non retenus ?

-J'ai dû choisir lesquels vivraient, oui, mais c'est la magie de l'Île qui les a foudroyés. J'ai fait de mon mieux pour sauver le plus de gens possible tout en gardant les meilleurs candidats, mais je n'ai pas pu sauver les passagers du bateau qui s'était échoué sur l'Île. J'ai gardé l'épouse de mon Enchanteur, cependant. Je suis pas bien sûre qu'elle soit utile, mais elle est enthousiaste, s'amusa Nova en se rappelant la gentille brune qui l'accueillait toujours avec joie et reconnaissance quand elle se présentait sur la plate-forme d'enchantement.

-Nii munax. C'est cruel.

-Je sais. Si ça n'avait tenu qu'à moi, ils auraient tous bossé ensemble, sauf peut-être Jonelath. Lui, je l'aurais tué quand même. Mais les autres étaient des gens biens. L'un était un ancien Draconis, qui bien qu'il m'ait méprisée pour mon nouveau statut de Chevalier, avait accepté l'idée de m'entraîner et de me servir pour vaincre l'Alliance des Ténèbres. Un autre était simplement alcoolique. Le dernier, le concurrent de Barbatos, n'avait pas la moitié de son talent pour les potions, mais faisait illusion avec des livres qu'il appliquait sans trop les comprendre, tout en étant capable de produire une potion unique, et il avait un bon fond. Je ne les ai jamais oubliés...

-Tu es très attachée au passé, Vahdin, remarqua Paarthurnax d'une voix lente en descendant du Mur de Mots.

-On bâtit l'avenir sur le passé, noble dragon. Je ne veux pas refaire les mêmes erreurs deux fois. J'ai fait confiance à la voix d'un Chevalier dans ma tête, pour découvrir qu'une sorcière s'était jouée de moi depuis l'au-delà pour que je la ramène à la vie et qu'elle m'enferme dans la Salle des Echos. Avant d'être expédiée ici, j'entendais la voix de Behrlihn, un antique fantôme d'un général de l'Alliance des Ténèbres. Il voulait que je le libère, et en échange il m'aiderait à vaincre mon ennemi.

-Cette Alliance n'était-elle pas ton ennemie, elle aussi ?

-Si. Je n'avais aucune envie ni intention de le libérer s'il existait une autre solution. Mais c'est la seule qu'on ait trouvée. Le plus grand magicien de mon monde y a réfléchi pendant des semaines sans trouver d'alternative.

-Tu as eu une vie bien remplie, Vahdin, s'amusa le dragon avec un éclat de rire ressemblant à un grondement menaçant.

-Et ça ne fait que commencer, à mon avis, soupira Nova. Je ne sais pas pour combien de temps je suis bloquée ici, mais entre les dragons, les escapades d'exploration et l'Enfant de Dragon, je pense que je vais encore vivre beaucoup d'aventures plus invraisemblables les unes que les autres...

-Raconte-moi ton combat le plus glorieux. Celui digne d'être chanté pendant des siècles, demanda le dragon en se lovant dans la neige comme un énorme chat.

-Eh bien...

Nova referma la bouche, indécise.

-Lequel vous intéresse le plus ? Zagan, le démon du puits, Laïken et Razakel, qui occupaient ma Tour de Guerre, Baal, l'archidémon qui occupait la mine du Vallon Brisé, le combat contre l'Elu Divin et Zandalor dans la Salle des Echos... ?

Paarthurnax partit d'un grand rire tonitruant qui fit trembler le sol sous eux.

-Que de choix !

-Et encore, c'est pas terminé, railla Nova avec un mélange de dépit et d'amusement. Je pourrais vous parler des combats contre Amdusias, Jacquou le Zombie, ou encore contre l'Ingénieur, ou les multiples affrontements avec Bellegar, ou chaque général de l'Alliance des Ténèbres, ou l'invasion de trolls à Haute Salle...

-Tu parles beaucoup de cette Tour de Guerre. Parle-moi de Laïken et Razakel.

Nova eut un sourire mélancolique à la pensée de sa Tour laissée derrière elle, et de Sassane qui lui avait juré fidélité.

-Très bien. Laïken était un Nécromancien qui avait atteint l'immortalité, grâce à un lien d'âme avec un démon immortel, Razakel. Pour les vaincre, j'ai demandé de l'aide à Sassane, l'ancienne compagne de Laïken. Je vais ellipser la partie où je dois d'abord la ressusciter pour entrer dans la Tour et passer directement au moment où elle a invoqué le démon. C'était une étape indispensable pour tuer Laïken. Il fallait invoquer Razakel, et le tuer lui. Alors on l'a affronté dans le sous-sol de la Tour, où Laïken avait entassé des siècles de cadavres et d'ossements. Sassane m'a aidée à le vaincre, mais avant qu'elle ou moi ayons pu l'achever, le couard s'est enfui et a rejoint Laïken. Nous n'avions plus un seul ennemi à terrasser, mais deux. Et ensemble, ils étaient redoutables. Razakel avait des crocs et des griffes acérés, et Laïken invoquait des morts-vivants et tirait des boules de feu. Nous avons combattu avec ardeur, Sassane se concentrant sur les soins qu'elle pouvait m'apporter, tandis que ma Créature se chargeait de tenir Razakel occupé, et que je me focalisais sur l'attaque à distance. Le combat a duré longtemps... Il était plus fatigant qu'il n'était difficile, même si je ne pouvais jamais relâcher mon attention. Mais finalement, après ce combat acharné, nous avons triomphé. J'ai porté un coup fatal à Razakel, ce qui a tué Laïken.

Nova fit une pause, avala une gorgée d'infusion pour se réchauffer, et reprit son récit.

-Après cela, Damian, le Damné, mon plus grand ennemi, et Zandalor, le plus grand mage de notre temps et mon allié, ont ouvert un portail qui les a téléportés dans la Tour, devant moi. Damian avait amené toute une armada volante, et Zandalor m'a exhortée à aller chercher la Pierre de Transformation et revendiquer le titre de Chevalier Dragon à part entière. C'est ce que j'ai fait. J'ai attrapé la Pierre, et je me suis transformée pour la première fois. Je n'ai pas eu le temps de bien apprendre à contrôler mon corps de dragon que déjà je devais voler et me battre contre une armée entière de balistes, de tours de la foudre, de tours du sorcier qui tiraient des éclairs et des boules de feu, et contre des morts-vivants volants. J'ai triomphé à nouveau, même si n'étant pas habituée à ce nouveau corps, et j'ai écopé de nombreuses blessures et de quelques cicatrices permanentes. Damian avait cependant eu le temps d'inonder l'Île de poison, détruisant cette merveille de la nature, préexistant même aux dragons... C'est ce jour-là que j'ai pleinement embrassé mon destin. Je tuerai le Damné.

Paarthurnax resta silencieux longtemps, et si Nova n'avait pas vu que ses yeux étaient fixés sur elle, elle aurait pu croire qu'il s'était endormi.

-Zu'u vaat aak hi bo hofkiin, déclara le vieux saurien d'un ton solennel au bout d'un moment. Je jure de t'aider à rentrer chez toi, Nova, dernier Chevalier Dragon. Chaque fois que j'en apprends un peu plus sur ton lein, ton monde, je comprends un peu mieux sa réalité. Je sais qu'il existe, mais t'entendre le raconter lui donne plus encore de substance.

-Kogaan, In Parthurnaax. Si... Quand j'arriverai à rentrer, je ne vous oublierai pas.

-Tu ferais mieux de dormir, maintenant, Vahdin. Il est tard et tu dois te reposer pour demain, marmonna le dragon en lui offrant un abri sous son aile comme à son habitude.

En le remerciant une nouvelle fois, Nova posa sa tasse vide et alla se glisser sur son matelas, toujours enroulée dans sa couverture, et ferma les yeux alors que l'aile de cuir du dragon se refermait sur le tissu étoilé du firmament au-dessus d'elle.


Note : Je vois que j'ai quelques lecteurs ^^ N'hésitez pas à laisser un commentaire si vous avez des remarques ou des questions, et dites-moi ce que vous pensez de la direction que prend cette histoire :)

Merci aussi à Erkore d'avoir Follow cette histoire, ça fait chaud au coeur :)