ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON
PARTIE 1
Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons
CHAPITRE 8
-Bon. On repart à l'aventure ? demanda Fenreir en se tournant vers Nova alors qu'ils quittaient Jorrvaskr après avoir fait leur rapport à Skjor, empoché la récompense pour le contrat sur les bandits de Valtheim, et vendu leur butin à Eorlund.
-Je viens de me rappeler que j'ai une prime sur des bandits, à l'ouest, au sud de Rorikbourg. Ça t'intéresse ?
-Pourquoi pas. Ça paye bien ?
-Pas franchement, surtout si on divise la prime en deux, mais on devrait pouvoir trouver du butin dans leur campement, fit Nova avec humeur en croisant les bras.
-C'est toujours plus sûr que les vampires, remarqua Fenreir.
-Certes. Allons-y, dans ce cas.
En sortant de la ville, elle avisa la caravane marchande des khajiits et ajusta le harnais de l'espadon suspendu entre ses épaules. Elle s'approcha des tentes tandis que Fenreir poursuivait sa route vers les écuries.
-Ri'saad ? Vous êtes là ? lança Nova en s'avançant.
-Ici, dans la tente, ronronna la voix suave du marchand, alors qu'il en sortait la tête. Oh, je vous reconnais... Nova, c'est bien cela ?
-Oui. Comme promis, je vous ai rapporté un cadeau, sourit-elle en lui tendant la longue épée.
-Elle est en parfait état, remarqua l'homme-chat en la prenant et la soupesant.
Ses vibrisses frémirent d'enthousiasme alors qu'il examinait l'objet d'un œil expert, passant ses doigts griffus sur le plat de la lame gravée avec légèreté.
-Oui, elle est magnifique... murmura-t-il avec convoitise.
-Je vous l'offre. Pour me faire pardonner de mon impolitesse lorsque nous nous sommes rencontrés, sourit Nova avant de se détourner, prête à rejoindre l'Enfant de Dragon.
-Attendez. J'ai moi aussi quelque chose pour vous. Acceptez ceci en gage de notre amitié, fit le Khajiit en lui tendant un petit objet.
Nova s'en empara délicatement et découvrit une amulette d'argent incrustée de nacre et gravée d'un emblème qu'elle ne reconnut pas. Fronçant les sourcils de curiosité et d'incompréhension, elle observa longuement le cadeau avec émerveillement. La facture du bijou était excellente. Il n'y avait aucun défaut, et l'argent ne présentait pas la moindre trace d'oxydation ou de ternissement.
-C'est une amulette d'Alkosh, l'un des dieux khajiits, que les gens d'ici appellent Akatosh.
Nova dut retenir un éclat de rire nerveux. Elle, un Chevalier Dragon, se voyait offrir une amulette portant l'emblème d'un dieu dragon.
-Je vous remercie, ça compte beaucoup pour moi, s'inclina-t-elle avec révérence, avant d'attacher la chaîne d'argent autour de son cou.
-Bon, tu viens ou pas ? Je croyais que t'étais pressée de repartir ! cria Fenreir, déjà juché sur sa selle.
Elle soupira profondément, salua Ri'saad, et rejoignit le Nordique d'un pas traînant. Sa jument la salua gentiment, cette fois, et se montra plus coopérative que la veille. Nova avait rapporté quelques pommes de Jorrvaskr, et en coupa une en deux à partager avec sa monture. L'équidé hennit de joie et laissa le Chevalier l'enfourcher sans protester, avant d'emboîter le pas au cheval de l'Enfant de Dragon.
-La Grotte du Croc Cassé, marmonna-t-il en relisant la prime. C'est pas la porte à côté, dis-moi.
-On y sera en quelques heures, pas plus, fit Nova, balayant sa mauvaise humeur de la main.
-Pas à la vitesse de nos chevaux, non. On en a pour minimum deux jours de route et autant pour rentrer, la contredit-il. T'as grandi dans un tout petit pays pour mésestimer les distances à ce point, ou c'est tes lapins volants qui t'ont embrouillée ?
-Zeppelins, pas lapins, corrigea la jeune femme en baissant la tête.
Elle se garda cependant de préciser que son estimation des distances se basait sur sa vitesse de vol. A la place, elle biaisa prudemment.
-Nous avons effectivement des moyens de transport plus rapides et performants que des chevaux à Rivellon, répondit-elle en conséquence.
-Rivellon ? C'est le nom de ton pays ?
-Du continent. Je viens du Duché de Férol, pour ma part.
-Où est-ce que ça se trouve ? A l'est ou à l'ouest de Tamriel ?
Nova se raidit légèrement sur sa selle, incapable de donner une réponse à cette question, qu'elle avait jusque là réussi à éviter avec toutes ses rencontres. A part Paarthurnax, cela va sans dire. Lui, était au courant de toute la vérité. A nouveau, elle opta pour une réponse techniquement vraie, mais sans s'étendre dessus longtemps.
-Je l'ignore. J'ai été téléportée ici il y a quelques mois. Je cherche une solution pour rentrer, mais je ne sais pas dans quelle direction partir...
-Tu as été téléportée ? Comment ça ?
Ils talonnèrent leurs montures pour les faire accélérer légèrement, passant du pas au trot alors qu'ils s'engageaient sur la voie pavée reliant la ferme Pélagia et la tour de guet ouest. Le soleil continuait son ascension dans le ciel, voilé derrière un amas de nuages menaçants. Ils essuieraient probablement une averse plus tard dans la journée...
-Un puissant sorcier auquel je me suis souvent opposée a décidé de se débarrasser de moi en m'envoyant ailleurs. Il avait tenté à plusieurs reprises de me tuer et de m'enfermer dans un autre plan, sans succès. Lors de notre dernière confrontation, il m'a envoyée à Bordeciel.
-Ce doit être un sorcier vraiment puissant, alors... Je doute que ceux de Fortdhiver aient les capacités de faire un truc pareil...
-Tu y es déjà allé ?
-Une fois, brièvement. Je suis plus un guerrier qu'un mage, même si je connais quelques sorts élémentaires. Je sais qu'ils travaillent sur des sujets dangereux comme la nécromancie ou la conjuration de Daedras, mais je ne crois pas qu'ils soient assez puissants pour faire ce que ton mage a fait. Tu es sûr que ce n'était pas un Daedra ? Eux seuls ont assez de pouvoir pour t'envoyer dans d'autres plans et te téléporter.
-Pour être tout à fait honnête, Nova commença en sachant pertinemment qu'elle s'engageait sur un terrain glissant, je ne suis pas sûre qu'il soit même humain, alors je n'exclus pas la possibilité du Daedra. Cependant, je viens d'un coin du monde où personne n'a entendu parler de Daedras, si tu veux bien croire que ça existe.
-C'est peut-être Shéogorath... suggéra Fenreir d'un ton pensif en se tournant vers sa compagne de voyage.
-Shéogorath ?
-Le Prince Daedra de la Folie, des artistes et des musiciens.
Nova se figea sur sa selle, et si sa jument continua à avancer, elle donnait elle l'impression d'avoir complètement cessé de fonctionner. Le regard dans le vide et le visage dénué de toute expression, elle se laissa porter par sa monture jusqu'à ce que l'Enfant de Dragon se rapproche et lui tape sur l'épaule pour la réveiller.
-Hé, ça va ?
-... fit-elle en réponse, ouvrant et fermant la bouche comme un poisson sorti de l'eau.
Cela déclencha une vague d'hilarité chez le Nordique, qui partit d'un grand rire bruyant.
-Je t'avais jamais vue en défaut de répartie ! Qu'est-ce qui t'arrive ? se moqua-t-il.
-C'est possible qu'un Daedra... change de dimension ? Ou de monde ?
-Je l'ignore. Tu devrais demander ça à un vrai mage, pas à un 'vulgaire voleur', répliqua-t-il avec un rictus sarcastique. J'imagine que oui, cependant, parce que leurs royaumes se situent dans un autre plan, en Oblivion. Pourquoi cette question ?
-Tu as peut-être raison, peut-être que c'était Shéogorath... marmonna Nova en espérant qu'il changerait de sujet rapidement.
Shéogorath était le Daedra de la folie, et il n'y avait pas plus fou que Bellegar. Shéogorath était le Daedra des artistes, et Bellegar vouait une véritable adoration aux rimes. Shéogorath était le Daedra de la musique, et quoi que l'on dise de Bellegar, il y avait une certaine rythmique à ses envolées poétiques.
Cela pouvait tout à fait signifier que Bellegar était juste Bellegar, un magicien rimailleur complètement fêlé mais incroyablement puissant qui l'avait juste fait disparaître de son chemin quand elle s'était opposée à lui dans son monde. Tout comme cela pouvait tout à fait signifier que Bellegar était en fait Shéogorath et que sa vision du monde était erronée. Peut-être avait-elle toujours vécu sur la même planète que l'Enfant de Dragon, peut-être avait toujours vécu sur Nirn, mais qu'elle n'avait jamais eu connaissance du reste du monde. Peut-être était-ce pour cela qu'il y avait tant de similitudes entre Rivellon et Tamriel, qu'il existaient des dragons, des plans alternatifs, des démons et Daedras, des magiciens fous assez puissants pour altérer le tissu de l'univers...
En pleine crise existentielle, elle oublia complètement l'existence de Fenreir pendant les prochaines heures, si bien que lorsqu'ils s'arrêtèrent enfin à la fin de la journée pour camper, elle ne comprit pas bien pourquoi il était de si mauvaise humeur. Elle releva la tête quand sa jument s'arrêta en même temps que le cheval du Nordique, et réalisa seulement à cet instant qu'elle n'avait aucune idée d'où ils étaient, ayant passé tout le voyage à ruminer ses théories.
-Où sommes-nous ? demanda-t-elle à Fenreir en descendant de sa monture et la dessellant.
-Ah ça y est, tu parles à nouveau ? grogna-t-il.
-Et pourquoi je suis trempée ?
-T'en tiens une couche, c'est pas possible... T'étais absorbée par tes pensées au point de pas remarquer l'orage qui nous est tombé dessus aux alentours de quatre heures ?
-Tu remettrais ta vie en question aussi, si je te disais que tu étais en fait sur la même planète que toute une civilisation dont tu n'avais jamais entendu parler alors que tu croyais connaître tout ce que le monde avait à offrir ! rétorqua-t-elle avec venin.
-Quoi ?
-Laisse tomber... grommela le Chevalier en brossant rapidement sa jument et lui offrant une nouvelle pomme. On est où, du coup ?
-Un peu après Fort Mauriart. Heureusement que ta jument me suivait, parce que j'ai dû nous faire faire un détour pour éviter le fort, infesté de bandits, et que si ça n'avait pas été le cas, tu aurais dû affronter toute une bande. On est à une cinquantaine de mètres de la route principale, pour camper.
Nova acquiesça, et lorsqu'elle eut fini de s'occuper de sa monture, rejoignit l'Enfant de Dragon autour du foyer qu'il bâtissait, cerclant une pyramide de petit bois avec des pierres. Elle claqua des doigts, faisant danser une flammèche au bout de ses doigts, et la projeta d'une pichenette sur le tas de bois humide. Il siffla tristement, mais finit par prendre feu docilement.
-Parlons de choses intéressantes. Comment tu comptes attaquer ce camp de bandits ? demanda Fenreir dans une tentative d'apaiser la tension.
-Je pensais invoquer ma Créature, la laisser faire office de diversion, et sécher tous ces enfoirés d'une flèche entre les deux yeux. Pourquoi, tu fais comment, toi ?
-Généralement, je suis seul, alors j'évite d'attirer toute la bande sur moi directement. Je les tue discrètement, d'une flèche dans la gorge, pour éviter qu'ils n'appellent à l'aide.
Nova fit une moue appréciatrice, lui concédant ce point alors qu'elle fouillait son sac, suspendu à sa selle, à la recherche de nourriture. Elle en tira un morceau de pain, de fromage, et de viande séchée et retourna s'asseoir à côté du feu, sur une grosse pierre, pour éviter de s'asseoir sur la terre détrempée.
-On sera deux, cette fois, trois avec ma Créature. On devrait y arriver sans problème. Tu pourras les tirer comme des lapins depuis une cachette, et je m'occuperai de les distraire. On pourra même faire un concours de celui qui en tue le plus !
-Tu as quand même conscience que ce sont des gens dont tu parles ? Avec des émotions, des sentiments, des familles...
-Trouve-moi froide si tu veux, mais je n'ai aucun remords à massacrer des bandits. Ni des voleurs, persifla-t-elle avec un rictus cruel. Ils ruinent la vie des gens pour des raisons égoïstes, et ça j'aime pas.
-Donc si je suis ton raisonnement, si je ruine la vie de quelqu'un avec une bonne raison, c'est valide ? Par exemple, si je tue quelqu'un, plongeant sa famille dans le désespoir, mais pour une raison altruiste, par exemple, le type était un tueur en série, tu serais de mon côté ?
-Je t'aiderais même à lui trancher la gorge et tenir à distance les assassins que pourraient t'envoyer sa famille, renchérit Nova en mâchant son morceau de viande séchée.
-Je doute que ce soit très bien vu de la part des dieux...
-Je ne crois pas aux mêmes dieux que toi, alors bon... Donc on partirait sur une approche coopérative de l'assaut... Ça me va. On en a pour encore combien de temps de trajet ?
-Tu commences à avoir des courbatures ? railla Fenreir avec un sourire en coin.
-Exactement, répliqua Nova d'un ton agressif. Alors ?
-Environ une journée, selon le terrain, la météo, et d'éventuelles rencontres inopinées. Si on part tôt demain matin, on devrait arriver en fin de journée.
-On devrait rester à l'écart de la grotte, dans ce cas, et attaquer à l'aube. Ils seront endormis, et nous aurons l'avantage, proposa le Chevalier.
-Faisons cela, acquiesça Fenreir. Nous ferions mieux de dormir, maintenant on part aux aurores.
Nova opina en silence, termina son dîner et déroula son sac de couchage avant de se glisser entre les couvertures. Elle ferma les yeux et se récita mentalement le vocabulaire de Dovahzul qu'elle connaissait. Avant même de s'en apercevoir, elle s'était endormie.
Le lendemain, ce fut une nouvelle fois l'Enfant de Dragon qui la tira du sommeil. Elle était décidément incapable de se lever avec le soleil toute seule... Après un frugal petit-déjeuné constitué de fruits partagés avec leurs chevaux, ils levèrent le camp, se mirent en selle et reprirent leur route. Ils n'avaient pas été attaqués dans la nuit, jouant de chance, mais Nova doutait qu'ils parviendraient à effectuer l'aller-retour total sans faire de mauvaise rencontre sur la route.
Au cours de cette journée de chevauchée, le Chevalier se montra une compagne de voyage plus agréable, discutant de choses et d'autres avec le Chef de Guilde déchu. Elle lui raconta notamment comment elle avait rencontré un fantôme obsédé par la baleine qui l'avait tué, ou encore comment elle avait mené l'assaut sur le campement de Jagon, le chef des bandits du Vallon Brisé. Il se montra particulièrement curieux au sujet de son passé, et Nova dut user de toutes ses compétences pour éluder les questions les plus sensibles et répondre le plus honnêtement possible sans pour autant vendre la mèche.
Aux alentours de cinq heures, ils durent se défendre contre un smilodon un peu trop ambitieux qui les avait pris pour un festin de roi, mais ne rencontrèrent pas de plus grande adversité. La météo était agréable et la température clémente, aussi leur voyage fut-il somme toute plutôt une bonne expérience. Au fil du temps, Nova avait compris comment se positionner sur la selle pour ménager ses cuisses, et même si sa jument râlait encore de temps à autres de l'incompétence de sa cavalière, elle s'accommodait déjà bien plus d'elle que deux jours plus tôt.
Deux heures avant d'arriver aux alentours de la grotte, Fenreir défia Nova à un concours d'archerie montée, qui s'acheva sur la victoire écrasante de l'ancienne Draconis. Même à cheval, dans une situation inconfortable et inédite, elle avait réussi à abattre un lapin à cinquante mètres, d'une flèche dans la gorge. Au moins, ce soir, ils mangeraient autre chose que des rations séchées. Ils s'installèrent autour du feu que Nova avait allumé et préparèrent le lapin pour le faire rôtir au-dessus des flammes, avant de le partager.
-On a assez parlé de moi. Raconte-moi plutôt ta vie. Comment tu es devenu un membre de la Guilde des Voleurs ?
-Honnêtement ? Je n'en suis pas trop sûr moi-même... J'étais venu à Faillaise pour du travail, à la pêcherie ou n'importe où ailleurs tant que je pourrais me payer à manger, et j'ai été accosté par Brynjolf. Il m'a défié de parvenir à atteindre la Souricière, et quand j'y suis arrivé, il m'a engagé. A partir de là, j'ai fait quelques petits boulots pour eux, jusqu'à me hisser au rang de Chef de Guilde à mon tour, en tuant le précédent, qui lui-même avait tué son prédécesseur.
-Et moi qui croyais que les Voleurs avaient un code d'honneur...
-C'est bien pour cette raison que je l'ai tué. Il avait tué son prédécesseur, un de ses meilleurs amis, pour prendre sa place et avait fait accuser le troisième membre de leur trio. Cela doit faire huit ans que je les ai rejoints, et ils étaient devenus comme une famille pour moi...
Sa voix s'éteignit doucement, empreinte de mélancolie. Nova ressentit une pointe de culpabilité à l'idée d'avoir été à l'origine de son bannissement, qu'elle ne parvint pas à refouler tout à fait.
-Et tu as toujours été Enfant de Dragon ? demanda-t-elle, espérant le faire changer de sujet.
-Non. Enfin... j'imagine que je l'ai toujours été, mais sans le savoir. Cette découverte est beaucoup plus récente, seulement deux ans. Mais je ne voulais pas de ce titre. Je suis un voleur, pas un guerrier ! Je parade et fanfaronne, mais à chaque fois que je vois un dragon me fondre dessus, prêt à en découdre, je ne peux pas m'empêcher d'être terrorisé... se confia-t-il.
Nova fronça les sourcils. Lui qui fonctionnait par bravades et sarcasme était en réalité étonnamment... humain. Fragile. Imparfait. Cela le rendait également plus réel. Il ne devait pas être plus âgé qu'elle, et il était évident qu'il avait eu une vie plus difficile qu'elle. Elle avait ruiné ses relations avec sa famille d'adoption, aussi peu recommandable soit-elle, et pourtant, il acceptait de partager des pans très personnels de son histoire. La pointe de culpabilité qu'elle ressentait déjà gagna en intensité quand elle se rappela qu'elle n'avait fait que lui mentir depuis leur rencontre.
-Je me rappelle encore du premier dragon que j'ai vu... J'avais été arrêté par les Impériaux alors que j'essayais de récupérer un chargement de contrebande pour la Guilde à la frontière avec Cyrodiil. Ils allaient me trancher la tête quand un immense dragon noir comme les ténèbres a attaqué Helgen. Presque toute la population de la ville est morte, ce jour-là. Je ne m'en suis tiré que grâce à un soldat Impérial qui s'était opposé à ce que je sois exécuté pour simple contrebande.
Si au départ ses mots avaient été lents et choisis, ils coulaient maintenant plus librement de ses lèvres, alors que son regard se perdait dans les flammes, son esprit envahi par les souvenirs. Avec hésitation, Nova tendit son esprit contre le sien pour voir ce qu'il voyait. Elle ne fut pas déçue.
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Le dragon ouvrit une gueule de cauchemar hérissée de crocs luisants, ses yeux rouges scintillant comme des charbons ardents et ses cornes enroulées sur elles-mêmes contrastant sur le bleu azur du ciel. Un Cri assourdissant retentit des tréfonds de son immense poitrail, et la nue se couvrit instantanément d'épais nuages orageux qui commencèrent à vomir des torrents de roches embrasées. Ses ailes de nuit se déployèrent, plongeant le monde dans l'obscurité, et il prit son essor, volant en cercles autour de la ville.
Fenreir sentait son cœur battre la chamade dans sa poitrine, ses mains liées l'une à l'autre par une corde bien trop serrée, et tremblant comme s'il était possédé. Le souffle court, pâle comme la mort et son sang gelant dans ses veines, il ne put que rester figé d'effroi en voyant l'énorme monstre traverser le ciel en une fraction de seconde, tranchant en deux un autre prisonnier d'un coup de serres en passant.
Incapable de bouger, paralysé de terreur, le jeune homme ne prêtait plus attention à la tête décapitée du Sombrage qui avait été exécuté avant lui, et ne pouvait que prier les Neuf pour espérer une mort rapide. L'air était empli de fumée, de hurlements d'agonie et de terreur, d'ordres aboyés, du rugissement des flammes et de claquements d'ailes de cuir.
Une main se referma sur son épaule, le tirant de sa spirale d'horreur. Il se tourna pour se trouver face à un autre Nordique, blond et au regard franc. Encore en état de choc, il ne comprit pas quand l'autre lui parla, mais ses muscles obéirent d'eux-mêmes, le tirant hors de danger jusqu'à ce qu'il entre dans une tour de pierre dans laquelle se trouvaient d'autres survivants.
-Ouvrez ! Ouvrez la porte, je vous en supplie ! une voix de femme cria depuis l'extérieur.
Fenreir regarda le battant d'un œil vide, toujours incapable de comprendre comment son monde avait pu s'écrouler autant en si peu de temps. D'abord l'opération de contrebande qui tournait au vinaigre, puis l'exécution, et enfin... un dragon...
-On peut pas la laisser dehors, ouvrez ! protesta un Sombrage en se précipitant vers la porte.
-Pitié, ouvrez ! Non... Non ! NON !
Un grondement assourdissant fit trembler les murs tandis que les gonds de la porte viraient au rouge, puis au blanc, sous l'effet de la chaleur infernale qui se déchaînait à l'extérieur, et tous comprirent qu'il était trop tard pour la pauvre femme.
-Toi, comment tu t'appelles ? Hé, je te parle, petit !
Fenreir était alors âgé de dix-huit ans, cela faisait deux ans qu'il avait intégré la Guilde des Voleurs, et il n'avait rien d'un combattant. Il leva la tête vers le guerrier Sombrage, celui qui l'avait tiré du billot quelques minutes plus tôt.
-Comment tu t'appelles ?
-F-Fenreir... murmura-t-il, le regard vide.
-Écoute-moi bien, Fenreir. Moi c'est Ralof. Tu vas me suivre, et on va sortir de là, compris ?
Le garçon opina mollement, toujours perdu dans ses visions d'horreur et d'apocalypse, mais suivit le guerrier. Ils montèrent les escaliers menant au sommet de la tour, et eurent tout juste le temps de bondir en arrière quand le dragon défonça un mur et vomit un flot de flammes dans les escaliers. Ralof poussa le jeune Voleur dans son dos pour le protéger, et se cacha le visage derrière un bras dans une tentative pour atténuer la chaleur. Quand la tête de dragon se retira et que le monstre reprit son envol et son carnage, les deux Nordiques reprirent leur ascension, jusqu'à s'arrêter devant le trou creusé par le saurien.
-Tu dois sauter, Fenreir. Atteins le premier étage de l'auberge, je te rejoindrai vite. Tu peux le faire.
Mais le garçon était trop absorbé par la vision ignoble du corps carbonisé du soldat de Helgen. Son armure avait fondu sur sa chair, et la chaleur l'avait fait se racornir alors qu'il dégageait une odeur épouvantable. A un cheveu de vomir, d'une pâleur verdâtre, Fenreir parvint cependant à se tourner vers l'ouverture dans le mur. Un saut de trois mètres de long et autant de chute. Il était agile et rapide, l'un des meilleurs de la Guilde en matière d'acrobaties. Il pouvait le faire.
Il prit son élan, et sans attendre la bénédiction de Ralof, bondit. Il atterrit dans une roulade qui absorba la majorité du choc, et détala comme un lapin.
A nouveau, il se retrouva face au dragon, qui atterrit devant lui lourdement, faisant trembler le sol et le précipitant à genoux. Un instant d'éternité, leurs regards se croisèrent alors qu'il crut lire dans les yeux rouges un rictus sadique promettant mort et souffrance. Puis le monstre ouvrit une gueule démesurée au fond de laquelle rougeoyaient les feux de l'enfer. Mues par un instinct de survie plus fort que son état de choc, ses jambes le poussèrent en avant et le firent se jeter hors de la trajectoire des flammes. Il eut plus de chance que le malheureux qui courait dans la même direction que lui, et qui fut, lui, englouti par l'enfer en une fraction de seconde.
Des larmes plein les yeux, la gorge nouée et le cœur battant comme un fou dans sa poitrine, Fenreir se demanda si la fin des mondes n'était pas arrivée. Il n'était pas un fervent croyant, mais en cet instant, il adressa ses prières à tous les dieux qu'il connaissait, y compris quelques Daedras, et en particulier Nocturne. Recroquevillé de terreur, vêtu uniquement de loques de toile de jute et les mains toujours attachées, il était une proie facile et vulnérable pour un prédateur venu du ciel.
-Encore vivant ? Bien. Lève-toi, gamin, et suis-moi si tu ne veux pas mourir.
Il leva des yeux embués de larmes sur l'Impérial qui s'était opposé à sa supérieure plus tôt quant à son exécution. Il n'avait pas vraiment d'autre choix. L'autre était armé et équipé d'une armure solide, il aurait plus de chance s'il se joignait à lui. Fenreir se leva péniblement et courut derrière le soldat, qui jetait de fréquents coups d'œil en arrière pour s'assurer qu'il suivait.
Alors qu'ils longeaient le rempart, le soldat se plaqua soudain contre le mur de pierres et tira d'une poigne de fer sur le col du garçon pour le faire s'écraser au sol également. Le choc au-dessus de leur tête confirma au jeune Nordique que l'Impérial l'avait protégé du dragon en s'assurant qu'il ne les remarquerait pas. Dans un bruit strident, le monstre délivra une salve de flammes brûlantes qui réchauffa les deux hommes cachés juste sous ses pattes.
Le soldat et le jeune Voleur coururent à travers la ville en flammes, plongeant à couvert lorsque le dragon les survolait, passant devant des gardes de la ville agonisants, brûlés au-delà de l'écœurant, coupés en deux par un coup de dents ou de griffes, ou parfois réduits en bouillie après avoir été propulsés dans les airs par la créature sadique. Des flèches filaient dans le ciel, tentant de toucher le dragon, sans succès. Des boules de feu tirées par les rares mages présents tentaient également d'atteindre les écailles noires comme les ténèbres les plus pures du dragon, sans résultat non plus.
Enfin, ils parvinrent à se réfugier dans le fort de la ville, et à s'échapper par les souterrains. Fenreir avait gardé un silence parfait tout au long de leur trajet, le regard vide et hanté par ce dont il avait été témoin. Il n'avait pas parlé avant plusieurs jours, hébergé chez la famille du soldat, Hadvar, à Rivebois. Il s'était réveillé toutes les nuits, torturé par des cauchemars plus vrais que nature, et il lui avait fallu plusieurs semaines pour oser s'aventurer à nouveau dans la nature sans accompagnant.
C'est pour cela que, des années plus tard, quand il s'était trouvé près de la tour de guet ouest de Blancherive au moment de l'attaque de dragon, il avait cru revivre son pire cauchemar. Il était plus âgé, plus fort, plus mature. Mais rien n'aurait pu le préparer à la terreur primale qu'il avait ressentie en plongeant une nouvelle fois son regard dans les yeux froids et cruels d'un dragon. Armé seulement d'un arc et d'une épée, épaulé par toute une garnison de soldats de la ville, ils avaient réussi à tenir le dragon à distance et à l'affaiblir. Après une bataille d'une longueur interminable, durant laquelle plus d'une trentaine d'hommes perdirent la vie, et à laquelle il n'avait survécu que par couardise et en restant à couvert, il avait cru en avoir à jamais terminé avec les dragons.
Il revoyait encore son geste. Il armait son arc, son carquois presque vide, depuis sa cachette derrière un pan de mur écroulé. Les yeux fermés et des larmes de terreur et de désespoir coulant au coin de ses paupières et sur ses joues, le souffle court, les mains tremblantes, il avait prié une nouvelle fois.
-Nocturne, guide mon bras, que la chance soit avec moi et que ma flèche fasse mouche... Akatosh, donne-moi la force de tuer ce dragon... Pitié...
Et il était sorti de sa cachette, résigné à la mort, et avait décoché sa flèche. Son cœur battait si vite et si fort que sa vue était réduite à un étroit tunnel obscur au bout duquel se trouvait sa cible. Le temps parut ralentir, et il pouvait observer le projectile subir une légère torsion alors que la corde le propulsait droit devant. Il n'eut que le temps de relâcher son souffle avant que la pointe de la flèche ne se fiche directement dans l'œil du dragon, avec tant de puissance qu'elle poursuivit sa route jusqu'à traverser son cerveau.
La créature se figea, avant de s'écrouler avec lenteur Ses épaules s'affaissèrent en premier, alors que ses genoux heurtaient la terre, puis ses ailes recouvrirent le sol avant d'être rejointes par son cou. Sa tête fut la dernière partie de son corps à toucher terre lourdement, dans un bruit sourd.
Fenreir sentit l'épuisement le frapper comme un coup de poing. Les jambes coupées, il se laissa tomber à terre à son tour, incapable de ressentir de joie ou de soulagement à l'idée de sa victoire. Les yeux papillonnant de fatigue, il se sentit dériver, si bien qu'il ne se rendit pas consciemment compte de la vague d'énergie irisée qui s'échappa du dragon pour venir investir son propre corps.
Il ne rouvrit les yeux que deux jours plus tard, au temple de Kynareth, à Blancherive. La prêtresse avait soigné ses multiples brûlures et bandé ses blessures ouvertes. Danica fit immédiatement venir la huscarl du jarl, Irileth, pour parler avec lui.
-Que s'est-il passé ? avait-il peiné à articuler.
-Vous avez tué le dragon, et vous avez absorbé son pouvoir. Les hommes disent que vous êtes Enfant de Dragon, et les Grises-Barbes vont ont convoqué.
Toujours faible, il lui fut difficile de répondre de façon précise à toutes les questions qu'elle lui posa, mais à la fin de la journée, alors qu'il dérivait vers un profond sommeil, il était investi d'une unique certitude.
Il était destiné à se trouver confronté à sa plus grande peur à de nombreuses autres occasions.
Il était Enfant de Dragon.
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Nova se détacha de l'esprit de Fenreir avec précaution, la tête tournant comme une toupie et la vue obscurcie par des papillons noirs. Ce qu'elle avait vu et ressenti dans sa mémoire l'avait profondément marquée. Elle n'avait jamais expérimenté la terreur qu'il avait éprouvée en se retrouvant face à la mort. Elle avait suivi un entraînement extrêmement exigeant et une fois sortie de l'école, elle n'avait jamais affronté de dragon. Elle ne savait pas ce que cela faisait de se retrouver face à une gueule hérissée de crocs un instant avant qu'un torrent de flammes ne s'en déverse. Jusqu'à maintenant.
Elle se jura de ne jamais oublier cette expérience. De se souvenir du traumatisme que la rencontre avec un dragon pouvait causer. De se souvenir que tout le monde n'avait pas eu sa chance. De se souvenir de cette femme qu'elle avait entendu hurler de terreur et de douleur dans le souvenir de Fenreir, alors qu'un dragon la brûlait vive.
Secouée jusqu'aux tréfonds de son âme, elle resta silencieuse devant le feu de camp. Fenreir gardait un mutisme identique, les yeux dans le vague, clairement encore immergé dans ses souvenirs. Prenant son courage à deux mains, Nova se pencha dans sa direction et tendit une main rassurante, qu'elle posa sur son épaule.
-Hey... Ça va aller. Je te remercie d'avoir partagé ça avec moi. Ça avait l'air... particulièrement personnel, et difficile à raconter. Tu ne me connais pas bien, et pourtant tu m'as fait confiance. Je n'ai pas eu la même expérience que toi avec les dragons, mais maintenant, je comprends ton point de vue bien mieux que j'aurais pu l'imaginer il y a quelque jours. Si l'un d'eux nous attaque, tu pourras compter sur moi pour le mettre à bas aussi vite que possible.
-Tu as lu mes pensées ? s'enquit-il, sans une once d'accusation dans la voix.
-Oui... répondit Nova, penaude et baissant les yeux. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Je voulais comprendre, ressentir, plus que simplement écouter.
-Il n'y a pas de mal... chuchota le jeune homme d'une voix rauque. On ferait mieux de dormir, si on veut attaquer à l'aube comme convenu.
-Oui... Ma Créature montera la garde cette nuit. Hier on a eu de la chance de ne pas être attaqués par une bête sauvage, déclara le Chevalier en s'entaillant le pouce pour dessiner un trait de sang sur le pentacle gravé sur le Crâne de Cristal.
La Créature nécromantique jaillit de son portail d'invocation et se frotta affectueusement contre sa maîtresse, qui ne frémit pas un instant devant les chairs mortes maintenues les unes contre les autres par des sangles de cuir et des coutures hideuses. Elle lui donna rapidement ses instructions, et l'abomination ronronna comme un chat particulièrement laid avant de se mettre à faire des rondes autour de leur campement. Les chevaux étaient nerveux au départ, mais s'habituèrent assez vite à la présence du monstre.
-Bonne nuit... marmonna-t-elle à Fenreir alors qu'elle s'emmitouflait dans ses couvertures, somnolente.
Elle n'entendit pas sa réponse, et sombra rapidement dans un sommeil agité de rêves trop réalistes de dragons aux yeux de braise. Son rêve devenait de plus en plus bruyant et dérangeant, et à vrai dire, elle avait de plus en plus de mal à garder les yeux fermés.
Ce fut la sensation de chaleur humide sur son cou qui finit par la tirer du sommeil, un instant avant que la douleur la frappe. Elle ouvrit les yeux en grand et se dégagea brusquement. La douleur explosa plus vivement alors qu'elle lâchait un cri en plaquant une main contre sa gorge. Elle la ramena pleine de sang et l'incompréhension se dessina dans ses yeux d'argent. Elle releva la tête, s'apprêtant à flanquer une raclée à Fenreir (qui d'autre pouvait faire une blague aussi stupide ?) et se retrouva nez à nez avec une créature émaciée aux yeux orangés brillants. Prise au dépourvu, elle ne réagit pas assez vite quand la chose se jeta à nouveau en avant et la plaqua au sol d'une poigne de démon.
-Ne bouge pas, ce sera vite terminé, susurra la créature avec un sourire plein de crocs.
Faisant appel à toute sa force de Chevalier Dragon, Nova parvint à repousser le monstre d'une main de quelques centimètres, juste assez pour l'empêcher de la mordre à nouveau, et de l'autre, elle créa une boule de feu qu'elle écrasa contre son flanc. La créature poussa un cri d'agonie inhumain alors que les flammes la dévorait, un instant avant que Nova l'achève d'un coup d'épée circulaire qui lui fit sauter la tête.
Sans ralentir, elle jeta un œil au sac de couchage de Fenreir, et le trouva vide. Il faisait toujours nuit noire, et ses yeux d'argent ne l'aidaient pas un instant à mieux y voir. Grognant d'agacement et de douleur, elle invoqua une nouvelle boule de feu, qu'elle garda à la main pour se repérer et tendit l'oreille. A la sortie du camp, quelques mètres plus loin, elle entendait des bruits de lutte, et s'y précipita.
Sa Créature et Fenreir tenaient en respect une chose terrifiante. C'était un être humanoïde, avec des excroissances semblables à des ailes sans membrane dans le dos. Il lévitait au-dessus du sol et sifflait en direction de l'Enfant de Dragon et de la Créature de Nova. Celle-ci était en piteux état, et ne tiendrait probablement pas beaucoup plus longtemps si l'on en croyait la lenteur de ses mouvements et le sang noir qui gouttait au sol. La chose, elle, paraissait encore en pleine forme, esquivant les attaques que lui portait Fenreir d'un battement de ses ailes atrophiées avant de répliquer en toute impunité.
Attrapant son arc, Nova balança sa boule de feu aux pieds de la créature et incendia l'herbe devant elle, créant suffisamment de lumière pour rééquilibrer le combat. Si ces monstres avaient attaqué de nuit, c'est qu'ils devaient mieux y voir et y être dans leur élément, alors autant commencer par les aveugler. La chose siffla, dévoilant des crocs encore plus impressionnants que ceux de celui que Nova avait décapité, et se couvrit les yeux. C'était l'ouverture que Fenreir attendait, et il ne la manqua pas. Il se jeta en avant et brisa le bras de la créature d'un puissant coup de son marteau d'ébonite.
Mentalement, elle commanda à sa Créature de se jeter sur Fenreir pour faire bouclier. Elle eut à peine le temps de le voir paniquer alors qu'il se croyait attaqué par une abomination pleine de lames, qu'elle relâchait la corde de son arc. La flèche explosive fila comme un éclair et toucha le monstre, avant de détoner dans un boucan assourdissant. Le souffle de l'explosion coucha les herbes et les arbustes alentours, et la Créature de Nova encaissa la totalité du choc. Le dos brûlé, elle ne bougeait plus, mais avait réussi à protéger l'Enfant de Dragon du danger.
Le monstre quant à lui... Il rampait laborieusement, ses griffes s'enfonçant dans la terre meuble pour se tracter le plus loin possible d'ici. Un flot de sang noir et épais s'écoulait de son torse déchiqueté par l'explosion, et bien que Nova put lire dans son regard une certaine intelligence humaine, elle y vit également une faim insatiable et une folie bestiale qui la firent frémir.
Mais qu'est-ce que c'est que ce pays ?
Fenreir avait réussi à se dégager du corps agonisant de la Créature de Nova, et après avoir compris ce qu'elle avait fait, revint sur sa décision première de lui mettre un bon coup de marteau sur l'échine. A la place, il rejoignit Nova à côté de la créature qui les avait attaqués, et choisit plutôt de l'achever elle. Tenant son marteau de façon à ce que le bout pointu du manche serve de pieu, il transperça le cœur de la chose, dont le corps s'arqua de douleur avant de se raidir, immobile. Là où l'arme l'avait frappé, la chair commença à se muer en cendres, jusqu'à ce qu'il ne reste plus de son cadavre qu'un tas de poussière.
-Par l'Élu Divin, c'était quoi ces saloperies ? Nova finit-elle par articuler d'une voix chevrotante.
-Un vampire. Attends... Ces ? Il y en avait d'autres ?
-Un seul. Je l'ai tué... chuchota-t-elle d'une voix blanche.
Elle avait affronté beaucoup de choses : des fantômes, des gobelins, des zombies, des démons... Mais les vampires, c'était une première, et elle n'était pas sûre d'avoir envie de renouveler l'expérience... Elle se rappelait encore de la sensation écœurante des crocs dans sa chair... Machinalement, elle porta la main à la plaie sur son cou, grimaçant quand ses doigts entrèrent en contact avec les bords de la blessure.
-Il t'a mordue ? s'inquiéta immédiatement Fenreir.
-C'est rien, ce sera guéri dans quelques heures. J'ai un bon métabolisme, il faut juste que je me repose...
-Non, c'est pas rien ! Y'a pas de vampires, à Rivellon ?
-Dans le folklore, seulement. Pourquoi ?
-Il t'a mordue. Tu es infectée. Passés trois jours, tu deviendras un vampire à ton tour.
Nova pâlit et fut forcée de s'asseoir, son arc lui échappant des mains et tombant à terre dans un bruit clair. Un vampire ? Non... Non, elle n'avait pas le temps pour ces conneries.
-Il y a un remède ?
-Oui, mais il faut se dépêcher. Tant pis pour la prime sur les bandits de la grotte, on retourne à Blancherive.
-Non. On est juste à côté. Demain matin, on y va, on règle ça en vitesse, et on retourne à Blancherive dans la foulée.
-On est à deux jours de cheval de la ville ! On n'aura jamais le temps de vider un repaire de bandits et de regagner la ville avant que la maladie ait progressé !
La morsure sur son cou l'élançait vivement, et la seule pensée de devenir une de ces créatures la rendait malade. Elle ignorait comment la maladie pouvait interférer avec son statut de Chevalier Dragon, mais puisqu'elle avait l'esprit d'un dragon, et non son sang, elle craignait qu'il n'y aucune interférence en réalité. Elle deviendrait quoi ? Un dragon vampire ? Hors de question. Ses espoirs reposaient alors sur l'incertitude d'arriver en ville à temps pour se soigner.
-Demain, on ira vider cette grotte de malheur, et ensuite on cravachera les chevaux autant que possible sans les tuer pour arriver à Blancherive, décida-t-elle fermement.
Fenreir n'avait pas l'air sûr qu'il s'agissait de la meilleure solution, mais il ne voulait pas la contredire. Après tout, elle avait fait exploser un vampire quelques minutes auparavant ! Il ravala ses protestations et jeta un œil au ciel. Les deux lunes éclairaient toujours la campagne, et le soleil ne semblait pas près de se lever. La chose la plus raisonnable à faire serait donc de se recoucher et de dormir jusqu'au matin... Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de penser que dormir leur ferait perdre un temps précieux.
Il rassembla autant de cendres du vampire que possible et les rangea dans une bourse vide, en prévision d'une revente juteuse une fois en ville. Il était peut-être inquiet, mais il restait un voleur avec l'œil pour les choses de valeur. Il rejoignit ensuite la jeune femme au campement, l'observant à la dérobée tandis qu'elle s'apprêtait à se recoucher.
A chaque fois que son regard s'égarait sur la morsure ensanglantée sur le cou de Nova, il frémissait intérieurement. Elle n'avait pas l'air plus dérangée que cela, cependant. Sans trahir la moindre émotion, elle lança un de ces sorts de soin inconnu de Tamriel, banda sa plaie, et se recoucha immédiatement. Il tenta de l'imiter, sans parvenir à s'assoupir avant une bonne heure, retournant la situation dans sa tête. Comment faisait-elle pour être si calme ?
Allongée sous ses couvertures, tournant le dos à Fenreir, Nova faisait de son mieux pour contrôler sa respiration et son cœur battant. Le sommeil fut long à venir, et pour être parfaitement honnête, elle ne dormit que très peu cette nuit-là, se réveillant à chaque craquement de branche ou souffle de vent sur sa peau. Son cou la démangeait là où la plaie cicatrisait rapidement grâce à la magie, mais elle sentait déjà la corruption gagner son sang.
Au matin, ils remballèrent leurs affaires rapidement et montèrent en selle sans manger. Seules leurs montures se virent offrir un petit-déjeuner, avant de chevaucher à bride abattue jusqu'à la grotte, à un demi-kilomètre de leur campement. L'entrée de la caverne était décorée de crânes humains perchés sur des pieux, et les murs étaient maculés de sang séché brunâtre. Sans perdre une seconde, Nova descendit de cheval, attacha la longe à un arbrisseau non loin, et se rua dans la grotte, Fenreir sur les talons. Cette fois, il était en mesure de voir l'étincelle de peur dans son regard argenté si peu naturel.
Ils débouchèrent dans une unique pièce taillée à même la roche, probablement pour agrandir la cavité préexistante, et découvrirent un véritable charnier. Une fosse commune avait été creusée dans un coin, et empestait la mort et le sang. Deux cercueils avaient été disposés contre le mur du fond, et une table trônait au milieu de la pièce, une petite pile de livres prenant la poussière posée dessus. Fenreir baissa son arme, les sourcils froncés.
-Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? grogna Nova.
-C'était pas un repaire de bandits... La prime s'est trompée, c'étaient des vampires. Ils ont dû nous flairer, et lorsque la nuit est tombée, ils ont fondu sur nous... On aurait dû vérifier avant d'aller dormir... J'aurais dû partir en éclaireur et vérifier la cible... s'accabla le Nordique d'une voix blanche.
-Non. On ne pouvait pas savoir. C'est la faute de celui qui a rédigé cette prime. Soit il s'est trompé et a mal estimé la menace, soit il a délibérément menti de crainte que l'on refuse d'affronter des vampires. Si on n'arrive pas à rentrer à temps et que je deviens une de ces saloperies de monstres, je jure devant l'Élu Divin que ma première victime sera l'enfoiré qui a rédigé cette prime ! cracha-t-elle avec colère.
Elle ressortit de la grotte sans même prendre le temps de la fouiller, et remonta sur sa jument, fulminant de rage. L'animal sentit son humeur ombrageuse et se garda de protester comme il le faisait toujours tandis que Fenreir enfourchait à son tour sa monture. Ils s'engagèrent sur la route impériale pavée et talonnèrent les pauvres équidés, surpris d'être soumis à une telle pression si subitement.
Bien qu'elle ait été forcée d'apprendre à monter, Nova n'était toujours pas à l'aise sur une selle, et même si elle souhaitait plus que tout galoper le plus vite possible, elle était forcée d'admettre qu'elle ne tiendrait pas longtemps à ce rythme. De toutes manières, sa jument non plus. Ils décidèrent par conséquent d'alterner entre galop, trot et pas pour laisser leurs montures récupérer. Ils s'accordèrent une brève pause pour que les chevaux dorment quelques heures lorsque le soleil se coucha, et ils en profitèrent pour manger un morceau. Après avoir passé la journée à jeun, trop préoccupés par le temps qui filait, ils étaient affamés.
-Comment va ta blessure ? s'enquit Fenreir en dévorant une tranche de fromage avec du pain.
-Elle brûle, répondit laconiquement le Chevalier dans un grognement.
-Tu devrais retirer le bandage, pour la laisser respirer.
Sans protester comme elle aurait eu l'habitude de le faire, elle obtempéra et dénoua le morceau de tissu maculé de taches bordeaux. A la lumière des lunes et du feu de camp, le Nordique jeta un coup d'œil à la morsure et ne put s'empêcher de s'étrangler de stupeur. La trace des dents du vampire était très nettement visible sur la peau pâle de Nova, formant deux croissants assortis de quatre points plus marqués là où les canines du monstre avaient perforé sa chair. Bien que cela soit impressionnant, cela ne l'était pas autant que les veines noires qui s'étendaient de part et d'autre de la morsure, illustrant la progression de la maladie.
C'est ridicule... Je ne tombe jamais malade, j'ai une constitution à toute épreuve... Comment ai-je pu attraper cette saleté ?
Nova massa distraitement sa blessure du bout des doigts, grimaçant lorsqu'elle déclenchait un pic de douleur. Les sons et les odeurs lui paraissaient plus forts et une migraine lui cerclait le crâne comme un casque trop serré. Elle termina rapidement son dîner sans avoir presque rien mangé malgré sa faim dévorante, et alla se coucher, se faisant confiance pour se réveiller au moindre bruissement.
Elle fut la première debout, contrairement à d'habitude, et secoua Fenreir pour le tirer du sommeil sans ménagement. Il devait être cinq heures du matin, mais ils n'avaient pas de temps à...
Sans même y réfléchir, elle décocha une flèche en direction des fourrés bordant la route. Un grognement de douleur se fit entendre, une fraction de seconde avant qu'un loup jaillisse des taillis, accompagné de deux autres membres de sa meute.
-J'ai pas le temps pour ça... gronda Nova en montrant les dents en réponse au loup.
D'un mouvement souple, elle dégaina son épée et égorgea le premier loup, en transperça un deuxième, et roula hors de la trajectoire du troisième, celui qu'elle avait blessé d'une flèche. Il fut proprement écrasé par le marteau de Fenreir, qui s'était tenu prêt à intervenir. Sans prendre le temps de s'assurer que les bêtes étaient bien mortes, ils remontèrent en selle et reprirent leur course éperdue vers l'est.
Leurs montures avaient l'écume aux lèvres et leur robe était empoissée de fine gouttelettes de sueur, mais ni Nova ni Fenreir n'avait la moindre envie de ralentir pour leur offrir plus de repos que prévu. Les stigmates noirs s'étendaient d'heure en heure sous la peau de Nova, et à son mal de crâne s'était ajouté une rage de dents qui la mettait dans une humeur massacrante.
Ils furent obligés de s'arrêter et de marcher, cependant, quand la jument de Nova montra des signes d'épuisement qu'ils ne pouvaient plus ignorer. La pauvre bête paraissait aux affres de la mort, et ils furent forcés de ralentir considérablement, jusqu'à se trouver quasiment à l'arrêt, pour lui faire boire un peu d'eau et reprendre son souffle. Le cheval de Fenreir ne se portait pas bien mieux, mais semblait pourtant désireux de continuer. Folie, ou loyauté ?
La ville n'était toujours pas en vue malgré leur cadence infernale, et Nova songeait à laisser tomber les masques et à se transformer. Elle gagnerait la ville en quelques minutes, trouverait un guérisseur ou un alchimiste qui lui concocterait une potion, et elle serait sauvée. Mais cela signifiait également révéler son secret à tout le pays, et elle n'était pas sûre de pouvoir faire cela. Elle n'avait toujours aucune piste sur comment rentrer chez elle, et ne tenait pas à évoluer en terre hostile.
Le soulagement les submergea tous les deux quand ils arrivèrent enfin en vue de la tour de guet ouest et du Fort Mauriart. Il ne leur restait que quelques heures de chevauchée, et ils y arriveraient. Poussant une dernière fois leurs montures à pleine vitesse, ils arrivèrent aux écuries bien avant la tombée de la nuit et confièrent leurs chevaux épuisés au gérant, qui leur jeta un regard mi-outré, mi-stupéfait.
Ouvrant la marche, Nova se mit à courir comme si elle avait le Damné en personne aux trousses et passa les portes, Fenreir sur les talons. Le temple de Kynareth, vite. Elle entra en trombe dans le lieu de culte, les marques noires sur son cou commençant à prendre une teinte grise et à se fondre dans la couleur de plus en plus pâle de sa chair. Les sens aux aguets, elle fut frappée par l'odeur de mort rampante qui stagnait dans le temple, et plus particulièrement autour des soldats blessés incapables de bouger. Presque inconsciemment, elle retroussa les lèvres sur ses dents, comme une bête affamée, avant de se reprendre.
Saloperie de vampire, saloperie de maladie, et saloperie de pays !
-Hé, vous ne pouvez pas débarquer comme ça ! C'est un lieu de prière ici, ayez un peu de respect ! protesta la prêtresse, Danica Pure-Source. Attendez, je me souviens de vous... ajouta-t-elle en remarquant Fenreir, les sourcils froncés.
-Oui, oui, très bien, la coupa Nova. J'ai besoin d'une bénédiction, ou d'une potion, ou de n'importe quoi qui me débarrasse de ça !
Elle tourna la tête sur le côté, et pointa du doigt les marques menaçantes sur son cou. La prêtresse laissa échapper un souffle surpris et effrayé, avant de reculer de quelques pas, manifestement intimidée.
-Vous... Vous avez été mordue...
-Sans déconner ? rétorqua Nova d'un ton venimeux, la tête résonnant comme une enclume et la bouche pâteuse. Vous n'avez rien pour me soigner ? C'est un peu urgent.
-Combien de temps ? Danica parvint à demander d'une voix étouffée. Combien de temps il vous reste ?
-Un peu plus d'une journée. Environ.
-Je n'ai jamais soigné de morsure de vampire avant, je... je ne suis pas sûre de savoir quoi faire...
-Et vous connaissez quelqu'un qui sache comment faire ? la pressa Nova, une lueur de folie dans ses yeux d'argent.
-Euh... Peut-être que Arcadia aura une potion de guérison des maladies... Vous pouvez toujours invoquer Kynareth, sinon.
-Je ne crois pas aux mêmes dieux que vous, ça ne servirait probablement à rien de prier en toute hypocrisie, siffla Nova en fermant les yeux, assaillie par une nouvelle migraine. Amène-toi Dovahkiin, allons trouver de quoi me sauver la vie avant que j'étripe quelqu'un...
Dans son dos, elle entendit le Nordique présenter des excuses en son nom à la prêtresse avant de la suivre. Il avait changé de comportement, ces derniers jours. Passant d'un Voleur arrogant à un compagnon de voyage tout à fait agréable, et il semblait réellement s'inquiéter pour elle. En grognant contre le soleil qui brillait trop fort à son goût, Nova descendit la volée de marches liant le quartier des vents et le quartier des plaines. Elle bouscula sans s'excuser un Rougegarde insupportable qu'elle s'était juré de victimiser s'il continuait à lui manquer de respect, et ouvrit la porte de l'échoppe de l'alchimiste brusquement. La jeune Impériale sursauta de peur et plaqua une main contre son cœur de surprise.
-Bonjour, bienvenue au Chau...
-Il me faut une potion de guérison des maladies. Tout de suite ! grogna Nova en montrant les dents comme un chien enragé, ses canines déjà plus aiguës que la moyenne.
-Sanguinare vampiris ? s'enquit le jeune femme d'une voix chevrotante en fouillant derrière son comptoir. Combien de temps ?
-Ça fait deux jours.
-Très bien. Je dois en avoir quelques unes en réserve, ne bougez pas.
Elle s'éclipsa dans l'arrière-boutique tandis que Nova se mettait à faire les cent pas dans la pièce principale, sans même jeter un seul regard aux herbes et autres ingrédients suspendus à des crochets au plafond pour sécher. Fenreir était debout dans un coin, les bras croisés et immobile, attendant de voir comment les choses allaient se dérouler.
-J'imagine qu'après ça, on ira botter le train de celui qui a mis la prime sur ces vampires ? demanda-t-il d'une voix qu'il parvint à rendre amusée malgré l'agitation que Nova percevait chez lui.
Elle entendait son cœur battre à tout rompre, inquiet. Elle entendait sa respiration, qu'il essayait de garder régulière. Elle sentait son inquiétude dans l'air. Elle grogna, s'apercevant que ses symptômes ne cessaient de s'accroître.
-Je l'étriperai de mes propres mains... gronda-t-elle d'une voix basse et menaçante.
-Calme-toi. Cette soif de sang est un des symptômes du vampirisme. Tu retrouveras tes esprits quand la potion aura fait effet, et tu verras qu'étriper ce pauvre type est un peu superflu.
-Superflu ?! rugit la rouquine en tournant un regard à demi fou en direction de l'Enfant de Dragon. A cause de sa stupidité, de sa négligence, ou pire encore, de sa sournoiserie, j'ai attrapé une maladie qui me pousse à t'arracher la gorge et celle de tout le monde autour de moi ! Je vais lui arracher la tête, et lui faire implorer mon pardon !
Fenreir recula légèrement, impressionné, et buta contre le mur. Il ne savait pas trop comment gérer sa compagne de voyage. Il voyait bien qu'elle n'était pas elle-même, mais il ne la connaissait pas non plus depuis suffisamment longtemps pour être sûr et certain que ce genre d'explosion n'était pas une chose à laquelle elle était sujette. A la place, il commença à réfléchir à ce qui se produirait si Arcadia n'avait finalement pas de potion, ou si elle ne faisait pas effet parce qu'ils avaient attendu trop longtemps. Il pourrait l'abandonner derrière lui et la laisser en liberté, bien qu'elle représente pour les autres une menace peut-être plus dangereuse même qu'un dragon, avec ses compétences variées. Il pourrait aussi la tuer tout de suite, et ils en auraient terminé...
-Vous avez de la chance, il m'en restait une dernière. J'ai dû traiter un groupe de patients atteints d'ataxie, l'autre jour, et je n'ai pas encore pu refaire mes stocks... Tenez, prenez-la, fit Arcadia en revenant dans la pièce principale.
Nova lui arracha la fiole des mains, la déboucha précipitamment et en avala le contenu d'une traite. Elle s'étouffa à moitié avec et fit une grimace écœurée, mais parvint à ne pas recracher le breuvage.
-Euark ! Qu'est-ce que vous mettez dans ces potions ? Non, ne répondez pas, je crois que je préfère ne pas savoir, en fait... Elle fait effet en combien de temps ?
-Elle devrait faire se résorber les symptômes dans la nuit. Si demain vous ne voyez aucune amélioration, je crains de ne rien pouvoir de plus pour vous... marmotta Arcadia, un peu intimidée par le comportement agressif du Chevalier.
Nova fit la grimace, comme si elle avait quelque chose d'amer sur la langue, ce qui n'était pas tout à fait improbable vue sa description du goût de la potion. Elle semblait cependant plutôt tenter de contrôler sa colère et sa mauvaise humeur pour se comporter de façon civilisée.
-Merci, finit-elle par articuler comme si cela lui arrachait la gorge. Combien je vous dois ?
-Deux-cent septims.
Le Chevalier ouvrit de grands yeux surpris, mais fouilla ses poches à la recherche de son argent.
-Cela doit vous paraître exorbitant, je sais. Cependant, c'était ma dernière potion, et je n'ai presque plus d'ingrédients pour en préparer de nouvelles. La poussière de vampire ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval, et peu nombreux sont les aventuriers désireux de les traquer. Vous savez pourquoi, j'imagine.
-La poussière de vampire sert à faire des potions de guérison de morsure de vampire ? s'étonna Nova en tirant la somme due de sa bourse. C'est logique en fait. De la même manière qu'un anti-venin est conçu à partir du venin lui-même ou que des armes en os de dragon sont utilisées pour percer leurs écailles, réfléchit-elle ensuite à voix haute.
-Est-ce que vous accepteriez de baisser le prix si je vous proposais ceci ? intervint Fenreir.
Nova se tourna vers lui et fronça les sourcils d'incompréhension en voyant la petite sacoche de cuir qu'il présentait. Elle se glissa dans son esprit et y trouva un tumulte peu commun. Il avait réfléchi pendant de longues minutes en silence avant d'oser prendre la parole. La poudre de vampire qu'il avait récupérée sur le monstre qu'ils avaient affronté coûtait une petite fortune, et il aurait bien aimé la vendre au prix le plus élevé possible. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de se remémorer son impuissance face au vampire supérieur qu'il avait combattu avec la Créature de Nova. Si elle n'avait pas été là, il aurait été en bien pire posture, et aurait tout aussi bien pu y passer. Il se rappelait aussi avec clarté la boule de feu qui avait distrait le monstre et la flèche explosive qui l'avait quasiment tué. S'il n'avait pas eu Nova avec lui pour prendre d'assaut ce « campement de bandits », il n'aurait pas survécu aux deux vampires. Il lui devait une fière chandelle, et son sens du bien et du mal, pourtant relativement peu développé chez un Voleur, lui hurlait de faire un geste pour elle.
Ce fut au tour d'Arcadia d'arborer une mine interloquée. Elle posa l'argent de Nova sur le comptoir et fit signe à l'Enfant de Dragon de s'approcher. Elle reconnut immédiatement la poudre grisâtre à la texture cendreuse et tendit les mains pour que le Nordique lui donne la bourse. A contrecœur, il s'exécuta, sa réticence perceptible dans toute son attitude, de sa silhouette tendue à la moue contrariée sur ses lèvres.
-Elle provient du vampire que vous avez affronté ?
-L'un d'eux, en tout cas, répondit Fenreir en ne quittant pas le trésor des yeux.
-L'un d'eux ? Ils étaient plusieurs ?
-Deux. Un vampire supérieur, qui ressemblait plus à une chauve-souris humanoïde surdimensionnée qu'à un humain, et un vampire classique. C'est la poudre du vampire supérieur.
Les yeux de l'alchimiste s'allumèrent d'une lueur d'exaltation scientifique qui déclencha un tremblement d'anticipation dans ses mains. Il était très clair qu'elle mourait d'envie de rafler la substance, mais son sens du bien et du mal à elle était nettement moins dysfonctionnel que celui de l'Enfant de Dragon, et elle se contint bien plus facilement. Elle déglutit difficilement, les yeux rivés sur la merveille qu'elle avait sous le nez.
-Incroyable... La poussière de vampire ordinaire coûte environ trente septims la dose sur le marché, mais si celle-ci provient vraiment d'un vampire supérieur, alors elle est encore plus rare. Je vais peser votre échantillon.
Elle sortit une fine balance de cuivre et posa un récipient sur l'un des plateaux avant de l'équilibrer au moyen de petits poids. Une fois étalonnée, elle versa la poudre de vampire avec un luxe de précaution dans le récipient et équilibra à nouveau la balance. Lorsque les deux plateaux cessèrent de bouger, elle releva le poids sur une feuille volante et se plongea dans un calcul mental qui occupa toute son attention, laissant ses deux clients dans le silence.
-Vous avez ramassé trois doses de poudre, ce qui est plutôt conséquent pour un seul vampire, fit remarquer l'alchimiste en coinçant une mèche de cheveux châtains derrière son oreille. S'il s'agissait des cendres d'un vampire ordinaire, vous en auriez eu pour quatre-vingt-dix septims. J'ignore précisément dans quelle mesure cette poudre est plus efficace que la poudre normale, cela doit dépendre de l'âge et de la puissance du vampire. Cependant, si j'en crois la description que vous m'en avez faite, il devrait être raisonnable de penser que ses cendres soient bien deux fois plus puissantes que d'ordinaire. Puis-je ? s'enquit-elle en pointant le récipient toujours rempli de la poussière grisâtre.
Fenreir haussa les épaules, incertain quant à ce qu'elle comptait faire. Quand elle trempa un doigt dedans et le porta à sa langue, cependant, il ne put retenir un mouvement de dégoût, imité par Nova qui savait précisément quel goût avait eu une potion concoctée à partir de cet ingrédient. L'alchimiste ne broncha pas, en revanche, et son regard se perdit alors qu'elle semblait explorer les saveurs de la substance cendreuse.
-Oui, elle a un goût plus prononcé. Je peux vous prendre les trois doses pour...
Elle s'arrêta un instant, clignant des yeux comme si elle avait eu un vertige, avant de secouer la tête et de se reprendre.
-Pour deux-cent septims.
-Donc pour le prix de la potion, intervint Nova avant que Fenreir ait pu dire quoi que ce soit. Je récupère mon argent, vous gardez la poudre, et nous sommes quittes.
-Euh... oui... Oui, c'est ça... marmonna la jeune femme, les sourcils froncés, manifestement confuse.
-Encore merci, et bonne soirée, la salua le Chevalier avant d'attraper Fenreir par le bras et de le tirer hors de l'échoppe de force.
-C'était quoi ça ? demanda-t-il, interloqué, sitôt qu'ils se furent suffisamment éloignés.
-Avec un peu d'entraînement, il n'est pas difficile pour quelqu'un comme moi d'influencer les pensées d'une personne. J'ai arrondi la somme qu'elle voulait nous verser à la centaine du dessus et l'ai convaincue d'accepter. On a gagné vingt septims, fit remarquer Nova sur le ton de la victoire. Maintenant, j'aimerais qu'on retourne à Jorrvaskr si possible. Cette chevauchée m'a épuisée et je tombe de sommeil.
-D'accord... répondit Fenreir d'un ton distant.
Il l'observa prendre la tête de leur groupe une nouvelle fois tout en réfléchissant à ce qu'elle avait fait. Si elle était capable d'écouter les pensées de tout le monde, à tout moment, et de les influencer, qu'est-ce qui lui disait qu'elle ne le faisait pas avec lui ? Est-ce qu'elle l'avait entendu considérer la possibilité de la tuer si elle se transformait en vampire, plus tôt dans l'échoppe ? Il la suivit jusqu'au quartier général des Compagnons, et la regarda du coin de l'œil s'éclipser dans les quartiers des recrues pendant qu'il s'approchait de Skjor pour lui raconter comment leur dernière aventure s'était déroulée.
