ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON

PARTIE 1

Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons


CHAPITRE 9

Tirée du sommeil par la sensation d'être épiée, Nova ouvrit les yeux et sursauta violemment en trouvant Ria, l'une des recrues des Compagnons, à quelques centimètres de son visage. L'autre bondit en arrière également avant de partir d'un grand éclat de rire frais.

-Qu'est-ce que tu veux ? demanda Nova, son cœur battant à tout rompre la tirant totalement des limbes.

-Fenreir nous a raconté que tu avais été mordue par un vampire. J'essayais de voir si tu risquais de te transformer.

-J'ai pris un remède. Et comme je ne ressens présentement aucune envie irrationnelle de t'égorger, j'ai envie de dire qu'il a fonctionné, répliqua Nova d'un ton sarcastique qui déstabilisa la jeune Impériale. Par contre, je décline toute responsabilité dans le meurtre prochain du rédacteur de cette prime mensongère, ajouta-t-elle avec un sourire de loup.

Ses symptômes avaient beau s'être calmés, et la plupart d'entre eux avoir disparu, elle présentait toutefois encore des canines un peu trop pointues pour une humaine. Elle doutait cependant que ce serait quelque chose qui se résorberait si facilement. Cela prendrait du temps. A ce sujet, elle était partagée : d'une part elle trouvait ces dents gênantes, et d'autre part, elle ne pouvait que s'amuser follement de la réaction effrayée de Ria en voyant son rictus carnassier.

Elle se leva de son lit et passa son armure d'écailles sur ses vêtements, attachant les sangles avec une aisance et une rapidité conférées par l'habitude. Chaque fois qu'elle devait la renfiler, elle se faisait la réflexion qu'il était tout de même infiniment plus facile de bouger avec ça qu'avec ce qu'elle avait l'habitude de porter auparavant. Elle passa son arc à son épaule et ses deux épées à ses côtés, se glissa dans ses bottes et quitta les dortoirs.

Elle mourait de faim, et c'était une sensation dont elle se délectait. Elle n'avait pas eu faim au cours des derniers jours, plutôt une espèce de violente pulsion bestiale qui la poussait à tuer et qui ressemblait à de la faim, logée au creux de son estomac. Ce matin, elle rêvait de pâtisseries et de jus de fruits. Elle trouva le reste des Compagnons déjà attablés, leur entraînement matinal déjà terminé. Britte ronchonnait toujours autant tandis que les plus âgés discutaient d'une voix enjouée. Fenreir souriait d'un air amusé, manifestement à cause d'une histoire drôle racontée par Aela. En la remarquant approcher, il ne perdit pas son sourire et lui fit signe de le rejoindre.

-Alors, ces symptômes ?

-Envolés ! répondit-elle en se servant avec enthousiasme de pâtisseries sucrées.

-Et quant à ce qui est d'arracher la tête de celui qui a rédigé la prime ?

-Ah, ça par contre, c'est toujours d'actualité s'il ne s'excuse pas platement et ne nous dédommage pas en plus d'une meilleure prime, fit-elle avant de partir d'un éclat de rire léger.

-Et c'est moi qui suis cupide...

-Je n'ai jamais dit que je ne l'étais pas ! Les dra...

Elle s'interrompit abruptement et le fit passer pour une quinte de toux. Elle avait failli se dévoiler à l'instant, en se qualifiant de dragon. Après tout, elle avait un coffre rempli d'or et de pierres précieuses caché à la Gorge du Monde, et c'était un trait de caractère des dragons d'accumuler des trésors. Elle ne pouvait simplement pas se permettre de le révéler à l'Enfant de Dragon.

-Les Draconis sont peut-être un Ordre respectable de guerriers, se corrigea-t-elle en priant pour que l'autre gobe son histoire, mais ce sont aussi d'excellents mercenaires une fois qu'il n'y a plus de dragons. Je ne cracherai jamais sur un peu d'argent, surtout si mon commanditaire a d'abord essayé de me la faire à l'envers.

Heureusement pour elle, il parut ne pas avoir remarqué son hésitation et continua à manger normalement. Ils parlèrent avec les autres Compagnons pendant une petite heure avant de décider de repartir. Il leur restait encore à collecter la prime auprès du Jarl et de son chambellan, et à souffler dans les bronches du crétin qui les avait mis en danger.

-Allons-y, finit par déclarer Fenreir en ajustant son marteau dans son dos.

Alors qu'ils s'éloignaient de Jorrvaskr et s'engageaient dans les escaliers menant à Fort Dragon, Nova décida de mener l'enquête sur un sujet qui lui tournait dans la tête depuis un moment.

-Pourquoi tu te bats avec un marteau ? J'aurais cru qu'un voleur favoriserait des armes plus vives et discrètes ?

Il lui retourna un regard agressif, pensant qu'elle était revenue à ses anciennes habitudes et tentait à nouveau de le blesser avec son venin. Mais elle l'observait avec une curiosité authentique, et n'avait apparemment aucun désir de reprendre leurs joutes verbales là où ils les avaient laissées quelques jours plus tôt. Il se calma, ses épaules se détendant légèrement alors qu'ils montaient les marches.

-J'avais tendance à favoriser les armes plus maniables avant, effectivement. Mais après... après que j'ai découvert être Enfant de Dragon... Je me suis dit qu'il me faudrait une plus grande puissance de frappe que celle que pouvait m'apporter une dague. Alors j'ai commencé à m'entraîner avec une masse, pour commencer, puis j'ai rejoint les Compagnons il y a un an environ, et ils m'ont appris à utiliser le marteau. C'était pas évident, demande à Skjor d'où vient l'enfoncement dans un des piliers de support à l'extérieur de Jorrvaskr, rit-il, sa bonne humeur retrouvée.

-Je voulais te remercier, aussi. Pour hier, avec Arcadia.

Son sourire se teinta de mélancolie alors qu'il reportait son regard sur Fort Dragon.

-Tu n'étais pas obligé, et j'ai le sentiment de t'être redevable. J'ai une dette envers toi, et je compte bien la rembourser.

-Tu nous as fait gagner vingt septims dans l'affaire, tu l'as dit toi-même. Et sans ta Créature, je m'en serais beaucoup moins bien sorti. On aurait peut-être été mordus tous les deux, et on aurait eu l'air fins avec une potion seulement.

-N'empêche.

Alors qu'ils traversaient le pont enjambant les sortes de douves devant le château, Nova se fendit d'un rictus narquois qui trahissait le fait qu'elle était bien redevenue elle-même, avec son humour et ses piques sarcastiques.

-J'imagine que ça n'a pas dû être facile pour toi d'abandonner le fruit d'un tel effort pour aider quelqu'un... Sûrement quelque chose qu'un voleur respectable ne se pardonnerait jamais d'avoir fait.

-Vipère, répliqua Fenreir, le visage neutre mais une étincelle de malice amusée dans les yeux.

Ils entrèrent dans l'immense bâtiment après que le garde en faction eut vérifié leurs armes et leur ait fait les mises en garde habituelles, et se dirigèrent vers le chambellan. C'était un Impérial entre deux âges à la calvitie prononcée, dont ils savaient tous les deux qu'il était le père d'Adrianne la forgeronne. Il portait des vêtements raffinés, brodés, et cousus dans des tissus précieux, et avait en règle générale une mine affable et un bon caractère. Avachi sur son trône, le Jarl Balgruuf le Grand attendait que ses sujets viennent lui présenter leurs doléances, protégé par sa fidèle huscarl Irileth, l'elfe noire que Nova avait déjà rencontrée auparavant. En voyant approcher Nova et Fenreir, il se redressa imperceptiblement et sembla tenter de se tirer de son ennui.

-Bonjour Compagnon, mercenaire. Qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui devant moi ? les salua-t-il.

Avant que Fenreir ait pu ouvrir la bouche, Nova s'avançait déjà, un peu trop près au goût d'Irileth.

-J'aimerais savoir qui a rédigé cette prime, votre seigneurie, déclara-t-elle avec un sourire trompeur.

Même s'il ne la connaissait que depuis peu, Fenreir perçut la note venimeuse dans sa voix et dans son attitude, et se tendit. Il ne savait pas encore comment elle allait causer une esclandre, mais il savait qu'elle n'avait pas digéré sa morsure et qu'elle était encore furieuse après la personne responsable.

-Proventus, il me semble que c'est votre écriture ? fit paresseusement le Nordique en tendant la feuille à son chambellan.

-On dirait bien, oui. Pourquoi cette question, damoiselle ?

A la subite tension qui emplit l'air, Fenreir sut qu'il devait intervenir immédiatement s'il ne voulait pas se retrouvé banni d'une nouvelle ville du fait des actions de sa compagne de voyage. Il bondit en avant et l'attrapa par le bras sans se préoccuper d'Irileth, qui se précipita devant le Jarl, épée au clair, dans une posture défensive.

-Damoiselle ? Je t'en foutrais moi, des 'damoiselles' ! Je te laisse une chance de t'en sortir, chambellan... Savais-tu ce qu'il y avait dans cette grotte ? cracha Nova sans essayer de se dégager de la prise d'acier de Fenreir sur son bras.

Même si elle la rage bouillonnait dans ses veines, il lui restait encore suffisamment de bon sens pour se rappeler qu'elle ne pouvait pas massacrer cette homme en toute impunité.

-Euh...

-Et n'essaie pas de me mentir. Je saurai la vérité, le menaça-t-elle en fichant son regard argenté irréel dans celui de l'Impérial.

-Des hors-la-loi... Non ? C'est pour cette raison que la châtellerie a placé une prime, pour en être débarrassée, bafouilla l'homme, intimidé par les vagues de haine qu'il sentait émaner de la rouquine.

Il était incapable de soutenir son regard brûlant et passait son temps à lui jeter des coups d'œil fuyants en espérant qu'elle aurait cessé de le toiser avec autant de colère. Une perle de sueur froide s'était formée sur son front et coulait lentement le long de sa tempe alors qu'il sentait la froideur de ses mains moites.

Enfin, l'atmosphère sembla s'alléger, très légèrement.

-Je vous crois, gronda Nova en se dégageant souplement de la prise de Fenreir, qui ne protesta pas. Dans ce cas, c'est votre seule ignorance qui aura failli nous coûter la vie, et non pas une volonté de nous induire en erreur.

-Vous y êtes allés ? Qu'y avez-vous trouvé, sinon des bandits ?

-Deux vampires, répondit Fenreir en gardant un œil prudent sur l'ancienne Draconis. Un vampire supérieur, et un vampire ordinaire. Nous avons eu de la chance de réussir à les tuer, c'est pour ça que Nova est furieuse. Nous nous étions préparés pour des hors-la-loi, pas des créatures des ténèbres qui nous attaqueraient en plein milieu de la nuit.

-Je suis navré... Je n'ai pas dû recevoir les bonnes informations... s'excusa le chambellan d'un ton mortifié en réalisant la dangerosité de la prime qu'il avait placée.

-Aucun d'entre vous n'a été mordu, n'est-ce pas ? intervint le Jarl d'une voix forte, son ton teinté de l'arrogance et de la vexation d'avoir été ignoré jusque là.

-Si. C'est bien pour ça que j'étais prête à massa... à faire payer à celui qui nous avait envoyé sur cette mission, grogna Nova en regardant le Jarl droit dans les yeux, pas le moins du monde intimidée par son statut social.

A nouveau, Irileth parut à un cheveu de se jeter sur les deux compagnons pour protéger son Jarl, mais se retint de justesse.

-Calmez-vous, huscarl, j'ai réussi à prendre un remède à temps, fit Nova avec une nonchalance et une condescendance calculées pour susciter un maximum d'agacement. Toujours est-il qu'il est hors de question d'empocher la récompense convenue à l'origine puisque nous avons affronté un danger bien supérieur à celui contre lequel vous nous aviez avertis. De plus, j'ai dû trouver un remède en panique, à un prix obscènement élevé pour soigner une maladie contre laquelle j'aurais pu être préparée si nous avions été convenablement informés. Par conséquent, je demande une récompense de sept cent septims, pour couvrir les dépenses de soin qui auraient pu être prises en compte dans notre préparation, pour couvrir le danger que nous avons affronté, et pour récompenser le fait que nous sommes parvenus, à deux, à venir à bout de deux créatures des ténèbres particulièrement puissantes. Nous ne descendrons pas plus bas, et ne demanderons pas plus par respect pour votre honnêteté, termina-t-elle d'une traite, sans laisser le temps ni au chambellan, ni au Jarl, ni même à Fenreir de l'ouvrir.

Elle fixait le Jarl droit dans les yeux, tout en écoutant attentivement ses pensées. Elle le voyait réfléchir au même titre qu'elle l'entendait ou le ressentait. Il cherchait une échappatoire. Une part de lui voulait récompenser les guerriers qui avaient débarrassé sa châtellerie de deux buveurs de sang, et en appelait à son honneur, et une autre part de lui cherchait autant que possible à économiser le Trésor. La prime originale offrait trois cent septims pour une bande de malfrats estimée à six membres tout au plus. Deux vampires posaient certainement une menace bien plus élevée, surtout si l'un d'entre eux s'avérait en plus être un vampire supérieur, mais pour autant, il rechignait à débourser sept cents pièces d'or. Les revendications de la mercenaire lui apparaissaient démesurées. Un remède contre les maladies acheté en panique ? A un prix extrêmement élevé ? Il reconnaissait là une méthode grossière qu'utilisaient les nobles les moins accoutumés à la politique pour obtenir plus que ce qu'ils méritaient. Pourtant, la marque de crocs sur son cou criait la vérité, et il ne pouvait s'empêcher de sentir son sens de l'honneur le pousser à accepter.

Ce n'est pas tant que cela, tout compte fait... Et il serait malavisé de gâter les liens qu'il avait avec les Compagnons. Si cette étrangère était proche d'eux, elle pourrait se plaindre du traitement qu'elle aurait reçu...

Les sourcils froncés et les yeux plissés, il resta silencieux un long moment, pesant le pour et le contre. Fenreir risqua un regard à Nova, qui gardait son attention entièrement focalisée sur le Jarl. Était-elle en train de manipuler son esprit pour qu'il cède ? En était-elle seulement capable ? Le Jarl était un politicien, habitué aux manigances de nobles qui avaient baigné dans la diplomatie et les négociations depuis leur plus tendre enfance. Serait-elle réellement capable d'influencer l'esprit d'une personne aussi retorse ?

Nova garda les yeux fixés sur Balgruuf. Elle voyait sa lutte, mais sentait également qu'il finissait par se rendre à l'évidence : ils avaient gagné leur récompense. La prochaine fois, ils prendraient le double de précautions pour s'assurer de l'exactitude de la prime avant de la délivrer.

-Marché conclu, capitula-t-il avec un soupir qu'il tenta de rendre las et désintéressé, mais qui cachait en réalité une certaine amertume. Proventus, allez retirer la somme qui revient à ces deux tueurs de morts-vivants.

-Oui, mon Jarl, s'inclina le petit homme en s'éloignant.

-C'est courant, les vampires, en Bordeciel ? s'enquit Nova d'un ton bien plus civil à présent que le litige avait été traité.

-Pas plus que ça. Mais récemment, ils ont commencé à s'agiter et à se multiplier. La Garde de l'Aube a même commencé à se reformer dans les montagnes à l'est, répondit le Jarl, reprenant déjà le contrôle de ses émotions et se fondant dans la conversation avec aisance.

-La Garde de l'Aube ?

-C'est un genre d'Ordre de chasseurs de vampires. Si vous vous sentez en mesure de répéter votre exploit, vous devriez aller vous renseigner auprès d'eux.

Nova jeta un coup d'œil interrogatif à Fenreir, qui haussa les épaules, un peu dépassé. Pourquoi voudrait-elle se frotter à d'autres vampires après la première expérience qu'elle avait eu ?

-Avec les dragons qui recommencent à parcourir les cieux, j'imagine que la vie doit être devenue difficile, non ?

-Nous sommes des Nordiques. Ce ne sont pas quelques reptiles volants et des morts-vivants qui nous feront fuir, gronda le Jarl, se laissant aller à ses émotions.

Nova leva les mains en signe de paix avec une moue qu'elle tenta vainement de rendre moins condescendante qu'elle n'en avait réellement l'air.

-Je ne dis pas le contraire, votre seigneurie, je n'avais aucune intention de vous offenser, se défendit-elle avec un minuscule rictus sarcastique.

Le Jarl allait répliquer, mais fut interrompu par le retour de son chambellan, qui tendit à Nova un coffret rempli de pièces sonnantes et trébuchantes.

-Vous avez ce que vous vouliez. Vous pouvez disposer maintenant. Vous n'êtes pas les seuls citoyens que je dois aider aujourd'hui, les congédia le Jarl, ignorant obstinément le fait que le hall était totalement vide à part Nova et Fenreir.

Nova aurait bien aimé poursuivre cette joute et agacer le Jarl plus longtemps, mais Fenreir la tira par le bras, la forçant à le suivre. Il s'inclina et se dirigea ensuite vers la porte, traînant sa compagne de voyage derrière lui, elle-même tenant le coffret rempli d'argent contre elle comme une peluche. Une fois à l'extérieur, il s'arrêta et poussa Nova contre le mur, à un cheveu de céder à son envie de la gifler.

-Mais qu'est-ce qui t'a pris ?! Tu peux pas parler comme ça au Jarl !

-Et pourquoi pas ?

-Mais parce que c'est le Jarl, voilà pourquoi ! Tu parles comme ça aux Jarls de chez toi ? Ou quel que soit le nom de l'autorité dans ton pays ?

-Je...

-Non tais-toi ! Je veux même pas le savoir.

-Tu sais quoi ? Tu devrais peut-être pas trop te la raconter non plus ! Depuis quand les voleurs s'écrasent devant l'autorité, hein ? persifla Nova en le bousculant en retour d'une seule main, la deuxième occupée à tenir le coffre d'or.

Fenreir se jeta à nouveau sur elle, cette fois lui plaquant une main sur la bouche pour l'empêcher de parler. Non loin, un garde en faction leur jeta un regard intrigué, avant de se rappeler qu'il n'en avait en réalité rien à foutre, et retourna à ses affaires.

-Tais-toi ! siffla Fenreir à quelques centimètres de son visage, rouge de colère. Si tu mentionnes encore une seule fois mes liens avec la Guilde, je te jure que...

-Tu me jures que quoi ? le coupa-t-elle en se dégageant. Qu'est-ce que tu vas me faire ? M'asservir ? Me frapper ? Me tuer ? Tu ne vas quand même pas gâcher ton investissement d'hier chez Arcadia ? Et je doute que tu sois réellement capable de me blesser !

L'Enfant de Dragon serrait les mâchoires à s'en faire péter l'émail des dents, et elle pouvait voir dans la tension de ses muscles tout autant que dans ses pensées baignées de haine qu'il était prêt à en venir à la violence.

-Pas un mot de plus, la mit-il en garde d'une voix basse de fureur contenue.

-Ou quoi ? Qu'est-ce que tu vas faire, hein ?

En une fraction de seconde, elle vit Fenreir armer son bras comme pour la gifler, mais il s'arrêta avant de mener son geste à terme. Le visage agité de tics de colère, elle pouvait voir qu'il luttait de toutes ses forces pour ne pas céder à ses impulsions. Enfin, il baissa le bras et se força à desserrer les poings.

-Je ne m'abaisserai pas à te frapper, lâcha-t-il d'une voix tendue, mais sa colère semblait s'être grandement évaporée, sans réelle raison que Nova puisse discerner.

Et il lui tourna le dos, avant de s'éloigner, sans même essayer de récupérer sa part de l'or qu'elle gardait toujours contre elle. Alors qu'il atteignait la place du Vermidor, Nova l'observa tout en essayant de comprendre comment elle avait pu piquer une colère aussi vite et aussi soudainement. Ce n'était pas vraiment son genre de s'énerver aussi vite aussi fort. La dernière fois qu'elle avait été dans un tel état de fureur, c'était quand elle avait échoué à Crier la première fois, et qu'elle avait dû évacuer sa frustration sur des spriggans.

Les mâchoires serrées, elle décocha un coup de pied rageur dans un caillou qui traînait, l'envoyer voler par-delà le pont, jusque dans les bassins qui s'étendait au pied des escaliers menant au château. Elle avait besoin de passer sa colère sur quelque chose, mais il était impensable qu'elle quitte la ville pour se transformer et aller massacrer des arbres vivants dans une forêt. Elle devrait trouver autre chose. Elle passa d'un pas furieux devant le même garde que tout à l'heure, qui la regarda passer d'un œil désabusé avec un soupir ennuyé, et descendit les marches menant à la place principale. Elle ignora proprement Heimskr et ses sermons sur Talos et se dirigea directement vers Jorrvaskr. Un bon combat l'aiderait probablement à évacuer toute cette énergie négative...

Elle rangea le coffret rempli d'or sous son lit dans les quartiers des recrues et remonta, cherchant un adversaire à sa mesure. Le seul qui aurait réellement pu faire l'affaire aurait été l'Enfant de Dragon lui-même, mais elle refusait catégoriquement d'aller lui demander un combat, tout comme elle refusait de se trouver à moins de dix mètres de lui. Avisant les jumeaux et Aela qui discutaient dans la cour, elle marcha droit vers eux, une aura de violence l'entourant. Ils se tendirent et elle fut quasiment certaine de les avoir entendus grogner.

-Vous, vous êtes de mauvais poil, fit remarquer Farkas.

-Évidemment, cervelle gelée, se moqua Aela. Je sais ce que vous voulez. Donnez-moi une minute et je vous rejoins dans l'arène, ajouta-t-elle à l'intention de Nova avec un sourire carnassier.

L'ancienne Draconis acquiesça sèchement et se débarrassa de ses armes. Elle les déposa sur la table extérieure, et effectua une courte série de mouvements pour s'échauffer. Elle bouillait tant intérieurement qu'elle aurait aimé juste pouvoir immédiatement décocher une droite à la femme Compagnon, mais les deux neurones logiques qu'il lui restait faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour la retenir.

Sitôt qu'Aela se posta devant elle en position de combat, Nova bondit en avant. Elle brûlait d'en découdre, et n'avait cette fois aucune volonté de laisser s'éterniser l'affrontement. Elle n'avait plus besoin de prouver sa valeur à une guerrière doutant de ses capacités, elle avait simplement besoin de se défouler. Ce fut précisément pour cette raison qu'Aela fut en mesure d'éviter la première attaque et de riposter. Elle avait tant l'habitude des novices irréfléchis que cette attaque brute et menée avec colère lui parut d'une simplicité enfantine à esquiver. Elle répliqua ensuite sans attendre par un coup de pied dans l'abdomen qui repoussa son adversaire brutalement. Nova roula dans le sable et profita de son inertie pour se relever dans une roulade élégante. Grognant de rage, elle s'enferma dans son esprit, où régnait une fureur telle qu'elle n'en avait que rarement connue, et se jeta une nouvelle fois à l'assaut, toujours animée par cette colère pure et primaire qui ne laissait aucune place à la raison.

Aela n'avait apparemment aucune difficulté à riposter, contrairement à leur premier combat, et redoublait de prudence en conséquence, trouvant suspect cet état de fait. Elle se battait avec méthode et technique, opposant le calme froid et la réflexion à l'impétuosité et la fureur aveugles de Nova.

De plus en plus enragée par son incapacité à toucher son adversaire, Nova résolut d'utiliser son talent d'Anticipation et se jeta brusquement dans la tête d'Aela. La colère l'empêchait cependant de bien se concentrer, et elle se trouva pour la première fois de sa vie en difficulté pour lire les pensées d'une personne normale. Forçant son esprit à lui obéir, elle se concentra autant qu'elle le pouvait sur sa tâche, encaissant une série de coups alors qu'elle réussissait lentement à reprendre le contrôle de son Anticipation.

Aela pour sa part, remarqua la colère et l'impulsivité qui s'effaçaient du visage de la rouquine, et veillait à conserver une garde imparable. Si elle réussissait à retrouver le contrôle d'elle-même, elle redeviendrait une adversaire digne de ce nom, et la Nordique devrait user de toute sa ruse pour lui tenir tête.

Nova, pour sa part, se heurtait encore à son humeur ombrageuse et peinait à démêler les pensées déjà sauvages d'Aela. Il lui fallut encore de longues minutes de lutte intérieure et de coups reçus avant de finalement maîtriser totalement ses émotions. Et à partir de là, elle put se concentrer sur le combat. Elle bloqua attaque après attaque sans hésiter, et reprit l'avantage lentement. L'esprit plus clair, elle contra avec méthode, se reposant sur son entraînement de Draconis autant que sur son talent d'Anticipation.

Tendant un piège sournois à Aela, elle parvint à la feinter et lui porter un coup pratiquement décisif à la mâchoire qui la fit tituber, puis fut forcée de rouler sur le côté pour éviter les représailles. Aela était sonnée, cependant, et fut forcée de demander la fin du combat. Il ne s'agissait que d'un entraînement, en quelque sorte, mais elle était tout de même vexée d'avoir dû se rendre. Elle préférait combattre jusqu'à l'épuisement total plutôt que d'admettre une défaite.

De son côté, Nova respirait plus librement en dépit de son cœur qui battait la chamade à cause de l'effort. Sa colère s'était envolée, et elle se sentait prête à parler à Fenreir à nouveau. Elle ne comprenait toujours pas comment elle avait pu passer du calme à la colère aussi vite, mais elle n'avait ni le temps ni l'envie de s'étendre sur la question.

-Qu'est-ce qui s'est passé ? Vous étiez sacrément furax, demanda Aela en reprenant son souffle et se frottant la mâchoire.

-Fenreir.

-Oui, j'admets qu'il peut se montrer assez agaçant, se moqua Aela en s'étirant douloureusement.

-Il faut quand même que je le retrouve. Il ne s'est écoulé qu'une semaine depuis le début de ce pari débile...

-Pourquoi avoir accepté ce pari, d'ailleurs ? Cela m'a l'air idiot.

-Parce que c'est idiot. J'avais un peu bu, et j'avais envie de prendre ma revanche sur lui. Lors de notre dernière rencontre, il m'avait battue, alors je voulais...

Nova s'interrompit et lâcha un soupir las.

-De toutes façons, ça n'a plus d'importance maintenant. J'espère juste que ce sera pas trop bizarre...

Se présenter devant Fenreir après leur embrouille risquait de s'avérer embarrassant. Ils avaient tous deux piqué une colère, et n'avaient évité l'affrontement direct que grâce au self-control de Fenreir, qui s'était empêché de gifler Nova, bien qu'elle ait cherché le conflit autant qu'il lui avait été possible. Récupérant ses armes et s'en équipant, l'ancienne Draconis retourna à l'intérieur de Jorraskr, où elle se retrouva face à l'Enfant de Dragon directement en passant la porte. Un instant de tension les sépara avant que tous deux ouvrent la bouche pour parler. Fenreir leva une main, la coupant dans son élan.

-J'ai reçu une lettre de Delphine, un membre des Lames. Elle veut que je la retrouve à Rivebois, à l'Auberge du Géant Endormi.

-Une Lame ? répéta Nova en fronçant les sourcils avec curiosité.

Elle se souvenait avoir entendu les Grises Barbes parler d'elles, mais n'avait pas eu l'occasion de leur demander des précisions.

-Un ancien Ordre de tueurs de dragons et dédiés à servir l'empereur Enfant de Dragon. Aujourd'hui, ce sont des clandestins, pourchassés par le Thalmor, expliqua Fenreir, son ton strictement neutre montrant bien qu'il n'était pas encore passé au-delà de leur dispute.

-L'empereur Enfant de Dragon ?

-Je ne suis pas historien, tu devrais poser tes questions au collège des mages de Fortdhiver, pas à moi, répliqua le Nordique avec un soupçon d'amertume. Bref, tu viens avec moi, ou tu préfères rester ici ?

-Parce que j'ai le choix ? Je te rappelle que je suis liée à toi par un pari stupide, rétorqua Nova avec amusement et un sourire narquois. Tu as une estimation de la durée ?

-Si on part maintenant, on y sera ce soir vers vingt-et-une heures. Prépare tes affaires, on y va dans vingt minutes.

Il se détourna et quitta le repaire des Compagnons. Nova fit la moue et baissa les yeux sur le sol de bois ciré. Est-ce qu'elle avait réussi à ruiner leur relation après seulement une semaine en sa compagnie ? Elle espérait que Fenreir était tout de même plus solide que ça psychologiquement, et qu'ils arriveraient à retrouver un terrain d'entente. En soupirant, Nova se dirigea vers les quartiers des recrues, récupéra son sac de voyage et considéra longuement la possibilité de récupérer le contenu du coffret offert par le Jarl. Poussant un soupir, elle s'assit sur sa couchette et ouvrit la boîte. Les pièces d'or scintillaient sous la lumière tremblotante des bougies éclairant la pièce, et paraissaient l'appeler doucement. Était-elle simplement cupide, ou était-ce un trait draconique qu'elle avait du mal à gérer ? Installée aussi confortablement qu'il était possible, elle commença à compter les pièces. Elle avait vingt minutes pour diviser le total en deux avant de rejoindre Fenreir, c'était largement suffisant.

Elle avait fait des groupes de cinq piles de dix pièces, jusqu'à se retrouver avec trois cent cinquante pièces de chaque côté. La première moitié était pour elle, et la deuxième pour Fenreir. Elle se hâta de ranger son argent dans des bourses de cuir qu'elle accrocha à sa ceinture, et remit celui de l'Enfant de Dragon dans le coffret, qu'elle rangea ensuite dans son sac de voyage. Elle lui donnerait tout à l'heure, en le retrouvant. Il lui restait environ cinq minutes avant l'heure de rendez-vous, aussi se dépêcha-t-elle de remonter à l'étage principal de Jorrvaskr pour subtiliser quelques fruits et de la viande séchée pour le voyage. Ils mangeraient convenablement le soir même une fois arrivés à Rivebois, mais ils n'avaient pas le temps de déjeuner ce midi.

-Hey, Nova ! l'appela une voix enjouée.

Elle se retourna et avisa Ria qui lui faisait signe. La jeune impériale se rapprocha, un sourire collé aux lèvres et se planta devant la rouquine. Elle était plus jeune que Nova, mais également légèrement plus grande, et paraissait à chaque fois s'en féliciter intérieurement.

-Tu repars déjà ?

-Fenreir doit rencontrer quelqu'un à Rivebois. Une mission d'Enfant de Dragon, apparemment, répondit distraitement l'ancienne Draconis.

-Oh, dommage...

-Pourquoi ?

-Je me disais que ça aurait été sympa de passer du temps entre filles. Njada n'est pas vraiment quelqu'un de sympathique, Britte est trop jeune, et Aela appartient au Cercle, elle est un peu trop haut hiérarchiquement pour que je me permette de lui proposer de sortir à la Jument Pavoisée. Elle accepterait sûrement, mais...

-Je comprends, ce serait bizarre comme ambiance. On reviendra sûrement bientôt, et on ira à la Jument à ce moment-là, promit Nova avec le sourire.

-Je te ferai tenir ta promesse, tueuse de dragons, répliqua Ria avec une étincelle dans les yeux.

Nova la salua de la main avant de quitter le bâtiment et de rejoindre Fenreir. Il l'attendait devant le Vermidor, observant les branches moribondes de l'arbre sacré. En s'approchant, elle ralentit sensiblement l'allure, jusqu'à s'arrêter à quelques pas de lui, ignorant Heimskr et son sermon bruyant.

-Fenreir ? fit-elle doucement pour attirer son attention.

Il se retourna et croisa son regard une fraction de seconde avant se détourner à nouveau, et de se mettre en marche.

-Viens, on n'a pas de temps à perdre.

-Attends !

Il s'arrêta, mais ne lui adressa pas un coup d'œil.

-Je suis désolée. Je sais pas ce qui m'a pris. Je suis quelqu'un d'impertinent, de sarcastique et je ne regrette pas un instant mes paroles au Jarl. Mais je regrette la façon dont je t'ai parlé. Je n'aurais pas dû m'emporter.

Les épaules raides, Fenreir resta immobile longtemps. Jusqu'à ce que la tension dans ses muscles semble se relâcher et qu'il lâche un profond soupir.

-Allez, amène-toi, l'appela-t-il d'un ton bourru. On a du chemin à faire, tu auras tout le temps de me pourrir la vie une fois à cheval.

Nova se fendit d'un sourire hésitant et emboîta le pas du Nordique en silence, avant de lui tendre le coffret contenant sa part de la récompense. Sans un mot, il s'en empara et le garda sous le bras jusqu'à ce qu'ils atteignent les écuries. Il glissa alors le coffret dans une de ses sacoches de selle, et enfourcha son cheval. Toujours aussi peu enthousiasmée à l'idée de passer tout un après-midi en selle, Nova grimpa pourtant sur sa monture à son tour et flatta son encolure.

-Tu n'as toujours pas donné de nom à ton cheval, n'est-ce pas ? s'enquit-elle.

-Non.

-Je peux lui en trouver un ?

-Amuse-toi.

Il talonna son cheval et se mit en route tandis que Nova laissait quelques pièces au responsable des écuries. Elle rejoignit ensuite Fenreir, mais resta cependant quelques pas en arrière alors qu'elle se creusait la tête pour des noms appropriés pour des chevaux. Ils venaient de passer l'hydromellerie Hydronning quand elle laissa échapper une exclamation de victoire. Incapable de se retenir, elle pressa sa jument de rejoindre l'Enfant de Dragon pour lui pouvoir lui donner les noms qu'elle avait trouvés.

-Je pensais à Rona pour la mienne, et Banjo pour le tien, fit-elle d'un ton qu'elle essaya de rendre enjoué, mais qui sonnait tout de même peu naturel.

-... Ces noms sont ridicules, Fenreir se força-t-il à grogner.

Épiant discrètement ses pensées, Nova ne put s'empêcher de se sentir soulagée de voir qu'il ne lui en voulait pas autant qu'il voulait le laisser penser. En revanche, il trouvait réellement les noms qu'elle avait trouvés complètement ridicules. Tant pis. Il ne voulait pas en choisir lui-même, alors il devrait composer avec ceux qu'elle avait choisis.

Ils poursuivirent leur route en silence, remontant la route pavée jusqu'aux bois séparant Blancherive du petit village bûcheron. Le trajet devait leur prendre environ huit heures, et passer autant de temps dans un silence morose s'avéra rude pour les nerfs de Nova. Elle n'était pas nécessairement une grande bavarde, mais l'atmosphère toujours lourde qui régnait entre eux était difficile à supporter sereinement. La Rivière Blanche courait sur leur gauche en direction du nord dans un clapotis constant et régulier qui avait quelque chose d'apaisant. Entre les gazouillements des oiseaux, les bruissements d'animaux sauvages dans les fourrés et la course de l'eau, il devenait de plus en plus difficile de rester de mauvaise humeur, et petit à petit, Nova sentit la tension de Fenreir se relâcher. Il respirait plus librement, et portait plus d'attention ce qui l'entourait.

Le soleil descendit derrière l'horizon au moment où ils arrivèrent en vue des palissades défendant Rivebois. Il leur fallut encore quelques temps pour atteindre la ville elle-même, si bien que la nuit était maintenant bien installée. Les grillons et autres insectes nocturnes avaient commencé à chanter, et les animaux retournaient se terrer dans leurs repaires pour la nuit, dans l'espoir d'échapper aux prédateurs.

Aux portes du village, deux gardes arrêtèrent Fenreir et Nova, leur demandant ce qui les amenait ici. Après quelques échanges de politesses et de banalités sur la praticabilité de la route et l'absence de bandits jusqu'à Blancherive, ce dont les gardes s'attribuèrent le mérite, ils furent autorisés à avancer.

La forge était encore active, une épaisse fumée se dégageant de sa cheminée, écho de l'odeur de métal chauffé qui en émanait. La scierie en revanche, s'était arrêtée pour la nuit, et les derniers ouvriers regagnaient leurs chaumières en jetant un coup d'œil curieux aux des nouveaux venus. Nova et Fenreir chevauchèrent au pas jusqu'à l'entrée de l'auberge, où ils purent attacher leurs chevaux à une barre de bois prévue à cet effet. Ils descendirent de selle et se dirigèrent vers la porte de l'auberge, sans oublier de récupérer leurs affaires dans les bâts de selle.

Sans hésiter, Fenreir s'approcha de l'aubergiste et lui tendit une poignée de pièces pour prendre soin de leurs chevaux. Ils auraient bien besoin d'un bon brossage et d'être nourris, après leur voyage. Nova, elle, observait d'un œil intrigué l'auberge. Elle ressemblait globalement à toutes celles qu'elle avait pu visiter en Bordeciel : composée d'une immense salle principale, et cernée par les chambres individuelles à louer. Toutes les auberges se ressemblaient, en réalité, même celles de son propre monde. Un barde Nordique chantait et jouait du luth, quelques habitués terminaient leur repas ou leur chope de bière, et une Brétonne d'âge moyen portant des vêtements confortables l'observait, appuyée contre le chambranle d'une porte menant à une chambre.

-Delphine, j'ai reçu votre lettre, déclara Fenreir en s'approchant de la Brétonne blonde que Nova avait remarquée. Je suis venu accompagné.

-Je vois cela. Elle est digne de confiance ? grogna la femme avec circonspection.

-C'est une chasseuse de dragons de formation, elle pourra être utile, rétorqua Fenreir en croisant les bras sur sa poitrine pour marquer son agacement.

-Hmmf. Vous là, approchez-vous.

Plissant les yeux de mécontentement qu'on lui adresse ainsi la parole, Nova obtempéra et se planta devant la femme dénommée Delphine dans une posture hostile, croisant également les bras. L'autre la jaugea du regard, l'évaluant de la tête aux pieds d'un œil expert, avant de hausser les sourcils, un brin surprise. Apparemment, elle avait dû remarquer quelque chose qui lui avait plu, parce que la seconde suivante, elle se détournait et entrait dans la pièce toute proche, tout en faisant signe à Fenreir et Nova de la suivre. Elle referma la porte derrière elle et les mena dans le coin opposé de la pièce, où se tenait une immense armoire de bois massif. Elle ouvrit les portes et actionna une plaque escamotée dans le bois, ce qui ouvrit un battant coulissant.

-Wow. J'ai vu un paquet de passages secrets dans ma vie, mais je serai toujours autant impressionnée d'en découvrir dans des endroits aussi incongrus qu'une auberge, remarqua Nova.

Delphine les mena en bas de la volée de marches qui venait d'être révélée, et leur fit signe de se placer face à elle, de part et d'autre de la table qui meublait la cave secrète.

-Vous l'avez mise au courant de notre mission ? demanda Delphine en désignant Nova d'un mouvement du menton.

-Je suis là, vous savez, vous pouvez me poser la question directement, persifla la rouquine immédiatement. Il m'a juste parlé du fait que vous étiez une Lame, et que vous aviez une mission à lui confier.

-Vous lui avez parlé des Lames ? gronda la Brétonne d'une voix basse mais brûlante de fureur. Nous sommes un secret extrêmement bien gardé, et il ne reste qu'une poignée d'entre nous ! Comment avez-vous pu parler de nous à une inconnue ?!

-Ce n'est pas une inconnue ! Fenreir répliqua-t-il, bien qu'il sache pertinemment que cela ne soit pas tout à fait exact. Et c'est une tueuse de dragons elle-même. Quant au Thalmor, elle ne s'intéresse pas ni ne se mêle de politique, et n'a que faire de votre clandestinité.

-Je te remercie de prendre ma défense, mais je crois pouvoir le faire seule, continua Nova. Même s'il ne m'avait pas parlé de vous, aussi succinctement et superficiellement qu'il l'a fait, j'en aurais découvert bien plus en vous rencontrant. Si cela peut vous rassurer, je n'ai effectivement aucun intérêt pour la politique de ce pays, et jusqu'à il y a quelques heures, j'ignorais même ce qu'étaient les Lames. Je lis dans les pensées, aussi, alors pas la peine de passer des plombes à réexpliquer votre mission, je prendrai le train en marche.

-Le quoi, maintenant ? fit Fenreir, abasourdi.

Elle utilisait souvent des expressions qui lui étaient inconnues, mais qui avaient un certain sens. Celle-ci était étrange. Il avait le sentiment qu'il comprenait ce qu'elle voulait dire, mais sans comprendre ce qu'était un train.

-Un train. C'est une machine qui fonctionne à vapeur pour transporter des gens ou des marchandises sur des rails posés au sol. C'est moins rapide et pratique qu'un zeppelin, mais ça fonctionne, expliqua Nova en balayant la mine ébahie de Fenreir d'un revers de la main. Et prendre le train en marche signifie que je me débrouillerai pour comprendre de quoi vous parlez en cours de route. Donc, cette mission, c'est quoi ?

Delphine garda le silence un long moment, évaluant à nouveau Nova d'un œil critique et méfiant. Si au départ elle avait vu en elle quelque chose qui lui avait plu, elle lui découvrait maintenant une compétence cachée qui l'effrayait. Enfin, après un long moment de délibération interne, qui n'échappa pas à l'ancienne Draconis, elle se décida à reprendre.

-Nous devons mettre la main sur des documents du Thalmor. Pour cela, je dois vous faire entrer dans l'ambassade, au nord de Solitude. Je pense que le Thalmor pourrait être à l'origine du retour des dragons, et je veux le vérifier. De plus, ils pourraient détenir des renseignements sur d'autres Lames survivantes, et il est nécessaire de sécuriser ces informations.

Nova se mordit l'intérieur de la joue pour éviter de réagir. Au cours des premiers jours dans ce monde, Paarthurnax lui avait rapidement expliqué que son frère Alduin avait reparu après son bannissement au cours de la Guerre Draconique. C'était lui qui était à l'origine des résurrections de dragons dans tout le pays, pars le Thalmor. Pourtant, elle ne pouvait rien divulguer, simplement parce que cela lui demanderait d'expliquer d'où elle tenait ses connaissances, et cela pourrait mener à d'autres questions toutes plus embarrassantes et difficiles à éluder les unes que les autres.

-C'est quoi le plan, alors ? demanda Fenreir, le regard concentré.

-Elenwen, l'ambassadrice du Thalmor, organise régulièrement des réceptions pour permettre aux nantis de venir faire leurs courbettes au Thalmor. Je peux vous faire participer à une de leurs réceptions, expliqua Delphine en regardant l'Enfant de Dragon droit dans les yeux. Une fois à l'intérieur de l'ambassade, trouvez le moyen d'accéder aux documents secrets d'Elenwen. Je connais quelqu'un à l'ambassade. Il n'est pas capable de ce genre de mission à haut risque, mais il pourra vous aider. Il s'appelle Malborn, un elfe des bois qui a de nombreuses raisons de détester le Thalmor. Vous pouvez lui faire confiance. Je lui dirai de vous retrouver à Solitude, au Ragnard Pervers. Vous connaissez ? Pendant ce temps, je me débrouillerai pour vous obtenir une invitation à la petite réception d'Elenwen. Retrouvez-moi aux écuries de Solitude lorsque vous aurez mis les choses au point avec Malborn. Des questions ?

-Un réception huppée ? Vous ne craignez pas qu'on détonne un peu sur les autres invités ? Sans offense, Fenreir, mais tu n'as pas du tout la tête d'un aristo diplomate, et moi non plus.

-Ce ne serait pas la première fois que je m'infiltre quelque part, répliqua le Nordique avec un ricanement de connivence. Qu'est-ce qu'on devra faire, une fois à l'intérieur ?

-Vous comptez vraiment y aller tous les deux ?

-Je vais vous la faire courte, je suis attachée à lui pendant deux mois, répondit Nova avec un soupçon d'agacement. Et cette mission d'infiltration m'a l'air un brin dangereuse. Je ne doute pas de ses compétences, mais avoir du soutien ne peut pas faire de mal. Alors ? Comment vous voulez qu'on récupère ces documents ?

Delphine fit la moue, les lèvres quasiment retroussées d'énervement, mais garda son calme.

-A l'intérieur, les choses sérieuses commencent. Vous devrez vous éloigner des invités sans éveiller les soupçons. Vous devrez ensuite trouver le bureau d'Elenwen et fouiller ses documents. Malborn devra être capable de vous mettre dans la bonne direction.

-Ça ne devrait pas te poser de problème, ça, pas vrai ? railla Nova avec un rictus narquois.

Fenreir lui décocha un regard austère teinté d'une once d'amusement qui rassura l'ancienne Draconis. Il lui donna un léger coup de poing à demi joueur sur l'épaule avant de se reconcentrer sur la conversation. Intérieurement, Nova se fendit d'un sourire authentique de joie. Il ne lui en voulait pas tant que ça, finalement.

-Vous devrez être extrêmement prudents à l'intérieur. L'ambassade grouillera de Justicars Thalmor et d'elfes, et il ne vous sera pas aisé de vous faufiler en toute discrétion.

-Je suis d'accord. Je n'ai jamais été très douée pour la subtilité, je me suis toujours battue de front... dit Nova en faisant la grimace. J'assurerai tes arrières, et je suis pratiquement sûre de parvenir à créer une belle diversion pour te permettre d'entrer discrètement dans les zones à l'accès restreint.

-Tant que vous ne faites pas échouer cette mission et que l'Enfant de Dragon vous tolère, je ne vois pas pourquoi je me fatiguerais à me battre avec vous, maugréa Delphine. Il nous reste une chambre libre, mais il n'y a qu'un lit.

-Tu le prends ! s'empressa de s'exclamer Nova en se tournant vers Fenreir. J'ai mon sac de couchage, ça fera l'affaire.

-Pas la peine, dénia le Nordique en secouant la tête. Alvor et Sigrid m'ont promis de toujours avoir un lit si je repassais par Rivebois. Je vais aller chez eux, et tu restes ici. On se retrouve demain pour manger avant de partir.

Sur ces mots, il fit demi-tour et quitta la cave secrète de la Brétonne, laissant celle-ci et Nova seules.

-Aurais-je tort de penser que vous n'êtes pas en excellents termes ? railla Delphine.

-On s'est pris la tête, oui, mais ça commence à bien faire. Je me suis excusée, et franchement, je ne comprends pas pourquoi ça lui tient tant à cœur que je parle correctement au Jarl. C'est pas comme si lui, il respectait l'autorité...

La Brétonne lâcha un éclat de rire plus bruyant que ce à quoi Nova aurait pu s'attendre de sa part, et lui adressa un sourire en coin.

-Alors vous êtes une tueuse de dragons, hein ?

-Pour faire simple, oui.

-Et pour faire compliqué ?

-Ah ! J'ai été formée pour, mais je n'ai encore jamais tué de dragon.

-Ca m'a toujours l'air plutôt simple comme explication, même si je ne comprends pas pourquoi vous ne mettriez pas cet entraînement à profit.

-Ce sont des êtres extrêmement intelligents et anciens. Tant qu'ils ne tentent pas de me tuer, je ne leur cherche pas de problèmes. C'est ça, qui est plus compliqué, du moins de votre point de vue. Je sais que les dragons de ce pays sont agressifs, mais ceux que j'ai connu étaient des créatures pacifiques et incomprises, expliqua Nova d'un ton neutre, se préparant déjà mentalement à affronter l'incompréhension à laquelle elle se heurtait toujours.

-Ce sont des monstres, tous autant qu'ils sont. Et si vous ne mettez pas vos talents au service des humains, vous êtes une alliée de ces créatures, grogna Delphine en se raidissant, les phalanges blanches à force de serrer les poings.

-Je refuse de contribuer à l'extinction d'une espèce intelligente plus ancienne et sage que la mienne simplement parce que des différends nous opposent.

-Des différends ?! Ces monstres ont asservi les Hommes, et décimé des millions de vies ! Cela va au-delà du différend ! rétorqua la Brétonne avec flamme. Ils sont incapables de compassion et d'honneur, ce sont des bêtes, viles et cruelles, et elles doivent être anéanties.

-Vous ne parviendrez pas à changer mon état d'esprit, Lame. Je connais des dragons qui vous montreraient combien vous avez tort. Je ne cherche pas le conflit avec vous, et je prêterai main forte à l'Enfant de Dragon, déclara Nova d'un ton qui signifiait clairement qu'elle mettait un terme à la conversation.

Elle inclina la tête en signe de salutation, et se détourna. Elle remonta les marches menant à la chambre de Delphine et sortit dans le hall principal de l'auberge, où elle alla se présenter à l'aubergiste.

-Vous êtes avec l'Enfant de Dragon et Delphine ? s'enquit-il d'une voix grave en frottant une chope avec un torchon.

-Oui, il m'a semblé comprendre qu'il vous restait une chambre que je pourrais occuper pour la nuit.

-En effet, c'est celle juste là, répondit l'aubergiste en lui désignant du doigt par-dessus le comptoir. Je vous la fais à dix pièces, puisque vous êtes avec les deux autres.

-C'est très aimable, s'étonna Nova en posant une bourse rebondie sur le comptoir. J'aimerais aussi un repas chaud et une cruche d'eau, je vous prie.

-Je vous apporte ça dans votre chambre, ce sera prêt dans quelques minutes. Il reste du cochon rôti et du potage de légumes, et ça amène ce que vous me devez à vingt-cinq septims.

Nova le remercia et sortit la somme demandé de sa bourse, avant de ranger le reste, puis elle alla s'isoler dans sa chambre. Poussant un profond soupir, elle délia les sangles de son armure et l'enleva avec lassitude, ainsi que ses armes, qu'elle déposa avec soin contre le mur. Même si elle aimait la mobilité que lui accordait cette armure d'écailles par rapport à son ancien équipement, elle appréciait également la simplicité et le confort d'une chemise et d'un pantalon. L'aubergiste frappa à sa porte quelques minutes plus tard, une assiette de potage fumant dans une main et une cruche dans l'autre. Il déposa les deux sur la table à côté du lit, et ajouta une miche de pain à côté avant de lui souhaiter bon appétit et bonne nuit. Après lui avoir retourné la politesse, Nova s'attabla et entama immédiatement son repas. La viande était moelleuse à souhait, et le potage juste à la bonne température.

Elle dévora son repas rapidement, et alla se coucher tout de suite après. Elle s'était embrouillée avec Fenreir, s'était battue avec Aela pour évacuer sa colère, avait mangé sur le pouce en chemin pour Rivebois, et chevauché pendant bien huit heures, avant de se prendre la tête avec l'alliée Lame de l'Enfant de Dragon. Elle avait eu une journée épuisante, et ne rêvait que d'une chose : sombrer dans un sommeil réparateur. A peine s'allongea-t-elle sur son oreiller de paille et ferma les paupières qu'elle s'endormit.

La nuit fut agitée de rêves étranges parlant de vampires et de dragons qui lui laissèrent l'impression d'être toujours fatiguée au réveil. Elle se leva néanmoins rapidement, passa son armure et ses armes à sa ceinture, et gagna la salle principale. Fenreir s'y trouvait déjà, discutant à voix basse avec Delphine, et la conversation paraissait plutôt enflammée. Même depuis l'autre bout de la pièce, elle percevait la colère et l'agressivité dans l'air. Décidant d'interrompre leur dispute, elle se rapprocha ostensiblement.

-Vous ne pouvez pas lui faire confiance, siffla Delphine juste avant de fermer la bouche précipitamment en avisant Nova.

-Elle m'a sauvé la vie, et même si nous ne nous accordons pas sur tout... commença à répliquer Fenreir avant de remarquer à son tour la rouquine. Ah, Nova. Tu es prête ? On mange un morceau et on y va. Delphine va nous accompagner.

Jetant un coup d'œil à la Brétonne, qui lui renvoya un regard mauvais, la mine fermée, Nova hocha la tête.

-Après un bon petit-déj', oui, je serai prête. Vous avez un cheval ? demanda-t-elle ensuite à la blonde.

-Évidemment, grogna celle-ci en réponse en roulant des gros yeux d'un air méprisant.

-Écoutez, je me fiche que vous ne puissiez pas me sacquer, mais si vous voulez terminer cette mission en un seul morceau, je vous conseille de baisser l'hostilité d'un cran, menaça Nova entre ses dents serrées.

Sur ces mots, elle se détourna d'elle et alla acheter du pain et du fromage à partager avec Fenreir. L'auberge appartenait à Delphine, alors elle pouvait bien se débrouiller toute seule pour manger. Sans ressentir la moindre culpabilité à l'idée d'avoir contribué à l'ambiance morose et tendue entre les trois compagnons de voyage, Nova remballa ses affaires, s'assura qu'il ne lui manquait rien et acheta d'autres provisions pour le voyage. Elle avait encore du mal à estimer les distances et les durées à cheval, mais savait qu'un trajet qui lui avait pris deux heures de vol à bonne vitesse prendrait bien plus longtemps sur terre. Il lui avait suffit de contourner les montagnes et de passer par-dessus les lacs et rivières, mais les chevaux ne disposaient pas du sérieux avantage d'avoir des ailes. Il leur faudrait emprunter les routes pavées, et celles-ci les feraient probablement passer par les montagnes, ce qui les ralentirait.

Une fois prêts à partir, ils quittèrent l'auberge après que Delphine eut laissé des instructions à Orgnar, le tenancier. Elle alla récupérer son propre cheval, une bête à la robe alezane et au tempérament bien plus amical que sa maîtresse qui se familiarisa rapidement avec Rona et Banjo. Il était environ huit heures quand ils se mirent en selle et prirent la route en direction de Blancherive. Une fine couche de nuages occultait le soleil, mais la météo leur paraissait tout de même favorable. Fenreir avait pris la tête du groupe, Delphine chevauchait à sa droite, et Nova quelques pas derrière, en silence. Cela promettait d'être un voyage silencieux...

Rona avait fini par se faire à l'idée d'avoir Nova pour cavalière, et s'était décidée à se montrer une monture plus facile, ce dont la rouquine lui était reconnaissante. Chevauchant derrière les deux autres, Nova profita de sa solitude relative pour réviser son vocabulaire draconique à mi-voix. Elle doutait d'être capable de Crier sans le vouloir, mais par précaution, elle ne récita les Cris qu'elle connaissait de nom que dans sa tête, là où les autres mots avaient le droit d'être prononcés à voix haute. Paarthurnax serait fier d'elle, elle ne butait plus que rarement sur la prononciation, et n'eut pas non plus besoin de se référer à son carnet de notes pour se rappeler des mots. Toujours en selle, et bien que cela soit pour le moins inconfortable et peu pratique, elle rédigea quelques lignes dans ledit carnet au sujet de ce dans quoi elle s'était embarquée. Pour apprendre une autre langue, il n'y avait rien de mieux que la pratiquer, et écrire un journal dans cette langue pouvait être une méthode efficace. Tout ce qu'elle espérait, c'est que personne ne tomberait sur son carnet, ou ne fouillerait délibérément son sac, parce qu'elle n'avait aucune idée de comment elle pourrait expliquer ça.

Aux alentours de midi, elle rangea son matériel et pressa les flancs de Rona pour qu'elle se rapproche des autres chevaux. Delphine et Fenreir discutaient à voix basse de dragons et de Thalmor, mais se turent précipitamment quand ils s'aperçurent de sa présence.

-D'accord, on va mettre les choses au point au sujet des messes basses. Je lis dans les pensées, je sais ce dont vous parliez, et je m'en fiche. J'ai faim, et à mon avis, les chevaux seraient contents de faire une pause nourriture aussi.

Fenreir hocha la tête et ils s'arrêtèrent sur le bord de la voie pour grignoter quelques fruits et de la viande séchée tandis que leurs montures buvaient au cours d'eau proche et broutaient.

-D'où est-ce que vous venez ? Vous n'êtes pas une Nordique, ni une Impériale, absolument pas une Rougegarde et je pense que je saurais reconnaître une compatriote, Delphine se tourna soudain vers Nova.

Le Chevalier Dragon interrompit son mouvement, alors qu'elle allait croquer dans une pomme, et referma lentement la bouche, prise de court.

-Je suis effectivement une étrangère, mais je ne vois pas bien ce que je pourrais répondre. Je suis humaine, c'est tout.

-Mais quelle race d'humain ? Il y en a eu tant à travers l'histoire, et les quatre que j'ai listées ne sont que les plus récentes.

Nova haussa les épaules, une moue désolée sur les lèvres.

-Je n'ai pas de vraie réponse. Là d'où je viens, nous n'avons qu'une seule race d'humains. Il y a des elfes, des nains, des hommes-lézards et des revenants, mais pas de sous-race d'humains.

Cela parut plonger Delphine dans la perplexité, et même sans Anticipation, il était aisé de voir son esprit s'agiter pour tenter de remettre les pièces du puzzle en place et déterminer d'où Nova pouvait venir et pourquoi il n'y avait qu'une seule variété d'humains dans son pays.

-Des nains ? s'enquit Fenreir en prenant précautionneusement part à la conversation. Comme les Dwemers ?

-Euh... Peut-être ? hésita la rouquine en haussant les sourcils d'un air incertain.

Il restait encore une vaste quantité d'informations au sujet de ce monde qu'elle ignorait, et cela la mettait en danger à chaque conversation de ce type.

-Et vous avez des dragons, là d'où vous venez, donc ? fit la Brétonne, reprenant le contrôle de la discussion.

-Plus beaucoup. Il n'en reste que deux à ma connaissance, répondit docilement Nova, sa voix portant des accents mélancoliques à la pensée de Talana.

-Alors ce doit être un pays bien plus sûr que le nôtre, persifla la blonde.

-Bizarrement, non. En fait, les dragons sont le dernier rempart entre la vie et la mort aujourd'hui, répliqua Nova d'un ton léger cachant un sarcasme venimeux, un sourire trompeur sur les lèvres et de la haine dans ses yeux d'argent. Ce sont les seuls êtres assez puissants pour tenir tête à l'armée de démons et de morts-vivants que le Damné a levée, et il n'en reste que deux, dont un qui a décidé de faire une sieste de quelques centaines d'années parce qu'il n'a que faire des problèmes ridicules des races mortelles. S'il avait resté plus de dragons, nul doute que la situation serait moins catastrophique.

-C'est pour ça que vous êtes là ? Vous avez fui ?

-Non... Je cherchais un moyen d'anéantir l'armée du Damné quand je me suis retrouvée face à un puissant magicien. Il m'a expédiée ici, et depuis, je cherche un moyen de rentrer, répondit Nova d'une voix plus douce teintée de tristesse, son regard argenté perdu dans le vide.

Delphine ravala son prochain commentaire acide et se concentra sur son morceau de pain. Fenreir, lui, observait en silence sa compagne de voyage, qui semblait s'être totalement remise de sa morsure de vampire. Le fait qu'elle ne s'entende pas avec Delphine ne le surprenait guère. De ce qu'il avait compris en discutant avec elle, la croisade des Lames contre les dragons lui paraissait certes légitime considérant leur habitude de décimer des villages entiers, mais également dommageable à l'intégrité de l'univers. Pour elle, la disparition d'une race aussi ancienne et intelligente serait une perte regrettable pour le monde. Si les deux femmes continuaient à se battre l'une contre l'autre, il lui reviendrait d'apaiser les tensions, et il n'était pas exactement qualifié pour ça...

Quant à ce que Nova avait raconté... Elle ne lui en avait pas dit autant au sujet de son pays natal. Elle ne lui avait pas parlé de ce... Damné ? Ni de ses armées qui menaçaient son pays. Elle n'avait évoqué que le magicien, sans jamais révéler son nom cependant. Un instant, une pointe de culpabilité titilla son cœur à l'idée qu'il la gardait avec lui alors que son pays était en guerre. C'était inutile, il le savait, mais il ne pouvait s'en empêcher. Considérant la situation de son propre pays, la guerre civile, le retour des dragons à Bordeciel, il comprenait l'urgence que Nova pouvait ressentir. D'un autre côté, elle n'avait aucune idée de comment retourner chez elle, et avait elle-même accepté de se plier à ce pari stupide, alors il se raccrochait à cela.

-Tu ne m'avais jamais raconté ça, chuchota-t-il, à peine audible.

-Non. Je ne sais toujours pas comment rentrer chez moi, et je préfère éviter de penser à Damian et ses armées. Qui sait dans quel état je retrouverai mon pays en rentrant... Peu importe. On devrait repartir, on n'a pas de temps à perdre, répondit Nova d'un ton brusque en se levant et époussetant ses vêtements des miettes de pain qui lui étaient tombées dessus.

Elle remonta rapidement en selle, et attendit que les deux autres la rejoignent. Elle remarqua le coup d'œil qu'ils échangèrent, mais ne s'en formalisa pas alors qu'ils reprenaient la route. Leur voyage durerait encore bien plusieurs jours, probablement une bonne semaine selon leur rythme, et ils ne pouvaient pas se permettre de traîner sur le bord de la voie. Il leur fut plus aisé cette fois d'alimenter une discussion continue, et bien qu'il demeure quelques frictions entre Delphine et Nova, elles ne se jetèrent pas à la gorge l'une de l'autre, ce que tout le monde considéra comme une victoire à la fin de la journée. Ils montèrent le camp dans les ruines de l'ancienne tour de guet ouest, qui n'avait toujours pas été réparée. Avec la guerre civile qui s'enlisait dans un conflit sans issue, le Jarl de Blancherive n'avait pas réussi à dégager de fonds suffisants pour réparer le bâtiment, et il était resté plus ou moins à l'abandon, demeurant accessible aux voyageurs et régulièrement défendu par une poignée de soldats de passage.

-Ce voyage a l'air de bien s'annoncer, lâcha Fenreir après le repas.

-J'admets que pour le moment, la chance semble être de notre côté. Pas d'attaque de bandits, ni de bête sauvage, pas de vampire, et Delphine n'a pas encore essayé de me tuer, répondit Nova sur le ton de la conversation, avec une pointe d'amusement.

-Ne me tentez pas, grogna la Brétonne depuis l'autre côté du feu de camp.

-Donc demain on continue vers le nord, c'est ça ? s'enquit le Chevalier, ignorant l'intervention de la Lame.

-Oui. Nous allons prendre la route impériale qui monte à Morthal, puis obliquer vers l'ouest pour traverser Hjaalmarche jusqu'à Pondragon. Et depuis Pondragon, nous suivrons la rivière Karth jusqu'à Solitude. La traversée du col au nord risque de nous prendre un certain temps, il sera particulièrement enneigé. Sans parler du fait que nous devrons traverser le Labyrinthe. Enfin, nous n'aurons pas à passer à travers le Labyrinthe lui-même, mais les ruines que nous serons forcés de traverser sont tout de même dangereuses et impraticables.

-Des dangers en particulier contre lesquels tu nous mets en garde ?

-Probablement des loups, des draugrs... et des trolls. Si on est vraiment malchanceux, un dragon.

-Eh bien... plus qu'à prier pour ne pas être malchanceux, hein ? plaisanta la rouquine en croisant ostensiblement les doigts.

-Si Nocturne le veut... ajouta Fenreir à mi-voix.

-Quoi qu'il en soit, je refuse de me faire mordre par un autre vampire cette nuit. On va organiser des tours de garde. Qui veut quel quart ? Personne ? Je prends le premier, alors.

-Je prends le deuxième, fit Delphine d'un ton las.

-J'imagine que le dernier est pour moi, soupira Fenreir.

-Très bien. Vous aurez de la compagnie pendant vos tours, je vous laisserai ma Créature.

Nova s'entailla le bout du doigt et traça un trait de sang sur le pentacle gravé sur son Crâne de Cristal, permettant au portail de néant de s'ouvrir et de libérer son abomination nécromantique. La chose s'extirpa des ténèbres et vint se presser contre sa maîtresse avec affection, ses bras terminés par des lames précautionneusement tenus à l'écart, pour éviter tout accident.

-Qu'est-ce que c'est que ce monstre ? s'étrangla Delphine en se levant de la pierre sur laquelle elle était assise, tirant à demi son épée de son fourreau.

-Ce monstre, c'est ma Créature. Elle est avec nous, et vous ne lui ferez aucun mal, gronda Nova dans un avertissement.

-Enfant de Dragon, vous ne pouvez pas être d'accord avec ça !

-Cette Créature m'a sauvé la vie. J'ai confiance en Nova, et si cette monstruosité lui est aveuglément obéissante, alors je la tolère.

-Mais...

-Et si vous voulez poursuivre ce voyage avec nous, vous la tolérerez aussi, la mit-il en garde, sa voix se durcissant.

Un peu surprise de son soutien, Nova se garda pourtant de manifester sa gratitude et son incompréhension. A la place, elle se leva de son siège et entreprit de délimiter un périmètre à patrouiller dans la nuit, tâchant d'ignorer les nouvelles tentatives de protestation de Delphine. Elles ne s'entendraient probablement jamais, mais cela lui passait relativement au-dessus de la tête. Après tout, elle n'était pas bloquée en Bordeciel pour faire ami-ami avec des tueurs de dragons, et elle n'avait pas non plus l'intention de rester plus que nécessaire.

Les deux autres s'étaient endormis quand elle repassa devant le campement après sa première ronde. Sa Créature marchait sur ses pas, s'arrêtant parfois pour se gratter avec une patte arrière comme un chien hideux mais affectueux.

-Paarthurnax va se poser des questions. Je ne suis jamais partie si longtemps sans revenir lui passer le bonjour, se fit-elle la réflexion à voix basse.

-Rrrhg, grogna sa Créature.

-J'espère juste que cette Lame ne va pas me poser de problèmes. Elle n'a pas l'air d'avoir une influence incroyable sur Fenreir, mais si elle pouvait s'abstenir d'essayer de le monter contre moi, ça m'arrangerait. Je sais que toi tu t'en fiches et que tu n'attends qu'une chose, c'est pouvoir massacrer des trucs, mais moi j'ai encore une vie à mener, et si elle pouvait être relativement paisible, ce serait encore mieux.

Elle repoussa un smilodon sans avoir à réveiller les autres, observa sa Créature jouer dans une flaque, la trouvant presque adorable, et poursuivit son tour de garde sans autre incident. Le premier quart était relativement facile à supporter, puisqu'il suffisait de veiller tard. C'était Delphine qui passerait une mauvaise nuit, obligée de dormir en deux fois, quand bien même cela ne dérange pas Nova plus que cela. A la fin de son quart, elle regagna le campement et réveilla Delphine avec autant de précautions que possible. Elle ne s'inquiétait pas de troubler son sommeil, elle s'inquiétait de se retrouver avec un couteau sous la gorge. La Brétonne était une combattante qui vivait dans la clandestinité depuis des années, à échapper au Thalmor, et par conséquent, elle se tenait prête à se défendre n'importe quand.

Grand bien lui en prit. Quand l'ancienne Draconis secoua l'épaule de la Lame, celle-ci dégaina un couteau de sous son oreiller et la menaça avec avant de réaliser de quoi il s'agissait. Elle soupira et rangea son arme en se frottant les yeux pour finir de se réveiller.

-Rien à signaler ? s'enquit-elle d'une voix basse et fatiguée.

-Juste un smilodon. Avec un peu de chance, ce sera une nuit calme. Je vous laisse avec ma Créature, elle vous obéira, assura la rouquine en communiquant mentalement ses ordres à l'abomination.

En bâillant, elle se dirigea ensuite vers sa selle, qu'elle avait retiré à sa jument, et récupéra son sac de couchage. Après l'avoir étendu à quelques pas du feu, elle s'allongea sous ses couvertures et tâcha de trouver le sommeil et de remettre sa vie entre les mains de Delphine. En dépit de la confiance toute relative qu'elle avait placée chez la Brétonne, elle sombra dans les limbes rapidement.

Une fois encore, elle fut incapable de se lever seule, et n'ouvrit les yeux que parce que Fenreir l'avait réveillée en lui pressant l'épaule. Au moins, se dit-elle, elle n'avait pas réagi de façon aussi extrême que Delphine, et avait simplement sursauté à son contact. Elle s'extirpa de son sac de couchage, le replia, et rejoignit les deux autres autour du feu de camp pour le petit-déjeuner après avoir révoqué sa Créature. Elle l'appréciait, mais elle appréciait plus encore de pouvoir manger sans avoir à regarder les chairs putréfiées de l'abomination. Delphine était en train d'essayer de le rallumer, mais tardait à obtenir un résultat. Avec nonchalance, Nova alluma une boule de feu dans le creux de sa main et la lança d'une pichenette sur la pile de bois, l'enflammant immédiatement. Elle s'assit ensuite sur son siège de la veille et s'étira longuement, les yeux encore fatigués.

-Vous êtes mage ?

-Je suis beaucoup de choses, Lame. Tous les Draconis apprennent la magie tout comme l'art des armes, maugréa Nova distraitement avec un soupçon d'insolence.

-Aujourd'hui nous allons passer devant le fort Mauriart. Si on se dépêche, on devrait être en mesure d'éviter de se faire attaquer, mais comme c'est un repaire notoire de bandits, nous devrons être précautionneux, intervint Fenreir, conscient que la mauvaise humeur matinale de Nova pouvait s'avérer dangereuse avec Delphine. Si tout se passe comme prévu, nous nous arrêterons ce soir au pied des montagnes à la frontière avec Hjaalmarche.

-Si on est chanceux, insista Nova, le regard plongé dans les flammes. Tout ce que je demande, c'est qu'on ne se retrouve pas encore face à des vampires.

-Vous avez déjà mentionné des vampires, hier, et je n'ai pu que remarquer votre cicatrice. Vous avez été mordue ?

-Et soignée, oui. Vous en avez déjà affronté ? demanda Nova à Delphine.

-Une ou deux fois, oui. De vraies saletés.

-Pour une fois, je suis totalement d'accord avec vous. Je préférerais affronter une armée de zombies plutôt qu'une seule de ces créatures une nouvelle fois.

-Les chevaux ont eu le temps de se reposer, on devrait repartir, déclara Fenreir, coupant court à la conversation.

Nova opina et remballa rapidement ses affaires. Elle commençait à apprécier ce voyage. En réalité, elle appréciait même d'être clouée au sol. C'était différent de quand elle était bloquée sous le bouclier protecteur, où une sensation d'oppression enserrait continuellement sa poitrine et son esprit. Ici, elle évoluait avec la possibilité d'étendre ses ailes, même si c'était déconseillé. Il n'y avait pas cette impression perpétuelle que quelque chose tentait de l'empoisonner. En enfourchant Rona, elle se surprit à arborer un sourire un peu naïf, tout en suivant les deux autres, se fiant à leur meilleure connaissance de la géographie du pays et de la topographie du terrain.

Laissant ses pensées dériver, Nova se retrouva à penser à Kirill et Salomé, le barde et la danseuse qui avaient élu domicile dans sa Tour de Guerre. Ce voyage manquait de musique, et elle ne put s'empêcher de se rappeler la ballade mélancolique que Kirill lui avait chantée à quelques occasions. Les yeux fermés, elle se remémora la mélodie et commença à la fredonner à mi-voix, laissant Rona suivre la piste des autres chevaux.

-Qu'est-ce que ça raconte ? entendit-elle demander d'une voix amicale à sa gauche.

Elle s'interrompit et rouvrit les yeux, se tournant pour croiser le regard de Fenreir.

-Quoi donc ?

-Ta chanson, évidemment, rétorqua le Nordique en roulant des yeux.

-Je l'ignore. Je ne parle pas la langue des paroles.

-C'est une chanson de chez toi ?

-Oui... Je ne pensais pas avoir le mal du pays, ça fait déjà quelques mois que je suis bloquée ici, et jusqu'à présent, je n'avais eu aucun problème.

-Tu connais des chansons d'ici ? Tu pourrais les rapporter chez toi quand tu rentreras, suggéra-t-il.

Un brin surprise, Nova lui retourna un coup d'œil incrédule. Qu'est-ce qui lui prenait ?

-Tiens, au hasard, tu pourrais apprendre la chanson de l'Enfant de Dragon, fanfaronna-t-il.

S'étirant pour couvrir l'espace entre leurs deux montures, Nova lui donna un léger coup de poing joueur sur l'épaule avec un sourire.

-Parce que tu crois que je voudrais rapporter des souvenirs du type qui m'a battue en duel ? C'est mal me connaître, Enfant de Dragon, répliqua-t-elle, le même rictus goguenard sur les lèvres.

Il semblait avoir complètement oublié leur dispute, et cela lui convenait pleinement. Au moins, elle n'aurait plus à marcher sur des œufs. Il entreprit alors de lui apprendre les paroles de la chanson écrite en son honneur. C'était une ode à la gloire de l'Enfant de Dragon en tant que figure héroïque, et non pas à sa gloire personnelle, et elle était somme toute relativement facile à mémoriser. Après l'avoir chantée une fois ensemble, puis une fois en canon, ils avaient dû s'arrêter parce que Delphine les avait menacés de les faire taire tous les deux s'ils ne la fermaient pas. Dans la catégorie 'grognon', la Brétonne raflait toutes les récompenses.

En dépit de cela, l'atmosphère demeurait considérablement plus détendue que la veille, et les discussions étaient plus fluides et aisées. Nova en profita pour poser toutes les questions sans réponse qu'elle pouvait se permettre de poser sans laisser échapper d'indice sur sa vraie nature. Elle en apprit ainsi plus sur le statut des Lames, bien que Delphine soit tout aussi réticente à parler de son Ordre que Nova l'était quant à son mystérieux pays.

Ils venaient d'aborder la question de la guerre civile et des positionnements politiques de chacun quand un rugissement retentit au nord de leur position. Les chevaux se raidirent et hennirent de peur tandis que leurs cavaliers portaient immédiatement la main à leurs armes tout en tentant de tenir leurs montures en place et de les rassurer. Levant les yeux au ciel couvert, tous plissaient les yeux dans l'espoir de repérer le dragon responsable de leur émoi. Un autre grondement se fit entendre, bien plus près, et fut rapidement suivi du bruit inimitable de ses ailes qui claquaient au vent. Un instant plus tard, une ombre obscurcit le ciel alors que le dragon les survolait, terrifiant les montures, qui se cabrèrent et tentèrent de prendre la fuite, forçant leurs cavaliers à descendre s'ils ne voulaient pas être désarçonnés. Sitôt libérés, les chevaux prirent la fuite, attirant inévitablement le regard du dragon.

C'était une bête énorme, à la tête couronnée de quatre cornes, et aux écailles d'une teinte à mi-chemin entre le brun et le cuivre, dotées d'un éclat métallique. Sa queue était taillée en pointe de flèche, et ses ailes portaient deux couleurs. La partie osseuse arborait des écailles cuivrées tandis que le cuir de la membrane était plutôt couleur de vélin. C'était une magnifique créature, mais Nova savait qu'elle n'était pas là pour parader. Elle était là pour chasser, et leurs trois chevaux lui avaient tapé dans l'œil. Cependant, ils avaient besoin de ces animaux s'ils voulaient atteindre Solitude avant la fin du mois.

Le cœur lourd et les mâchoires serrées par une vague de chagrin, elle empoigna son arc et encocha une flèche de lumière. A ses côtés, Delphine et Fenreir avaient également récupéré les leurs, et les armaient. Nova avait l'avantage de ne pas avoir besoin de flèches matérielles comme eux, et avait donc l'opportunité de tirer première. Seule sa volonté de ne pas tuer de membres de cette espèce retenait son bras.

Une gueule pleine de crocs luisants s'ouvrit sur un brasier d'enfer, une seconde avant de libérer l'apocalypse sur un soldat impérial, faisant fondre sa chair sur ses os dans un hurlement d'agonie à glacer les sangs.

Les souvenirs de Fenreir explosaient dans son esprit alors qu'elle sentait sa terreur viscérale des dragons le paralyser. Elle voyait dans ses yeux la peur abjecte qui devait lui contracter les entrailles alors qu'il bandait son arc les mains tremblantes. Elle ne pouvait pas le laisser tomber. Elle ne pouvait pas refuser de se battre alors que lui, il devait affronter sa pire crainte.

Serrant les dents, elle changea sa flèche en flèche explosive, et la décocha. Le trait de lumière parcourut la distance jusqu'au dragon en un clin d'œil et s'écrasa contre le flanc du saurien dans une explosion qui lui fit perdre de l'altitude. Ses écailles étaient solides, Nova en savait quelque chose, mais une explosion d'une telle puissance l'avait affecté. Il abandonna sa première cible, laissant les chevaux galoper à l'abri, tandis qu'il virait sur son aile pour faire face aux trois humains. Un bref instant, il croisa le regard argenté de Nova avant d'ignorer copieusement les deux flèches tirées par Fenreir et Delphine, qui ne parvinrent pas à passer au travers de son armure d'écailles.

-Dovahkiin ! Hi nis qahnaar zu'u ! (Enfant de Dragon ! Tu ne peux me vaincre!) rugit-il d'une voix grave et puissante. Hi ni lost viing. (Tu n'as pas d'ailes)

-Arrête de baragouiner et amène-toi, dragon !

-Tu te dis Dovahkiin, et tu ne parles même pas la Dovahzul, cracha le dragon tout en volant en surplace.

-Enfant de Dragon, nous n'avons pas le temps de parler avec ce monstre. Tuez-le ! gronda Delphine en encochant une nouvelle flèche.

-Vos arcs ne sont pas assez puissants pour le blesser, la contredit Nova. Je vais le forcer à atterrir, vous pourrez l'attaquer au corps à corps.

-C'est une idée de merde, vous le savez, ça ? Vous avez vu la taille de ses crocs ?

-Oui, et je sais aussi que les écailles d'un dragon sont bien trop épaisses pour que vos arcs aient la moindre chance de les percer. Il vous faudrait a minima une baliste pour le blesser, à moins d'avoir un coup de bol miraculeux et de toucher dans un défaut entre deux écailles, mais même là vous ne le blesseriez pas vraiment.

-Je vois que l'un d'entre vous s'y connait un peu en dragons... ronronna le saurien, se maintenant toujours au-dessus d'eux dans un vol stable et régulier en dépit des marques de brûlures sur son flanc, et balayant un vent continu dans leur direction. Ce sera un plaisir de vous dévorer, fit-il avec un sourire dragonien carnassier.

Il gonfla ses poumons, et tous y virent le signe imminent d'une tempête de flammes. Sans plus se soucier des autres, chacun plongea à couvert alors qu'un torrent de feu se déversait là où ils se trouvaient un instant avant.

-Si vous êtes mage, c'est le moment de vous rendre utile ! lui lança Delphine depuis sa propre cachette.

-J'ai jamais essayé ces sorts contre des dragons ! Ça pourrait tout aussi bien échouer !

-J'en n'ai rien à foutre ! Tentez le coup quand même, ou on va y passer !

Rassemblant son énergie magique et sa concentration, Nova projeta son esprit contre celui du dragon, et se heurta à une solide résistance. Il était plus puissant que Vuljotnaak, bien plus puissant, tout aussi bien physiquement que mentalement. Pourtant, son assaut le surprit juste assez pour qu'il arrête de cracher des flammes. Elle en profita pour jaillir de sa cachette et lui décocher une nouvelle flèche explosive dans le poitrail, lui faisant perdre encore un peu d'altitude, tout en courant dans sa direction, le cœur battant à tout rompre. Si elle n'arrivait pas à le toucher avec son sort, ou qu'il y résistait, elle serait vulnérable à toute contre-attaque.

Son esprit toujours au contact de celui du dragon, elle ne parvenait pourtant pas à briser ses défenses. Pourtant, elle tenta sa chance. Se concentrant de toutes ses forces pour rassembler la puissance magique nécessaire pour atteindre un être aussi puissant qu'un dragon, elle déchaîna son énergie dans sa direction. La créature grogna alors que la magie commençait à l'affecter, avant de laisser échapper un geignement d'incompréhension teinté d'angoisse un instant plus tard.

-Que m'as-tu fait ?! rugit-il.

-Si vous ne nous voyez pas, vous ne savez pas d'où viendra la prochaine attaque, répliqua Nova avec prudence, se tenant prête à esquiver un jet de flammes qu'il pourrait tirer dans la panique.

-Quelle est cette magie ?

Il clignait des paupières frénétiquement, comme si cela pouvait lui ramener la vue dont il avait été privé.

-Je suis désolée, seigneur Dovah. Je n'ai rien contre vous ou votre espèce. Je ne fais que défendre mes propres intérêts et l'Enfant de Dragon.

Elle décocha une nouvelle flèche explosive, cette fois visant précisément la jonction de l'aile, et toucha. Le dragon lâcha un hurlement d'agonie, battant inutilement des ailes alors que l'une ne répondait plus et qu'il tombait droit vers le sol. Il s'écrasa lourdement, son aile blessée étendue dans un angle bizarre, et se plaça immédiatement en position de combat. Il ne volait plus, mais il n'en demeurait pas moins un adversaire redoutable.

-Fenreir, Delphine, à vos armes !

Elle bondit en arrière pour éviter une salve de flammes tirée à l'aveuglette, et profita de ce que les deux autres se ruaient dans la bataille pour dessiner un trait de sang sur le pentacle de son Crâne de Cristal. Sa Créature s'extirpa du portail et avisa le dragon, puis se jeta sur lui en un éclair, ses lames au clair. Sans ralentir, Nova s'enferma dans son esprit, les yeux fermés, et rassembla toute sa concentration. Elle n'avait encore jamais tenté d'invoquer un démon en Bordeciel, et ignorait si elle en serait capable. Si elle avait changé de monde, elle avait peut-être également rompu son lien avec le plan duquel elle pouvait l'invoquer. Prenant une grande inspiration, elle tendit la main, paume vers le sol, et ressentant l'énergie magique s'y concentrer alors qu'elle essayait de toutes ses forces d'arracher le démon à son plan parallèle.

Il lui restait théoriquement suffisamment d'énergie magique pour réussir, mais une barrière inamovible semblait se dresser entre elle et le succès. En grognant d'effort, une lance de douleur lui traversant l'esprit, elle parvint à briser la barrière qui l'empêchait d'invoquer son démon, et ouvrit un portail dans l'herbe. En revanche, ce qu'elle avait arraché à cet autre plan ne ressemblait en rien aux démons qu'elle avait l'habitude d'invoquer. La chose qu'elle avait sous les yeux n'avait pas de carapace d'acier ou de griffes oranges de flammes, mais elle était tout aussi terrifiante. C'était une sorte de bipède reptilien avec une gueule de crocodile et des bras et jambes terminés par des griffes acérées. Une queue écailleuse faisait balancier derrière lui, et ses yeux brillants la fixaient avec une lueur malsaine.

-Qu'est-ce que... commença-t-elle à balbutier, avant de se rappeler qu'ils étaient en plein combat. Si tu es à mes ordres, alors attaque ce dragon !

La créature lâcha un grognement intimidant, mais obéit, et se jeta dans la bataille. Fenreir comme Delphine glapirent de surprise en voyant le monstre se joindre à eux, mais se reprirent rapidement, continuant à asséner coup sur coup au dragon. Ils visaient ses articulations et ses ailes, s'assurant de le clouer au sol. Le saurien, quant à lui, claquait des mâchoires, tentant de les refermer autour des moucherons qui le harcelaient, sans succès. Pourtant, bientôt, il recouvrerait la vue et redeviendrait un adversaire plus mortel encore.

Comme si le simple fait d'y avoir pensé leur avait porté malheur, le regard du dragon s'éclaira soudain alors que le voile qui l'obscurcissait disparaissait. Il jeta un coup d'œil panoramique au champ de bataille et gonfla ses poumons. En panique, Fenreir et Delphine battirent en retraite tandis que le 'démon' et la Créature de Nova restaient sur place, continuant à attaquer inlassablement. Ils furent engloutis par les flammes en une fraction de seconde dans un rugissement de dépit.

Le dragon était maculé de sang, couvert de blessures plus ou moins profondes. Ses ailes lui étaient devenues inutiles, brisées en plusieurs endroits, et un flot rouge s'écoulait de son flanc, à l'endroit où la première flèche de Nova l'avait frappé. Sa respiration était sifflante et laborieuse, et il était clair qu'il voyait sa fin approcher. Il savait qu'il ne pourrait plus voler, et que des blessures pareilles ne guériraient probablement jamais suffisamment pour lui permettre de retrouver un semblant de vie normale. Même si le sort de Cécité avait cessé de faire effet, la fatigue et la mort commençaient à voiler son regard doré.

-Qui es-tu ? Toi qui n'as rien contre les dragons mais qui en sais tant sur leurs faiblesses, souffla-t-il d'une voix lasse.

-Je m'appelle Nova, noble Dovah. J'ai connu quelques dragons, et je connais leurs faiblesses, répondit-elle avec respect tout en s'avançant de quelques pas dans sa direction.

-Je ne peux que te souhaiter la mort, j'imagine que tu comprends pourquoi.

-Bien sûr.

-Alduin aura raison de vous, misérables joors. Ma mort ne signifie rien. Alduin vaincra, et me ramènera, et vos luttes n'auront eu aucune importance.

-Pas si je dévore ton âme, dragon ! gronda Fenreir en s'approchant, les poings refermés sur le manche de son marteau.

-Tu peux toujours essayer, Dovahkiin, répliqua le dragon en retroussant les babines sur ses crocs.

Il arqua le cou et gonfla les poumons comme pour cracher des flammes, mais Fenreir se jeta en avant, marteau en main.

-Fus Ro Dah ! Cria-t-il, forçant le dragon à refermer la gueule et s'étouffer à moitié sur son feu.

Même depuis sa position, à plusieurs mètres de lui, Nova put voir la puissance qu'il mit dans son coup alors qu'il balançait son marteau de toutes ses forces contre le cou du dragon. La tête de l'arme entra en contact avec la partie plus tendre de sa gorge, protégée par une armure plus fine et plus souple, et l'enfonça brutalement, emportant quelques écailles avec elle. Le saurien toussa et s'étrangla quand sa trachée et sa jugulaire furent écrasées par le poids de l'arme, forcé de se recroqueviller tandis que le souffle lui manquait.

-Alduin, hein ? Je dévorerai son âme à lui aussi... gronda Fenreir d'un ton menaçant.

Il leva à nouveau son marteau et l'abattit avec une violence incroyable sur le crâne du dragon agonisant, l'écrasant dans un craquement écœurant. Incapable de regarder, Nova détourna les yeux mais tressaillit quand le bruit parvint à ses oreilles. Bien que le dragon ait voulu les tuer, elle ne put retenir l'unique larme qui s'échappa de sous ses cils, tribut silencieux en l'honneur de sa mort.

Poussée par une mystérieuse sensation, elle déploya à nouveau son pouvoir d'Anticipation et s'approcha mentalement du dragon moribond. Son esprit s'effaçait lentement, et toutes ses barrières psychiques étaient tombées, permettant au Chevalier de l'atteindre.

-N'ayez crainte. Vous n'êtes pas seul, chuchota-t-elle dans son esprit.

-Je savais que tu n'étais pas un joor ordinaire...

-Je suis différente, effectivement. Mais je sais que mourir seul est une malédiction, alors je resterai avec vous jusqu'à ce que votre conscience s'éteigne.

-Ko... kogaan...

Un fragment de sagesse voleta jusqu'à son esprit, s'y liant avec douceur et lui apportant une compréhension du Cri semblable à celle que lui avait offert Paarthurnax. A l'exception que cette fois, il s'agissait d'un cadeau d'adieu. Un instant plus tard, elle se sentit tomber dans le vide, comme si elle s'était appuyée contre un mur qui avait soudainement disparu, et fut forcée de rétracter sa conscience contre elle-même, une part de son âme flétrie d'avoir été le témoin de cette mort.

Quand elle rouvrit les yeux, elle put voir une vague d'énergie irisée s'échapper du corps du dragon, abandonnant derrière elle un squelette morbide, et rejoindre l'Enfant de Dragon. Ses yeux brillèrent de pouvoir alors qu'il absorbait l'âme du dragon. Il se tourna vers Nova, de la fierté sur son visage dissimulant la terreur qu'il ressentait toujours pour les dragons. Son expression se figea cependant en remarquant la tristesse et les yeux humides de l'ancienne Draconis. Inquiet, il s'approcha d'elle après avoir suspendu son marteau à son harnais dans son dos.

-Ça va ? Tu es blessée ?

Elle secoua lentement la tête, le cœur toujours étreint par le chagrin.

-Qu'est-ce qu'il y a, alors ?

-J'étais dans sa tête quand il est mort... Une telle... froideur... Un tel néant...

-Il a essayé de nous tuer, vous le savez, ça, quand même ? cracha Delphine en remarquant les larmes dans les yeux de Nova.

-Silence, Delphine, la rabroua Fenreir avec un regard noir, avant de poser une main hésitante sur l'épaule de Nova. Tu veux en parler ?

-Tu ne comprendrais probablement pas... Personne ne pourrait comprendre. Ce que ça fait, de ressentir ce passage vers l'outremonde. C'est pas du tout pareil que de regarder quelqu'un mourir... C'est presque comme l'accompagner... C'est terrifiant... Et incroyablement triste...

L'instant d'avant, elle se tenait debout à côté de l'Enfant de Dragon, et l'instant suivant, il s'était décidé à braver ses réserves et à l'attirer dans une étreinte réconfortante. Il connaissait suffisamment la rouquine pour savoir qu'il ne devrait pas employer les mêmes arguments que Delphine et expliquer que le dragon était une vile créature, et il cherchait en conséquence un autre moyen de lui remonter le moral.

-Tu es restée avec lui jusqu'à la fin. Il n'était pas seul, finit-il par tenter.

Une pointe douloureuse transperça le cœur de Nova en réalisant les efforts que faisait le Nordique, en réalisant qu'il avait compris ce qu'elle avait fait. C'était complètement passé au-dessus de Delphine, mais lui, il avait compris. Un léger sanglot lui lacéra la gorge alors qu'elle s'appuyait contre lui, éclipsant le reste du monde de son esprit.

De son côté, Delphine leva les yeux au ciel avec agacement. Si l'Enfant de Dragon se laissait influencer par cette femme, il risquait de ne pas vouloir accomplir son destin et exterminer les dragons jusqu'au dernier. Le fait qu'il ait tué ce dragon-ci n'avait que peu d'importance s'il tombait entre les griffes de cette rousse aux yeux d'argent. Elle serra les mâchoires, de la haine dans son regard bleu, et porta ses doigts à sa bouche pour siffler leurs chevaux.