ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON

PARTIE 1

Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons


CHAPITRE 10

Nova était silencieuse. Elle n'avait plus ouvert la bouche depuis la veille, quand ils avaient affronté le dragon. Elle avait fini par se dégager de l'étreinte de Fenreir, avec douceur, et était montée en selle sitôt que Rona et les autres chevaux les avaient retrouvés. Elle lui avait donné une pomme et flatté son encolure pour la remercier d'être revenue, puis était montée en selle et avait attendu que Delphine et Fenreir soient prêts. Il était resté quelques minutes auprès du squelette de dragon, à la fois pour braver sa peur, et à la fois pour récupérer quelques ossements, en particulier des phalanges et des crocs. Les phalanges feraient des osselets d'excellente facture, et les crocs de magnifiques bijoux guerriers.

Ils avaient repris la route tôt ce matin, sachant qu'ils devaient encore traverser le col des montagnes ainsi que le Labyrinthe. Nova n'avait toujours aucune idée de ce qu'était ce Labyrinthe, dont elle sentait instinctivement qu'il s'écrivait avec une majuscule, mais elle n'avait pas le cœur à demander.

Elle se rappelait encore la réaction de Delphine, une fois l'agitation retombée, en observant le cadavre du démon qu'elle avait invoqué. Elle l'avait examiné attentivement, parce que du fait de la douche de flammes qu'il avait reçu, son corps était difficilement identifiable. Pourtant, après quelques minutes, elle avait bondi en arrière, une mine horrifiée sur ses traits d'ordinaire si neutres et blasés.

-Vous avez invoqué un daedra... Un daedroth.

Nova n'avait pas répondu, encore hantée par ce sentiment de vide terrifiant qu'elle avait ressenti en accompagnant le dragon dans la mort. Elle ne connaissait même pas son nom...

-Vous n'êtes pas n'importe quelle mage. Très rares sont ceux qui parviennent à invoquer des daedras sans rituel complexe, et plus rares encore sont ceux qui savent s'en faire obéir, ajouta-t-elle, de la prudence et un respect teinté de crainte dans sa voix. Où avez-vous appris à faire cela ?

Se heurtant au silence de la rouquine, elle avait tenté de la presser plus avant, mais Fenreir l'en avait dissuadée et convaincue plutôt de l'aider à récupérer les os du dragon. Après cela, ils s'étaient remis en route en silence, l'atmosphère légère et festive d'avant le combat désormais totalement éteinte.

Un peu plus tôt dans la matinée, de la neige avait commencé à tomber, nimbant le monde d'un silence et d'une sérénité bienheureux. Chevauchant quelques pas derrière Fenreir et Delphine, Nova ressassait le combat de la veille. Elle savait que la mort du dragon avait été inévitable, elle savait que s'ils ne s'étaient pas défendus, il les aurait tués, et elle savait que même si elle n'avait pas décidé de participer au combat, elle y aurait été forcée sitôt que le dragon l'aurait attaquée. Elle avait beau retourner la situation dans sa tête, cependant, elle ne parvenait pas à soulager son esprit de la culpabilité qu'elle ressentait.

-C'est assez. Il faut que je vous parle, déclara soudainement Delphine en ralentissant pour se retrouver à son niveau.

Fenreir copia son mouvement, et ils furent alors trois cavaliers à marcher de front sur la route pavée en dépit de sa relative étroitesse à mesure qu'ils approchaient des montagnes.

-Il y a plusieurs choses desquelles vous avez à répondre, et je me fiche que vous soyez en deuil pour un foutu dragon : vous allez répondre.

Nova releva un regard argenté fatigué vers Delphine, insensible à son hostilité.

-Doucement, Delphine, la mit en garde Fenreir.

-Vous avez invoqué un foutu daedroth. Vous avez invoqué une créature nécromantique. Vous lisez dans les pensées. Vous savez exactement quel endroit blesser pour incapaciter un dragon. Vous vous dites mercenaire, mais aucun mercenaire n'a autant de compétences. Qui êtes-vous ?

-Je suis une ancienne Draconis, se borna-t-elle à répondre. Cela signifie que je maîtrise une certaine palette de compétences. J'ai été entraînée pour connaître les faiblesses des dragons, j'ai reçu le don de lire dans les pensées en fin d'apprentissage afin de pouvoir combattre les dragons aussi bien sur le plan physique que mental, et résister à leurs attaques psychiques. J'ai une Créature nécromantique parce que j'ai aidé un nécromancien à mettre la main sur le Crâne permettant de la contrôler.

-Et le daedroth ?

-Je ne sais pas ce que c'est. J'ai utilisé un sort d'invocation de démon, expliqua la rouquine d'une voix éteinte, le regard dans le vide. Il a été plus difficile à lancer que chez moi. Et je n'ai pas invoqué le même genre de démon qu'auparavant.

-Les daedroths sont des daedras, intervint Fenreir. Ce sont des créatures venant d'autres plans, et les daedroths sont généralement associés aux deux Princes les plus craints, Merhunes Dagon et Molag Bal. Je ne suis pas un érudit, loin de là, mais je sais quand même que les tentatives d'invasion majeures de notre plan ont été menées par ces deux-là. Ils ne sont pas à prendre à la légère.

Nova acquiesça distraitement, toujours plongée dans ses ruminations et son chagrin. Elle avait contribué à tuer un dragon, un être appartenant à une espèce qu'elle avait appris à respecter et aimer. Elle n'aurait pourtant pas cru qu'elle serait si affectée... Bien qu'elle se soit déjà fait la réflexion un million de fois depuis la veille, elle se dit que ce devait être à cause de cet instant qu'ils avaient partagé dans son esprit juste avant sa mort.

Le froid se faisait de plus en plus mordant à mesure qu'ils gravissaient le chemin sinueux menant au col et au Labyrinthe, forçant Nova à se concentrer sur ce qui l'entourait et à jeter une cape de fourrure sur ses épaules, ainsi qu'une couverture sur ses jambes. Elle frissonnait en dépit de ces protections, et se mit soudainement à regretter d'avoir accepté de se plier à ce pari stupide. Elle détestait le froid, qui l'affaiblissait et la fatiguait bien plus que la chaleur, dont elle s'accommodait plus aisément.

-Attention, droit devant ! s'exclama alors Fenreir en décrochant son marteau de son harnais et pointant une forme fugace à une vingtaine de mètres d'eux.

Une silhouette serpentine et fantomatique ondulait dans l'air, auréolée de brume de glace, et s'approchait en crissant et sifflant, soufflant un air plus froid encore que l'atmosphère à travers ses crocs transparents.

-Un spectre de glace. Il ne devrait pas poser trop de problème, assura Delphine en dégainant un sabre tel que Nova n'en avait jamais vu.

Descendant de leurs chevaux, ils convergèrent en direction de la créature, laissant l'ancienne Draconis en charge de surveiller les montures. Le spectre de glace était souple et agile, et parvenait à esquiver la majorité des attaques de Fenreir, mais se trouvait toujours dans la trajectoire des coups de Delphine, plus vive. L'affrontement ne dura pas bien longtemps, et s'acheva abruptement lorsque la lame de la Brétonne lui trancha la tête d'un mouvement puissant. Ils purent remonter en selle et reprendre leur route, pas le moins du monde fatigués par ce simulacre de combat.

Ils étaient restés majoritairement silencieux jusque là, mais lorsque leurs montures posèrent un premier sabot sur les pavés de la cour ancienne du Labyrinthe, leur silence eut soudain une nouvelle saveur. Une menace latente pesait sur eux, alourdissant l'atmosphère, et le moindre son se réverbérait contre les montagnes et les constructions antiques, leur laissant la sensation inquiétante d'avoir été repérés. Fenreir avait une main sur le manche de son marteau, Delphine avait à nouveau dégainé son épée, et même Nova, qui s'était enfermée dans le mutisme, semblait avoir repris vie et tenait son arc d'une poigne d'acier, prête à tout. La neige tombait toujours, et chaque bruit de sabot brisait le silence lugubre qui régnait comme un coup de couteau dans une étoffe de soie.

La traversée du col leur prendrait plusieurs heures, et il était hors de question de s'arrêter pour camper et manger ici. Les rares mises en garde qu'ils échangèrent dans un murmure leur paraissaient trop bruyantes, comme s'ils dérangeaient le repos des morts. Les anciennes ruines nordiques paraissaient abandonnées depuis des milliers d'années, et pourtant, ce devait être une route commerciale fréquemment employée pour atteindre le nord du pays rapidement. La seule différence avec les autres routes résidait dans le caractère angoissant de ces murs décrépits. Des urnes de céramique et de terre cuite brisées étaient éparpillées sur le sol, certaines plus récentes que d'autres, et ils passèrent même à côté de la carcasse d'une caravane abandonnée. Le squelette d'un cheval de trait reposait encore dans son harnais, attaché à la charrette qu'il avait tractée et qui demeurerait immobile pour l'éternité, ses roues cabossées et ses essieux brisés.

Les chevaux étaient inhabituellement tendus, également, si bien que lorsque le feulement menaçant retentit, ils réagirent immédiatement et hennirent de détresse, sachant pertinemment qu'ils avaient été repérés par un prédateur redoutable. Sans réfléchir, Nova descendit de sa monture, juste avant que celle-ci prenne la fuite, les yeux écarquillés de terreur. Fenreir et Delphine avaient fait de même, bondissant de leur selle avant que leurs chevaux aient pu les éjecter, et vinrent se placer autour d'elle, dos à dos et arme à la main, prêts à se défendre contre leur ennemi.

-C'est un troll... lâcha Nova en se rappelant avoir déjà entendu ce feulement distinctif auparavant.

-Et un massif, si on se fie à la puissance de son cri... ajouta Fenreir, sa voix teintée d'anxiété.

-Tenez-vous prêts. Les trolls ont une faculté de régénération incroyable, et celui-ci sera probablement un véritable défi, fit Delphine en effectuant quelques mouvements d'assouplissement avec son arme.

Un nouveau rugissement bestial résonna entre les murs en ruines du Labyrinthe, quelques instants avant qu'une silhouette massive couverte de fourrure blanche entre dans leur champ de vision. Le troll était effectivement plus gros et plus puissant que celui qu'elle avait massacré durant son ascension des Sept-Milles marches, et elle pressentait que ce combat-ci serait bien plus dangereux que l'autre. Déjà la première fois, elle avait failli se faire tuer, surprise par la vitesse et la force de la créature, et n'avait dû son salut qu'à sa transformation en dragon. Cette fois-ci, elle ne pourrait pas recourir à son atout, mais elle était accompagnée de deux autres personnes, ce qui la rassurait moyennement.

-Ils craignent le feu, ça bloque leur régénération, déclara-t-elle en allumant une flamme dans sa main.

-Vous êtes la seule à utiliser la magie, ici, répliqua Delphine avec brusquerie, toute son attention focalisée sur le troll.

-Pas tout à fait. Fenreir, tu ne connaîtrais pas un Cri de feu, ou quelque chose ?

-Juste le premier Mot...

-Ça fera l'affaire... répondit-elle en enfouissant dans on esprit la possibilité qu'elle avait elle d'utiliser un Cri.

Elle n'avait plus réessayé d'utiliser Yol, mais ce n'était pas le moment de faire des expérimentations. En plus, elle ne pouvait pas se permettre de réussir et de faire face à une avalanche de nouvelles questions de la part de Delphine et Fenreir.

Le troll feula une troisième fois, dévoilant des crocs jaunâtres, avant de se ruer dans leur direction. Optant pour un sort qui leur offrirait une certaine zone de confort, Nova cria une mise en garde avant de frapper le sol de sa paume ouverte, libérant une vague de flammes rampantes qui vinrent former un mur de feu autour d'eux. Le troll pila net, offrant à Fenreir l'opportunité de lui asséner le coup de marteau qu'il préparait, le frappant sur le museau et lui brisant les os dans un craquement écœurant. La créature mugit de douleur et de fureur, sa voix résonnant dans le col et faisant gronder les pierres dans une menace d'avalanche.

Delphine se jeta ensuite à son tour à l'assaut et ouvrit une large entaille dans le ventre de la bête d'un coup de son sabre, libérant un flot de sang qui se tarit cependant rapidement à cause de la régénération du troll. Elle poussa un grognement de dépit et réitéra son attaque à plusieurs reprises, zébrant le torse de la créature de marques rouges ensanglantées.

-Nova, à vous !

Comprenant où elle voulait en venir, le Chevalier créa une boule de feu qu'elle projeta contre la créature, l'empêchant de guérir ses blessures et la brûlant gravement. Un nouveau rugissement lui échappa alors que ses énormes pattes griffues battaient dans tous les sens, repoussant à la fois Fenreir et Delphine, qui reculèrent précautionneusement.

-A couvert, tous les deux !

Une flèche encochée à son arc, Nova visa calmement, avant de relâcher la corde et le projectile. Le trait de lumière fila dans les airs jusqu'à s'écraser dans une détonation assourdissante contre le poitrail du troll. La flèche explosive avait fait des dégâts terribles, lui déchiquetant le torse façon viande hachée. Cependant, cela n'avait pas réussi à le tuer, et il était à présent fou de rage.

Par une coïncidence malheureuse, le mur de flammes de Nova arriva à expiration et s'éteignit, libérant la route pour le troll, qui se jeta sur la rouquine avec un mugissement animal, crocs prêts à mordre et griffes prêtes à trancher. Bien qu'elle fut rapide, elle ne parvint par à se mettre hors d'atteinte à temps et encaissa de plein fouet l'attaque. Sa tête heurta douloureusement le sol, troublant sa vision de papillons noirs et une vague de souffrance se propageant dans tout son corps. Plaquée au sol sous le poids du troll, baignée de son odeur musquée écœurante, elle tentait d'ajuster sa vue sur la créature qui s'apprêtait à lui arracher la tête d'un coup de dents. Ses doigts volèrent à sa Pierre de Transformation, seulement pour découvrir qu'elle n'était plus dans sa poche, ayant été délogée de son rangement quand elle avait été projetée à terre.

Elle détourna le regard et ferma étroitement les paupières, refusant de regarder les crocs monstrueux du troll fondre sur elle.

-Yol ! Cria Fenreir, libérant une onde de flammes qui mit le feu à la fourrure du monstre et roussit vaguement Nova.

Il grogna de rage et abandonna un instant sa proie pour se tourner vers l'Enfant de Dragon, mugissant une nouvelle fois de fureur.

-Amène-toi le monstre ! le provoqua le Nordique en raffermissant sa prise sur son marteau.

Le troll était cependant une créature possédant un semblant d'intelligence, et en dépit de sa colère, il n'était pas encore tout à fait aveuglé par elle. Il se retourna vers Nova, toujours piégée, et leva une patte griffue assez puissante pour lui faire sauter la tête.

Son coup ne porta jamais, cependant.

D'un mouvement fluide et précis, parfaitement exécuté, Delphine avait abattu son sabre au niveau de l'articulation du coude et lui avait tranché le bras. Cela eut le mérite de suffisamment distraire le troll pour permettre à Nova de dégager une main de son emprise et de la plaquer contre son torse avant de l'incendier. L'animal recula en geignant, la douleur commençant à devenir trop envahissante, et sa fureur laissant place à la peur.

Nova roula sur elle-même pour s'éloigner du troll et se releva maladroitement, sa tête résonnant comme une cloche, et son bras gauche la brûlant, là où elle avait été exposée au Cri de l'Enfant de Dragon. Elle arma une nouvelle flèche explosive, grimaçant en bandant son arc à cause de la douleur irradiant son bras et son crâne, puis la décocha. L'explosion toucha la tête du troll, qui s'écroula à genoux, luttant toujours pour se régénérer en dépit de ses lourdes blessures. Profitant de l'occasion, Delphine bondit à son tour et asséna un puissant coup d'épée sur la nuque de la créature, entamant sévèrement sa chair. Elle s'y reprit à plusieurs fois, levant et abattant son sabre encore et encore jusqu'à réussir à lui trancher la tête, avant de s'immobiliser, le souffle court.

Le monstre ne bougeait plus, sa tête décapitée reposant dans une mare de sang épais qui fumait dans le froid glacial, et son corps agité de quelques rares soubresauts nerveux. Les trois combattants étaient épuisés, tout autant qu'après leur combat contre le dragon, et la sueur qui perlait sur leurs visages produisait une buée de condensation du fait de la différence de température.

Delphine se laissa tomber sur un genou, son épée lui servant de point d'appui, et s'appliqua à reprendre son souffle. Fenreir semblait tenir à peine mieux le coup et avançait lentement, les jambes tremblantes de fatigue, en direction de son autre compagne de voyage. Nova, elle, rassemblait de la neige en sifflant de douleur à chaque mouvement, appliquant la poudreuse sur sa brûlure pour l'atténuer.

-Je suis désolé de t'avoir touchée... s'excusa le Nordique en l'aidant.

-Ne t'excuse pas de m'avoir sauvé la vie, rétorqua la rouquine avec un pâle sourire en coin.

-Tu aurais pu te débarrasser de lui aisément.

-Non. Il a vraiment failli me tuer. Sans ton Cri, il m'aurait arraché la tête, et j'ai beau guérir vite, je n'aurais pas guéri de ça. Je te dois la vie, Dovahkiin, le remercia-t-elle solennellement, le regardant droit dans les yeux.

Elle frotta la neige contre son bras jusqu'à s'en débarrasser, et examina sa peau rougie et cloquée avec attention, grimaçant à la vue de certaines zones où la peau avait fondu pour dévoiler sa chair malmenée. La brûlure avait même touché son tatouage, qui en serait probablement déformé même si elle parvenait à guérir. Levant la tête, elle remarqua les sourcils froncés de Fenreir.

-Qu'y a-t-il ?

-Je ne savais pas que tu avais un tatouage.

-Eh bien, je ne le cache pas spécialement, mais c'est vrai que d'habitude ma chemise couvre mes bras.

-Qu'est-ce qu'il représente ?

-Oh, c'est une tradition chez les jeunes Draconis. C'est un dragon, il va de mon omoplate à mon poignet, expliqua Nova en arrachant le reste de sa manche et dévoilant la queue du dragon qui s'enroulait autour de son avant-bras et venait se terminer en une boucle sur l'intérieur de son poignet.

-J'ai rarement vu de tatouage de cette couleur, remarqua-t-il.

-C'est un pigment affectionné par les Draconis, censé rappeler la couleur de nos yeux, une fois le rituel de fin d'apprentissage terminé. Nos yeux d'argent sont notre marque distinctive, alors ceux qui se font tatouer, c'est-à-dire une écrasante majorité, privilégient cette couleur bleu-argent brillante.

-La tête et les ailes sont sur ton épaule, j'imagine.

-Tu ne les verras pas, ne te fais pas d'illusion, plaisanta Nova de bon cœur.

-Dommage, sourit le Nordique avant de retrouver une mine plus sérieuse. Tu peux te lever et chevaucher ? Ou tu préférerais d'abord te soigner ?

-Je me soignerai en chemin, et je préparerai un onguent contre les brûlures une fois qu'on aura monté le camp ce soir, répondit-elle en se levant, la tête tournant toujours. J'ai juste la tête qui résonne comme une enclume... Il m'a pas ratée, cet enfoiré de monstre...

Sans un mot, Fenreir lui tendit une main pour l'aider à marcher et appela leurs chevaux d'un sifflement puissant. Leurs fidèles montures tremblaient encore un peu, mais revinrent sagement retrouver leurs maîtres. Il leur fallut quelques minutes de cajoleries, de mots réconfortants et de sucreries pour les convaincre de se calmer tout à fait.

Avant de repartir, Fenreir brisa les griffes du troll et les rangea dans une sacoche qu'il destinait à la récolte d'ingrédients pour potions, et ouvrit le troll pour récupérer un échantillon de sa graisse. Nova savait pertinemment que jamais il ne parviendrait à extraire toute la graisse de la créature, aussi se permit-elle de se joindre à lui pour remplir une petite boîte de métal également. Contre les brûlures, l'eau froide, l'huile de millepertuis et l'application de graisse sur la zone blessée pouvaient aider à réduire la blessure et faciliter sa guérison. Elle espérait en avoir assez pour lui durer quelques jours, sachant que les brûlures faisaient partie des blessures les plus difficiles à résorber, même avec sa faculté de guérison. Elle en voulait pour preuve les brûlures qui lui restaient de son passage au temple du camp de bandits de Jagon.

-Delphine, vous allez bien ? s'enquit Nova une fois sa besogne terminée.

-Mieux que vous, je pense, répondit la Brétonne en désignant le bras couvert de cloques de Nova, son habituel ton hargneux pour une fois manquant.

-Je voulais vous remercier. Vous m'avez sauvé la vie tout autant que Fenreir avec son Cri. Vous avez coupé un bras à ce troll alors qu'il allait me tuer, et je vous en suis redevable.

-Hmpf... souffla la Brétonne, tentant de se convaincre que le rosissement de ses joues n'avait rien à voir avec les remerciements sincères de la rouquine, et tout à voir avec la température glaciale. Vous ne vous êtes pas mal défendue non plus, et votre mur de feu l'a tenu à distance suffisamment longtemps pour lui porter quelques coups dès l'entrée du combat.

-Vous êtes prêtes à repartir ? leur lança la voix de Fenreir depuis son cheval.

-Oui. Remettons-nous en route, il est hors de question de passer la nuit ici, déclara Delphine d'un ton qui n'appelait aucune discussion.

-Non. J'ai perdu quelque chose dans la bataille, et je refuse de partir sans, contra Nova d'un ton ferme en balayant le sol rocheux du regard.

Elle n'avait pas oublié que sa Pierre avait disparu de sa poche quand le troll l'avait projetée à terre, mais elle n'avait ni entendu ni vu où elle était allée. Quand elle avait accepté d'abandonner sa façade et de l'utiliser, et que ses doigts n'avaient rencontré que du vide dans sa poche, elle avait senti son cœur plonger dans sa poitrine et une vague de terreur l'avait submergée. Il était hors de question qu'elle perde ce trésor.

-Qu'avez-vous perdu ?

-Une pierre d'une valeur inestimable... Un cadeau durement mérité... répondit-elle à voix basse en examinant chaque portion de sol avec attention.

-Un caillou ? Vous avez perdu un caillou ? s'exclama Delphine avec incrédulité et colère.

-Pas un caillou, rétorqua Nova avec tout autant de venin, se tournant vers la Lame, les poings serrés. Une pierre plus précieuse que Bordeciel tout entier, une pierre probablement plus précieuse encore que tout votre Empire ! Je mourrai plutôt que de la perdre !

La Brétonne recula légèrement devant la véhémence de la rouquine, la mine interdite, mais n'opposa plus de résistance. Fenreir, lui, descendit de selle et se joignit à la recherche. Le remerciant d'un hochement de tête silencieux, Nova recommença à chercher, sa terreur d'avoir égaré son trésor lui faisant oublier la douleur de son bras brûlé. Elle commença par la zone sur laquelle elle avait été mise à terre, puis élargit son champ de recherche progressivement, jusqu'à se retrouver à passer au peigne fin toute la voie.

Elle y passa plus d'une heure, et même assistée par Fenreir, et maintenant Delphine, elle avait la terrible sensation que jamais elle ne retrouverait sa Pierre. Chaque seconde qui passait réduisait ses espoirs de la retrouver, et sa peur grandissait en réponse. Son cœur battait fort dans sa poitrine, et sa respiration était laborieuse et superficielle, peinant à quitter sa gorge serrée par une angoisse inexprimée. Ses mains tremblaient alors qu'elle repoussait des gravats sous lesquels sa Pierre n'aurait jamais pu se retrouver, et qu'elle voyait la neige tomber à gros flocons. La poudreuse menaçait de tout recouvrir et de faire disparaître sa Pierre sous une couche blanche, accroissant encore son inquiétude.

-Je l'ai ! lança soudain la voix enthousiaste de Fenreir, qui posait les yeux pour la première fois sur cette merveille.

Elle tourna la tête à la vitesse de l'éclair, manquant de se briser la nuque dans son mouvement trop brusque, et se rua vers l'Enfant de Dragon, qui tenait précautionneusement une pierre rouge sang cerclée d'un cordon d'or, comme si elle avait pu se briser s'il l'avait serrée trop fort. Reconnaissant sa Pierre de Transformation, son trésor le plus précieux, plus précieux même que sa propre vie en un sens, elle sentit son cœur repartir au rythme de celui d'un rossignol, à vive allure, et s'aperçut également des larmes de soulagement et de joie qui s'étaient formées au coin de ses yeux. Elle s'empara de la Pierre et la couva du regard avec un mélange d'adoration et de mélancolie. Chaque fois qu'elle posait les yeux dessus, elle se nourrissait de sa beauté tout autant qu'elle se rappelait la douleur qui avait accompagné son acquisition.

-C'est elle... Jamais je ne te remercierai assez, murmura-t-elle, éperdue de reconnaissance.

-Elle est si précieuse que ça ?

-C'est bien plus qu'une pierre rouge ornée d'or. Tu ne trouverais jamais de marchand capable de te l'acheter à son juste prix, ni aucun roi assez riche pour t'en délester.

-C'est... impressionnant, fit Fenreir en haussant les sourcils. Tu y es vraiment attachée.

-Plus que tu peux l'imaginer. C'est une part intégrante de mon être, en être privée serait comme m'arracher un organe. Merci encore. Merci mille fois.

Le Nordique détourna la tête, les joues légèrement empourprées d'embarras, si bien qu'il ne vit pas Nova qui s'approchait jusqu'à jeter ses bras autour de son cou pour le serrer contre elle avec reconnaissance, en dépit de la douleur irradiant de sa brûlure. Il se dégagea gentiment, en marmonnant des excuses bourrues, et appela Banjo d'un sifflement, souhaitant manifestement reprendre la route et laisser ces effusions derrière eux.

Nova se hissa péniblement en selle après avoir précautionneusement rangé sa Pierre, et suivit la piste des deux autres. Son bras la lançait douloureusement, mais ils n'avaient plus de temps à perdre s'ils voulaient être sortis du col avant la nuit. Ils avaient déjà de la chance de ne pas être forcés de dormir dans la montagne et de bénéficier des routes impériales si praticables, et devaient s'estimer heureux d'avoir à simplement suivre la voie.

En quittant le Labyrinthe, ils croisèrent un autre spectre de glace et une araignée géante, mais après le combat contre le troll, ils firent pâle figure et moururent sans même susciter d'inquiétude chez les voyageurs.

Le soir venu, ils avaient presque réussi à totalement s'arracher au pied de la montagne, et décidèrent d'un commun accord de continuer leur route jusqu'à atteindre un endroit propice à l'établissement d'un campement, et suffisamment éloigné de la neige perpétuelle des hauteurs, quitte à ne s'arrêter qu'une fois la nuit établie depuis longtemps. Heureusement ou pas pour eux, la neige céda rapidement la place à une terre de marécage, qui si elle avait l'avantage de ne pas voir chaque centimètre carré être couvert de poudreuse, demeurait une zone relativement impraticable pour un bivouac. Le soleil avait disparu depuis plus d'une heure derrière la ligne d'horizon quand ils se purent enfin descendre de selle et monter le camp.

Ils avaient établi une certaine routine, maintenant. Fenreir rassemblait du bois d'allumage et de chauffe, Delphine attachait les chevaux et les nourrissait, et Nova allumait le feu et rapportait une proie. Elle était la meilleure à l'arc, et n'avait jamais failli à sa tâche jusqu'à ce jour. Le fait qu'elle soit blessée ne joua cependant pas en sa faveur, et ils durent ce soir-là se contenter de rations de viande séchée, de pain et de fromage.

Une fois leur repas terminé, elle retira son armure pour avoir le meilleur accès possible à son bras et pouvoir y appliquer son onguent contre les brûlures. En fait d'onguent, il s'agissait majoritairement de graisse de troll, puisqu'elle n'avait pas de millepertuis, et encore moins d'huile de millepertuis à portée de main, mais elle espérait que cela favoriserait la régénération de ses cellules en les réhydratant. Elle banda son bras avec ce qui restait de sa manche, et canalisa son énergie magique pour lancer un sort de guérison. Si elle avait de la chance, dans quelques jours sa peau serait comme neuve. Sinon... et bien ce ne serait pas sa première cicatrice de brûlure, et probablement pas non plus la dernière.

Ils établirent les tours de garde, et Nova invoqua sa Créature, ce qui surprit Delphine. Elle ne s'attendait pas à voir la chose revenir d'entre les morts dans le même état, alors qu'elle avait été réduite en cendres par le dragon. Apparemment dans ce monde, une création nécromantique ramenée une fois à la vie était ensuite réduite en cendres à la fin de sa deuxième existence, et ne pouvait plus être ramenée. Le fait que la Créature de Nova n'obéisse pas à ces règles de base semblait la perturber. La nuit se déroula cependant sans incident, ce qui s'avéra une véritable bénédiction considérant les deux derniers jours qu'ils avaient eu.

-Aujourd'hui, nous devrions atteindre Morthal, la capitale de la châtellerie de Hjaalmarche. Nous y ferons une halte pour racheter des provisions, et un baume pour Nova, annonça Fenreir le lendemain matin alors qu'ils se préparaient à repartir.

-Nous ne nous y attarderons pas, n'est-ce pas ? demanda Delphine en resserrant la sangle de sa selle sur le ventre de son cheval.

-Probablement pas. Nous y resterons juste le temps de faire quelques emplettes et nous repartirons. Nous ne devrions même pas y rester la nuit.

-On y sera vers quelle heure ? fit Nova en caressant Rona.

-Je dirais un peu avant la mi-journée. En route, il nous reste encore plusieurs jours de voyage avant d'arriver à Solitude.

En montant en selle, Nova fut ravie de constater que son bras l'élançait moins que la veille, même si sa peau était toujours rouge vif. Les cloques semblaient s'être pratiquement résorbées, et elle pouvait bouger sans avoir l'impression qu'on la cuisait vivante. De temps en temps, elle interceptait encore les coups d'œil coupables de Fenreir, qui s'accusait encore de l'avoir blessée.

La châtellerie de Hjaalmarche était très différente de celle de Blancherive. Là où Blancherive était constituée principalement de plaines fertiles et de quelques bosquets accueillants, Hjaalmarche était un véritable bourbier, qui devait être un véritable cauchemar dès qu'il neigeait. De hauts arbres élevaient leur cime dans le ciel, se battant pour les maigres rayons de soleil qui parvenaient à traverser la couche nuageuse. La terre était spongieuse sous les sabots de leurs chevaux, et produisait un bruit humide à chaque pas. Peu d'animaux évoluaient dans les sous-bois dégarnis, et des mares malodorantes le disputaient à des lacs de taille plus conséquentes au-dessus desquels flottaient des éclats de glace, comme si la température ne leur laissait aucune possibilité de s'éterniser assez longtemps pour en recouvrir la surface. Il faisait suffisamment froid la nuit pour que l'eau gèle, mais pas suffisamment en journée pour qu'elle demeure. Nova décréta qu'elle n'aimait pas ce paysage, trop déprimant à son goût, et préféra s'abîmer dans des souvenirs plus chatoyants, comme ceux qu'elle avait des fjords d'Orobas sous le soleil de printemps. Quelques oiseaux solitaires piaillaient dans les arbres à leur passage, mais dans l'ensemble, leur progression fut saluée par un calme bienheureux.

Comme Fenreir l'avait prévu, ils arrivèrent en vue des palissades délimitant la ville un peu avant midi. Deux gardes armés jusqu'aux dents les arrêtèrent à l'entrée et les fouillèrent avec vigilance, examinant particulièrement le Crâne de Cristal suspendu à la ceinture de Nova. Ils échangèrent quelques messes basses, débattant vraisemblablement quant à leur autoriser l'entrée ou non. Avec curiosité, le Chevalier tendit son esprit vers le leur et découvrit que la raison pour laquelle ils étaient si méfiants était assez déroutante. Une famille avait trouvé la mort dans un incendie quelques semaines plus tôt, et le seul survivant, le père de famille, s'était installé avec une autre femme le jour qui avait suivi la mort de sa femme et de sa fille. Ce n'était cependant pas la seule chose bizarre qui se passait dans la petite ville, et les soldats étaient tous sur leurs gardes et à cran.

-C'est quoi, ça ? avait aboyé l'un d'eux en pointant le Crâne d'un doigt agressif.

-Un accessoire magique, rien de plus, répondit docilement Nova, ne désirant pas créer d'esclandre si tôt.

-On dirait de la magie noire... maugréa le deuxième garde en lui décochant un regard mauvais à travers les fentes de son casque.

-Elle est avec moi, intervint Fenreir depuis la tête de file en se tournant vers eux.

-Je ne vois pas bien en quoi ça pourrait aider son cas, ricana le premier soldat.

-Je suis l'Enfant de Dragon, et cette femme m'accompagne, gronda le Nordique d'une voix inhabituellement imprégnée d'autorité.

-Mais bien sûr, et moi je suis Sainte Alessia, rétorqua le garde avec un tel sarcasme qu'il était presque possible de l'entendre rouler des gros yeux sous son casque.

-Fus !

L'unique mot de pouvoir n'était pas suffisant pour causer de réels dégâts au soldat, mais c'était bien assez pour lui faire perdre l'équilibre et chanceler comme un ivrogne.

-Par les Dieux ! Le pouvoir de la Voix ! chuchota avec surprise l'autre garde. Vous pouvez entrer, Enfant de Dragon, et votre suite avec vous.

Bien que Delphine comme Nova aient tiqué à la mention de 'suite', elles gardèrent leurs bouches fermées et ne protestèrent pas à voix haute. A la place, elles emboîtèrent le pas à Fenreir quand celui-ci pressa les flancs de sa monture pour entrer dans la ville. Dans l'enceinte des murs de palissades, les visages étaient sombres et méfiants, et les regards que les gens leur jetaient à la dérobée étaient tout sauf avenants. Ils gagnèrent l'auberge, située au milieu du village sur le côté gauche de la route qui le traversait, et attachèrent leurs chevaux à la poutre de bois prévue à cet effet devant le bâtiment.

Après avoir dessellé, brossé et nourri leurs montures pour leur accorder une pause bien méritée, ils convinrent de s'autoriser deux heures avant de se retrouver ici pour reprendre la route. Delphine annonça immédiatement qu'elle les attendrait à la taverne et en profiterait pour s'informer de la situation politique et militaire, ainsi que sur les attaques de dragons dans la région. Fenreir, lui, choisit d'accompagner Nova chez le guérisseur local pour réapprovisionner son stock de baume apaisant et pour vendre ce qu'il avait récolté sur le troll.

-Tu as vu ? demanda le Nordique alors qu'ils s'éloignaient de l'auberge.

-Quoi donc ? L'hostilité latente de tous ces gens ?

-Non, la maison, là, fit-il en désignant une ruine calcinée d'un mouvement du menton.

Suivant son regard, Nova découvrit elle aussi le reste de maison brûlée, et fit le lien avec ce qu'elle avait entendu dans la tête des gardes.

-Il y a eu un incendie, deux personnes sont mortes, une nouvelle voix se fit entendre dans leur dos.

Ils se retournèrent et se retrouvèrent face à un des villageois, lourdement équipé d'une armure de fer et portait une hache d'armes à deux mains dans son dos. Il avait également une masse de cheveux bruns et un regard sombre tendant vers l'hostilité qui ne détonnait pas avec ceux des autres.

-Que s'est-il passé ? fit Fenreir, intrigué.

L'autre jeta un coup d'œil alentour avant de répondre, comme pour s'assurer que ses mots resteraient entre eux trois.

-Hroggar affirme que c'était un accident domestique, que sa femme a fait brûler la maison en cuisinant, et que le feu les a tuées, elle et leur fille. Mais personne n'est dupe. Hroggar avait commencé à fréquenter Alva quelques semaines avant l'incident, et s'est installé chez elle le lendemain des funérailles de sa famille. Certains pensent qu'il a mis le feu lui-même, pour se débarrasser de sa femme et de sa fille et pouvoir vivre sa vie avec sa maîtresse.

-Vous avez des preuves ? intervint Nova en fronçant les sourcils devant les accusations.

-Pas besoin pour me faire une opinion. Mais le Jarl refuse de l'enfermer sans, alors pour le moment, il est libre, maugréa l'homme en croisant les bras.

Fenreir échangea un regard interrogatif avec Nova, qui resta impassible. C'était lui, l'Enfant de Dragon, et c'était lui le meneur de ce groupe de voyage. C'était à lui de décider.

-Si tu veux mener l'enquête, je te préviens tout de suite, Delphine va péter un câble.

-Qu'est-ce que c'est encore que cette expression...

-Elle va être furieuse. On était censés aller à Solitude, pas s'arrêter pour enquêter sur le moindre événement suspect.

-Certes, mais toi. Qu'est-ce que tu en penses ?

-Pourquoi moi ?

-Tu as beau être sarcastique et impassible, je sais que tu n'es pas indifférente aux injustices. Si tu penses qu'on devrait rester et se mêler de ce qui ne nous regarde pas, alors je dirai à Delphine qu'on reste un peu plus longtemps.

L'autre Nordique les regarda débattre en silence un moment avant de reprendre la parole brièvement.

-Si vous voulez vous en mêler, adressez-vous au Jarl. Elle habite dans la longère juste là, leur dit-il en désignant une grande maison de style typiquement Nordique, avant de se détourner et de retourner vaquer à ses occupations.

Nova se mordit la lèvre dans sa réflexion, le regard dans le vide. Fermant les yeux, elle se laissa aller à soupirer profondément avec lassitude.

-Je n'aime pas l'idée de laisser passer l'opportunité de réparer un tort, tu as raison. Si me demandes mon avis, alors oui, je pense qu'on devrait s'intéresser à cet incendie. Deux personnes sont mortes, dont une enfant. Si ce Hroggar est responsable, je veux que ses victimes obtiennent Justice, termina-t-elle d'une voix froide comme la Mort.

Fenreir opina en silence, et se remit en marche, sans se diriger toutefois vers la longère du Jarl.

-Où tu vas ?

-Tu as encore besoin de ton onguent, non ?

-C'est vrai... répondit-elle lentement, un peu surprise qu'il s'en soucie autant.

D'un autre côté, il était directement responsable de sa blessure, peut-être que cela jouait dans son comportement prévenant. Ils traversèrent la route pour entrer dans l'échoppe du guérisseur locale, portant une enseigne gravée 'La Hutte du Thaumaturge'. Comme dans toutes les officines de soigneurs, une forte odeur d'herbes et d'ingrédients, à la fois agréable et désagréable, pesait dans l'air.

-Bonjour et bienvenue, comment puis-je vous aider ? s'enquit l'herboriste Nordique en s'approchant du comptoir.

-Il me faudrait de l'huile de millepertuis et de la graisse, n'importe laquelle.

-Brûlure ?

-Oui, ici, acquiesça la rouquine en montrant son bras.

-Ouch. Qu'est-ce qui vous est arrivé ?

-C'est ma fau... commença Fenreir

-Feu de dragon, l'interrompit Nova sans frémir. On a dû en affronter un en venant de Blancherive. L'Enfant de Dragon m'a sauvé la vie, et même si j'ai été un peu roussie, au moins je respire encore, plaisanta-t-elle légèrement.

-Je peux vous vendre un onguent déjà préparé. Il vous suffirait d'en enduire votre brûlure matin et soir jusqu'à ce qu'elle soit guérie.

-Je veux bien. Vous pourriez le mettre dans cette boîte ? fit Nova en sortant son petit pot métallique de sa poche.

La guérisseuse opina, s'empara de l'objet et se retrancha dans l'arrière boutique pour préparer l'onguent. Pendant ce temps, Fenreir avait sorti les griffes et la graisse du troll qu'il avait collectées en attendant son retour, puis s'était tourné vers Nova en silence.

-Pourquoi tu as menti ?

-Techniquement, j'ai dit la vérité. Tu m'as sauvé la vie, c'était du feu issu d'un Cri de dragon, et on a bien affronté un dragon sur le chemin.

-Ne joue pas sur les mots avec moi.

-C'était plus simple. Plus simple que d'avoir à admettre que l'Enfant de Dragon peut faire des erreurs tout ce qu'il y a de plus humaines, et plus simple que de mettre en danger ta fiabilité. Te bile pas, t'auras des milliers d'autres occasions de ruiner ta réputation tout seul comme un grand, railla-t-elle un instant avant que l'alchimiste revienne.

-Et voilà votre baume. Je peux faire quelque chose d'autre pour vous ? s'enquit-elle après avoir empoché le prix demandé.

Fenreir lui présenta les ingrédients qu'il avait rassemblé et l'observa les peser et les mesurer avant de lui annoncer le prix auquel elle les lui achèterait. Après avoir rangé la somme dans ses poches, il accompagna Nova à l'extérieur et tous deux se dirigèrent vers la longère du Jarl. Devant la porte, ils furent arrêtés par deux gardes en faction qui leur rappelèrent de garder leurs armes dans leurs fourreaux s'ils ne voulaient pas rencontrer une fin prématurée, une fois face au Jarl. Ils acquiescèrent sans se formaliser des menaces voilées, et furent autorisés à entrer.

A l'intérieur de la maison de style typiquement Nordique, immédiatement dans l'entrée, se trouvait un âtre dans lequel un feu brûlait joyeusement. Au-delà, se trouvait le trône du Jarl, qui consistait en une simple chaise de bois massif ornementée. Le Jarl était elle-même une vieille femme aux cheveux toujours noirs comme les ailes d'un corbeau, et observait les deux nouveaux venus d'un œil brillant et alerte. Par réflexe, Nova tendit sa conscience vers la sienne, et fut surprise de se retrouver dans ce qu'elle pourrait apparenter à un planétarium de pensées. L'esprit du Jarl fourmillait de visions cryptiques et de souvenirs de prédictions dans lesquelles il était aisé de se perdre. Si aisé en vérité, que Nova s'arrêta de bouger, empêtrée dans une lutte mentale pour se dégager de la tête de la Nordique. Il fallut un instant à Fenreir pour remarquer qu'elle avait arrêté de le suivre, cependant, et il s'en suivit un moment embarrassant durant lequel il fit demi-tour alors qu'il se trouvait presque devant le trône du Jarl, et qu'il vienne tirer sur le bras valide de sa compagne.

-Mais qu'est-ce que tu fais ? Hé, réponds-moi ! chuchota-t-il furieusement.

Après ce qui lui parut une éternité, la rouquine parvint à s'extirper de la tête de la vieille femme, et à regagner le contrôle sur son propre esprit. S'ébrouant comme un chien, elle s'aperçut que l'Enfant de Dragon se tenait à côté d'elle, une main sur son épaule dans une tentative de la ramener de sa transe.

-Désolée... Je... J'ai eu une absence.

-Ressaisis-toi. On est devant le Jarl, lui souffla-t-il avec réprobation.

Elle opina d'un air penaud et se redressa avec dignité alors qu'ils s'avançaient devant la vieille Nordique. Celle-ci les observait avec circonspection, et sembla se raidir légèrement en croisant le regard argenté de Nova.

-Vous. Vous n'êtes pas une personne ordinaire, ai-je tort ? l'attaqua-t-elle directement.

Prise de court, la rouquine fut incapable de trouver une réponse rapide, ce qui poussa Fenreir à faire un pas en avant.

-Nous vous présentons nos respects, ma Dame. Nous...

-Qu'avez-vous vu, étrangère ? Qu'avez-vous vu qui vous a fait vous figer ?

Fenreir fronça les sourcils, intrigué, et se tourna vers Nova, qui gardait une posture défensive et tendue, les yeux fixés sur le Jarl.

-Comment savez-vous ?

-La magie coule dans le sang de ma famille, étrangère. J'ai des visions, une compréhension des fils du destin que les autres n'entendent pas. Et je ne suis que trop familière des transes comme celle que vous avez expérimentée. Qu'avez-vous vu ?

-Je crains de vous décevoir, ma Dame. Je n'ai pas de visions, répondit Nova d'un ton respectueux.

-Ne me mentez pas, la tança la vieille femme avec sévérité, à la surprise de la rouquine.

-Je n'ai pas menti. Je n'ai pas de visions. Cependant... ajouta-t-elle en voyant que la Nordique avait serré les mâchoires, prête à s'énerver. Cependant, j'ai vu vos visions. Votre esprit est dans un désordre tel que j'en ai rarement vu, votre Grâce, se permit-elle de faire remarquer avec un sourire en coin.

-Intéressant... fit le Jarl à mi-voix. Il y aurait une place pour vous à mes côtés si vous vous intéressez à la politique.

-Votre proposition me va droit au cœur, votre Grâce. Cependant, je dois décliner. Je suis attachée au service de l'Enfant de Dragon pour encore plus d'un mois, et je crains de n'avoir aucune inclination pour le Noble Jeu.

-C'est bien dommage. Un talent comme le vôtre serait d'une grande utilité au service du bien commun. Bien, je suis Idgrod Ailedejais, Jarl de Morthal. Qu'est-ce qui vous amenait devant moi ? se reprit la vieille femme en redressant légèrement le menton avec un semblant de défiance.

-Nous avons entendu des rumeurs selon lesquelles il y aurait eu un incendie dans votre ville, et que bien qu'il existe des suspicions pesant sur un de vos sujets, vous n'avez entrepris aucune action, du fait d'une absence de preuve, déclara Fenreir, attirant l'attention sur lui.

-Vous devez être l'Enfant de Dragon dont j'ai tant entendu parler, et à qui cette demoiselle est liée, remarqua le Jarl en le jaugeant du regard. Vous pourriez faire l'affaire... Le problème n'est pas tant que je n'ai pas de preuve, mais plutôt que je ne peux pas en obtenir. Nous vivons dans une petite ville, et tout le monde connaît tout le monde. Il est impossible d'interroger les suspects sans attirer leur suspicion, et dans le contexte politique actuel, il vaut mieux éviter les émeutes. Cependant, vous, qui êtes des étrangers, devriez réussir à tirer quelque chose de Hroggar. En plus de cela, il y a eu des rumeurs au sujet de sa maison. Elle serait hantée, apparemment.

-Hantée ? Comment cela ?

-Plusieurs personnes ont affirmé avoir vu un fantôme y errer la nuit, répondit simplement le Jarl en haussant les épaules. J'ignore si c'est la vérité, mais si vous menez l'enquête, vous devriez être en mesure d'éclaircir ce mystère.

-Nova ? fit Fenreir en se tournant vers elle.

-Tu veux savoir ce que j'en pense ? Encore ? répondit-elle en écarquillant les yeux, un brin surprise. Hmm, et bien Delphine n'appréciera pas qu'on remette notre mission à plus tard, mais je doute qu'elle approuve quoi que ce soit qu'on fasse qui ne soit pas directement lié à cette mission.

-Je me fiche de ce qu'elle pensera. Je veux savoir ce que toi, tu penses. De nous trois, tu es probablement celle avec le sens de la Justice le plus développé.

Elle ne put s'en empêcher et lâcha un bref éclat de rire nerveux retentissant avant de se reprendre et de tenter de toutes ses forces de garder une expression neutre, sans pour autant parvenir à totalement étouffer la lueur malicieuse dans son regard argenté.

-J'ignore si mon sens de la Justice est aussi développé que ce que tu penses, mais j'admets que tu n'as pas tort pour autant. Je n'ai pas changé d'avis. Je continue de penser que nous devons apporter la Justice à cette femme et sa fille. Tant pis pour Delphine, elle s'en remettra. Si ça se trouve, elle continuera même jusqu'à Solitude sans nous et nous y attendra.

-Très bien. On s'en mêle, alors, décida-t-il en hochant la tête d'un air déterminé avant de se tourner à nouveau vers le Jarl. Nous allons nous pencher sur la question, ma Dame.

-Bien. J'attends de vous que vous me teniez au courant de vos découvertes. Si je dois condamner un de mes sujets, je veux savoir exactement pourquoi, et si Hroggar est innocent, je veux savoir ce qui est arrivé à cette maison.

Fenreir comme Nova inclinèrent la tête avec respect avant d'être congédiés et autorisés à quitter la longère. A l'extérieur, ils se dirigèrent immédiatement vers les ruines calcinées de la maison de Hroggar, non loin de l'auberge où les attendait Delphine, et s'aventurèrent au milieu des planches noircies. Comme ils s'y attendaient, ils ne trouvèrent aucun fantôme, puisque celui-ci était censé hanter les lieux à la nuit tombée. Il ne restait de l'habitation que quelques pans de mur et un âtre de pierre, mais il n'y avait pas trace d'autres meubles. Peut-être avaient-ils tous brûlé, tout simplement.

-Trop de temps a passé. Il est déjà difficile de déterminer si un incendie est criminel en temps normal, mais après aussi longtemps, cela sera impossible. A moins que ce prétendu fantôme ne nous donne de réelles informations, je crains que nous n'arrivions à rien, s'inquiéta Fenreir en fouillant une pile de débris du bout de sa botte.

-J'ai confiance. Si le fantôme ne nous aide pas, j'irai interroger Hroggar et j'arracherai la vérité de son esprit.

-Comment tu fais ça, d'ailleurs ? On a le temps d'en discuter, si ce fantôme attend la nuit pour se manifester.

-C'est un talent à développer. Quand je l'ai reçu, au départ, je peinais à lire les esprits les plus simples. C'était fatiguant, et je n'arrivais à le faire que sur une personne à la fois. A force de pratique, j'ai renforcé ce talent, comme un muscle. Il suffit que je me focalise suffisamment sur ce que moi je veux, quand je suis dans la tête de quelqu'un, pour parvenir à influencer ses pensées. Je ne peux pas réellement avoir de conversation à double sens, mais je peux lui communiquer des émotions vagues et prendre la place de la petite voix que tout le monde entend dans sa tête. Et par conséquent, je peux convaincre la personne de faire ce que je veux. Comme par exemple, baisser ses prix, expliqua Nova en laissant son regard s'évader d'un air semi-coupable.

-Comment as-tu reçu ce don ?

-Là d'où je viens, les dragons peuvent lire dans les pensées, et sont capables de détruire celui des Hommes, bien plus faible. Les Draconis sont parvenus à mettre la main sur d'antiques parchemins qui leur ont appris à transmettre ce don à leurs élèves et ainsi leur permettre de combattre les dragons à armes égales. A l'issue d'un entraînement long de plus de dix ans, j'ai enfin été digne de recevoir ce don. J'ai effectué un voyage avec mon commandant et mes frères d'armes, jusqu'au village où habitait la femme qui nous transmettait ce pouvoir, et elle me l'a offert, raconta Nova avec un sourire sibyllin au souvenir de son incapacité totale à lire Isobel, ou n'importe quel autre entraîneur qu'elle avait rencontré ce jour-là.

-Je n'ose pas imaginer les dégâts que causeraient les dragons d'ici s'ils savaient lire dans les pensées... fit remarquer Fenreir d'une voix songeuse.

-On devrait rejoindre Delphine, déclara Nova d'un ton absent après un moment de silence.

-Comment ça ?

-On doit lui dire qu'on va rester mener l'enquête, et qu'elle doit acheter des provisions pour elle seule pour finir le voyage jusqu'à Solitude. Et puis j'ai faim.

Le Nordique lâcha un éclat de rire franc en secouant la tête.

-Tu as toujours faim.

-Excuse-moi d'avoir une brûlure à guérir et un organisme qui consomme, fit-elle mine de s'offusquer avec un fantôme de sourire moqueur.

-Allez, amène-toi. Je n'ai aucune envie de faire traîner cette corvée...

Ils remontèrent la jetée de planches qui enjambait la mare et reliait l'auberge à la maison de Hroggar, et entrèrent dans la taverne. L'intérieur était quasiment vide. A part la tenancière, une Rougegarde à la mine mélancolique, et un Orque, il n'y avait que Delphine. Adressant une salutation rapide à l'aubergiste, ils se dirigèrent vers la Brétonne, attablée de l'autre côté de la grande salle.

-Delphine, il faut qu'on vous parle, commença Fenreir.

-Je le savais... Je savais que vous seriez incapable de vous en tenir à la mission, gronda-t-elle en passant une main lasse sur son visage. Qu'est-ce qu'elle vous a dit qui vous a persuadé de laisser tomber ?

Avant que Nova ait pu s'emporter, les poings serrés et prête à se défendre, Fenreir la retint d'un bras et se planta devant la Lame.

-Je prends mes décisions seul, Delphine, grogna-t-il avec agressivité en arrondissant les épaules. Une enfant est morte, et j'ai décidé de m'intéresser à cette histoire, parce qu'il semblerait que ce ne soit pas un accident. Si vous voulez dénier le droit au repos de l'esprit de cette petite, libre à vous, mais je refuse de la laisser errer sans espoir d'accéder à Sovngarde.

-Sans cette fille, on serait déjà repartis... persifla Delphine en se levant de son banc et se dressant face au Nordique, qui faisait plus d'une tête de plus qu'elle.

-Vous êtes en train de me dire qu'une enfant est responsable du retard de la mission ? s'étrangla-t-il.

-Pas celle-là, cette fille ! le corrigea la blonde en désignant Nova d'un doigt furieux. Je sais qui vous êtes, Enfant de Dragon. Je vous ai observé, depuis ce fameux jour où vous avez tué le dragon à la tour de guet de Blancherive. Vous n'êtes pas quelqu'un d'altruiste, vous n'êtes pas un sauveur, vous êtes un Voleur, et la seule raison pour laquelle vous vous soucieriez de quelqu'un serait parce que cette personne appartient à votre Guilde, ou parce que vous pouvez en obtenir une rétribution ! Vous n'avez aucun intérêt à aider une fille morte à trouver le repos. C'est juste le sens moral mal employé de votre chère amie Nova qui déteint sur vous ! cracha-t-elle avec venin.

-Je savais que vous n'étiez pas ma plus grande admiratrice, mais j'admets que ça pique un peu de vous entendre dire ça, répondit Nova, un peu surprise. Et ça pique encore un peu plus de voir que vous le pensez, aussi.

-Osez me regarder droit dans les yeux et me dire que ce n'est pas de votre fait si l'Enfant de Dragon se détourne de sa mission !

-Je vais faire mieux que ça, rétorqua Fenreir en s'interposant entre les deux femmes. Oui, je lui ai demandé son avis. Oui, elle a voulu rester parce que contrairement à nous deux, elle a à cœur le bien-être des individus. Non, elle ne m'a pas forcé la main. J'ai compris seul qu'elle avait raison de se soucier des gens, et que vous aviez tort de ne voir que le tableau dans son ensemble. Triompher des dragons est important, mais s'assurer qu'il reste des gens après leur chute l'est tout autant. Nul ne vous retient, Delphine. Allez à Solitude, et nous vous y rejoindrons. Après avoir mené à bien cette enquête.

Les mâchoires et les poings serrés de colère, la Brétonne semblait à un cheveu de déclencher une rixe, mais finit par se contrôler. Bousculant Nova pour passer, elle quitta l'auberge et claqua la porte derrière elle. Dans le silence tendu qui suivit à son départ, Fenreir et Nova purent sentir les regards lourds de l'aubergiste et de l'Orque peser sur eux.

-Bon. J'imagine que ça règle le problème, finit par lâcher Fenreir d'un ton badin.

-Vous allez vous pencher sur l'incendie de la maison de Hroggar ?

Ils se retournèrent pour se retrouver face à l'aubergiste, qui les regardait avec un mélange de circonspection et d'espoir.

-Oui, répondit simplement l'Enfant de Dragon, sans mentionner le fait qu'ils agissaient avec la bénédiction du Jarl.

-Bien. Il était temps que quelqu'un s'intéresse à cette affaire. Tout le monde sait que Hroggar est impliqué, mais le Jarl n'ose pas prendre de mesures contre lui. Vous pouvez dormir ici, je vous fais un prix sur la chambre si vous mangez sur place. Comme vous pouvez le voir, il n'y a pas beaucoup de passage, vous serez tranquilles, ajouta-t-elle avec amertume.

-J'imagine que la guerre ne vous a pas fait de cadeaux, en effet, remarqua Nova en sortant sa bourse pour payer.

-Morthal n'a jamais été une ville très animée, mais la guerre a encore réduit le flux de voyageurs, oui... Sans même parler du retour des dragons... répondit l'aubergiste.

-Vous auriez deux chambres, plutôt qu'une seule ? Et on va vous prendre deux repas chaud et de l'hydromel pour ce midi.

-Oh, j'aurais cru que... Laissez tomber, c'est moi qui ai mal interprété, s'excusa la Rougegarde, la peau déjà sombre de son visage s'obscurcissant encore légèrement sur ses pommettes, laissant Nova penser qu'elle rougissait d'embarras. Je m'occupe de votre commande, et quant aux chambres... Vous pouvez prendre ces deux-là, fit-elle en désignant deux portes contre le mur avant de s'éloigner.

Fenreir s'installa à la table que venait de quitter Delphine avec Nova pour attendre leur repas et poussa un long soupir.

-Puisque ce fantôme ne se pointe qu'à la nuit tombée, tu as une idée de ce qu'on pourrait faire en attendant ?

-On pourrait voir s'il est possible de se rendre utile dans le coin. Il doit bien y avoir des gens effrayés à l'idée de sortir de la ville mais qui ont besoin d'ingrédients ou de viande de gibier. Ou on pourrait s'entraîner. Je me demande combien des sorts que je connais pourraient avoir des effets différents ici...

-Et ton idée c'est de les tester sur moi ?

-Pourquoi pas ? Ça te plairait pas de te transformer en coccinelle ?

-Tu pourrais faire ça ?! s'étrangla Fenreir partagé entre l'horreur et l'ébahissement.

-Normalement, oui. Je n'ai pas encore essayé ici. J'ignore pourquoi il y a des différences d'effet entre chez moi et en Bordeciel, mais je préférerais savoir comment ils fonctionnent ici avant d'avoir à les utiliser dans le feu de l'action.

En réalité, elle avait quelques idées. Selon elle, c'était lié au fait qu'elle avait changé de monde, complètement. Elle n'avait plus les même liens magiques avec le tissu du monde que ceux qu'elle avait à Rivellon. C'était selon elle la raison pour laquelle elle n'entendait plus la voix de Behrlihn. Et si elle ne pouvait plus invoquer de démon venant de chez elle, elle s'interrogeait quant aux invocations de fantôme et de mort-vivant. Elle avait vu que le sort de Cécité avait fonctionné, mais elle s'interrogeait encore sur ses autres sorts. Qu'en était-il de la Malédiction, de la Peur, ou des Projectiles ou Explosions Magiques ?

Ils dévorèrent leur repas rapidement et sortirent récupérer leurs affaires, attachées à leurs selles, pour venir les déposer dans leurs chambres, où elles seraient plus en sécurité. Ils sortirent ensuite dans la rue et entreprirent d'explorer la ville. Elle se dessinait autour d'une sorte de petit lac d'eau à demi stagnante et parsemée de glace, et il y avait même un moulin de l'autre côté du bras d'eau qui partait du lac, enjambé par un pont de pierre. Les alentours de la ville étaient sauvages, bien plus que ceux de Blancherive ; c'était probablement dû au fait que Morthal était une plus petite ville, avec une garde moins fournie que les châtelleries plus riches.

-Tiens, regarde là-bas ! lança Fenreir le plus silencieusement possible en désignant quelque chose du doigt. Tu crois que tu pourrais transformer cette givrépaire en coccinelle ?

-On va bien voir...

Nova s'approcha de l'araignée géante avec un frisson d'écœurement et d'angoisse. Elle n'avait pas peur des démons, ni des morts-vivants, ni des elfes-dragons, ni des gobelins ou des tyrannœils, ni des wyverns, mais... les araignées géantes, c'était sa limite. Elle avait beau les trouver absolument fascinantes, dans leurs mouvements, l'élégance de leurs pattes et la beauté de leurs toiles aux formes géométriques complexes, elle ne pouvait pour autant pas accepter leur taille monstrueuse et leur farouche volonté de la tuer et de se servir de son cadavre comme garde-manger.

Quand la créature surdimensionnée la repéra, elle se mit sur six pattes et en dressa deux en signe d'agression avant de cracher immédiatement une boule de soie gluante dans sa direction. Nova roula hors de la trajectoire du projectile sans difficulté et se releva, son esprit focalisé sur la réussite de son sort. Projetant son énergie magique en direction de l'araignée géante, elle sentit la magie déferler comme une vague violente et frapper sa cible. En dépit de la sensation qu'elle avait de dompter un flux sauvage, la manifestation de son sort fut beaucoup moins spectaculaire. L'araignée disparut simplement dans un 'pop' comique et un éclat de lumière orangée, remplacée par une coccinelle d'une taille anormale qui voletait paisiblement.

-Par l'Élu Divin, j'y crois pas, ça marche ! s'entendit-elle s'exclamer avec enthousiasme. J'aurais vraiment dû essayer plus tôt et pas m'en tenir aux boules de feu et flèches explosives. M'enfin, j'imagine qu'on ne change pas une équipe qui gagne...

Refermant le poing, elle déclencha une série d'Explosions Magiques qui vinrent à bout de l'araignée sans la moindre difficulté. Fenreir la rejoignit alors qu'elle approchait du cadavre recroquevillé de l'arthropode, qui avait retrouvé sa forme normale en mourant, et approcha une fiole de verre des crochets de la bête pour y récolter le venin. C'était un poison facile à utiliser et à trouver, et même s'il n'était pas aussi efficace que ce qu'un alchimiste versé dans le meurtre pouvait produire, il restait quand même suffisamment puissant pour donner des vertiges et rendre malade la personne touchée. En combat, c'était parfois suffisant pour prendre l'avantage.

-Tu as d'autres pouvoirs à essayer ? s'enquit-il avec curiosité, déjà impressionné par ce dont était capable l'ancienne Draconis.

-Je vais tenter quelques invocations, pour voir si elles réagissent comme celui que j'ai utilisé l'autre jour... D'abord, je vais commencer avec l'invocation de fantôme...

Focalisant son énergie magique, Nova tendit la paume en direction de l'endroit où elle comptait invoquer l'esprit, et libéra le sortilège. De la même façon que pour sa Créature ou le démon, un pentacle se dessina sur le sol et en laissa sortir une silhouette éthérée, à la fois différente et semblable à celle qu'elle avait l'habitude de voir. Ce fantôme-ci ressemblait plus à un être humain que celui qu'elle connaissait, il n'avait pas de cheveux en pétard, ni les yeux crevés, ni de tête décapitée flottant au milieu de son torse fantomatique.

-C'est à ça que ressemblent les fantômes, chez toi ? s'enquit-elle auprès de Fenreir, qui regardait l'invocation avec circonspection et méfiance, la main sur le manche de son marteau.

-Oui... mais généralement, on n'est pas capable de les invoquer...

-Encore un truc de mage confirmé ?

-Plutôt, oui.

-Bon, en tout cas, ce sort fonctionne, même si tes fantômes sont différents de mes fantômes. D'autant qu'apparemment, tu es capable de les voir.

-Quelle question, bien sûr que je les vois ! Je suis pas aveugle, s'offusqua l'Enfant de Dragon.

-C'est juste que là d'où je viens, les fantômes sont invisibles. Seuls les Draconis peuvent les voir, après avoir reçu les souvenirs du dragon en fin d'apprentissage. C'est ça qui rend nos yeux argentés, pas exactement le don de lire dans les pensées. Jusqu'à ce que je finisse mon apprentissage et que je devienne une Draconis à part entière, j'étais incapable de les voir. Que les gens d'ici puissent voir les fantômes est un peu bizarre pour moi, c'est tout, s'expliqua-t-elle.

De son côté, Fenreir paraissait absorber tout ce qu'elle lui disait, tentant par là même de mieux les comprendre, elle et son pays si lointain et si étrange. Chaque morceau d'information qu'elle lui donnait compliquait encore les choses, et pour chaque question qui trouvait une réponse, dix nouvelles questions voyaient le jour dans son esprit. Il doutait d'un jour pouvoir la cerner tout à fait, mais cela ne l'empêchait pas d'essayer.

-Très bien, donc celui-ci fonctionne bien, répéta Nova en révoquant le fantôme. Voyons voir le mort-vivant, maintenant...

A nouveau, elle se concentra sur son sort et relâcha l'énergie magique nécessaire pour arracher un mort-vivant aux limbes. Elle s'attendait une fois encore à une forme familière, à une goule semblable à sa Créature, avec des lames à la place des bras, un corps couturé de cicatrices là où des membres lui avaient été attachés de force, à un visage sans yeux, avec des crocs aigus et des sangles de cuir maintenant ses chairs mortes en place. A la place, elle se retrouva face à une sorte de squelette animé, habillé d'une fine couche de peau parcheminée et momifiée sur ses os saillants, avec des yeux bleus brillants et une armure de style nordique manifestement très ancienne. La chose était armée, également, d'une hache à une main, et d'un bouclier de fer bosselé et rouillé.

-Qu'est-ce que c'est que ce truc... marmonna-t-elle les sourcils froncés.

-Un draugr. Ils gardent les anciens tertres, répondit Fenreir d'une voix tendue, ses phalanges blanchies refermées sur son arme, plus prêt que jamais à se défendre.

-Un draugr ? Tu parles d'un nom chiant à prononcer... maugréa Nova en révoquant son invocation une fois de plus. Enfin, je n'ai eu aucune difficulté à les invoquer, ceux-là, pas comme le démon.

Soit elle avait brisé définitivement la barrière qui l'empêchait d'invoquer des choses lorsqu'elle avait invoqué le daedroth, soit il n'existait de barrière que pour invoquer son démon, et pas pour les autres créatures. Dans les deux cas, elle ne devrait plus faire face aux mêmes problèmes lors de prochains combats.

-Le soleil ne va plus tarder à se coucher, fit remarquer Fenreir en désignant l'horizon.

Sans réellement s'en apercevoir, ils avaient passé beaucoup de temps hors de la ville, et la nuit les rattrapait. S'ils voulaient voir le fantôme de la fillette de Hroggar, ils devaient rentrer maintenant, surtout s'ils devaient encore mener l'enquête après lui avoir parlé.

-On devrait retourner en ville, tu as raison, répondit Nova en s'étirant, un peu fatiguée par l'utilisation de sa magie.

Laissant Fenreir passer devant, elle en profita pour jeter un dernier regard à la campagne à demi gelée autour de Morthal. C'était à la fois un bourbier et une terre glacée, et cela ne contribuait en rien à la rendre plus appréciable aux yeux de Nova. Ils traversèrent le pont les ramenant au centre-ville, et se dirigèrent vers les ruines calcinées de la maison de Hroggar.

Avant même d'y mettre les pieds, ils purent voir la forme éthérée du spectre d'une enfant qui errait dans les ruines. En s'approchant, ils attirèrent son regard sur eux, et se figèrent quand elle s'avança vers eux, glissant au-dessus du sol autant qu'elle semblait marcher.

-Vous voulez bien jouer avec moi ?

-Tu es la fille de Hroggar, n'est-ce pas ? demanda Fenreir en s'accroupissant sur un genou pour paraître moins menaçant. Tu veux bien nous dire ce qui est arrivé ?

-Je m'appelle Helgi. Si vous jouez avec moi, je répondrai à vos questions, répliqua la fillette avec amusement.

-A quoi veux-tu jouer ? fit Nova avec un sourire rassurant, ignorant les protestations de l'Enfant de Dragon.

-A cache-cache. Si vous réussissez à me trouver avant l'autre, vous aurez gagné. Elle ne peut venir jouer que la nuit... Vous êtes prêts ? Partez ! s'exclama la petite en disparaissant dans une volute éthérée.

Fenreir laissa échapper un juron agacé alors qu'il se relevait sur ses deux jambes et jetait un coup d'œil alentour. Il lança un regard irrité à Nova, son humeur ne s'arrangeant pas en remarquant qu'elle prenait ce nouvel obstacle avec beaucoup d'amusement.

-Dépêchons-nous, j'aimerais pouvoir dormir un peu, cette nuit... maugréa-t-il en se redressant de toute sa taille dans l'espoir d'apercevoir la fillette fantôme depuis leur position.

-On se sépare ?

-Non, ce ne serait pas pratique. A ton avis, où ça se cache, une gamine fantôme ?

-J'allais dire dans son ancienne maison, mais on y est déjà, alors... railla Nova en roulant des yeux comme pour moquer sa propre réflexion stupide. On pourrait commencer par un tour du village ?

-En tout cas, il faut se presser... Je ne sais pas qui cette autre dont elle nous a parlé, mais je refuse de la laisser la trouver en premier.

Nova acquiesça et lui emboîta le pas à un bon rythme, tous ses sens en alerte à la recherche du petit fantôme. Ils fouillèrent le village avec empressement, inquiets d'être battus par le dernier joueur de cache-cache, de qui qu'il s'agisse. Après avoir fait le tour du lac, de la scierie, du moulin, de la longère du jarl, des quais, ils s'arrêtèrent et se concertèrent un instant. Où pouvait bien se rendre un fantôme ? Ils arrivèrent à la même conclusion en même temps et échangèrent un regard à la fois ennuyé et soucieux. Un cimetière. C'était somme toute assez évident et ils s'en voulaient de ne pas l'avoir compris plus tôt, et craignaient par conséquent d'avoir trop tardé.

Retournant à la maison incendiée, ils la contournèrent, ainsi que l'auberge, et s'engagèrent sur le petit chemin de terre battue sur lequel la neige peinait à s'installer. Ils le remontèrent aussi vite qu'ils le purent, juste à temps pour voir une silhouette émaciée gratter la terre à mains nues pour dégager un petit cercueil de bois. Sans même se concerter, Fenreir et Nova dégainèrent leurs armes et les pointèrent sur l'inconnu.

C'était une femme, avec des yeux orangés accrochant les rayons des lunes, qui retroussa les lèvres sur des crocs acérés et feula dans leur direction comme un smilodon enragé, avant de se jeter sur eux. Fenreir réagit immédiatement et se jeta dans la bataille, balançant son marteau avec force et assurance, mais Nova eut un bref mouvement de recul au souvenir de la dernière fois qu'elle avait dû affronter des yeux, et surtout des crocs, pareils. La sensation des crocs perçant son cou lui revint en mémoire, accompagnée d'un frisson glacée qui courut le long de son dos. Lorsque le vampire esquiva la troisième attaque consécutive de Fenreir, cependant, et qu'il l'appela en renfort, elle se ressaisit et arma une flèche de lumière sur son arc.

Le projectile percuta la créature de la nuit en pleine poitrine, la forçant à poser un genou à terre, sa respiration devenue laborieuse et sifflante. Une boule d'énergie rouge pulsait dans sa main griffue, qu'elle pointa sur Fenreir. Il apparut rapidement qu'il s'agissait d'un sort d'absorption d'énergie vitale, autant par la réaction du Nordique, qui vacilla brièvement avant de se reprendre, que par la blessure du vampire qui se régénérait. Heureusement pour le Chevalier et l'Enfant de Dragon, cependant, ce ne fut pas suffisant pour qu'elle présente une réelle menace, et ils purent l'abattre peu de temps après.

Le vampire s'écroula, une flèche fatidique fichée dans sa poitrine au niveau du cœur, et ne bougea plus. Le calme retomba sur le cimetière alors que la neige commençait à tomber, nimbant le monde d'un voile de silence feutré.

-Et maintenant ? On a retrouvé la petite, mais ça ne nous aide pas à savoir ce qui s'est passé dans cette maison... marmonna Nova.

Des bruits de pas précipités les firent se retourner vivement, leurs armes toujours à la main, prêts à se défendre. C'était un des villageois, armé également, dont le regard défait se posa sur le cadavre du vampire.

-Non... Laelette... Oh non... non, non, non... dit-il d'une voix plaintive, ses doigts lâchant sa hache, qui tomba sur le sol dans un bruit mat alors qu'il se précipitait sur le corps.

-Vous la connaissiez ? demanda Fenreir, sans lâcher son arme.

-C'était ma femme... Elle... On m'a dit qu'elle était partie rejoindre les Sombrages...

-Qui vous l'a dit ?

-Alva. J'ai trouvé cela étrange, d'ailleurs, parce que Laelette l'avait toujours détestée, et quelques temps avant sa disparition, elles étaient devenues très proches... Elles devaient se voir, le soir de sa disparition... répondit l'homme en repoussant une mèche de cheveux collés de sang du visage de sa défunte épouse.

-Je suis navrée de vous l'apprendre ainsi, mais... elle était devenue un vampire, expliqua Nova avec compassion.

-Un vampire ? Comment cela ? s'étrangla le Nordique.

-C'est peut-être déplacé de ma part, mais... regardez ses dents, et soulevez ses paupières, ajouta la rouquine avec hésitation.

D'une main tremblante, le veuf s'exécuta, puis laissa échapper un cri de détresse en découvrant la vérité, avant de serrer le corps glacé de sa femme contre lui dans une tentative désespérée de la ramener à lui.

-Qui a fait ça ? finit-il par gronder entre ses dents serrées, sa voix se brisant sur ses mots en dépit de la colère qui irradiait de lui.

-C'est ce qu'on essaie de découvrir, fit Fenreir, moins empathique que Nova. Il y a des chances que ce soit relié à ce qui est arrivé à la maison de Hroggar. Vous lui connaissiez des ennemis ?

-A part Alva ? Non... Tout le monde aimait Laelette... C'était un rayon de soleil, aimable, serviable, magnifique... Retrouvez ceux qui ont fait ça... Retrouvez-les, et donnez-moi leurs noms.

Précautionneusement, Nova lança une sonde dans son esprit, uniquement pour se retrouver absorbée par un ouragan d'émotions. De la fureur, du désespoir, de la haine, de la tristesse, de l'incompréhension, de la trahison et de l'amour se mélangeaient dans sa tête, rendant la lecture de ses pensées difficiles. Il rebondissait d'émotion en émotion, et ses pensées étaient chaotiques. Elle s'extirpa prudemment de sa tête et posa une main sur l'épaule de Fenreir, attirant son attention pour lui faire signe de laisser le Nordique à son deuil.

Dès qu'ils eurent quitté le cimetière, ils regagnèrent l'auberge et s'installèrent dans la chambre de Fenreir pour discuter. Ils s'attirèrent des regards curieux de l'aubergiste, qui se demandait pourquoi ils avaient pris deux chambres si finalement ils n'allaient en utiliser qu'une seule, mais elle eut la présence d'esprit et le respect de ne pas poser de questions.

-Si cette femme, Laelette, était un vampire, il y a des chances pour qu'on en trouve d'autres. Ils vivent rarement seuls, et sont le plus souvent en clan de quelques individus, énonça Fenreir en fixant un nœud dans le bois de son mur d'un air songeur.

-En tout cas, il faut mener l'enquête sur cette femme, Alva. D'après cet homme, Laelette et elle était plutôt ennemies, alors pourquoi serait-ce elle qui l'aurait informé du départ de sa femme, et pas sa femme elle-même ? ajouta Nova.

-Oui, sans parler du fait que Hroggar s'est installé avec elle juste après la mort de sa famille...

-Dans tous les cas, on devrait dormir. A moins que tu préfères aller fouiller chez Alva et Hroggar tout de suite, et profiter de la nuit pour passer inaperçu.

-Ça ne te dérange pas que je m'infiltre chez eux à la nuit tombée ? s'étonna-t-il.

-Pas si c'est pour une bonne cause ou le bien commun. On en a déjà parlé, tu te rappelles ? se moqua-t-elle gentiment. Et puis c'est ta spécialité, pas la mienne. Si ça ne tenait qu'à moi, j'irai en pleine journée, et je leur ferai cracher le morceau à grands coups de molestation mentale, plaisanta-t-elle, sans pour autant tout à fait parvenir à cacher l'inconfort que cette pensée lui procurait.

Elle restait une personne droite et bonne, et recourir à de la torture mentale lui déplaisait grandement, même dans un cas hypothétique, et quand bien même ce serait pour une bonne cause. Elle considérait qu'il y avait des limites à ne pas franchir dans les comportements mauvais accomplis pour une bonne raison.

-Et puis, si je t'accompagne, il y a de plus fortes chances que je nous fasse repérer qu'autre chose, fit-elle remarquer en haussant les sourcils d'un air désabusé. La discrétion n'a jamais vraiment été mon fort.

-Ça j'avais remarqué ! railla l'Enfant de Dragon en partant d'un rire franc.

Pas offensée pour deux sous, Nova lui donna un coup de poing amical sur l'épaule avec un sourire joueur.

-Tu t'en sens capable, du coup ? Tu rentres, tu jettes un œil, et tu ressors. Je peux même faire diversion, si tu veux, offrit-elle.

-Non, ça devrait aller... mais je vais devoir laisser mon marteau ici, il est beaucoup trop encombrant, dit-il d'un ton pensif en le détachant de son harnais et le déposant contre le mur. Cette armure est également trop bruyante...

Il s'attela alors à défaire les sangles qui la maintenaient en place, se débarrassant de sa cuirasse d'acier et allant pour retirer ses chausses aussi. Par respect, Nova lui tourna le dos, pas particulièrement intéressée par l'idée de baver sur la musculature du Nordique. Elle connaissait quelques sœurs d'armes qui n'auraient pas manqué l'occasion de se rincer l'œil, voire quelques frères d'armes, mais pas elle. Elle avait d'autres préoccupations en tête que le corps athlétique de son compagnon de route. Comme par exemple, lui cacher sa véritable nature, et rentrer chez elle pour mener une guerre autrement perdue d'avance.

Quand elle cessa d'entendre des bruits de tissus froissés et de métal déposé contre la pierre paillée du sol, elle s'autorisa à se retourner prudemment, pour voir comment avait choisi de s'habiller le Voleur. Il portait une tenue de cuir ajustée qui collait à sa silhouette comme une seconde peau, et bardée de poches. Toutes ces poches devaient servir à emporter du butin ou à transporter des outils de crochetage, probablement, et le cuir de sa tenue était si usé et patiné par le temps et l'usage qu'il ne craquait plus ni ne grinçait, rendant le Nordique aussi silencieux qu'une ombre. Un bref instant, Nova se fit la réflexion que s'il avait choisi la voie du meurtre plutôt que celle du vol, il aurait pu devenir un assassin de talent, impitoyable et froid.

Il fit quelques mouvements des épaules et quelques flexions pour finir d'ajuster la chute de sa tenue sur ses épaules et ses jambes, glissa quelques couteaux de lancer à sa ceinture, et une dague dans sa botte, avant de se tourner vers Nova. Une étincelle d'adrénaline et d'excitation brillait dans son regard bleu alors qu'il se préparait à revenir à ses racines, à ce qu'il savait faire de mieux.

-Pas trop serré ? ricana Nova en faisant de son mieux pour ignorer la façon dont le cuir rehaussait sa musculature.

-Un peu, si... J'étais beaucoup plus petit et léger quand j'ai reçu cette armure. Maintenant j'ai plus de... volume.

-Tu as le droit de dire que t'es plus musclé, tu sais, se moqua la rouquine, son rire un peu plus bruyant que d'habitude.

-J'imagine, oui. Bien. Que Nocturne guide mes pas, j'y vais, pria-t-il à voix basse en ramenant un capuchon sur ses cheveux et tirant un foulard sur sa bouche et son nez pour cacher ses traits.

Il quitta la chambre puis l'auberge, laissant l'ancienne Draconis seule. Pour s'occuper en attendant qu'il revienne et qu'ils puissent faire un point sur leur enquête, elle regagna la salle principale, juste à temps pour voir l'aubergiste ouvrir une trappe menant au sous-sol, et probablement vers ses propres quartiers. Elle traversa la grande salle, jetant un coup d'œil aux braises mourantes de l'âtre, et entra dans sa propre chambre.

Elle sortit son carnet de son sac et y nota les événements de la journée et des derniers jours. Avec Delphine et Fenreir qui pouvaient la surprendre à tout moment, elle avait espacé ses sessions de révisions et d'écriture, et cela lui manquait. Elle consigna l'attaque de dragon, revivant avec un pincement au cœur cette interminable minute d'agonie de l'immense créature, elle nota l'attaque du troll de glaces géant et sa blessure, et elle raconta leur arrivée à Morthal ainsi que l'enquête dans laquelle ils s'étaient lancés. Quand elle eut fini d'écrire, elle referma le calepin, le rangea dans son sac et s'attela à réciter ses mots de vocabulaire tout en appliquant son onguent sur son bras brûlé. La blessure se résorbait lentement, et elle n'avait plus aucun doute qu'elle allait en garder une cicatrice définitive, mais au moins, le baume qu'elle étalait généreusement sur sa peau rouge vif atténuait la douleur et les démangeaisons.

Elle avait fini depuis une bonne demi-heure et dodelinait de la tête de fatigue quand Fenreir revint. Il avait à la main un journal qui ressemblait à s'y méprendre à un journal intime. Les premières pages étaient inintéressantes, et pour être honnête, une grande partie de ce qui était écrit était d'une banalité affligeante. Ce qui attira son œil en revanche, ce fut l'apparition d'un nouveau nom, Movarth, et dans les pages suivantes, la transformation en vampire d'Alva.

-Quand je suis arrivé chez elle, expliqua Fenreir à ce moment-là, Hroggar y était aussi. Il était réveillé, et paraissait comme ensorcelé. Un peu comme quand tu forces quelqu'un à baisser ses prix ou nous lâcher une potion à prix coûtant, mais de façon permanente. Il avait cet air à la fois alerte et distant. Je ne suis pas devenu Rossignol pour rien, cependant, alors ça a été un jeu d'enfant de le contourner et de descendre dans le sous-sol. Il y avait un cercueil, et ce journal dedans. Alva est un vampire, et elle a transformé Laelette. Elle travaille avec ce Movarth, dont elle parle dans son journal.

Lisant quelques pages de plus, ils découvrirent qu'Alva recherchait un protecteur, et qu'elle avait choisi Hroggar. Elle avait ordonné à Laelette de tuer sa famille et de faire passer cela pour un accident, pour qu'elle puisse Charmer le pauvre homme et le forcer à devenir son protecteur et une source stable de nourriture. Sauf que Laelette s'était prise d'affection pour la petite Helgi et avait tenté de la transformer aussi, en vain. Et maintenant, Movarth planifiait de prendre le contrôle de la petite ville et de la transformer en cheptel pour la consommation personnelle de son clan de vampires.

Découvrant ces lignes, Nova se sentit pâlir vertigineusement et regretta l'absence de Delphine. A trois, ils auraient eu plus de chances de venir à bout de ce clan. Entre les lignes d'Alva, il était possible de déduire qu'il devait y avoir une dizaine de sangsues qui guettaient la ville, et le Chevalier n'avait pas la moindre envie de les affronter à seulement deux.

-Il va falloir les débusquer, pas vrai ? geignit-elle presque, toute sa réticence audible dans ces quelques mots.

-Je crains que oui... soupira Fenreir, pas plus enthousiaste qu'elle. On peut probablement aussi faire une croix sur l'approche discrète, parce qu'ils vont nous sentir venir, aussi silencieux que nous pourrions être.

-T'es en train d'insinuer qu'on pue ? lâcha Nova dans un éclat de rire irrépressible.

-Non, rétorqua le Nordique avec un sourire tout aussi amusé, mais on est vivants, et notre cœur bat, et on est chauds. Notre odeur sera bien trop facile à détecter.

-Écoute, j'ai un dicton qui dit 'la nuit porte conseil', alors je propose qu'on aille dormir et qu'on avise demain, d'accord ?

-Marché conclu, opina-t-il en retenant un bâillement. Et demain il faudra en parler au Jarl également. Elle aura peut-être une idée.

-Pas bête.