ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON
PARTIE 1
Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons
CHAPITRE 11
-Vous aviez partiellement raison, votre Grâce, expliqua Nova à Idgrod Aile-de-Jais, lorsqu'elle et l'Enfant de Dragon allèrent lui rendre compte le lendemain matin.
-C'est-à-dire ?
-Vous avez un problème de vampires. Alva a été transformée par un certain Movarth, qui prévoit de faire de Morthal son enclos à bétail personnel. Elle a transformé Laelette, la femme de Thonnir, et lui a ordonné de tuer la famille de Hroggar. Puis elle a Charmé Hroggar pour qu'il lui serve de protecteur. Donc effectivement, quelqu'un a assassiné Helgi et sa mère, mais ce n'était pas Hroggar. C'est une victime, lui aussi, développa la rouquine, un accent de compassion dans la voix.
-Des vampires ? Combien ?
-Nous ne sommes pas sûrs, répondit Fenreir, agacé de ne pas avoir de réponse précise. Il y a Alva et Movarth, ça c'est sûr, Laelette est morte, mais les vampires vivent souvent en clans d'une demi-douzaine ou d'une dizaine d'individus. Et nous n'avons aucune idée d'où ils ont pu se réfugier pour échapper à la lumière du jour tout en demeurant à portée de la ville...
Le Jarl détourna les yeux, le regard dans le vide et les sourcils froncés de préoccupation alors qu'elle se plongeait dans ses pensées. Après une attente qui leur parut interminable, elle finit par se redresser et les regarder dans les yeux.
-Je peux me tromper, mais il me semble que ma garde m'a signalé une grotte, à une heure de cheval au nord, par-delà la rivière. Il y a aussi les ruines de Kjenstag, mais je doute qu'ils se terrent là-bas, elles sont infestées de draugrs. Oui, je pense qu'ils pourraient bien se cacher dans cette caverne. Je vais ordonner à un détachement de gardes de vous accompagner, vous ne serez pas trop d'une dizaine pour les affronter.
-Sauf votre respect, votre Grâce, intervint Nova, les vampires sont des créatures extrêmement puissantes, et bien que je ne mette pas en doute l'entraînement de vos forces, même l'Enfant de Dragon et moi avons des difficultés à combattre ces monstres. Si vos gardes veulent nous accompagner, il faut que nous soyons sûrs d'avoir suffisamment de potions de guérison des maladies pour pouvoir soigner tous ceux qui serons mordus.
-J'entends vos craintes, étrangère.
Aïe, si elle me donne du 'étrangère', c'est que je l'ai vexée.
-J'entends vos craintes, mais mes hommes sont parfaitement compétents et j'ai toute confiance en leur capacité à débusquer une bande de suceurs de sang, insista le Jarl d'un ton dur et froid, son regard sombre nimbé d'un éclat d'acier inflexible.
-Je veux simplement m'assurer qu'ils...
-J'en ai assez entendu. Vous partirez avec une escouade de mes soldats pour le repaire des vampires, et vous exterminerez ces vermines. Vous pouvez disposer.
Son ton n'appelait aucune réplique, et bien que Nova bouillonne intérieurement, elle préféra s'abstenir d'alimenter encore le débat. Se mordant l'intérieur de la joue pour se forcer à se taire, elle fit volte-face avec brusquerie, prodigieusement agacée par ce dirigeant qui paraissait auparavant plus souple et conciliant que certains autres, et quitta la longère d'un pas vif, Fenreir sur les talons.
A l'extérieur, un petit groupe de villageois se tenait devant le bâtiment, attendant manifestement qu'ils ressortent. A leur tête se tenait Thonnir, armé de sa hache et une résolution sans faille dans son regard plein de haine. Il en voulait vraiment à ces vampires de lui avoir arraché sa femme, et il leur ferait payer, avec ou sans l'aval du Jarl, et avec ou sans son soutien, devina Nova.
-Qu'a décidé le Jarl ? lança-t-il à Fenreir.
-Un détachement de gardes va nous accompagner jusqu'au repaire des vampires, et c'est à ce moment-là que les choses vont se compliquer, expliqua le Nordique à la petite assemblée.
-Attendez, un repaire de vampires ? Vous voulez dire qu'on n'aura même pas l'aide du soleil ? protesta une femme en pâlissant de terreur.
-Non. On sera dans la gueule du loup, à affronter des créatures parmi les plus meurtrières de ces contrées. Si vous avez trop peur, si vous avez des familles que vous souhaitez retrouver, restez ici, il ne vous en sera pas tenu rigueur. Il nous sera impossible de tous vous protéger, une fois dans la grotte, et vous serez vraisemblablement livrés à vous-mêmes. Je le répète, il ne s'agit pas d'une bête chasse à l'ours où votre proie serait un vieil animal fatigué s'approchant trop près de vos remparts. Cette fois, vous aurez affaire à des monstres capables de vous transformer en créatures de la nuit ou de vous tuer avant même que vous vous en soyez aperçus.
-Cessez d'essayer de nous effrayer, nous savons parfaitement ce dans quoi nous nous lançons ! grogna Thonnir, sur la défensive.
Pourtant, en dépit de ses paroles, de nombreux villageois, pour ne pas dire tous à part lui, semblaient soudain vivement reconsidérer leur fièvre sanguine passagère. Ils en avaient après les vampires, certes, mais après avoir entendu les mises en garde volontairement terrifiantes de Fenreir, ils n'étaient plus si zélés. C'était l'effet recherché, Nova l'avait compris, pour protéger un maximum de ces paysans. Mine de rien, ce Voleur avait un bon fond, et une droiture bien supérieure à ce que la rouquine avait pu penser au départ.
-Nous partirons à l'assaut de la caverne dans une heure, lorsque le détachement du Jarl sera prêt et nous aura rejoints. D'ici là, prenez le temps de réfléchir à ce que cette attaque implique, et aux conséquences sur vos familles qu'elle pourrait avoir, termina Fenreir en fendant la foule en deux pour se diriger vers l'auberge.
Nova le suivait de près en ignorant de son mieux les pensées agitées et effrayées de tous ces gens. Lorsqu'ils étaient dans des états émotionnels pareil, il était bien plus facile de percevoir les pensées à la lisière de son esprit, même s'il était également difficile de les lire clairement à cause de ces tourments intérieurs. En arrivant dans l'auberge, ils s'isolèrent à nouveau dans la chambre de Fenreir pour discuter.
-Tu comptes vraiment emmener une bande de villageois affronter un groupe de vampires ?
-Non. S'il en reste après mon petit discours, je compte sur toi pour les transformer en coccinelles et les laisser dehors.
Nova lâcha un petit soupir amusé, un sourire en coin sur les lèvres en imaginant Thonnir avec des élytres et une furieuse envie de se battre.
-Je doute qu'il en reste beaucoup. Leurs pensées étaient parmi les plus bordéliques et paniquées que j'ai entendues de ma vie. Même Casper était relax, à côté d'eux...
-Casper ?
-Un type dont l'âme a été liée à celle d'un poulet par le même sorcier qui m'a envoyée ici.
Fenreir cligna des yeux avec incompréhension à plusieurs reprises, sans trop intégrer comment on était passé des vampires au poulet.
-Bellegar, le sorcier, a lié son âme à celle d'un poulet, lui a dit, et s'est barré après avoir joué son mauvais tour. Après ça, Casper a passé des jours à paniquer à l'idée que quelqu'un tue son poulet, et le tue aussi. Ça pouvait être n'importe quel poulet, tu vois, n'importe où dans le monde. M'enfin... Tu penses que combien de soldats vont survivre ?
Légèrement déstabilisé par le nouveau changement de sujet, le Nordique s'assit sur son lit d'un air pensif.
-Je sais pas... Quelques uns vont mourir sans l'ombre d'un doute. D'autres seront mordus, et sans traitement adéquat, ils devront être exécutés. Ce soir, beaucoup laisseront des veufs et des veuves derrière eux.
-Et tu n'es pas inquiet pour toi ?
-Nous serons probablement les moins en danger. Tu as ta Créature, et j'ai un Cri de feu. Les vampires préféreront s'attaquer aux plus faibles afin d'éclaircir nos rangs plutôt que de se focaliser sur nous. Cela nous isolera, et nous serons moins dangereux. C'est une stratégie respectable.
-A nous de leur prouver que ce ne sera pas suffisant, dans ce cas... gronda Nova avec détermination.
Ils s'assurèrent que leur équipement était en bon état, affûtèrent leurs armes, pour celles qui en avaient besoin, et quittèrent ensuite l'auberge, pour se retrouver face aux visages sombres et fermés de l'escouade de gardes et de Thonnir. Elle lança un coup d'œil à l'Enfant de Dragon pour savoir si elle devait le transformer en coccinelle, mais il sembla décider que l'autre Nordique avait le droit à la vengeance. Tous semblaient prêts à aller combattre une bande de vampires assoiffés de sang, mais cela ne rassurait en rien Nova ou Fenreir. Il y aurait des morts, c'était une certitude.
-Vous êtes tous prêts ? lança Fenreir d'une voix forte pour que tous l'entendent.
-Finissons-en, grogna Thonnir, au premier rang, les poings serrés.
-Tous à cheval, dans ce cas, commanda l'Enfant de Dragon en se hissant sur Banjo.
Il leur fallut une cinquantaine de minutes pour atteindre la caverne, et lorsqu'ils descendirent de leurs montures, ils étaient bien moins fatigués que s'ils avaient dû venir à pieds. Quelques rares conversations bruissaient de chuchotis entre les gardes alors qu'ils approchaient de l'entrée. Une porte de bois pourrissant fermait la grotte, et promettait probablement de grincer et de réveiller tous les vampires terrés là dedans.
-Écoutez-moi attentivement, fit Fenreir dans un murmure. Nova et moi allons passer d'abord et éclaircir leurs rangs. Vous, faites attention à vous, ne vous séparez pas, et veillez les uns sur les autres. Ces créatures sont vives et puissantes, seul, vous n'aurez pas la moindre chance. Compris ?
Les gardes hochèrent la tête collectivement tandis que Thonnir se contentait de garder un silence rageur, prêt à tuer celle qui lui avait arraché sa femme.
-Bien. En avant.
Avant qu'ils entrent, cependant, Nova invoqua sa Créature, soufflant un vent de panique sur les gardes, et empoigna son arc. Elle prit la tête du groupe, juste devant Fenreir, et poussa la porte de la caverne en priant pour qu'elle ne fasse pas trop de bruit.
-Reste derrière moi le temps que je tire une première flèche, ensuite tu pourras te jeter sur l'ennemi, d'accord ? conseilla-t-elle au Nordique.
-D'accord.
Marchant à pas prudents et le plus silencieusement possible en dépit de leurs armures, ils débouchèrent dans une première grande pièce qui empestait la mort, causant des hauts-le-cœur chez plusieurs soldats aguerris. Un homme à la démarche lourde et pataude s'affairait au-dessus d'un cadavre, lui retirant ses chaussures et lui faisant les poches, en marmonnant des phrases inarticulées et dénuées de sens. Sans un bruit, Nova arma une flèche assommante, une variété qu'elle n'utilisait qu'extrêmement rarement parce que c'était une bourrine qui préférait mener ses batailles de front que de façon discrète. Relâchant la corde de son arc en même temps que son souffle, elle décocha sa flèche. Au même instant, sa Créature se jeta à l'assaut de l'homme, le taillant en pièces avant qu'il ait eu le temps de se remettre de son étourdissement.
-Ce n'était pas un vampire... constata Thonnir en examinant le corps une fois qu'il se fut écroulé au sol.
-Non. C'était un esclave vampirique, une personne asservie par un vampire pour faire ses quatre volontés, expliqua un des gardes, apparemment particulièrement informé sur la question. J'ai été me renseigner auprès de Falion. Quoi qu'on puisse dire de lui, il s'y connaît en vampires.
-Allez, on continue. Si on doit affronter ces zombies en plus des vampires, on a encore du pain sur la planche, les rabroua Fenreir. Autant que possible, on suit ce mode opératoire. Nova, tu les assommes et ta Créature les tue. S'ils sont plusieurs, on essaie de les tuer en même temps pour conserver l'effet de surprise au maximum. Je doute qu'on reste discrets encore longtemps, mais l'espoir n'a jamais tué personne.
Ils opinèrent tous en silence et emboîtèrent le pas à Nova et sa Créature, qui devaient s'occuper de l'avant-garde. Suivant un couloir sinueux, étroit et humide, ils finirent par entrer dans une plus grande salle grouillant de givrépaires qui donnèrent des sueurs froides au Chevalier. Cette fois, les gardes dégainèrent également leurs arcs et participèrent à la volée de flèches pour abattre les créatures.
Aucune alerte n'avait encore été déclenchée.
Passant une nouvelle fois devant, Nova longea le mur de la grotte jusqu'à ce que le chemin se divise en deux branches, l'une donnant sur une grande salle de banquet creusée à même la roche, et l'autre s'enfonçant dans les profondeurs de la grotte. La table elle-même était couverte de sang et de morceaux de chair, visibles même depuis leur position éloignée et encore embusquée, et une odeur acide de cuivre les prenait tous à la gorge. En tête de table se trouvait un homme chauve au faciès distordu par le vampirisme, son visage plus semblable au museau d'une chauve-souris qu'à un être humain. Il portait une armure de cuir, de tissu et de métal, ainsi qu'une ceinture ornementée maintenant sa longue tunique et son armure en place. Même depuis leur cachette, Nova pouvait également voir les griffes de métal collées aux doigts de ses gants.
Le vampire était entouré de deux autres monstres buveurs de sang, ainsi que de trois esclaves vampiriques. Ils ne voyaient que ceux-là, mais il aurait été irresponsable de croire que ce serait la seule hostilité qu'ils rencontreraient. Nova se retrancha prudemment dans le couloir où se trouvaient encore les gardes, Thonnir et Fenreir, et leur jeta un coup d'œil éloquent.
-Six dans la grande salle... murmura-t-elle si bas qu'elle fut quasiment inaudible, même par Fenreir, qui se tenait à quelques centimètres d'elle. Je pourrai pas tous les assommer... Je vais tirer une flèche explosive, ça devrait les affaiblir, mais à partir de là... ce sera chacun pour soi dans la mêlée. Essayez de rester groupés et dos à dos, pour avoir le meilleur champ de vision possible.
-Alva est à moi, gronda Thonnir, le regard meurtrier.
-On verra comment ça se présente, répliqua Fenreir en tirant son marteau de son harnais. Si ça se trouve, elle ne sera même pas là.
-Vous êtes prêts ? Je tire ma flèche, ma Créature fonce dans le tas, et ensuite chacun pour sa pomme.
Le reste du groupe acquiesça en silence. Nova s'autorisa une respiration complète et profonde avant de bander son arc, de viser sa cible, et de finalement décocher son projectile. La flèche de lumière fila dans l'air humide de la caverne jusqu'à frapper un des vampires en pleine poitrine. Nova lâcha un sifflement de frustration en constatant que le vampire chauve qu'elle visait, et qui semblait être le chef de ce clan, avait attiré à lui un autre monstre au dernier moment pour servir de bouclier et encaisser la flèche à sa place. Il était sacrément rapide, et ça risquait de leur poser des problèmes.
L'escouade de soldats de Morthal bondit hors de leur cachette, armes à la main, et se jetèrent à l'assaut des vampires, suivant de près la Créature de Nova qui commençait déjà à découper du mort-vivant avec les lames fixées à ses avant-bras. Fenreir, quant à lui, ménageait son souffle pour se tenir prêt à Crier à tout instant, moulinant son lourd marteau d'ébonite autour de lui avec précision.
Son arc ne lui serait plus d'une grande utilité, maintenant, le Chevalier se fit-elle la réflexion. Les flèches, et les armes perçantes n'avaient en général que peu d'effet sur les mort-vivants, aussi rangea-t-elle son arc pour dégainer l'une ses deux épées. Elle n'en avait toujours pas changé et avait donc les mêmes épées d'acier depuis plusieurs semaines, mais elle les trouvait relativement maniables et légères, en plus d'être particulièrement tranchantes. Elle garda sa main gauche libre cependant, pour pouvoir lancer des boules de feu et invoquer des murs de flammes, autrement plus efficaces sur les mort-vivants que les lames.
D'une attaque éclair, elle se rua sur le premier vampire à sa portée, épée pointée dans sa direction et l'empala comme un papillon contre le mur de pierre tendre. Cela émousserait sa lame, mais dans l'immédiat elle n'en avait rien à faire. Sans perdre une seule seconde, elle lui plaqua sa paume gauche contre le front et l'incinéra proprement. La créature nocturne poussa un hurlement à glacer les sangs alors qu'elle se consumait rapidement, avant de s'écrouler en un petit tas de cendres incandescentes.
De leur côté, les autres luttaient avec difficulté contre les buveurs de sang qui affluaient de galeries avoisinantes. Au total, il devait y avoir une quinzaine d'ennemis, dont une petite moitié de vampires. Fenreir se débarrassa d'un esclave vampirique sans problème, lui faisant littéralement exploser la tête d'un coup de marteau si puissant que des morceaux d'os et de cervelle volèrent à travers la pièce, forçant Nova à se baisser en catastrophe pour ne pas en recevoir dans les cheveux.
Malheureusement, dans sa précipitation, elle manqua le mouvement ample d'un autre esclave vampirique qui se fendait en une attaque de taille. La pointe de son épée siffla dans un arc de cercle et vint frapper le flanc du Chevalier de plein fouet, entaillant suffisamment son armure d'écailles et de cuir pour la blesser jusqu'au sang. Elle lâcha un grognement de douleur en reculant précipitamment pour se mettre hors de portée d'une nouvelle attaque, et invoqua un mort-vivant de son propre cru pour riposter.
Cela lui accorda un court répit, qu'elle mit à profit pour lancer un coup d'œil panoramique à la bataille. Depuis la dernière fois qu'elle avait regardé, trois soldats étaient tombés sous les coups des vampires. Elle raffermit sa prise sur le manche de son arme, prépara son bras pour une frappe puissante et déclencha une nouvelle attaque éclair qui la propulsa cette fois sur un esclave vampirique. Ceux-ci étaient bien plus faciles à maîtriser et à tuer, aussi n'eut-elle même pas besoin de le brûler vif, il lui suffit de le décapiter pour le rendre inoffensif et surtout rendre sa résurrection temporaire impossible.
Bien plus attentive à son entourage qu'auparavant, elle roula souplement pour esquiver un coup de griffes du premier vampire qu'elle avait visé. Il était extrêmement rapide, et Nova comprit rapidement qu'elle avait eu beaucoup de chance d'esquiver cette attaque. Sans prendre de précaution, et sachant que la dernière fois qu'elle avait tenté le coup, elle avait échoué, elle se jeta violemment contre l'esprit du vampire, dans l'espoir d'abattre ses protections mentales et de prendre l'avantage. De la même façon que face à Sibylle Stentor, elle se heurta à un mur impénétrable qui lui donna l'impression d'avoir tenté d'y mettre un coup de boule à pleine puissance et la laissa mentalement groggy.
-Toi ! siffla le vampire entre ses crocs. C'est toi qui m'a tiré dessus avec cette flèche ensorcelée !
-Flèche explosive, pas ensorcelée, quoique techniquement ce soit bien de la magie, oui, le corrigea Nova en brandissant sa lame devant elle pour se protéger, le regard fixé sur la créature et à l'affût du moindre de ses mouvements.
-Tu n'es pas une mortelle ordinaire, je peux le sentir...
-Arrête de te la jouer, tu veux, et meurs ! le défia-t-elle en se fendant d'une attaque tourbillonnante.
La pointe de son épée n'effleura même pas la gorge de son ennemi, qu'elle visait, mais elle ne se découragea pas et enchaîna une série d'attaques trop rapides pour être bloquées par un humain normal. Dans un combat, le premier coup n'était pas toujours décisif, et il fallait alors parier sur les deux ou trois coups suivants. Le problème, c'était que cet enfoiré de vampire était bien plus rapide que Nova, en dépit de tout son entraînement. Pendant un très bref instant, si fugitif qu'elle pensera plus tard l'avoir rêvé, elle regretta d'avoir guéri de sa morsure et d'être passée à côté d'une amélioration de force et de vitesse.
Avec un rictus carnassier, le maître vampire, qui devait selon toute vraisemblance être le Movarth dont Alva parlait dans son journal, riposta dans une frénésie de coups de griffes et de poings qui mirent immédiatement le Chevalier Dragon en difficulté. Dans l'incapacité de lire ses pensées, elle ne pouvait pas prédire ses mouvements et les esquiver en conséquence, et puisqu'il était bien trop rapide pour elle, même dans l'hypothèse où elle parviendrait à voir et décrypter ses mouvements, elle n'était pas assez vive pour éviter les coups à temps.
En quelques minutes, elle se retrouva couverte de griffures qui risquaient à chaque fois de lui transmettre cette saloperie de maladie à nouveau. Du sang ruisselait de ses bras et gouttait sur le sol alors qu'elle ignorait les combats ayant lieu autour d'elle. Elle ne savait même pas si Fenreir se débrouillait tout seul, si Thonnir était toujours en vie, combien de soldats étaient tombés... Le souffle court, elle se demandait si elle aurait la place de se transformer ici, en ultime recours. La réponse était probablement 'non', cependant, considérant la taille de la caverne, qui si elle demeurait impressionnante, n'était toutefois pas suffisamment grande pour abriter un dragon. Sans parler du souvenir terrifiant qu'elle avait du squelette du Chevalier Orobas, recroquevillé dans une minuscule caverne où il était mort seul...
-Tu ne peux pas me vaincre, mortelle, fit le vampire avec un rictus malsain. Je suis trop rapide et trop fort pour toi.
-Tu ne sais rien de moi, monstre. Je n'ai aucunement peur de toi, et je vais te détruire ! gronda Nova en réponse en effectuant un moulinet avec son épée.
Profitant d'un ricanement méprisant de Movarth, elle bondit en avant dans un hurlement galvanisant, son épée prête à balayer la créature de la nuit tandis qu'elle armait un sort de feu dans son autre main. A l'instant où elle toucha sa cible du bout de sa lame, elle sentit la conscience de sa Créature s'éteindre, probablement vaincue au combat, de même que l'énergie du mort-vivant qu'elle avait invoqué. Cela la déstabilisa très légèrement, son esprit accusant le choc des liens magiques qui se rompaient brutalement, et lui fit manquer le geste du vampire.
Son arme s'enfonça dans le flanc de Movarth, mais avant qu'elle ait pu la dégager de sa chair morte, il la bloqua contre lui. Nova tira sur le manche de sa lame, sans succès, et résolut de l'abandonner pour dégainer la seconde épée pendant à son côté. Son entraînement de Draconis lui avait appris à être ambidextre, aussi n'eût-elle aucune difficulté à préparer ses sorts dans sa main droite et se battre avec une arme de la gauche. Movarth arracha l'épée de son flanc et la jeta au loin, hors de portée du Chevalier Dragon, qui se jeta une nouvelle fois dans la mêlée, uniquement pour se retrouver immobilisée par la poigne d'acier du vampire.
Sa main griffue s'était refermée sur le bras de Nova qui maniait son épée, et avant qu'elle ait pu mettre à exécution son idée de lui caler une boule de feu entre les côtes au corps-à-corps, il enserra également son autre poignet entre ses doigts glacés, l'empêchant de continuer à se battre.
-Et maintenant, pathétique mortelle ? Tu penses toujours pouvoir me vaincre ? se moqua-t-il en l'approchant de lui, à portée de crocs. Tu ferais une excellente esclave, cependant, une excellente combattante qui s'assurerait de notre sécurité, à mon clan et moi. Tu pourrais peut-être même devenir l'une des nôtres... susurra-t-il en se penchant plus près encore, si bien qu'elle pouvait sentir son haleine de sang sur son visage.
-Nova !
Sans se retourner et risquer de perdre de vue le super-prédateur qui la tenait en son pouvoir, elle devina qu'il s'agissait de Fenreir, qui avait dû se rendre compte de sa situation. Le combat continuait à faire rage autour d'elle, preuve que les vampires tout comme les soldats se défendaient âprement.
-J'ai l'impression que ton ami là-bas est jaloux...
-Pas la peine. Te fatigue pas, tu ne le sais juste pas encore, mais tu es déjà mort, rétorqua la rouquine en se débattant pour libérer ses poignets.
-Non, ça je le savais. Je suis un vampire, je suis mort, se moqua Movarth, résultant en un coup d'œil sarcastique de la part de sa prisonnière.
En dépit de ses bravades, Nova ne faisait intérieurement pas la fière. Elle n'avait pas vraiment d'idée qui ne lui reviendrait pas ensuite en pleine figure pour se dégager de cette situation gênante. Elle pouvait se transformer en dragon, mais cela n'aurait que des désavantages : la caverne était trop petite pour elle, elle allait écrabouiller tous ceux qui l'entouraient, y compris Fenreir, elle ne pourrait pas manœuvrer, et dans l'hypothèse peu vraisemblable selon laquelle l'Enfant de Dragon survivrait, elle devrait ensuite s'expliquer. Elle pouvait prier pour parvenir à Crier Yol, mais même si elle parvenait à tuer Movarth, il resterait encore plusieurs ennemis, et de la même façon que pour sa transformation, elle devrait expliquer à Fenreir comment cela se faisait qu'elle sache Crier (pour peu qu'elle y soit parvenue, ce qui demeurait assez hypothétique).
-Finissons-en, ronronna-t-il avec un sourire de loup.
Ses yeux orangés se mirent à luire d'une aura verte alors qu'il commençait à son tour à faire pression sur son esprit. Surprise, Nova eut un sursaut et tenta de se dégager avec plus de vigueur pour échapper à cette sensation d'oppression qui se déversait dans son esprit.
-C'est inutile de résister. Aucun mortel ne peut se soustraire au Charme du vampire, ricana Movarth.
-Sauf que tu peux aller te faire foutre, je ne suis pas une mortelle ordinaire ! persifla la rouquine en bloquant obstinément son pouvoir avec son propre esprit draconique.
Elle profita de ce qu'il forçait contre son esprit pour lancer une sonde mentale dans le sien, et rassembla toute son énergie pour le mettre à bas. Elle conjura les images les plus puissantes qu'elle avait de sa forme draconique, espérant le surprendre, voire l'effrayer en lui montrant ce à quoi il avait affaire, et eut l'agréable surprise de parvenir à le déstabiliser juste assez pour qu'il relâche son emprise sur ses poignets.
Sans perdre un seul instant, elle frappa le sol de sa paume, invoquant un épais mur de flammes qui commencèrent immédiatement à mordre sa chair morte, puis bondit en arrière avant que Movarth ait pu réagir. Dans la lutte, elle avait perdu ses deux épées, mais cela ne lui poserait pas vraiment de problème. Il lui suffisait de passer à la magie.
Chargeant deux boules de feu dans ses mains, elle les lança l'une après l'autre sur le vampire, qui les reçut en pleine poitrine, les flammes léchant son cou et sa mâchoire avidement. Il siffla de douleur, en panique alors qu'il tentait d'étouffer les flammes, laissant à Nova toute latitude pour...
Des bras se refermèrent autour de ses épaules alors qu'elle allait pour attraper son arc, l'immobilisant à nouveau. Balançant la tête en arrière dans un coup de boule ultra violent, elle fit éclater le nez de l'esclave vampirique qui l'avait saisie, le forçant momentanément à lâcher, juste assez longtemps pour qu'elle puisse décrocher son arc de ses épaules et lui tirer une flèche explosive. Le souffle la repoussa en arrière, mais le pantin décérébré avait été annihilé par la puissance de l'attaque.
Elle s'écrasa par terre, l'arrière de son crâne cognant douloureusement contre le sol et lui faisant voir trente-six chandelles. Elle n'avait pas le temps de rester au sol, ne serait-ce que quelques secondes, juste de quoi recouvrer une vision normale, aussi poussa-t-elle sur ses bras pour se relever, titubant comme une ivrogne à cause des effets de l'explosion de sa flèche.
Il restait Movarth, un vampire et deux esclaves, ainsi qu'une demi-douzaine de gardes et l'Enfant de Dragon. Thonnir n'était visible nulle part, et pouvait tout aussi bien être mort ou vivant. Ou mort-vivant en devenir, pour ce qu'elle en savait. Fenreir finissait son vampire tandis que les gardes s'étaient scindés en deux groupes, l'un prêtant main forte au Nordique, et l'autre se battant contre les deux esclaves vampiriques.
Movarth était toujours aux prises avec le mur de feu qui l'encerclait et qu'il n'osait apparemment pas traverser, accordant à Nova quelques précieuses secondes supplémentaires de répit qu'elle comptait bien mettre à profit. Elle jeta un coup d'œil à son Crâne de Cristal, et pesta en constatant qu'il était encore grisâtre. Elle avait rapidement appris à identifier les différents états du Crâne, quand elle l'avait récupéré. Lorsqu'il était gris, comme maintenant, cela signifiait que sa Créature n'avait pas fini de régénérer son énergie nécromantique et n'était pas encore prête à être réinvoquée, et lorsqu'il était blanc brillant et translucide, cela signifiait qu'elle pouvait à nouveau s'en servir.
À défaut de pouvoir arracher sa Créature aux Limbes, la rouquine arma une nouvelle flèche assommante, en espérant toucher le maître vampire. Sa flèche fila en sifflant et frappa Movarth en pleine tête, cette fois, le faisant vaciller. Elle prépara une nouvelle boule de feu et la tira immédiatement sur la créature, espérant cette fois réussir à le blesser de façon significative. Il n'eut pas le temps de l'esquiver et dû l'encaisser au même titre que la flèche, hurlant de douleur quand la magie brûla sa chair voracement.
Nova se laissa aller à un rictus victorieux et carnassier et se jeta sur son épée, abandonnée sur le sol là où Movarth l'avait jetée, puis se redressa et se rua sur le maître vampire à toute vitesse dans ce qu'elle espérait être une attaque éclair décisive, son épée pointée devant elle à deux mains.
La pointe de la lame s'enfonça avec facilité dans la cage thoracique de la créature, se frayant un chemin jusqu'à son cœur, juste avant d'être arrêtée par une main griffue, insensible aux coupures profondes qu'elle s'infligeait ainsi à ses doigts. Le regard rouge de fureur de Movarth la transperça de part en part alors qu'il empoignait également sa crinière de cheveux roux pour l'empêcher de s'échapper.
-Oublie l'esclavage ou la Morsure. Tu mourras, aujourd'hui, gronda-t-il d'un ton bas et menaçant.
-J'ai vaincu un Archidémon, j'ai affronté un Sorcier capable d'altérer la fabrique de l'univers, et j'ai survécu à toutes mes rencontres avec le Damné en personne, je suis même revenue du foutu Royaume des Morts, alors si tu penses pouvoir tuer le dernier Chevalier Dragon, tu te trompes ! grogna-t-elle d'une voix puissante qui roula dans sa gorge comme un grondement de tonnerre.
Avec un peu de chance, Fenreir n'aurait pas entendu la dernière partie de sa phrase, mais l'heure n'était pas à ce questionnement. Appelant à elle toutes ses forces, elle poussa l'épée plus loin encore dans la poitrine du vampire, jusqu'à percer son cœur, puis la tourna dans la plaie, s'assurant de la mort définitive de la créature de la nuit. Movarth s'étrangla de douleur, son visage défiguré par les flammes et son expression de pure fureur meurtrière, et sa poigne se relâcha faiblement. Nova en profita pour invoquer un mur de flammes inédit, concentré autour de la lame de son épée et donnant concrètement l'impression que celle-ci était enflammée.
Le maître vampire lâcha un dernier râle d'agonie avant de s'écrouler lourdement et de commencer à se dissoudre en un tas de cendres collantes. Le dernier esclave vampirique restant, qui faisait face à quatre gardes survivants, s'écroula en même temps que son maître, le regard embrumé par la rupture de l'enchantement. Sans lui laisser la moindre chance, les soldats de Morthal lui tranchèrent la tête vivement avant de se redresser et de chercher leur prochain adversaire.
La caverne était silencieuse, maintenant. Movarth était mort, les membres de son clan aussi, et ses esclaves également. Fenreir se précipita au côté de Nova, prêt à lui venir en aide si elle en faisait la demande, et jeta un regard horrifié à ses multiples blessures. Lui-même arborait un coup de griffes au niveau du cou, et son armure avait été rayée et enfoncée par des coups d'épée et de masse.
-Nova ? Tu vas bien ? s'enquit-il d'une voix douce avec inquiétude.
-Ça va. Toi ?
-J'ai pas été mordu... On a perdu beaucoup d'hommes, et j'ignore où est passé Thonnir...
-Tu vas payer pour ce que tu as fait à ma femme ! entendirent-ils rugir ailleurs dans la grotte.
Sans réfléchir, tous les survivants du combats se ruèrent en direction des cris, sachant pertinemment que si Thonnir avait trouvé Alva, il serait seul pour l'affronter et se ferait probablement tuer. Ils débouchèrent dans une zone ressemblant à une sorte de dortoir, au milieu de laquelle se faisaient face le Nordique et la vampire. Thonnir serrait les phalanges autour de sa hache avec tant de haine qu'il paraissait presque capable de faire éclater le bois à mains nues, et Alva se tenait dans une position défensive, tous crocs dehors. Quand elle entendit les autres approcher, cependant, elle adopta une attitude craintive et soumise en reculant pour échapper à Thonnir.
-Aidez-moi ! Je vous en prie, soldats, les vampires m'avaient faite prisonnière ! Aidez-moi, il veut me tuer ! implorait-elle.
-Il ne faut pas la croire, ce n'est qu'une saloperie de vampire ! Elle ment comme elle respire !
Nova jeta un coup d'œil à Fenreir, espérant qu'il comprendrait ce qu'elle voulait lui dire. A son grand soulagement, il sembla recevoir le message correctement et rengaina son arme avant de s'approcher lentement de Thonnir et Alva, les paumes levées en signe de paix tandis que Nova marchait en direction d'Alva, de la compassion dans ses yeux argentés.
-Moi, je vous crois, fit-elle d'une voix douce en tendant une main amicale vers elle.
-QUOI ?! s'étrangla le veuf en se jetant en avant, prêt à les étriper toutes les deux, avant d'être retenu par l'Enfant de Dragon. TRAÎTRES, tous autant que vous êtes ! Vous aviez promis de venger ma femme !
Alva se tourna vers Nova, de la méfiance dans son regard orangé qui trahissait immédiatement sa condition. Mais le Chevalier lui souriait d'un air avenant et continuait à s'approcher, jusqu'à pouvoir saisir la main de la Nordique.
-Tout va bien se passer, on va tirer tout ça au clair, et vous pourrez reprendre un semblant de vie normale, je vous le promets.
-Merci... C'était terrible, de passer autant de temps avec ces...
Sans la laisser finir, Nova profita de ce que la vampire l'avait laissée approcher pour lui faire une clef de bras et la précipiter à genoux devant elle, de dos de sa prisonnière contre ses jambes.
-Vous êtes une menteuse, Alva, et une meurtrière. Hroggar sera bien mieux sans vous, lui cracha le Chevalier avec mépris.
Elle se redressa, tenant toujours fermement la vampire en son emprise, et vissa son regard d'argent dans celui de Thonnir, que Fenreir relâcha.
-Vous avez le choix, Thonnir. Vous pouvez l'exécuter sur place, ou vous pouvez la livrer à la Justice du Jarl, déclara le Chevalier sereinement. Quel que soit votre choix, nous le respecterons.
-Vous n'allez pas essayer de me convaincre de l'épargner, de me dire que ma femme n'aurait jamais voulu cela de moi ?
-Non. Je ne connaissais pas votre femme, et je comprends l'appel des flammes de la vengeance. Rien ne saura se mettre en travers de ma route lorsqu'il sera temps pour moi d'abattre la mienne sur mon ennemi, et je veux que vous puissiez bénéficier de la même faveur. Soldats, j'espère que vous n'avez aucune objection, parce que sinon vous allez devoir nous passer sur le corps, à l'Enfant de Dragon et moi.
Aucun n'émit de commentaire, et décidèrent même d'un accord tacite de retourner au village. Thonnir, quant à lui avait récupéré sa hache, et après avoir jeté un regard noir à Fenreir, s'était approché de la vampire immobilisée. Il prépara son coup, levant haut son arme comme pour décapiter la Nordique, maintenant terrorisée. Mais jamais il n'abattit son bras. Le souffle court, le visage déformé par la colère et le chagrin, il poussa un hurlement de désespoir et de frustration et jeta sa hache au sol avant de s'écrouler et de fondre en larmes, incapable de mener à terme sa vengeance.
Alva se mit alors à trembler, entre les mains de Nova, puis laissa échapper un éclat de rire à demi fou.
-Vous les mortels êtes si faibles ! C'est précisément pour cette raison que nous prendrons le contrôle de votre monde, un jour prochain !
-Et maintenant tu tiens la même rengaine qu'un mauvais méchant de roman... soupira Nova. Fenreir, je doute qu'on puisse la ramener à Morthal en toute sécurité. Elle risquerait de s'échapper pendant la chevauchée de retour. Je peux soit la garder ici jusqu'à ce que tu reviennes avec le Jarl ou son jugement et un bourreau, soit je peux la tuer ici et maintenant.
-Abattre une femme désarmée de sang-froid ? Ha ! Je parie que vous n'en serez même pas capable ! railla Alva dans une dernière tentative de tenir sa terreur à distance.
-J'ai tué des tas de gens de sang-froid, tu sais ? murmura Nova à son oreille. Et des bien plus innocents que toi, alors ne compte pas trop sur ma gentillesse pour te sauver la vie.
-Attendre l'arrivée du Jarl prendrait trop de temps. Je suis d'avis de la tuer maintenant, Fenreir finit par déclarer.
-Moi aussi, acquiesça Nova. Puisque c'est ainsi...
Le Chevalier s'éclaircit la gorge et se redressa, prenant une pose plus régalienne et solennelle que celle qu'elle avait gardée jusqu'à présent.
-Alva de Morthal, vous êtes accusée d'être un vampire, de meurtre, de complicité de meurtre et de conspiration en vue de commettre plus encore de meurtres. Par l'autorité qui m'est conférée en tant que Draconis, je vous condamne à mort.
Avant que la vampire ait pu cracher plus de fiel, Nova invoqua son feu magique une dernière fois et réduisit la Nordique en cendres. S'essuyant les mains contre son pantalon pour en nettoyer la matière grisâtre et collante, elle releva la tête vers Fenreir et Thonnir.
-On peut rentrer à Morthal, maintenant. Helgi et sa mère ont trouvé le repos, et Hroggar doit être libéré de l'emprise d'Alva.
-Attends, on ignore si l'alchimiste aura assez de potions de guérison des maladies pour nous tous, et avec toutes les griffures qu'on a reçues, certains seront forcément infectés. Aide-moi à ramasser de la cendre avant de partir.
Nova acquiesça, et en profita également pour brûler les cadavres, espérant leur offrir à eux aussi le repos, même sans respecter leurs coutumes funéraires. Après tout, c'était un cas exceptionnel, et elle ignorait si le vampirisme pouvait ramener les morts à la vie.
Ils en profitèrent également pour fouiller la caverne, laissant Thonnir seul pour pleurer sa femme. Fenreir découvrit un coffret rempli de bijoux qu'il s'empressa de fourrer dans ses multiples poches cachées, son instinct de Voleur prenant le dessus, et Nova mit la main sur une paire de bottes dont la texture luisait doucement selon l'éclairage. Curieuse, elle les mit de côté en se promettant de les faire examiner sitôt de retour à Morthal. Ils devaient bien avoir un mage de la cour, là-bas aussi, non ?
Ils se retrouvèrent dans la grande salle avec leur butin : une bourse pleine de cendre de vampire, des bijoux et de l'or, et les bottes enchantées que Nova avait trouvées. Ils récupérèrent ensuite Thonnir et se dirigèrent vers la sortie en silence.
Arrivés dans la salle des givrépaires, cependant, ils durent à nouveau s'arrêter. La silhouette éthérée d'Helgi les attendait au sommet de la pente menant à la première pièce. Elle paraissait apaisée, et l'ombre d'un sourire flottait sur ses lèvres fantomatiques.
-Vous avez tué Alva, et Laelette. Maman et moi sommes en paix à présent. Merci. Maman m'appelle, je dois y aller.
Et sur ces mots, la fillette spectrale disparut tout simplement, laissant le passage libre pour les trois rescapés de la bataille. Une fois à l'extérieur, ils réalisèrent combien de temps avait réellement passé depuis qu'ils étaient entrés et purent à nouveau savourer l'air frais du Nord. Même l'odeur gluante et pourrissante du marais ne parvenait pas à les rebuter, heureux qu'ils étaient d'avoir survécu à tout un clan de vampires et d'en avoir triomphé. Ils remontèrent tous trois à cheval dans un silence complet et retournèrent à Morthal au pas, peu pressés de devoir retrouver le Jarl ou Hroggar et leur expliquer ce qui s'était passé dans cette grotte.
Il leur fallut un peu plus d'une heure pour regagner la ville, cette fois, et ils se trouvèrent face à une scène à laquelle ils ne s'attendaient pas. Hroggar était entouré par une foule hostile, et des éclats de voix agressifs parvenaient jusqu'aux trois cavaliers.
-J'ai l'impression qu'il y a du grabuge... marmonna Nova en pressant sa jument aux flancs pour atteindre la place plus rapidement.
Elle descendit rapidement de selle et s'approcha de l'attroupement, accompagnée de Fenreir, pendant que Thonnir retournait chez lui pour pouvoir faire son deuil en paix.
-Qu'est-ce qui se passe, ici ?
-Hroggar a commencé à faire une scène, au sujet de sa famille et de sa maison, expliqua une tête anonyme dans la foule.
-Ma femme et ma fille ! Où sont-elles ? Elles ne peuvent pas être mortes ! geignait l'homme avec désespoir.
-C'est lui qui les a tuées ! C'est sûr ! lança une voix non identifiée.
Poussant un soupir agacé, Nova se fraya un passage jusqu'au centre de l'attroupement, bousculant sans vergogne les villageois jusqu'à ce qu'elle ait atteint Hroggar. Élevant la voix, elle alpagua la foule en colère.
-Écoutez-moi bien, vous tous. Hroggar est innocent. Il a été ensorcelé par un vampire qui avait pour objectif d'asservir le village. L'Enfant de Dragon et moi, accompagnés d'une escouade de gardes détachée par le Jarl, avons pris d'assaut le repaire des vampires et l'avons nettoyé. Certains d'entre vous avaient même souhaité nous accompagner au départ. Donc soit vous êtes des crétins qui avez déjà oublié ceci, soit vous êtes des chiens enragés assoiffés du sang d'un de vos voisins, qui a déjà été victime d'événements tragiques. Si vous doutez de moi, vous n'aurez qu'à interroger les survivants de l'attaque.
Sa tirade terminée, et sans même prendre le temps d'écouter les protestations outrées de villageois, elle rejoignit Fenreir et le mena chez l'apothicaire pour y récupérer deux potions de guérison contre les maladies.
-Ah, encore vous ! fit l'alchimiste avec un sourire en les reconnaissant et s'approchant. Que puis-je faire pour vous, aujourd'hui ?
-Nous venons recharger votre stock de poussière de vampire, ainsi que vous acheter deux potions de guérison des maladies, déclara Fenreir en posant la bourse de cendres sur le comptoir.
-Vous devriez aussi utiliser ce que nous vous apportons pour en fabriquer d'autres et les distribuer aux survivants de l'attaque de la caverne des vampires, suggéra Nova. Thonnir pourrait aussi en avoir besoin, et potentiellement Hroggar. J'ignore si Alva l'a mordu, mais mieux vaut prévenir que guérir.
De la même manière qu'Arcadia avait évalué la poussière qu'ils avaient rapporté de leur escarmouche dans la campagne de Blancherive, la guérisseuse pesa et goûta le produit qu'ils lui avaient présenté et lui fixa un prix. Il y avait largement de quoi fabriquer une vingtaine de potions avec, aussi le prix des deux qu'ils achetèrent fut minime. Une fois la transaction effectuée, Nova et Fenreir avalèrent leur remède d'une traite en grimaçant à cause du goût ignoble de la mixture, mais soulagés de ne plus risquer de contracter cette saleté de maladie.
Il ne leur restait plus maintenant qu'à aller faire leur rapport au Jarl, puis ils pourraient repartir, de préférence après une bonne nuit de repos. Ils se dirigèrent donc vers la longère et y entrèrent, avant de se présenter devant le Jarl. La vieille femme avait l'air fatigué, et des cernes violets sous les yeux. Les voyant approcher, cependant, elle se redressa sur son trône et leur accorda toute son attention.
-Approchez, étrangers. Mes gardes m'ont déjà fait leur rapport, mais j'aimerais entendre ce que vous avez fait d'Alva.
-Elle est morte, votre Grâce. Définitivement, cette fois, se permit de plaisanter Nova.
-Bien. Et Thonnir ? Il n'a pas été mordu ?
-Non. Nous avons vidé le repaire de Movarth des vermines qui s'y terraient, et apporté la paix au fantôme de la fille de Hroggar.
-Nous allons pouvoir reprendre notre route, votre Grâce, ajouta Fenreir.
-Avant que vous ne repartiez, j'aimerais vous octroyer un titre à chacun. Vous avez rendu un grand service à cette communauté en éradiquant ces vampires.
-Et vos gardes ?
-Sans vous ils auraient tous été exterminés. Vous m'aviez mise en garde, et je n'ai pas écouté. En conséquence, beaucoup de mes hommes sont morts. Les survivants recevront des distinctions militaires et honorifiques, mais vous, allez recevoir un titre, déclara le Jarl en faisant signe à son chambellan d'apporter de quoi écrire.
-Euh... c'est pas vraiment la peine, je suis une étrangère, je viens d'un pays très lointain et j'y retournerai bientôt... commença Nova avant de s'interrompre, foudroyée par le regard de jais d'Idgrod.
-Est-elle toujours comme cela, Enfant de Dragon ? s'enquit le Jarl, son intonation légèrement amusée.
-Toujours, votre Grâce. Elle peut paraître arrogante, mais elle est en réalité très humble.
Nova se tourna brusquement vers lui, incrédule. Comment ça « très humble » ? Elle avait parfaitement conscience d'être arrogante, et ne s'en défendait pas, mais humble ? Humble était assez loin de sa personnalité.
-Moi, Jarl Idgrod Aile-de-Jais, déclare dès à présent l'Enfant de Dragon Fenreir, ainsi que...
-Nova.
-... ainsi que Nova la tueuse de vampires, thanes de la cour de Morthal, pour services rendus à la communauté. Ce titre vous ouvre le droit de vous faire accompagner d'un huscarl, ainsi que le droit d'acheter une propriété sur mes terres.
-Nous vous sommes infiniment reconnaissants, votre Grâce, s'inclina Fenreir, un peu secoué de la rapidité de la décision du Jarl, et du fait que techniquement, il faisait maintenant partie de la noblesse.
-Vous serez toujours accueillis correctement à Morthal, et vous trouverez en ma personne une alliée où que vous irez.
-Merci, votre Grâce, répéta Nova, tout autant abasourdie que son compagnon de route.
-Puis-je vous demander où est-ce que vous vous rendiez, avant de vous arrêter ici ?
-Nous allions à Solitude, votre Grâce. Nous devons nous présenter à une soirée à l'ambassade du Thalmor, expliqua Fenreir d'un ton confiant.
-Oh ! Je dois justement moi-même m'y rendre prochainement, s'amusa le Jarl avec l'enthousiasme d'une enfant. Je ne suis généralement pas une grande adepte de ce genre de réceptions, mais il s'y passe toujours quelque chose d'intéressant. J'espère vous y voir, dans ce cas.
-Nous de même, votre Grâce, s'inclina une nouvelle fois Fenreir, comprenant le signal pour disposer lancé par le Jarl.
Ils se détournèrent tous deux et regagnèrent l'auberge pour rassembler leurs affaires avant de partir. Nova acheta également quelques provisions pour la route, puis chargea ses affaires sur sa jument. En montant en selle, elle se fit la réflexion qu'ils n'auraient pas beaucoup de temps pour progresser avant que le soleil ne se couche. Ils mangèrent en selle, de pain et de fromage, sans s'arrêter, et continuèrent à chevaucher jusqu'à la nuit tombée. Ils montèrent le camp quelques centaines de mètres après avoir traversé un bras de fleuve qui se déversait dans le marais au nord de Morthal. Sur leur droite, au nord, ils pouvaient voir la silhouette menaçante d'un fort impérial, qu'ils devinaient occupé à cause des lumières des torches qui dansaient sur les remparts, visibles à des centaines de mètres à la ronde du fait de l'obscurité parfaite de la campagne.
Nova invoqua sa Créature sans même y penser, par la force de l'habitude, et sortit son pot d'onguent contre les brûlures pour s'en enduire le bras. Sa blessure avait bien cicatrisé, contrairement à celles dont elle avait écopé au Vallon Brisé, dans le Temple de Jagon, et elle pouvait presque espérer ne garder aucune cicatrice trop marquée. Ils dînèrent de fruits secs et de viande séchée, et allèrent se coucher de bonne heure.
Le lendemain, ils cavalèrent toute la journée sans faire de rencontre particulièrement notable, outre un Khajiit mystérieux qui leur déblatéra des phrases qui semblaient n'avoir ni queue ni tête avant de s'éclipser. L'autre événement majeur fut leur arrivée au village de Pondragon, l'un de ceux que Nova avait remarqués en redescendant de Solitude la dernière fois.
Ils arrivèrent par la route du sud, ce qui leur permit d'emprunter le pont sculpté de têtes de dragon tout à fait impressionnant qui gardait l'entrée du village. Leur arrivée ne passa pas inaperçue, ils furent immédiatement remarqués par un gamin et sa chèvre, qui les accosta sans hésiter.
-Qu'est-ce que vous venez faire à Pondragon, étrangers ? leur demanda l'enfant d'un ton sérieux, tentant de paraître intimidant.
Jouant le jeu, Fenreir sourit au garçon et répondit d'un ton obéissant.
-Nous sommes des voyageurs, nous faisons étape dans ton village pour nous rendre à Solitude. Nous passerons la nuit à l'auberge et nous serons repartis demain.
-Hmf... Ne causez pas de problèmes, je vous ai à l'œil, les mit-il en garde. Allez, viens Lucky, on n'a pas fini la ronde, ajouta-t-il à l'intention de sa chèvre.
Le garçon s'éloigna sans plus leur accorder un regard, les laissant approcher de la taverne du village, portant le nom de Taverne des Quatre Boucliers. Ils descendirent de leurs montures et les dessellèrent pour les brosser et les nourrir. Les chevaux hennirent doucement avec gratitude alors que leurs propriétaires discutaient de la route qu'il leur restait encore à parcourir pour atteindre la capitale. Nova et Fenreir se rendirent ensuite à l'intérieur de l'auberge pour y prendre deux chambres et manger.
-Tu penses que Delphine nous en voudras encore quand on arrivera ? s'enquit Nova en s'asseyant à table en attendant son repas.
-Probablement, répondit Fenreir en s'installant à côté d'elle. C'est une femme rancunière, avec une très bonne mémoire. On a intérêt à récupérer ces documents si on espère qu'elle nous lâche la bride à nouveau.
-C'est pas notre patronne, elle n'a aucune autorité sur toi, ou sur moi. On devrait pas avoir à s'inquiéter autant de son opinion, protesta la rouquine.
-C'est une Lame, et je passerai probablement beaucoup de temps en sa compagnie à l'avenir. Ce serait mieux si nos relations étaient moins tendues.
-Connerie. Tu es Enfant de Dragon, pas une nouvelle recrue qu'elle peut malmener. C'est toi le chef.
Ils se turent brusquement lorsque la Nordique tenant l'établissement leur apporta deux assiettes fumantes de ragoût ainsi qu'un pichet de bière, et se concentrèrent ensuite sur leur nourriture. La viande était trop cuite, mais les légumes étaient parfaits. Ils dévorèrent leur assiette en quelques minutes, affamés par leur chevauchée de la journée. Ils leur restait encore plusieurs heures de route, et ils risquaient de n'arriver à Solitude que dans la soirée. Ils avaient besoin d'énergie, c'est pourquoi ils allèrent se coucher tôt, dès qu'ils eurent terminé de manger.
Ils furent réveillés vers sept heures du matin par du bruit dans la salle principale, et s'y rendirent avec curiosité. Une flopée de gardes impériaux portant des tenues rouge et noir avait investi la salle à manger et parlait joyeusement en mangeant et buvant. Certains se turent brusquement en avisant les deux nouveaux arrivants, mais reprirent leurs conversations rapidement d'un ton plus léger. Nova et Fenreir allèrent s'asseoir à une table libre pour prendre leur petit-déjeuner tout en faisant de leur mieux pour s'arracher au sommeil. Prenant une bouchée de roulé à la cannelle, Nova laissa son esprit vagabonder autour de ceux des Impériaux, curieuse de savoir à quoi ils pensaient.
Plusieurs songeaient à leur journée, d'autres pensaient à l'Empereur, et quelques uns s'interrogeaient sur les deux voyageurs inconnus. Retenant un bâillement, elle se leva de table sitôt qu'elle eut terminé de manger et alla chercher ses affaires dans sa chambre pour pouvoir repartir. Ni elle ni Fenreir n'avait envie d'attirer l'attention des Impériaux plus que de raison, sachant que l'un était un Voleur qui avait échappé à la potence à Helgen, et l'autre était une étrangère d'une race humaine inconnue et dont personne ne connaissait rien, qui débarquait en plein milieu d'une guerre civile.
Ils mirent les voiles vers huit heures et demie et chevauchèrent à nouveau toute la journée à un bon rythme. Ils espéraient atteindre Solitude le plus vite possible, et souhaitaient même arriver avant le coucher du soleil. Au cours de la journée, ils remarquèrent un dragon à l'horizon, mais ne furent pas attaqués. Durant les vingt longues minutes pendant lesquelles il tournoya dans les airs à plusieurs kilomètres de distance, ils restèrent tendus et anxieux, les yeux rivés sur la silhouette volante dans la crainte que la bête les voie et les attaque. Ce n'est que lorsque le saurien eut disparu de leur vue pendant près d'une heure qu'ils s'autorisèrent à se détendre.
En arrivant en vue des murailles de la ville, ils se permirent même de talonner leurs montures pour un galop sur la dernière ligne droite, transformant la dernière étape de leur voyage en course impromptue. Ce fut Fenreir qui remporta la course, sans surprise, considérant sa plus grande maîtrise de l'équitation que Nova. Pour une fois bonne perdante, elle accepta de lui payer un coup à boire une fois arrivés à l'auberge. Ils se dirigèrent vers les écuries et y confièrent leurs chevaux au propriétaire de l'établissement. Après lui avoir payé une somme importante pour qu'il s'occupe de leurs bêtes pendant une durée indéterminée, ils gagnèrent la grande porte de la ville et entrèrent après avoir été fouillés et inspectés par les gardes en faction.
La ville était comme dans le souvenir de Nova. Grande, imposante et régalienne, toute taillée dans la pierre, mais laissant tout de même de la place aux plantes pour s'épanouir ici et là. Le coucher du soleil n'était plus très loin, aussi se dirigèrent-ils vers l'auberge du Ragnard Pervers pour y prendre une chambre. Ils demanderaient à voir Malborn le lendemain, une fois reposés.
En se glissant sous ses draps cette nuit-là, Nova réfléchissait à leur prochaine mission. S'infiltrer dans l'ambassade du Thalmor. Mais quelle idée de merde... C'était à peu près aussi dangereux que de s'infiltrer dans la Tour de Guerre de Laïken pour invoquer un démon immortel... Étouffant un ricanement nerveux, elle se retourna dans son lit et ferma les yeux.
Le lendemain matin, personne ne vint la tirer du sommeil, alors elle estima qu'elle avait mérité de dormir tard. C'est pour cela que lorsqu'elle s'extirpa enfin de ses draps, il était près de onze heures, et elle eut toutes les peines du monde à s'arracher aux limbes de l'inconscience. Les cheveux en bataille, les paupières lourdes, elle s'habilla péniblement et rejoignit la salle principale. Fenreir n'était nulle part en vue, mais elle ne s'en inquiéta pas. Il pouvait très bien être encore dans sa chambre, ou être sorti se promener ou faire réparer son équipement.
Elle alla s'asseoir dans la salle à manger et demanda une chope d'hydromel et une pâtisserie. Elle avait presque fini lorsque Fenreir entra dans l'auberge, balaya la salle du regard et la remarqua. Il vint s'asseoir à côté d'elle et se pencha dans sa direction pour pouvoir lui parler sans être entendu des autres clients.
-Je n'ai pas encore vu Malborn. L'aubergiste m'a dit qu'il venait tous les jours depuis une semaine, et semblait attendre quelqu'un. Il a dit qu'il lui dirait qu'on le cherchait pour qu'il nous reçoive.
-Tu sais comment on va s'y prendre, une fois à l'ambassade ?
-Pas vraiment, non... Il va falloir s'éclipser sans se faire remarquer, et si c'est ma spécialité, je crois savoir que t'es pas vraiment à l'aise avec la discrétion.
-Ça c'est le moins qu'on puisse dire... marmonna Nova. J'ai été entraînée pour affronter mes ennemis de face au combat, pas pour me faufiler comme une ombre.
-Même pas pour embusquer des dragons ?
-On attendait surtout qu'ils se posent pour dormir ou se nourrir pour les attaquer. Ils étaient distraits, et il suffisait de s'approcher prudemment en évitant de faire craquer des branches, mais... D'une part je n'ai jamais affronté de dragon, mais en plus, cette méthode n'a jamais été une réussite à chaque fois. Il y a toujours un risque qu'il s'aperçoive de notre présence.
-En tout cas, Delphine ne pourra plus nous en vouloir, maintenant qu'on va pouvoir s'y mettre, remarqua Fenreir en s'appuyant contre le dossier de sa chaise.
-Ça, c'est même pas sûr... marmonna Nova. C'est une sacrée emmerdeuse, et notre retard de deux jours pourrait très bien continuer à lui poser problème. De toutes manières, si elle la ramène encore, je la tape.
Fenreir s'étouffa à moitié dans un rire nerveux qu'il tenta de dissimuler avec une quinte de toux, sans parvenir à tromper Nova.
-Quoi ? Ça te fait rire, tu doutes de moi ? Je vais lui casser la gueule, moi, tu vas voir !
-Non, je sais que tu pourrais l'envoyer au tapis très facilement. C'est juste que j'ai imaginé la scène, et j'ai trouvé ça amusant, s'expliqua-t-il avec un sourire.
Nova le toisa un moment sans un mot et d'un air sérieux jusqu'à ce que les commissures de ses lèvres s'étirent à leur tour en un sourire qui se transforma rapidement en rire.
-Avoue, tu paierais pour nous voir nous battre.
-Sans hésitation. Et je ferais aussi payer tous les spectateurs potentiels, renchérit-il.
Enfermés dans leur bulle, occupés à se moquer de Delphine et de son tempérament, ils ne s'aperçurent pas tout de suite que quelqu'un s'était approchés d'eux. Quand l'elfe des bois fit connaître sa présence, ils sursautèrent tous les deux, prêts à dégainer leurs armes, avant de s'apercevoir qu'il s'agissait de leur contact.
-Je suis Malborn, se présenta-t-il avec un mouvement de recul en avisant leur réaction. Il paraît que vous me cherchiez.
-Oui, c'est notre amie mutuelle qui nous envoie, se reprit Fenreir en retrouvant un air sérieux.
-Vraiment ? C'est vous deux qu'elle a choisis ? J'espère qu'elle sait ce qu'elle fait... marmonna-t-il en détournant la tête, manquant de ce fait la réaction enflammée de l'ancienne Draconis. Écoutez, je peux faire entrer de l'équipement en douce dans l'ambassade. N'apportez rien avec vous, les Thalmors ne plaisantent pas avec la sécurité. La dernière réception a eu lieu il y a une semaine, mais il y en a une autre dans trois jours. Notre amie commune vous obtiendra des invitations. La veille de l'opération, venez me trouver dans ma chambre, ici à l'auberge. Vous me donnerez ce dont vous aurez absolument besoin et je ferai en sorte de le cacher dans l'ambassade. Le reste dépendra de vous. Vous avez bien tout compris ?
Les deux compagnons opinèrent d'un même mouvement.
-Très bien. Dans ce cas, on se donne rendez-vous ici dans deux jours, le soir. Je dois retourner travailler, prenez garde à vous, on n'est jamais trop prudent quand on a affaire au Thalmor.
L'elfe s'éloigna en jetant des coups d'œil inquiets autour de lui, comme craignant qu'un client de l'auberge soit en réalité secrètement un agent du Thalmor, ou que le barde allait tenter de l'égorger. Fenreir et Nova, pour leur part, ne savait trop que faire en attendant la prochaine réception. S'ils devaient attendre deux jours avant de revoir leur contact, et trois avant de pouvoir poursuivre leur mission, il leur fallait se trouver une occupation. Fenreir suggéra de s'occuper de quelques menues tâches pour les habitants, et Nova proposa plutôt d'aller se mesurer aux soldats impériaux, juste par curiosité.
Ils avaient deux jours à tuer, aussi décidèrent-ils de couper la poire en deux et de suivre les idées de chacun. Le premier jour, ils vinrent en aide à Evette San, une marchande de vin épicé qui avait vu sa dernière cargaison de marchandise être retenue par la Compagnie de l'Empire Oriental, au port. Ils rassemblèrent plusieurs onces d'ingrédients pour l'alchimiste de la ville, en profitant pour repérer la zone autour du domaine de l'ambassade, au cas où ils devraient prendre la fuite dans la panique. Le deuxième jour, ils se présentèrent dans la cour de Mornefort et demandèrent à se greffer à l'entraînement des soldats. Après plusieurs défaites écrasantes et quelques humiliations en règle, les impériaux les chassèrent de la cour d'entraînement, vexés.
A demi morts de rire, quand bien même ils soient tous deux également vexés, Fenreir et Nova regagnèrent l'avenue principale de la ville, où ils furent interceptés par une bande de gamins enthousiastes.
-Madame, madame, vous voulez bien rejouer à chat avec nous ? S'il-vous-plaît ! supplia le garçon qu'elle reconnut comme le fils du forgeron.
-Tu les connais ? s'enquit Fenreir.
-Je les ai rencontrés il y a quelques temps, répondit-elle avec un calme apparent.
Intérieurement elle faisait les calculs pour savoir si elle avait pu faire le trajet à pied, et ne pas se retrouver avec un voyage techniquement impossible dans son historique. Si les gamins annonçait qu'elle avait joué avec eux à peine deux semaines auparavant, elle aurait du mal à expliquer à Fenreir comment elle avait pu se trouver à Blancherive si rapidement.
-Allez, jouez avec nous s'il-vous-plaît ! insista une fillette.
-Ouais, vous êtes trop douée à chat !
Elle se tourna vers son compagnon qui lui retourna un regard interrogatif, sourcil haussé.
-T'es si douée que ça ?
-Tu m'as vue faire des sauts de cabri pour t'échapper à Faillaise, et tu mets en doute mes capacités de chat perché. Sérieusement ? lâcha-t-elle d'un ton lourd de sarcasme.
Fenreir lui donna un coup de poing amical sur l'épaule, la bousculant gentiment avec un sourire.
-D'accord, soupira-t-il. C'est toi le chat ! lança-t-il ensuite avec un amusement enfantin en la poussant avant de prendre la fuite.
D'abord abasourdie par sa réaction, Nova ne bougea pas, totalement prise de court alors que les enfants s'éparpillaient en éclatant de rire. Puis elle se fendit d'un sourire amusé à son tour et se lança à la poursuite des enfants et de l'Enfant de Dragon.
Ils jouèrent une grande partie de l'après-midi, rivalisant d'ingéniosité pour éviter de se faire toucher et pour toucher l'autre. Le soir venu, ils étaient tous épuisés, les adultes comme les enfants, et durent s'arrêter.
-Vous êtes doué aussi, monsieur, mais Nova est encore meilleure, remarqua le fils du forgeron, étalé à plat dos sur le sol et le souffle court.
-Vous êtes mariés ? demanda une fillette un peu plus jeune que les autres.
Un silence curieux tomba sur les enfants, qui se redressèrent pour guetter la réaction de leurs compagnons de jeu. Ceux-ci, en revanche, se figèrent, échangèrent un regard incrédule, avant de partir dans un grand rire.
-Non, sans façon, répondit Fenreir une fois le plus gros de son amusement passé. Elle est bien trop arrogante.
-Et toi beaucoup trop pénible à supporter, renchérit la rouquine d'un air faussement vexé.
-Mes parents se disputent beaucoup comme vous, déclara la fillette d'un ton détaché avec une innocence non feinte.
-Ça veut juste dire qu'ils sont proches, c'est tout. Qu'ils s'entendent suffisamment bien pour pouvoir s'asticoter.
-Donc vous êtes proches, vous aussi ?
Fenreir lança un coup d'œil éloquent à Nova, qui intercepta ses pensées.
Il faut qu'on se barre d'ici. Vite.
Elle hocha la tête, et jeta un regard au soleil qui décroissait, avant d'adopter une attitude surprise et légèrement inquiète.
-Par l'Élu Divin ! On est en retard, Fenreir, on doit retourner à l'auberge, fit-elle, satisfaite de l'excuse qu'elle avait trouvée.
-Tu as raison. On ne voudrait pas faire attendre notre contact, n'est-ce pas ? Désolé, les enfants, on a du travail.
Et avant que les gamins aient pu leur poser plus de questions auxquelles ils n'avaient aucune envie de répondre, ils s'éclipsèrent et se réfugièrent au Ragnard Pervers. Ils s'enfermèrent dans la chambre de Fenreir et s'autorisèrent alors seulement à respirer.
-Ils en ont de drôles d'idées, ces gosses... marmonna le Nordique en défaisant le harnais de son marteau de guerre.
-C'est pas les premiers à le suggérer, non plus... répliqua le Chevalier Dragon avec un soupir. Delphine et Vilkas aussi.
-Vilkas est un crétin et Delphine est jalouse.
-Jalouse ? De quoi ?
-Je t'écoute, je prends en compte ton opinion, et je le suis plus souvent que le sien. Elle est vexée et jalouse que j'écoute une tueuse de dragons repentie plutôt qu'une Lame, expliqua-t-il en pliant l'armure de Voleur qu'il prévoyait d'emporter dans l'ambassade pour la mission.
-Ça se tient.
Pour sa part, Nova ne savait trop quoi emporter. Elle comptait prendre son arc, son Crâne de Cristal et sa Pierre de Transformation, ça c'était sûr, mais quant à sa tenue... Son armure actuelle était plus discrète que celle qu'elle portait à Rivellon, mais elle n'avait de toutes manières jamais été très douée pour se faufiler comme une ombre. En conséquence, elle avait résolu de garder cette armure à l'ambassade, et d'improviser au fur et à mesure. Fenreir prépara un ballot qu'il pourrait donner à Malborn et qu'il pourrait transporter aisément, et se tourna vers Nova.
-Tu sais ce que tu emportes ?
-Mon arc, et... non. Je vais laisser le Crâne ici. On n'en aura probablement pas besoin, et au pire, je pourrai toujours invoquer un démon, un fantôme ou un mort-vivant.
-Tu comptes laisser ton caillou, aussi ? J'aurais cru que tu voudrais le garder sur toi à tout moment.
-J'imagine mal la sécurité de l'ambassade m'interdire de prendre un joyau avec moi. Je n'aurai qu'à faire passer ma Pierre pour un accessoire de mode et le tour sera joué.
-Si tu te la fais confisquer, je...
-Si on essaie de me la confisquer, il n'y a rien que toi, Delphine, ou aucun de vos dieux pourrez faire pour m'empêcher de déchaîner l'Enfer sur le Thalmor, gronda-t-elle d'un ton menaçant qui fit descendre une vague de frissons le long du dos du Nordique.
La lueur glaciale qu'il avait décelée dans le regard argenté de la rouquine l'avait sincèrement effrayé. Elle ne reculerait devant rien pour protéger cette Pierre. Bien qu'il ait les doigts qui le démangent à chaque fois qu'il repensait à ce trésor, il savait qu'il ne pouvait pas risquer de voler cette pierre précieuse en particulier. Non seulement Nova déchaînerait toute sa colère contre lui, mais en plus et surtout parce qu'il n'était pas sûr de pouvoir se pardonner de lui avoir fait un coup pareil. Au simple souvenir de son soulagement intense en la retrouvant après l'avoir perdue, au Labyrinthe, son cœur se serra. Non, il ne pouvait décemment pas lui faire ça. Lui piquer une dizaine de pièces de temps à autres, pourquoi pas, mais pas ça.
-Donne ton arc, et ton armure, je vais les mettre dans le paquetage.
Le Chevalier s'exécuta en silence et lui tendit son arme. Le gros avantage de connaître la magie, c'est qu'elle n'avait même pas besoin de trimballer de carquois plein de flèches avec elle. Bien qu'elle n'ait à enlever que son armure, et qu'elle soit toujours vêtue en dessous, Fenreir se détourna pour la laisser la retirer sans l'observer. Il ajouta ensuite l'armure d'écailles et ses deux épées à la pile de choses à faire entrer en contrebande et referma le ballot.
Il ne leur restait plus maintenant qu'à retrouver Malborn, lui confier ce qu'il devrait faire entrer en contrebande dans l'ambassade, et se rendre au rendez-vous avec Delphine en priant pour qu'elle ne soit pas trop agressive. Fenreir passa son ballot à l'épaule et quitta sa chambre, Nova sur les talons, puis se rendit dans la grande salle de l'auberge. Malborn était attablé dans un coin reculé, d'où il avait une vue confortable sur l'ensemble des clients. L'elfe balayait la salle du regard avec nervosité, craignant manifestement toujours qu'il y ait des espions qui l'observent. Lorsque les deux compagnons s'approchèrent, il sembla à la fois soulagé et encore plus inquiet.
-Vous avez décidé de ce que vous emporterez ?
-Oui, fit Fenreir en poussant le ballot sous la table jusqu'à Malborn. Vous pourrez le faire entrer discrètement ?
-Oui, oui, pas de problème... Je suis plus inquiet quant à l'opération elle-même... Je vais devoir disparaître, cette garce d'Elenwen saura tout de suite que j'ai quelque chose à voir avec cette histoire... Je... Laissez tomber.
Curieuse, Nova tendit son esprit vers le sien. Il avait un passif avec le Thalmor, qui avait exterminé sa famille à Val Boisé, la patrie des Bosmers. Dans un flash-back sanglant, l'ancienne Draconis découvrit toute l'horreur de la scène de laquelle il avait été témoin, et dut faire preuve de beaucoup de contrôle pour ne pas trahir de réaction. Les Altmers ne l'avait pas reconnu, aussi avait-il pu infiltrer l'ambassade, mais sitôt que l'opération serait terminée, les elfes à la peau dorée commenceraient par éplucher les dossiers de leurs employés, et ne tarderaient pas à découvrir la vérité sur Malborn.
-Faites attention à vous, d'accord ? lui souffla-t-elle avec empathie alors qu'elle et Fenreir se levaient pour retourner à leurs chambres.
Ils ne devraient rejoindre Delphine que le lendemain, la réception ayant lieu dans la soirée. Le trajet en carriole jusqu'à l'ambassade prendrait quelques heures, aussi devraient-ils se présenter aux écuries de Solitude vers midi. Ils se retranchèrent dans leurs chambres après mangé, et sombrèrent relativement rapidement dans le sommeil. Nova s'en tint à son rituel habituel, récitant les mots draconiques qu'elle connaissait, et écrivit dans son journal ce qu'elle avait fait au cours de la semaine. Elle parla de Morthal, de Pondragon, de Solitude, et de Malborn. Elle consigna quelques phrases au sujet de Delphine également, pestant après son mauvais caractère, mais sans jamais attaquer son opinion quant aux dragons. Quand ses paupières se firent assez lourdes pour qu'elle manque de s'endormir sur sa table, le nez sur l'encre encore fraîche de son journal, elle décida qu'il était temps d'aller se coucher.
Elle rêva, cette nuit-là. Elle rêva d'Aleroth, et des boucliers anti-dragons qui l'empêchaient de déployer ses ailes. La sensation, qu'elle pensait avoir oubliée, était à nouveau présente, omniprésente. Elle ressentait cette oppression, cette impression qu'elle était enserrée dans une sorte d'étau, tout en ayant ses poumons enfermés dans une cage d'eau. Elle avait du mal à respirer pleinement, et chaque inspiration était laborieuse. Elle ne se pensait pas claustrophobe, mais là, dans ce rêve, dans cette situation qu'elle croyait avoir effacé de sa mémoire, elle se découvrit une crainte nouvelle. Pour rien au monde elle ne souhaitait revivre ce cauchemar, cette impression que le monde s'acharnait soudain sur elle pour lui rendre l'existence même plus difficile.
Elle se réveilla au milieu de la nuit en sursaut, couverte de sueurs froides, le souffle court et le cœur battant comme si elle avait couru un cent mètres. Tous des signes évidents de la peur. Se laissant retomber sur son oreiller, il lui fallut de longues minutes avant de parvenir à calmer son rythme cardiaque, et plus encore avant de réussir à se rendormir.
Au matin, ce fut encore une fois Fenreir qui la réveilla, en frappant à sa porte. Elle s'extirpa laborieusement de son lit en soupirant et passa ses bottes rapidement, l'excitation de la mission du soir la gagnant déjà et l'aidant à se tirer du sommeil. Elle descendit dans la salle principale avec l'Enfant de Dragon, prête à faire le point sur leur mission une nouvelle fois. Elle devrait laisser ses affaires à Delphine, et se sentit soulagée d'avoir laissé son équipement rivellonien à Paarthurnax. La seule chose qui l'inquiétait, c'était que la Brétonne décide de bidouiller son Crâne de Cristal, ou pire, de le briser pour qu'elle ne puisse plus faire de nécromancie.
-Tu es prête pour ce soir ?
-Et toi ?
-Je ne suis pas inquiet, fit Fenreir en haussant les épaules. J'ai rempli des missions plus compliquées que celle-là chez les Voleurs. C'est à toi que je pose la question. Tu vas pouvoir passer inaperçue, à l'ambassade ?
-Je ferai diversion pour que tu puisses avancer tranquillement. Le Thalmor aura les yeux rivés sur moi, répondit-elle avec un sourire narquois.
-Je doute que ce soit une très bonne idée, tu sais... Ils vont enquêter sur toi, et enverront probablement des Justicars à ta poursuite si tu te fais trop remarquer.
-Je n'ai pas peur d'eux... commença-t-elle.
-Tu devrais. C'est un groupe extrêmement dangereux, soutenu par tout un pays, insista le Nordique.
Repensant à la traque des dragons et des Chevaliers Dragons perpétrée par les Draconis, Nova comprenait parfaitement l'idée de se trouver cernée d'ennemis. Elle-même avait fait partie des traqueurs, pendant un temps.
-Je ne les crains pas. Il y a des choses que tu ignores encore sur moi, mais... je n'ai pas peur d'eux. Ni de grand chose, d'ailleurs...
-Même des givrépaires ? sourit Fenreir d'un air vaguement moqueur.
-Ça, ça compte pas, le rabroua Nova avec fausse sévérité. Bref, tout ce qui m'importe, c'est de rentrer mettre un terme aux avancées du Damné. Et ce n'est pas le Thalmor qui m'en empêchera, termina-t-elle d'un ton menaçant.
-J'entends parfaitement que tu n'aies pas peur d'eux, tempéra Fenreir, mais ce n'est pas en t'attirant leurs foudres que tu pourras rentrer chez toi tranquillement. Ils te feront rechercher et capturer par leurs agents.
-Qu'ils viennent... gronda-t-elle les poings serrés et le regard meurtrier.
Fenreir poussa un soupir mi-résigné, mi-agacé et leva les mains en signe d'abandon.
-Tu fais ce que tu veux, après tout, marmonna-t-il. En tout cas, on devrait se préparer pour tout à l'heure. J'ai demandé à l'aubergiste de nous apporter à manger avant d'aller te réveiller, il ne devrait plus tarder.
-Je n'ai aucune hâte à l'idée de rejoindre Delphine, lâcha Nova après un moment de silence. Elle va probablement en profiter pour nous rabrouer pour notre décision de rester à Morthal, et on va encore s'écharper, elle et moi.
-On n'a pas le choix. T'en fais pas, une fois qu'on en aura terminé avec cette mission, on n'aura plus à la fréquenter.
-J'en doute. C'est une Lame et tu es Enfant de Dragon. Elle te lâchera pas si facilement, elle t'a à l'œil depuis des années, si j'en crois ce qu'elle a dit l'autre jour.
-Peut-être. En tout cas... Ah ! Voilà la nourriture ! annonça-t-il avec le sourire, ravi de parler d'un sujet plus alléchant que le mauvais caractère de la Lame.
L'aubergiste leur déposa un plat de viande, de légumes et de patates fumant, leur souhaita un bon appétit et retourna à ses occupations. Les deux compagnons firent un sort rapide à leur repas, l'échéance de leur mission qui approchait leur valant de se tendre de plus en plus dans l'expectative. Sitôt qu'ils eurent terminé de manger, ils s'assurèrent une dernière fois qu'ils n'avaient rien oublié et se dirigèrent vers les portes de Solitude. Les gardes les laissèrent passer sans problème, puisqu'ils ne fouillaient réellement que les entrées et non les sorties de personnes. Gagner les écuries leur prit une petite vingtaine de minutes, durant lesquelles l'appréhension monta encore en eux. Plus ils s'approchaient du moment fatidique où ils devraient entrer dans l'ambassade, plus ils ressentaient avec intensité l'énormité de ce qu'ils s'apprêtaient à faire.
Fenreir avait les mains légèrement moites et tremblantes, et ne cessait de pester après son anxiété qui l'empêchait de se concentrer sur ce qu'il avait à faire. Il avait l'habitude du stress d'avant un cambriolage, il avait l'habitude des missions dangereuses, il avait l'habitude de s'infiltrer dans tous les endroits possibles et imaginables. En revanche, il n'avait pas l'habitude d'être accompagné, et encore moins d'une guerrière incapable de discrétion, sans parler du fait qu'ils devraient se séparer une fois à l'intérieur, selon toute vraisemblance, et qu'il n'avait aucune idée de comment Nova allait pouvoir se sortir de l'ambassade dans ces conditions. Et si le Thalmor l'enfermait juste à cause de l'esclandre qu'elle comptait causer ? Il était hors de question qu'il l'abandonne, le cas échéant, et il devrait alors planifier une évasion, sans l'aide de Delphine cette fois-ci, puisqu'il se doutait que la Brétonne sauterait sur l'occasion de se débarrasser de l'ancienne Draconis aux convictions si éloignées des siennes.
Nova appréhendait également, mais pour des raisons différentes. Elle ne craignait pas d'être emprisonnée, elle ne craignait pas d'être repérée par le Thalmor, elle ne craignait pas de se mettre sur le devant de la scène pour attirer l'attention des gardes et permettre à Fenreir de se glisser discrètement dans les zones d'accès restreint de l'ambassade. En revanche, elle avait peur pour Fenreir. Peur qu'il se fasse repérer pendant la mission, et qu'elle ne soit pas là pour l'épauler. Elle ne doutait pas de ses compétences de combattant, après tout c'était un Compagnon et l'Enfant de Dragon, mais elle craignait quand même qu'il se retrouve submergé par le nombre. Sans parler du fait que les Altmers étaient de très bons mages, et qu'elle n'était pas sûre que le Nordique, avec ses connaissances basiques en magie, puisse se défendre contre eux correctement.
C'est pour cela que lorsqu'ils arrivèrent aux écuries et que Delphine les avisa, ils avaient la mine préoccupée. Elle paraissait encore leur en vouloir pour l'épisode de Morthal, mais eut la présence d'esprit de ne pas le mentionner alors qu'ils étaient déjà à cran. A la place, elle s'avança vers eux en faisant l'effort de ne pas paraître trop hostile.
-Vous voilà. Avez-vous donné à Malborn les choses que vous vouliez faire passer dans l'ambassade ?
Ils opinèrent tous les deux, l'air tendu.
-Bien. J'ai vos invitations à la réception, mais le seul moyen de passer les gardes est de figurer sur la liste des invités, ce qui veut dire que vous devez aussi en avoir l'air, et que vous ne devez porter aucune arme sur vous. Tenez, mettez ça. je garderai le reste de vos affaires jusqu'à votre retour. Vous n'aurez que ce que Malborn aura fait passer pour vous, plus ce que vous trouverez à l'intérieur, leur expliqua-t-elle.
Elle leur tendit deux ensembles de vêtements chics brodés et ornés de fourrures ainsi que deux paires de chaussures en peau de daim. En dépliant les vêtements, ils se rendirent compte qu'il s'agissait de véritables tenues de fête qui ne détonneraient pas à la cour d'un Jarl, ou même d'un roi. Ils échangèrent un regard et s'isolèrent chacun dans un coin pour se changer, revenant auprès de Delphine quelques minutes plus tard les mains chargées de leurs anciens vêtements et des armes qu'ils ne pourraient pas emporter.
-On est prêts, vous pouvez garder le reste pour nous, déclara Fenreir en tirant sur les ourlets de sa tenue pour l'ajuster.
-Je vous fais confiance pour mener cette mission à bien. Ne faites pas tout foirer, et revenez en vie. Avec les dragons qui reviennent, on aura besoin de l'Enfant de Dragon pour en venir à bout.
-Je me sens honnêtement appréciée, tu ne trouves pas, Fenreir ? plaisanta Nova d'un ton sarcastique.
-J'ai beau ne pas vous tenir en haute estime, je n'ai pas particulièrement envie que vous mourriez pour autant, grommela la Brétonne en évitant le regard du Chevalier.
-Très aimable, rétorqua Nova avec un sourire forcé.
-Vous retrouverez vos affaires à votre retour, contentez-vous de revenir en vie avec les informations dont nous avons besoin, soupira Delphine en ignorant l'hostilité de la rouquine. Bonne chance.
Laissant son sac avec son Crâne de Cristal et son journal à l'intérieur à Delphine, Nova eut du mal à relâcher sa prise sur les sangles, s'accrochant férocement à ses possessions. Comme elle l'avait dit à Fenreir, elle avait horreur des voleurs, et bien qu'elle ne considère pas la Lame comme telle, elle avait toujours autant de mal à se défaire de ses biens, volontairement ou non. Elle parvint à se forcer à lâcher son sac, sous le regard intrigué et vaguement compréhensif de la Brétonne. S'ébrouant comme un chien mouillé, comme pour se sortir de sa torpeur, Nova fit volte-face et rejoignit Fenreir à la carriole qui devait les emmener à l'ambassade sans plus adresser le moindre regard à ses affaires ni à Delphine.
Elle grimpa dans le chariot souplement et s'assit face à l'Enfant de Dragon, gardant le regard fixé sur le plancher du véhicule tandis qu'elle entendait la Lame donner au cocher le signal du départ. La charrette s'ébranla, secouant légèrement ses deux passagers, alors que le cheval de trait les entraînait sur la route des montagnes menant à l'ambassade. Ils en auraient pour quelques heures de trajet, et devraient normalement arriver vers quinze heures, s'ils ne faisaient pas de mauvaise rencontre dans la forêt enneigée du nord de Bordeciel.
La première partie du voyage se fit dans le silence, jusqu'à ce qu'environ à mi-chemin Fenreir s'agite et semble vouloir parler. Nova interrompit sa contemplation du paysage pour lui accorder son attention.
-Je me demandais... c'est stupide, mais, ça me tourne dans la tête depuis un moment déjà...
-Crache le morceau, je vais pas te mordre, rit-elle.
-Tes yeux étaient de quelle couleur, avant ?
-Pardon ? fit-elle avant de pouvoir se retenir, les yeux écarquillés par la surprise.
-C'est juste que tu disais que tu avais reçu un don qui avait changé la couleur de tes yeux à la fin de ton apprentissage, alors je me demandais... Laisse tomber, c'est ridicule, marmonna-t-il en se renfermant sur lui-même.
-Non, en réalité, personne ne m'avait jamais posé la question. D'un autre côté, mes proches le savaient. J'avais les yeux marrons.
Après un moment de silence embarrassé, Fenreir finit par rouvrir la bouche.
-Ils te manquent, parfois ? Je veux dire, tu as passé la majeure partie de ta vie avec des yeux marrons, ça te fait pas un choc de temps en temps en croisant ton reflet ?
-C'est... une remarque pertinente. Oui, maintenant que tu le dis, je me souviens que les premiers jours, je sursautais parfois en croisant mon propre regard... sourit-elle au souvenir de la fois où elle avait renversé une cruche de lait à l'Auberge du Sanglier Noir. Après, je m'y suis tout de même faite relativement rapidement. Avoir tout le monde m'appeler « Draconis » a pas mal aidé, aussi, ajouta-t-elle en plaisantant.
Deux heures plus tard, ils arrivèrent enfin en vue de l'ambassade et se turent, l'adrénaline et l'angoisse se répandant dans leurs veines alors que l'heure fatidique d'exécuter leur mission se rapprochait dangereusement.
N.A : Merci beaucoup à alonsoarmella1a d'avoir follow cette fic :)
J'espère que l'histoire vous plaît :)
