ODYSSEE D'UN CHEVALIER-DRAGON
PARTIE 1
Keizaal ahrk faal Dovah – Bordeciel et les Dragons
CHAPITRE 12
La charrette s'immobilisa à côté de celles des autres invités, le cocher leur faisant signe qu'ils pouvaient descendre. Les deux compagnons sautèrent à terre et s'observèrent un moment avant d'avoir à affronter leur tâche. Vêtus de leurs tenues de soirée, ils se sentaient tous deux un peu ridicules, gauches, comme s'ils n'étaient pas à leur place. Après un échange de regards gênés et vaguement stressés, ils se tournèrent vers la porte d'entrée de l'ambassade.
Pour y accéder, il fallait emprunter un petit escalier de pierre gardé par un soldat du Thalmor, appuyé contre le muret les bras croisés, et qui les toisait de haut avec mépris et condescendance. Lorsqu'ils s'approchèrent suffisamment, il redressa à peine le menton en haussant légèrement un sourcil hautain, déterminé à leur signifier le peu de cas qu'il faisait d'eux. Nova se mordit la joue pour se retenir de lui en coller une, et serra les poings à la place.
-Bienvenue à l'ambassade du Thalmor. Vos invitations, s'il-vous-plaît ?
Fenreir et Nova sortirent les feuilles ornementées de dorures de leurs manches et les tendirent au garde, qui les examina d'un œil dédaigneux.
-Merci, entrez.
Nova s'effaça pour laisser passer son compagnon en premier, puis lui emboîta le pas à l'intérieur. L'atmosphère y était tout de suite plus agréable, plus chaleureuse, en comparaison de l'air froid et du vent glacé qui battait le sol couvert de neige au dehors. Ils furent accueillis par une Altmer au visage austère qui arborait un sourire poli de façade, de ceux que les politiciens gardaient en permanence pour leurs opposants et soutiens. Elle portait la tenue habituelle des Thalmors, une longue robe semblable à un manteau ouvert sur un pantalon de cuir sombre, avec une paire de gants et de bottes renforcées de métal. On pouvait dire ce que l'on voulait du Thalmor, ils avaient un certain sens de la classe.
-Bienvenue, les salua-t-elle en ouvrant les paumes dans un geste accueillant. Je ne crois pas que nous nous connaissions. Je suis Elenwen, l'ambassadrice du Thalmor en Bordeciel, et vous êtes ?
-Fenreir et Nova, répondit l'Enfant de Dragon sans s'étendre plus que cela sur leurs identités.
-Ah oui, je me souviens avoir vu vos noms sur la liste des invités. Parlez-moi un peu de vous. D'où venez-vous, qu'est-ce qui vous amène dans le grand monde ?
Nova serra les mâchoires, légèrement inquiète d'avoir à s'expliquer devant ce qui était basiquement l'une des têtes pensantes du Thalmor en Bordeciel. Fenreir ne se démonta pas, lui, probablement plus habitué à devoir inventer des histoires sous le coup du stress quand il se faisait attraper au milieu d'un coup.
-Madame l'ambassadrice, excusez-moi, mais nous sommes à court de vin alto. Puis-je déboucher cette bouteille ? demanda une voix familière qui attira l'attention des deux héros sur Malborn, debout derrière le comptoir.
-Évidemment, persifla l'Altmer avec venin en foudroyant l'elfe des bois de son regard orangé. Ne me dérangez plus pour des trivialités pareilles.
Elle se tourna ensuite à nouveau vers ses deux nouveaux invités et son visage se mua en un masque accueillant et souriant.
-Mes excuses, nous essaierons de faire plus ample connaissance un peu plus tard. Passez un agréable moment, leur souhaita-t-elle avant de rejoindre le reste des invités.
Pour leur part, Fenreir et Nova s'approchèrent du comptoir, où il se penchèrent vers Malborn.
-Vous avez réussi à entrer. Parfait. Dès que vous aurez distrait les gardes, j'irai ouvrir cette porte et nous pourrons poursuivre, expliqua-t-il en leur désignant une sortie derrière lui. Espérons que tout se passera bien.
Ils s'avancèrent dans la salle de réception, qui s'avéra plus petite que ce à quoi ils s'attendaient venant du Thalmor. Ils s'étaient préparés à un gigantesque palace, avec des arches, des voûtes, des vitraux peut-être, des tapis, des tentures luxueuses et des gardes d'apparat partout. Au lieu de cela, s'ils avaient des tentures, des tapis et des gardes d'apparat, ils étaient tout de même loin de la grande pompe à laquelle ils pensaient avoir à faire face.
-Tu as une idée ?
-J'entends déjà les pensées de tout le monde, et crois-moi si je te dis que j'ai déjà au moins vingt solutions qui me viennent à l'esprit. Erikur, là-bas dans le coin, veut se taper la serveuse le type, là, veut boire et je devrais être en mesure de convaincre un des autres invités de faire quelque chose en bidouillant leur espr... Et merde.
-Quoi ? Oh. Je vois. Merde, en effet, fit Fenreir en se rembrunissant à la vue d'une des invités.
Maven Roncenoir tourna la tête à ce moment-là, les repérant immédiatement, et plissa les yeux avec hostilité.
-Ça risque d'être plus compliqué que prévu... s'inquiéta l'Enfant de Dragon.
-Oh, au contraire, ça rend les choses tellement plus simples... ronronna Nova avec un sourire de prédateur en se léchant les lèvres.
-Tu te sens bien ? C'est pas une rechute de vampirisme, hein ? T'as pas été mordue à Morthal ?
-Mais oui je vais bien ! souffla la rouquine d'un ton agacé en roulant des yeux. Je pense que tu t'en serais aperçu si j'avais été mordue à Morthal, depuis le temps. Tout va bien, je savoure juste l'idée d'antagoniser Maven.
-Qu'est-ce que tu vas faire ?
-Je ne suis pas encore sûre, mais une chose est sûre, je ne compte pas lui mettre une claque juste comme ça. Si je peux m'arranger pour qu'elle craque en premier, ce serait pas mal. Souhaite-moi bonne chance, tu veux ? Et dès que tu vois une opportunité de t'éclipser, saisis-la, souffla-t-elle avec un clin d'œil avant de s'éloigner.
En approchant d'un pas confiant, mais prudent, elle se concentra sur les pensées de Maven, et elles seules. Elle entendit toute la détestation et le mépris que la Nordique avait pour elle, elle entendit le grondement mental d'hostilité qu'elle émettait, et elle ressentait son animosité au simple contact de son esprit. Plaquant un sourire de façade sur son visage, elle se planta devant devant la cheffe officieuse de la Guilde des Voleurs, prête à toute éventualité.
-Étrangère, qu'est-ce que quelqu'un comme vous fait dans une réception aussi huppée que celle du Thalmor ? Maven demanda avec un sourire de prédateur, du poison filtrant du moindre de ses mots.
-Maven, je ne suis pas surprise de vous trouver ici, entourée d'autant de serpents. Vous devez vous sentir comme un poisson dans l'eau, dans ce milieu. Qu'êtes-vous venue faire ici, vous ? Magouiller une alliance avec le Thalmor pour asseoir votre domination sur Faillaise et tenter de l'étendre à Bordeciel tout entier ? Nova rétorqua avec un sourire en coin.
La Nordique serra les mâchoires avec colère, retenant manifestement une pique acerbe de justesse. A la place, elle se fendit d'un rictus de loup.
-Une roturière comme vous ne pourrait pas comprendre les subtilités de la diplomatie, de toutes manières, la souffleta la femme en allant pour se détourner.
-C'est vrai que c'est tellement subtil de faire assassiner vos opposants politiques, railla la rouquine en faisant elle aussi mine de s'éloigner.
Maven se figea avant de se ruer sur elle avec fureur, à un cheveu de laisser éclater sa colère. Cela ne lui ressemblait pas, mais cette étrangère avait le don de savoir appuyer où il fallait pour la pousser à bout.
-Gardez votre langue fourchue derrière vos dents, étrangère, et ne vous avisez plus de lancer des accusations sans fondement si vous ne voulez pas avoir affaire à moi.
-Avoir affaire à vous ? Par l'Élu Divin, j'en tremble. Il ne manquerait plus que la personne la plus corrompue de Bordeciel me cherche des noises. Je me demande comment réagiraient vos alliés potentiels s'ils savaient que vous aviez des liens très étroits avec l'une des Guildes les plus mal famées de Bordeciel. En cheville avec des Voleurs, et relativement proche des Assass... asséna Nova en haussant juste un assez la voix pour que les invités les plus proches entendent la fin de sa phrase.
Elle eut beau être connectée à l'esprit de Maven, sa décision fut prise si rapidement qu'elle n'eut pas le temps de réagir en conséquence. Elle encaissa le coup de poing avec stoïcisme, bien qu'elle ait entendu sa mâchoire craquer légèrement à l'impact.
-Pas mal. Mais on m'a déjà frappée plus fort que ça à l'entraînement, se moqua-t-elle en ignorant la douleur qui s'épanouissait dans tout l'os de sa mâchoire et qui s'étendait au reste de son visage progressivement. On parie combien que je peux vous étaler en un coup ? ajouta-t-elle avec un rictus carnassier teinté de folie en faisant mine d'armer son poing, causant l'inquiétude de Maven.
-Qu'est-ce qui se passe, ici ? s'interposa Elenwen. Je ne tolérerai pas que mes invités en viennent aux mains pendant ma réception. Pouvez-vous vous expliquer ?
-Cette étrangère m'a insultée, ainsi que mon honneur et ma réputation. Je ne pouvais pas laisser cela impuni, Dame Elenwen, se défendit Maven d'un ton hautain en toisant Nova avec mépris, incapable cependant d'empêcher son esprit de soupirer de soulagement.
Elenwen se tourna ensuite vers l'ancienne Draconis, un sourcil effilé haussé dans l'attente d'une explication. Nova pouvait au moins lui accorder cela : l'elfe lui laissait la possibilité de s'expliquer, ce que n'avait même pas fait son propre commandant lorsqu'elle avait reparu devant elle avec l'esprit d'un dragon.
-C'est la vérité, apparemment. J'ai simplement laissé entendre qu'entre faire confiance à un assassin et lui faire confiance à elle, je préférerais donner une lame à l'assassin et lui tourner le dos les yeux fermés, railla-t-elle, une lueur goguenarde dans ses yeux d'argent.
Les mâchoires serrées, l'Altmer se raidit, le déplaisir clairement visible sur son visage aux traits acérés. Faisant signe à deux gardes en armure dorée rutilante, elle se redressa au maximum de sa haute taille, dominant aisément Nova de la tête et des épaules.
-Je ne tolérerai pas ce genre de comportement au sein de mes réceptions, étrangère. Gardes, escortez mon invitée hors de la propriété et assurez-vous qu'elle regagne bien sa carriole, déclara Elenwen sur le ton de la sentence.
-Ravie d'être débarrassée de vous, Maven ! lança Nova en suivant docilement les elfes en armure.
-De même, étrangère. Puissiez-vous ne jamais recroiser ma route.
-Vous aimeriez, hein ? rit la rouquine avec légèreté en sortant du bâtiment après être passée devant le comptoir vide de Malborn et constaté avec joie et inquiétude l'absence de Fenreir dans la salle.
Les deux gardes la mirent à la porte avec le strict minimum de courtoisie, mais ne se forcèrent pas à la saluer, se contentant de lui indiquer froidement la charrette avec laquelle elle était arrivée. Sans se presser, elle grimpa à côté du cocher et lui demanda de la reconduire à Solitude.
-Déjà de retour ?
-Je n'ai jamais été une grande admiratrice des réceptions mondaines, fit-elle en haussant les épaules.
-Tout de même, vous n'étiez à l'intérieur que depuis une demi-heure... Votre compagnon va vous rejoindre ?
-J'espère que non, il avait l'air dans son élément, ça m'attristerait de le voir revenir si tôt.
-Accrochez-vous bien dans ce cas, le voyage sera long, et la température n'arrête pas de baisser...
Sur le chemin du retour, le Chevalier Dragon discuta de tout et de rien avec le cocher, tentant par tous les moyens de garder son esprit distrait de la mission. Elle ne voulait pas penser à Fenreir seul dans la gueule du loup, elle ne voulait pas penser à tout ce qui pouvait mal tourner, elle ne voulait pas penser à tous les dangers qu'il devrait affronter sans elle.
-Vous êtes inquiète, je le vois, finit par déclarer le cocher, sans une once d'accusation dans la voix.
-Qu'est-ce que vous pensez du Thalmor ?
-Euh... rien. Je devrais me concentrer sur la route, marmonna-t-il en se détournant de Nova.
Il avait peur, elle le lisait dans sa tête. Il était comme beaucoup de gens, effrayé à l'idée que le Thalmor apprenne ses opinions et le fasse disparaître. Si les gens étaient généralement en faveur d'un camp ou d'un autre dans la guerre civile, ils étaient également généralement méfiants, voire craintifs, à l'encontre des elfes à la peau ambrée.
-Mon ami s'est infiltré dans l'ambassade pour y voler des papiers importants, voilà pourquoi je suis inquiète, confia-t-elle d'une voix douce, le regard dans le vide devant elle.
-Vous allez voler le Thalmor ? s'étrangla le pauvre homme en manquant d'effrayer son cheval.
-Ouaip. Et encore, c'est pas le truc le plus démentiel qu'on ait fait dans notre vie, rit-elle au souvenir de Fenreir affrontant un dragon et bravant sa peur, ou d'elle revenant du Royaume des Morts.
-Et... ils ne risquent pas de...
-Vous retrouver ? Sûrement, si, mais vous êtes seulement le cocher, comme tous les autres cochers des autres invités. Vous êtes strictement innocent, ils ne peuvent rien vous faire.
Pas bien plus rassuré, le Nordique se mura dans le silence et se concentra sur sa conduite. Le reste du trajet fut bien plus taciturne et lourd que le début, et quand la charrette s'arrêta enfin devant l'écurie de Solitude, le cocher ne lui adressa pas un mot, plongé dans une profonde réflexion inquiète. Elle en descendit avec un geste de la main pour le Nordique, qui ne répondit pas et alla s'occuper de son cheval un peu plus loin.
Soupirant, Nova se dirigea vers le lieu de rendez-vous où elle et Fenreir étaient censés retrouver Delphine une fois la mission terminée. La Brétonne était adossée contre le mur du moulin, toute son attention absorbée par... le journal de Nova. Une vague d'effroi glaça le cœur du Chevalier, qui se jeta dans la tête de la Lame avec inquiétude. Delphine ne s'aperçut pas de son intrusion, trop concentrée sur sa lecture.
Paarthurnax ne m'a laissé aucun répit, aujourd'hui. Il m'a fait travailler mes Rotmulaags toute la journée, et il a insisté pour que je m'acharne sur ce stupide Cri de Déferlement. Ce dragon aura ma peau, je le sens...
En entendant ses propres mots lus dans l'esprit de la Brétonne, Nova se rappela ce jour en particulier. Elle se souvenait avoir passé des heures à travailler sa prononciation pour que le vieux dragon en soit satisfait, puis elle était restée éveillée jusque tard dans la nuit pour tenter de réussir ce foutu Cri.
Zu'u krii julle daar sul. Nust lost vokul julle (J'ai tué des humains aujourd'hui. Ils étaient de mauvais humains). Y'a pas de mot en draconique pour dire 'bandits', ça m'énerve... Zu'u lahvraan zun ahrk drey ofan wah julheim, Adrianne Avenicci (J'ai rassemblé leurs armes et les ai données à la forgeronne, Adrianne Avenicci). Bon sang j'espère que c'est un vrai mot, et que je n'ai pas juste collé 'jul' et 'heim' pour en faire un nouveau...
Le cœur battant de panique, Nova se jeta en avant et arracha le journal des mains de Delphine, une main sur la garde de son épée au cas où l'autre réagirait avec hostilité. Elle ne s'était pas trompée : à l'instant même où le livre échappa à ses mains, la blonde s'écarta d'un bond pour s'éloigner de la menace et dégaina son katana, avant de s'apercevoir de qui il s'agissait. Et là, elle se jeta clairement en avant, avec manifestement dans l'idée de l'embrocher sur sa lame. Nova dégaina la sienne et para l'attaque avec souplesse.
-Je savais que vous mentiez... Depuis le début, je savais que vous nous trahiriez ! gronda la Brétonne, se fendant d'une nouvelle frappe d'estoc qui ne porta pas plus que la première.
-Qu'avez-vous lu ? Que j'avais rencontré un dragon pacifique ? Qu'il m'avait appris sa langue ? Qu'il avait tenté de m'apprendre à Crier ? Et alors ? Je n'ai trahi personne, je vous ai même aidés à tuer un dragon, par l'Élu Divin !
-Vous êtes un foutu dragon ! Je l'ai lu ! Votre joyau magique, celui que vous trimballez partout avec vous, vous permet de vous transformer en une de ces saletés !
Nova serra les mâchoires alors qu'une lueur glacée s'installait dans son regard d'argent. Elle n'avait pas envie de tuer la Brétonne, mais si celle-ci menaçait de révéler son secret, elle n'aurait pas beaucoup d'autres choix.
-Je suis une Lame, j'ai juré allégeance à l'Enfant de Dragon, et j'ai juré d'exterminer les dragons de ce monde. Vous cachiez bien votre jeu, vous avez réussi à persuader l'Enfant de Dragon de vous garder auprès de lui, mais maintenant c'est terminé. Faites vos prières, monstre.
Sur ces mots, elle dégagea son arme de celle de Nova et s'élança en avant, parvenant à fouetter l'air de sa lame sans toucher sa cible. La rouquine se contorsionna en arrière pour esquiver l'attaque, avant d'effectuer un salto qui la plaça hors d'atteinte de la guerrière.
-Je n'ai pas particulièrement envie de vous tuer, Delphine. On ne s'entend pas, d'accord, mais c'est pas une raison pour priver l'Enfant de Dragon de ses alliés dans la lutte contre le retour des dragons en Bordeciel. Vous pourriez aussi garder mon secret, et on continuerait comme ça ? Moi accompagnant Fenreir sur ses missions jusqu'à la fin de notre pari, et vous nous soufflant sur la nuque en continu ? Ce serait pas bien, ça ?
-Silence, serpent ! persifla la femme en feintant pour placer une nouvelle touche, que Nova esquiva sans difficulté.
-Je ne veux pas vous tuer, Delphine. Ne pourrait-on pas régler ça comme des adultes ?
-Ha ! Maintenant vous voulez négocier ? fit Delphine d'une voix dégoulinante d'amertume et de venin.
-Eh bien oui, ma foi. Je n'ai pas envie de vous tuer, et je n'ai pas envie d'abandonner Fenreir non plus. Alors soit on compromet, soit on va avoir un problème. On a jusqu'à son retour pour régler la situation. J'aimerais mieux n'avoir pas à me tenir sur mes gardes en permanence et craindre qu'il s'en prenne à moi juste parce que je suis capable de me transformer en dragon.
Tout en défendant sa cause, Nova tentait de trouver une alternative. Son esprit était toujours au contact de celui de Delphine, et bien qu'elle n'ait jamais tenté d'influencer l'esprit de quelqu'un de cette manière, il ne lui restait plus beaucoup d'autres solutions. Soit elle innovait, soit elle se résignait à voir son secret révélé. Sa seule inquiétude était de ne pas être assez puissante pour parvenir à faire ce qu'elle voulait. Le cœur battant la chamade, elle focalisa son énergie magique et sa volonté draconique sur un seul but.
L'argent de ses yeux scintilla de magie alors qu'elle poussait un grondement qui n'était pas sans rappeler ceux que pouvait produire sa forme transformée. La Brétonne fronça les sourcils, sentant soudainement la pression contre son crâne et la sensation d'inconfort, puis la douleur qui suivit l'attaque mentale. La pression s'accentua, d'abord de façon supportable, puis si intense qu'elle précipita la Lame à genoux, la forçant à lâcher son arme pour porter les mains à sa tête dans une grimace de souffrance.
-Qu... Qu'est-ce que... vous faites ? grogna-t-elle entre ses dents serrées de douleur.
-Je ne veux pas vous tuer, et je ne peux pas vous laisser ruiner mes efforts.
Intensifiant encore la puissance magique qu'elle maniait, elle sentit l'air grésiller autour d'elle, jusqu'à ce qu'elle sente la dernière résistance de Delphine tomber, et qu'elle se voie accordé l'accès total à son esprit.
C'était dangereux, affreusement dangereux. C'était la première fois qu'elle tentait quelque chose comme ça, et elle ignorait même si les dragons étaient en mesure de réussir sans détruire totalement l'humain. Elle devait opérer avec précision et mesure, mais elle doutait un peu de ses capacités à contenir la violence et la puissance de son esprit draconique... La magie était une question de volonté. Plus elle était inflexible, plus les résultats étaient impressionnants. Et Nova voulait plus que tout au monde, en cet instant, mettre Delphine hors d'état de nuire.
Elle ne la tua pas, mais elle ne maîtrisait pas suffisamment cette nouvelle application de son pouvoir d'Anticipation pour ne pas la brutaliser quand même dans l'action. Tous les muscles de Delphine étaient tendus comme des câbles métalliques sous l'effet de la douleur ardente qui irradiait de son crâne jusque dans chacun de ses membres, et elle paraissait sur le point de faire éclater l'émail de ses dents, tant elle serrait les mâchoires.
Et tout à coup, sans prévenir, quelque chose se produisit auquel elle ne s'attendait pas. Des centaines de souvenirs appartenant à la Brétonne déferlèrent contre son esprit, manquant de la submerger. Ils n'étaient organisés selon aucun ordre, et paraissaient surgir de façon aléatoire.
Delphine enfant, courant après un chien tacheté. Delphine enfant mangeant une tarte aux fraises avec son père. Delphine adulte lisant le journal de Nova, partagée entre la victoire d'avoir eu raison et la terreur de ce qu'elle apprenait. Delphine enfant s'entraînant à l'épée avec son père. Delphine adolescente, le regard froid et lointain, s'entraînant à l'épée devant une tombe fleurie. Delphine pendant la Grande Guerre, massacrant ses ennemis à tours de bras. Delphine enfant serrant son père contre elle après avoir fait un cauchemar. Delphine et un vieil homme appartenant aux Lames partageant un verre en hommage aux défunts. Delphine adulte se terrant à Cyrodiil, fuyant les assassins du Thalmor. Delphine adolescente rejoignant les Lames. Delphine adulte...
Nova secoua la tête avec une grimace d'effort, parvenant avec difficultés à s'arracher à ce torrent de mémoire. Et, serré contre elle, se trouvait un fragment brillant, un souvenir crucial dont elle voulait priver la perspicace Lame. Elle battit en retraite, retirant sa sonde mentale de la tête de la Brétonne, la libérant de sa présence, et la laissant ainsi choir sur le sol de terre, inanimée.
Navrée, pensa la rouquine, le souffle court. Il était hors de question que je vous laisse en possession d'une telle information...
Delphine ne bougeait plus, et si Nova n'avait pas vu sa poitrine se soulever faiblement, elle aurait cru l'avoir tuée dans l'opération. Pas bien plus rassurée, elle se pencha pour hisser la femme sur ses épaules, et la porta jusqu'à Solitude, puis dans l'auberge du Ragnar Pervers, où elle l'allongea sur son lit pour la laisser récupérer. Sans s'attarder, elle retourna aussi vite que possible à l'écurie pour récupérer ses affaires et celles de Fenreir avant de se les faire voler, puis rejoignit Delphine.
Elle s'assit à la table de sa chambre, jetant des coups d'œil inquiets à la Brétonne de temps à autres pour s'assurer qu'elle continuait à respirer, et s'attela à écrire sa nouvelle expérience du jour. Elle n'avait jamais utilisé son pouvoir d'Anticipation ainsi, auparavant, et doutait d'avoir envie de recommencer un jour, ou même d'y être prête.
Quand elle referma son journal, une demi-heure plus tard, la Lame n'avait toujours pas rouvert les yeux, et elle commençait à sérieusement inquiéter Nova. La rouquine pouvait toujours tenter d'envoyer une nouvelle sonde mentale dans l'esprit de la Brétonne, pour voir comment elle allait, mais c'était trop dangereux, considérant la raison pour laquelle elle était dans cet état. Se mordant la lèvre avec inquiétude, elle s'approcha du chevet de Delphine et posa une main sur son front. Pas de fièvre, c'était déjà ça, bien qu'elle ne sache pas exactement à quoi elle s'attendait, considérant que son affliction relevait du domaine de l'esprit et non pas du corps. Comment est-ce qu'elle allait pouvoir expliquer ça à Fenreir ?
-Pourquoi il a fallu que vous fourriez votre nez là où ça ne vous regardait pas ? soupira-t-elle en se laissant glisser au pied du mur, à côté du lit où Delphine reposait.
Elle resta longuement immobile au chevet de la Brétonne, la tête dans les mains, incapable de réfléchir. Incapable de regarder les conséquences de ses actes. Et si elle l'avait transformée en légume ? Et si elle avait traumatisé son esprit au-delà du réparable ? Une angoisse sourde se répandait lentement dans son cœur à chaque minute qui passait sans que Delphine n'ouvre les yeux, et elle se sentait dans l'obligation de rester à son côté tant que ce ne serait pas le cas. Le front appuyé sur ses bras, croisés sur ses genoux relevés, elle finit par s'assoupir sans s'en apercevoir.
Elle fut arrachée brutalement au sommeil lorsqu'un poids lui tomba dessus, l'écrasant partiellement et lui faisant pousser un cri de surprise. Reprenant rapidement conscience de ce qui l'entourait, cependant, elle se rendit compte qu'il ne s'agissait pas d'un ennemi, mais de sa « patiente », qui semblait s'être enfin tirée de l'inconscience. Elle regardait autour d'elle avec un air hagard, les yeux vides et hallucinés, le souffle court et les mains tremblantes, visiblement totalement incapable de tenir debout.
-Delphine ? Delphine est-ce que vous m'entendez ? demanda Nova doucement sans se relever.
-Qu'est-ce... Où... Je...
-Ça va aller. Venez, je vais vous rasseoir sur le lit, proposa-t-elle en attrapant délicatement le bras de l'autre femme pour l'aider à se lever.
Elle tremblait de tous ses membres, ce qui rendait la station debout assez hasardeuse, mais parvint à s'installer sur le lit, recroquevillée sur elle-même et jetant des regards inquiets, presque effrayés, autour d'elle.
-D-Dragon... chuchota-t-elle sans faire de phrase.
Nova sentit son cœur et son sang geler. Elle avait échoué. Delphine se rappelait de ce qu'elle avait lu dans son journal, et elle se rappelait qu'elle était un dragon. Tout ce qu'elle avait réussi à accomplir, c'était lui retourner l'esprit sans espoir de retour. Et maintenant, elle devait faire face au résultat de son échec, et aux questions de Fenreir.
-Delphine, je suis désolée, je...
-Un dragon... J'ai rêvé d'un dragon... balbutia l'orgueilleuse guerrière d'une voix blanche d'enfant effrayée. Un dragon immense, avec une armure... Je...
Elle se tourna et sembla enfin reconnaître la présence de Nova à côté d'elle. La lueur presque désespérée que le Chevalier discerna dans ses yeux bleus lui serra le cœur, mais elle se garda bien de le montrer.
-Il m'a fait mal... Si mal... Comment un rêve peut-il être aussi douloureux ? murmura-t-elle, comme en cherchant du soutien dans les yeux argentés de la rouquine.
-Je l'ignore, Delphine... mentit Nova, une pointe de culpabilité lui perçant la poitrine comme un tison ardent. Reposez-vous, vous avec une mine affreuse.
-Comment suis-je arrivée ici ? Je... J'étais à l'écurie, en train de vous attendre...
Elle semblait bien se remettre, au grand soulagement de Nova, qui bien qu'elle s'inquiétât encore, commençait à respirer plus librement.
-Je suis rentrée plus tôt après avoir fait diversion pour Fenreir, et je vous ai trouvée affalée contre le mur du moulin. Vous avez dû vous endormir, et je vous ai ramenée à l'auberge.
-Depuis combien de temps je dors ?
Nova haussa les épaules, tâchant d'avoir l'air le plus convaincant possible.
-Aucune idée. Je me suis endormie aussi.
Delphine se leva du lit, les jambes encore un peu flageolantes, et s'approcha de la fenêtre.
-L'aube approche. L'Enfant de Dragon devrait avoir terminé sa mission et nous retrouver prochainement.
-A condition que tout ce soit bien passé... J'espère que les elfes ne l'ont pas attrapé.
-C'est un Voleur. Il en a vu de pires, croyez-moi. Depuis le temps que je l'observe, je sais qu'il peut s'en tirer.
-J'espère pour nous tous que vous avez raison. Puisque vous êtes réveillée, je vais sortir. Je viens de me rappeler que je dois voir quelqu'un.
-A cinq heures du matin ? ricana Delphine avec dédain, clairement en bonne voie de redevenir elle-même.
-La personne que je dois voir est un véritable oiseau de nuit. Elle sera debout.
-Qu'est-ce que vous devez faire que vous ne pouvez pas attendre le lever du soleil ?
-Je pourrais, mais j'ai juste envie de m'occuper, rétorqua Nova en remettant son armure, qu'elle avait laissée à Delphine avant la mission.
-Je vais retourner attendre à l'écurie, fit la Brétonne d'un ton décidé en rassemblant à son tour ses affaires.
Lui jetant un coup d'œil discret en attrapant la paire de bottes magiques récupérées dans le repaire de Movarth qu'elle voulait faire expertiser, Nova remarqua que bien qu'elle paraisse en meilleure forme que tout à l'heure, la Lame avait encore les mains tremblantes et la démarche peu assurée. Elle aurait vraisemblablement des séquelles de son amnésie forcée pendant encore un moment, ce qui n'améliora pas la culpabilité que ressentait l'ancienne Draconis.
Normalement, Sibylle Stentor devrait être debout, même à cette heure-ci, considérant le fait que les vampires avaient tendance à être des créatures nocturnes. Si elle s'était forcée à adopter un cycle de sommeil semblable aux vivants, cependant, il risquait d'être plus difficile de l'aborder. Enveloppée par l'air froid de la nuit, une cape drapée autour de ses épaules, Nova remontait d'un pas vif l'avenue pavée menant jusqu'au Palais Bleu. A cette heure-ci, les portes étaient fermées, et des gardes patrouillaient dans les jardins et les couloirs. Rien de bien méchant, en somme, s'était dit le Chevalier en bénissant l'idée qu'elle avait eu d'apprendre un sort d'invisibilité, lorsqu'elle avait dû prendre d'assaut la Tour de Guerre et ses innombrables gardiens bandits ou morts-vivants.
La sensation familière d'eau glacée coulant le long de son dos la fit frissonner alors qu'elle se glissait discrètement dans le Palais. Elle n'avait rien d'une Voleuse, comme Fenreir, mais elle était persuadée de pouvoir tenir une compétition avec lui en matière de crochetage. Avançant à pas feutrés dans les couloirs de pierre, elle se fraya un chemin jusqu'aux quartiers résidentiels du château. Il lui fallut un moment pour trouver la chambre de la mage de la cour, en particulier parce qu'elle dut d'abord crocheter sa serrure pour pouvoir jeter un œil dans la pièce, contrairement aux autres chambres.
Il y avait un grand lit au centre de la pièce. Vide, évidemment. A pas de velours, Nova se glissa dans la chambre et referma la porte derrière elle pour ne pas risquer d'attirer l'attention d'un garde en patrouille. Sibylle devait dormir ailleurs, probablement dans un de ces cercueils comme elle en avait vus dans les autres repaires de vampires. Elle s'apprêtait à partir explorer le reste de la chambre, quand une voix froide et hostile s'éleva d'un coin de la pièce, la faisant sursauter.
-Qui que vous soyez, je vous conseille de redevenir visible immédiatement, menaça la voix.
-Mage Stentor ? demanda Nova avec hésitation, pensant reconnaître l'intonation et le timbre de la magicienne.
-Qui êtes-vous ? Montrez-vous ! grogna la vampire, sa voix sonnant beaucoup plus près de Nova qu'auparavant.
Le Chevalier désactiva le sort d'invisibilité avec soulagement, heureuse de pouvoir voir à nouveau ses mains et ses pieds, et scruta l'air autour d'elle. En plissant bien les yeux, elle crut distinguer un chatoiement dans le vide, mais l'impression ne dura pas.
-Vous ? s'étonna la voix.
Un instant plus tard, Sibylle Stentor émergeait des ombres, son propre sort d'invisibilité prenant fin et la dévoilant au regard de Nova.
-Qu'est-ce que vous faites ici ? J'aurais pu vous tuer !
-J'en doute, mais soit, j'admets que j'aurais pu prévenir, concéda la rouquine dans ce qui s'approchait le plus d'un ton d'excuse. J'avais quelque chose à faire expertiser avant d'oublier, et je me suis dit que vous seriez debout à cette heure-ci.
-Ça ne pouvait pas attendre les horaires d'ouverture du Palais ? grogna la vampire en plaçant les poings sur les hanches avec humeur.
-L'Enfant de Dragon n'est pas encore revenu de mission, alors je m'occupe comme je peux.
-Et vous ne pouvez pas dormir, comme le reste du commun des mortels ? soupira la magicienne avec lassitude en tendant la main pour prendre l'objet à identifier.
-J'ai essayé, fit Nova en haussant les épaules avant de confier la paire de bottes en peau trouvée chez Movarth.
Sibylle fronça le nez dans une grimace de dégoût qui manqua de dévoiler ses crocs.
-Elles sentent le vampire. Où les avez-vous eues ?
-Dans un repaire de vampires à Morthal. Un peu moins d'une dizaine, et autant d'esclaves vampiriques.
-Et vous les avez affrontés seule ?!
-Non, quand même pas. A la limite s'ils avaient été en extérieur, j'aurais pu tous les carboniser sans difficulté. Non, j'étais avec l'Enfant de Dragon et une escouade de gardes mise à notre disposition par le Jarl de Morthal. On a essuyé plusieurs pertes, mais on s'en est sortis, même si j'avoue que Movarth m'a vraiment posé problème...
-Movarth ? Movarth Piquine ?
-Vous le connaissez ?
-Je l'ai rencontré quelques fois. C'est... C'était un maître vampire de haut rang, très puissant. Vous l'avez vraiment tué ?
-Réduit en cendres. Y'a intérêt à ce qu'il soit mort, à ce stade. Bref, vous êtes mage de la cour, vous devez bien avoir une idée de l'enchantement posé sur ces bottes ?
-Euh... Eh bien, je vais voir ce que je peux trouver, mais je ne vous garantis rien. Je ne suis pas une spécialiste des enchantements, vous feriez mieux de vous adresser à l'Académie de Fortdhiver pour ça...
La Brétonne alla s'installer à sa table d'enchantement, les bottes à la main, et entreprit donc de les examiner en détail. Elle resta silencieuse un moment, tournant les chaussures pour les observer sous tous les angles, jusqu'à ce qu'enfin, elle les pose au sol et relève les yeux vers Nova.
-Je pense pouvoir raisonnablement affirmer que cet enchantement permet d'assourdir le bruit des pas. Un enchantement de furtivité. Quant à savoir dans quelle mesure ou ses limites, en revanche...
-Ce sera utile, dans le futur, ça... En parlant de furtivité, d'ailleurs, comment vous m'avez repérée, tout à l'heure ?
-Votre odeur. Vous avez pris d'assaut un repaire de vampires et vous ne saviez pas que nous avions un odorat sur-développé ? Vous êtes complètement folle, maintenant c'est sûr.
-Ah oui, je me souviens que Fenreir avait mentionné quelque chose à ce sujet... J'avais déjà oublié. Je ne vous considère pas vraiment comme une de ces créatures. Vous êtes plus civilisée, alors j'ai vite fait d'oublier, fit Nova en haussant les épaules.
La vampire fronça les sourcils en inclinant légèrement la tête dans un mouvement d'incrédulité perplexe.
-Vraiment ? Vous aviez oublié ?
-Et alors ? Vous devriez être contente que je vous voie comme une personne normale, et pas un monstre comme ce Movarth.
Ce fut au tour de Sibylle de hausser les épaules en lâchant un 'mmh' peu convaincu.
-Bon, j'ai expertisé vos bottes, j'imagine que vous pouvez retourner vaquer à vos occupations habituelles, maintenant.
-J'imagine, oui, même si j'aurais apprécié de passer plus de temps en votre compagnie, vous êtes quelqu'un de si jovial, rétorqua Nova avec un rictus sarcastique.
-Allez-vous-en, la rabroua la vampire avec un demi-sourire, avant que les gardes ne s'aperçoivent de votre intrusion. Allez retrouver votre Enfant de Dragon.
-Mon Enfant de Dragon ? s'esclaffa la rouquine, incapable de retenir son hilarité. Vous êtes trop drôle, mage !
-Votre cœur accélère, quand vous parlez de lui, lui fit remarquer la Brétonne en haussant un sourcil dubitatif.
Nova ouvrit la bouche pour riposter d'une tirade bien sentie, mais se retrouva bouche bée, dans l'incapacité totale de trouver une répartie. Cela tira un sourire en coin à la vampire, sourire qui révéla ses canines, preuve de son amusement conséquent.
-Eh bien ? Pas de réponse sarcastique ?
-Je pourrais, si je voulais, bouda le Chevalier en lui tournant le dos, légèrement vexée.
-Vous avez le béguin pour l'Enfant de Dragon, un tueur de dragons de profession ? Ha ! Dans le genre ironique...
-C'est faux ! Je n'ai pas le 'béguin' pour lui. Il est gentil, et je suis heureuse de le considérer comme mon ami. Et... il n'est pas au courant de mes capacités, termina-t-elle en se mordant la lèvre avec inquiétude.
-Oh. Oui, j'imagine que c'est logique. Et plus sûr.
-Après tout, vous n'avez pas révélé votre nature au Jarl, n'est-ce pas ? ajouta Nova pour donner encore plus de poids à son argumentation.
-Non, mais ce n'est pas la même ch... commença Sibylle avant de s'interrompre, une lueur de compréhension s'allumant dans ses yeux orangés.
-Si. C'est la même chose. Vous êtes considérée comme une créature monstrueuse vidant les gens de leur sang, et je suis considérée comme une créature brûlant et détruisant des villages entiers. Sans parler de l'historique de domination et d'asservissement des humains... Si quelqu'un découvrait notre véritable nature, on serait toutes les deux dans la merde jusqu'au cou. Et encore, je pense que je pourrais mieux m'en sortir. Il me suffirait de m'envoler et de changer de pays. Vous, vous êtes limitée par le soleil.
Le silence retomba entre les deux femmes, qui s'observèrent un instant avant que la Brétonne ne reprenne la parole.
-Ce que j'ai dit tient toujours, cependant. Vous devriez rentrer avant que quelqu'un ne s'aperçoive que vous êtes là. Utilisez votre sort à nouveau, et suivez-moi. Je vais vous faire sortir sans encombre.
Nova hocha la tête et se rendit invisible immédiatement, avant d'emboîter le pas à la vampire. Elle fut dehors en un rien de temps, et remercia la magicienne à voix basse pour que le garde en patrouille ne l'entende pas, avant de s'éloigner et de retourner à l'auberge. L'invisibilité prit fin alors qu'elle passait devant l'Académie des Bardes, faisant sursauter un mendiant somnolent et le réveillant définitivement.
Elle regagna l'auberge aux premières lueurs du jour, et alla immédiatement s'enfermer dans sa chambre. Refermant la porte derrière elle, elle se retrouva face à Fenreir, de retour de mission, des poches sous les yeux et plusieurs blessures barrant ses bras et son torse, en plus de plusieurs marques de brûlures probablement dues à de la magie. Delphine était affairée devant la table, trempant un linge dans de l'eau fumante teintée de sang.
-Fenreir, tu vas bien ? s'inquiéta tout de suite la rouquine en se précipitant vers lui, se retenant de justesse de poser une main rassurante sur son bras ensanglanté.
-C'est moins grave que ça en a l'air, fit-il avec nonchalance, une lueur de douleur dans ses yeux bleus démentissant ses paroles.
-Il survivra, ajouta Delphine en se tournant vers lui, son linge à la main pour essuyer ses blessures.
-Qu'as-tu trouvé à l'ambassade ?
-Elenwen gardait précieusement des documents de Thalmor dans son bureau, comme l'avait prévu Delphine. Me faufiler jusque là n'a pas été bien compliqué, et subtiliser les documents non plus. J'ai entendu des gardes parler d'un prisonnier qu'ils torturaient pour des informations sur une Lame, alors j'ai décidé de descendre dans les cachots.
Il s'arrêta un moment, ses traits se durcissant de colère et de chagrin, tandis que Delphine continuait d'éponger ses plaies.
-Le prisonnier. C'était un Voleur de la Guilde, Etienne. Ils étaient en train de le brûler au fer rouge pour le faire parler. La fureur a obscurci ma vision, et tout ce que je sais, c'est que l'instant d'après, j'avais brisé le dos du geôlier avec un Cri de Déferlement. Je me suis précipité pour libérer Etienne, et nous avons pris la fuite, poursuivis par les gardes du Thalmor qui m'avaient entendu Crier. J'ignore ce qu'il est advenu de Malborn...
La mine renfrognée de Delphine et ses poings serrés en disaient bien plus que son mutisme obstiné et sa rudesse habituelle. Elle s'inquiétait aussi pour l'elfe des bois qui les avait si bien aidés.
-Et les documents ?
-Je ne les ai pas encore regardés, Fenreir confessa-t-il avec embarras. Mais du peu que j'ai compris en survolant les couvertures des dossiers, il s'agit de compilations de renseignements sur plusieurs personnes.
Il sortit de la doublure de son armure plusieurs dossiers qu'il déposa sur la table, à côté de la jatte d'eau chaude. Sans attendre, Nova s'empara des feuillets reliés de cuir et les parcourut rapidement du regard, pendant que lui s'emparait d'une potion de soins et l'avalait d'une traite.
-Un sur Ulfric Sombrage, ce qui est logique considérant la guerre qu'il mène aux elfes. Un sur Delphine, ce qui est tout aussi logique. Et un sur... ce nom ne me dit rien. Un type nommé Esbern, un Nordique de quatre-vingts...
-Esbern ? l'interrompit soudainement Delphine en lui arrachant le dossier des mains et le feuilletant avidement. C'est impossible... Il est vivant ?
-Qui est-ce ? s'enquit Fenreir en s'affairant sur les boucles de son armure pour la retirer, maintenant que ses plaies se refermaient suffisamment pour le laisser bouger moins douloureusement.
-Un Archiviste des Lames, poursuivi comme moi par le Thalmor depuis des années... Il se cache à Faillaise... lut-elle ensuite à voix haute avant de relever la tête, les sourcils froncés. Pourquoi un tel choix ? Cette ville est un trou à rats ravagée par la corruption, jamais il n'y serait en sécu... Oh.
Nova, qui s'était intéressée à ses pensées dès qu'elle lui avait arraché le dossier des mains pour pouvoir le lire en même temps, haussa les sourcils lorsqu'elle comprit elle aussi ce qu'avait réalisé la Brétonne.
-La Souricière.
-La Souricière ? Tu penses que la Guilde le cache ? fit Fenreir d'un ton dubitatif en s'interrompant dans son action.
-S'il les a payés, sûrement. Depuis combien de temps tu as distendu tes liens avec eux ? demanda Nova avec hésitation, sachant que son implication dans sa rupture avec sa famille d'adoption était un sujet sensible entre eux.
-Environ un an après avoir été déclaré Enfant de Dragon, j'ai réalisé que je devais apprendre à me battre, suffisamment bien pour pouvoir tuer un dragon. Alors j'ai quitté les rangs actifs de la Guilde pour me joindre aux Compagnons. Mais je revenais souvent les voir, et je n'ai jamais remarqué de nouvelle tête.
-Il doit bien se cacher quelque part ! insista Delphine, presque hystérique. Réfléchissez !
-Ou il peut très bien ne pas se trouver à la Souricière ! rétorqua l'Enfant de Dragon avec véhémence.
-Calmons-nous, d'accord ? tenta Nova en levant les mains en signe de paix. Y a-t-il un endroit dans la Souricière, où personne ne va jamais, ou alors qui a été récemment condamné ?
Cela eut le mérite de faire s'arrêter Fenreir, le regard dans le vague alors qu'il songeait manifestement aux différents recoins obscurs du tristement célèbre repaire des Voleurs. Enfin, après ce qui parut être une éternité, il ouvrit lentement la bouche, comme hésitant encore sur ce qu'il allait dire.
-Il y a les galeries... Derrière la Cruche Percée, au-delà de la porte barrée... On n'y va jamais, il y a des trucs pas nets là-bas, des fous qui vivent reclus, et des ragnards bourrés de maladies. Mais c'est le seul endroit de la Souricière dans lequel un fugitif pourrait se planquer en relative sécurité.
-Tu nous y emmènerais ?
-Pas moi, intervint Delphine. Je vous attendrai à Rivebois. Si vous trouvez Esbern, il y a un autre endroit où nous devrons nous rendre ensemble, et il vaut mieux que je prépare l'expédition avec minutie.
-On vous retrouve à Rivebois, dans ce cas ?
-Oui, à l'auberge. Et débarrassez-vous de cette femme, tant que vous y êtes, gronda-t-elle mentalement, ce qu'entendit Nova.
Cette dernière fit la moue, agacée, mais pas plus vexée que cela par l'antipathie qu'elle inspirait à la Brétonne. Elle baissa les yeux sur les deux autres dossiers du Thalmor et entreprit de les parcourir également pendant que Fenreir finissait de retirer son armure et que Delphine passait au crible les informations sur Esbern. Elle décida de lire en premier celui sur Ulfric Sombrage, pensant ainsi en apprendre plus sur le meneur de la rébellion Nordique.
Dès la première ligne, elle fronça les sourcils. Agent dormant ? Il avait cédé des informations au Thalmor pour faciliter la prise de la Cité Impériale, et connaissait Elenwen, qui semblait être un genre d'agent de liaison avec le Thalmor. Lisant rapidement les prochaines lignes, Nova sentit son front se rider davantage de perplexité et d'incompréhension. Apparemment, Ulfric demeurait un potentiel agent du Thalmor, en sa qualité d'agent dormant. Donc sa rébellion ne serait que du vent ? Improbable, surtout si l'on en croyait ce que ce dossier disait de la réticence du Nordique à partager avec les elfes ses informations, où même à coopérer. Il devait y avoir du vrai dans ses paroles anti-empire, et pas uniquement un calcul.
Quant aux dragons... Le Thalmor semblait persuadé que quelqu'un était à l'origine de leur retour, quelqu'un semblant avoir un intérêt à ce que la guerre se poursuive. Apparemment, personne n'avait la moindre idée de la raison pour laquelle le ciel grouillait à présent de cracheurs de feu volants. Personne, à part Paarthurnax et elle.
Passant au dossier de Delphine, la rouquine jeta un coup d'œil prudent dans sa direction. Elle ignorait encore ce qu'elle trouverait dans ces papiers, mais ne tenait pas à être espionnée par la Lame pendant sa lecture. Cible de haute priorité pour le Thalmor dès la Première Guerre, directement impliquée dans plusieurs opérations des Lames contre les elfes, portée disparue avant la purge des Lames, et...
-La vache... murmura le Chevalier Dragon en ouvrant de grand yeux.
Elle avait non seulement survécu à tout un commando d'assassins, mais les avait également tous massacrés. Puis elle avait disparu du radar du Thalmor, bien qu'ils aient eu des suspicions sur sa présence en Bordeciel.
-Bon, ils n'ont pas grand chose sur Esbern, à part cette assurance qu'il se trouve à Faillaise. Ils avaient un témoin... marmonna Delphine en refermant le dossier qu'elle avait à la main.
-Etienne, ajouta Fenreir en revenant, une fois qu'il eut remis son armure habituelle, plus protectrice que celle des Voleurs. Je l'ai libéré, le Thalmor ne pourra pas lui soutirer d'autres informations. Nous devons nous hâter, cependant. J'ignore quand le Thalmor a réussi à le faire parler, et ils pourraient déjà être à la Souricière à cet instant. Nova et moi repartirons pour Faillaise dans la journée.
-Bien. Tâchez de revenir en vie avec Esbern. Oh, à ce sujet, s'il est encore à moitié aussi paranoïaque qu'avant, il ne vous laissera pas l'approcher sans avoir la certitude que c'est moi qui vous envoie. Parlez-lui du 30 Soufflegivre, il vous laissera entrer.
Intriguée, Nova se faufila dans la tête de la Brétonne, et y découvrit un souvenir vivace et haut en couleurs de ce jour-là. Le 30 Soufflegivre 171, trente ans auparavant. Le jour où la Grande Guerre avait éclaté, et où les Lames avaient été déclarées ennemies mortelles du Thalmor, le jour où leurs têtes avaient été mises à prix par les elfes. Le jour où ils avaient compris que leurs jours à tous étaient comptés. Les émotions résiduelles attachées au souvenir étaient puissantes, si puissantes qu'elles pourraient aisément emporter l'esprit de Nova dans un tourbillon de mémoire. Avec un effort substantiel, elle parvint néanmoins à s'extirper de la tête de la Brétonne, ses souvenirs lui laissant un goût amer de trahison et de peur.
-On va le trouver, ne vous inquiétez pas. Vous pourrez mettre un terme au retour des dragons, et je pourrai rentrer chez moi.
Ils se séparèrent de Delphine dès qu'ils eurent mangé, et se dirigèrent ensuite vers les écuries de la ville pour y récupérer leurs montures. Le voyage de retour à Blancherive, où ils comptaient faire une halte pour se réapprovisionner et éventuellement accepter un travail pour les Compagnons, prévoyait d'être long. Bien que cette fois ils ne comptaient pas s'arrêter à Morthal pour résoudre un problème de vampires et de petite fille fantôme, ils n'en auraient tout de même pour pas moins de trois bons jours de chevauchée, s'ils ne rencontraient pas de problème. La vie d'un homme était en jeu, ils ne pouvaient pas perdre de temps, et dans le secret de son cœur, Nova se maudit de ne pas pouvoir simplement déployer ses ailes et emmener l'Enfant de Dragon à Faillaise en une poignée d'heures.
-Dépêchons-nous. Le Thalmor est probablement déjà en route, et cet Esbern est probablement la dernière chance de salut de Bordeciel, à ce stade... marmonna Fenreir en enfourchant Banjo.
-Je vais faire de mon mieux pour ne pas te ralentir, répondit Nova en payant le palefrenier, s'attirant un regard méfiant de la part de l'Enfant de Dragon. Quoi ? Je suis sincère ! Pas de sarcasme, cette fois ! Je comprends à quel point c'est important. Allons-y.
Elle sauta en selle à son tour et talonna sa jument. Au fil du temps qui passait, elle se débrouillait de mieux en mieux à cheval, à son grand bonheur. Elle doutait d'être un jour une cavalière émérite, mais elle était déjà grandement satisfaite de ne plus être assise raide comme un piquet sur sa selle. Ils chevauchèrent toute la journée, grignotant en selle à midi, et ne s'arrêtant que le soir, longtemps après le coucher du soleil. Ils établirent leur camp sur la berge de la rivière Karth, après avoir dépassé Pondragon. Il avait été décidé d'un commun accord qu'ils ne s'arrêteraient dans les villages que si leur plan de route ainsi que leur rythme le leur permettaient.
Retraversant Morthal, ils furent accueillis comme des princes et mangèrent comme des rois à la table du Jarl, avant de repartir sur la route l'après-midi. Le pas régulier de leurs chevaux rythmait leurs journées, oscillant entre pas, trot et galop lorsque l'envie leur en prenait. Ils croisèrent des marchands ambulants avec leurs carrioles de biens exotiques ou de mets délicieux qui les sortirent de leur ordinaire de fromage et de viande séchée. Ils ne croisèrent pas de dragon ni de troll, au moment de traverser le Labyrinthe et le col de la montagne, mais tombèrent sur une meute de loups féroces qui manquèrent de les priver de leurs montures. Il y avait une douzaine d'individus, et leur alpha était un monstre de muscle et de fourrure, dominant les autres avec une taille presque deux fois supérieure à la normale. Les deux compagnons eurent besoin de toute leur astuce et de leur science des armes pour protéger leurs chevaux, ainsi que leurs propres arrières, des attaques coordonnées des canidés.
A l'issue du combat, Banjo et Rona étaient toujours craintifs, les yeux révulsés et l'écume aux lèvres, et leurs maîtres eurent toutes les peines du monde à les apaiser, même avec le pouvoir d'Anticipation de Nova. Quand bien même ils furent pressés par le temps, ils convinrent de s'arrêter une poignée d'heures pour se reposer, calmer leurs montures et leur donner à boire et à manger.
Lorsqu'ils remontèrent en selle, ils avaient pris un peu de retard, et compensèrent en marchant plus longtemps le soir même, si bien qu'ils arrivèrent en vue de Blancherive le lendemain vers midi. Il leur faudrait encore chevaucher quelques temps avant d'y arriver, mais le plus gros de la route était derrière eux. Du moins, jusqu'à ce qu'il faille repartir pour Faillaise le lendemain.
Il était temps qu'ils atteignent la capitale de la châtellerie. Lorsqu'ils laissèrent leurs chevaux à l'écurie et se rendirent en ville, ils avaient épuisé leurs provisions. Devant reprendre la route le lendemain au matin, ils se hâtèrent de se séparer pour faire leurs emplettes plus rapidement, et se donnèrent rendez-vous à Jorrvaskr en fin d'après-midi pour rassembler leurs affaires.
-Tu as trouvé tout ce qu'il te fallait ? s'enquit Fenreir en déposant dans son coffre personnel les potions et provisions qu'il avait achetées.
-Presque. Pas moyen de mettre la main sur une meilleure paire d'épées que celles-ci, et elles commencent à avoir du mal à suivre le rythme, bouda Nova en désignant les accrocs et les torsions qu'avaient subis ses deux épées d'acier.
-Tu devrais en prendre plus grand soin. Je n'ai pas ce genre de problème avec mes armes, la tança-t-il.
-Je n'avais pas ce problème non plus, avant. C'est le matériel de ce pays, auquel je n'arrive pas à me faire. Votre acier est moins solide que le mien.
-On va pas se disputer là-dessus, ce serait ridicule. Tu as essayé auprès d'Eorlund ? Il pourrait te forger une bonne lame sur mesure, ou t'en vendre une déjà prête.
-J'ai déjà jeté un œil à son stock, mais rien ne me tape vraiment dans l'œil.
-Qu'est-ce que tu cherche comme type d'arme ? On est entouré de Compagnons, ils pourront bien d'aiguiller.
-Une lame légère mais solide, suffisamment courte pour que je puisse en manier deux sans risquer de les entrechoquer au combat, mais avec assez d'allonge pour que je n'aie pas besoin de me coller à mon adversaire.
Fenreir ne put s'empêcher de lâcher un éclat de rire mi-amusé, mi-moqueur.
-Elle n'existe pas, ton épée parfaite !
Puis il se figea, semblant soudain réfléchir. Les sourcils froncés, le regard dérivant lentement vers son coffre, il paraissait hésiter.
-A bien y repenser... J'ai peut-être quelque chose pour toi... Il n'y en a qu'une seule, mais... Prends-en soin, d'accord ?
-De quoi donc ? souffla Nova, perplexe et prudente, craignant de s'engager à quelque promesse qu'elle ne pourrait pas tenir.
Fenreir retourna fouiller dans son coffre, sortant ses possessions une à une, jusqu'à arriver au fond du rangement. Il tira sur une languette de cuir qui dépassait, révélant un double fond, dans lequel il avait rangé un objet enroulé dans un linge huilé. Sortant le paquet avec précaution et révérence, il le posa sur son lit et dénoua le lacet qui le maintenait fermé, puis écarta les bords du linge. C'était une épée. Courte, mais pas trop. Sombre et scintillante comme une nuit étoilée. La garde était sculptée d'un oiseau dont les ailes formaient un cercle se refermant sur un cercle, le tout représentant probablement un symbole dont le sens lui échappait. Bien qu'elle n'ait pas pu en éprouver le fil, elle se doutait que la lame coupait comme un rasoir. Approchant la main de l'objet avec révérence, elle s'arrêta avant de poser les doigts dessus, retenue par un mystérieux pressentiment.
-Elle est magnifique, finit-elle par articuler, la voix rauque, la forçant à s'éclaircir la gorge. Où l'as-tu eue ?
-Tu ne m'accuses pas de l'avoir volée ? railla Fenreir avec un demi-sourire, lui aussi impressionné par l'arme.
-Ton respect pour cette lame montre que tu reconnais sa valeur, plus que si tu l'avais simplement volée. On te l'a remise, et tu as préféré la cacher plutôt que t'en servir. Si je devais deviner, sans lire dans tes pensées, sans tricher, je dirais... Un cadeau de la Guilde ? Que tu n'as pas osé montrer aux Compagnons, mais que tu ne veux pas abandonner derrière toi.
Avec un fantôme de sourire mélancolique, le Nordique baissa les yeux sur l'épée, la caressant du regard, et laissa ses doigts courir avec légèreté sur le manche et la garde.
-Alors ?
-Pas loin. Je suis un Rossignol, un des gardiens du Temple de Nocturne, jusqu'à ma mort et au-delà, jusqu'à ce qu'elle décide de me libérer de mon service. C'est un artefact daedra. Nocturne en personne en a offert trois à ses serviteurs, ainsi que des armures de Rossignol. J'ai dû laisser la mienne au Siège des Rossignols, mais j'ai gardé l'épée. Elle ne s'émoussera pas, à moins que tu ne décides vraiment d'y aller franco dessus et de tenter d'abattre des montagnes avec, plaisanta-t-il.
Nova voulut répondre, exprimer sa gratitude et sa réticence à l'idée de le délester d'un objet aussi précieux, mais elle avait la gorge nouée. Déglutissant difficilement, elle parvint enfin à ouvrir la bouche.
-Je ne peux pas accepter ça. Fenreir, cette épée t'as été donnée à toi, par un Daedra que tu sers. Elle t'es précieuse, je ne peux pas te la prendre.
-Tu ne me la prends pas. Je te la prête. Tu finiras bien par trouver une épée qui te plaira et te conviendra, mais en attendant, j'aimerais que tu puisses continuer à te battre à fond sans risquer de casser ton arme. Prends cette épée, prends-en soin, et elle te rendra la pareille.
Le cœur battant la chamade, la rouquine se décida enfin à refermer le poing sur le manche de l'épée, sentant le picotement familier de la magie remonter le long de son bras. Un enchantement.
-Tu l'as remarqué, je le vois. Elle est enchantée. Absorption de santé et de vigueur. Plus tu frappes, plus ton ennemi est affaibli entre deux coups. Tiens, voici le fourreau, ajouta-t-il en le déposant contre le lit de l'ancienne Draconis.
Celle-ci effectua quelques moulinets contrôlés, éprouvant la vitesse et la légèreté de sa nouvelle arme. Le métal était dense, elle le sentait, mais également surprenamment léger en dépit de cela. Fronçant les sourcils devant ce mystère de la physique, elle n'en était pas moins admirative devant la qualité de l'œuvre.
-Merci, déclara-t-elle d'un ton solennel en rengainant l'arme avec déférence. J'y ferai très attention, je te le promets.
Soudainement vaguement embarrassé par la révérence dont faisait preuve la rouquine d'ordinairement impudente, il marmonna quelques mots dans sa barbe en se détournant. Au cours de leur voyage de retour, d'ailleurs, il n'avait pas pris le temps de se raser ou de prendre soin de son apparence, et décida de profiter de ce prétexte pour s'éclipser et fuir le malaise de la situation.
-On part demain à six heures. Ne veille pas trop tard.
-Oui Maman, ânonna Nova avec un rictus goguenard.
-Oh ferme-la, pesta-t-il avec un sourire en s'éloignant.
Une fois Fenreir parti, Nova jeta un dernier regard à sa nouvelle épée, brutalement lucide sur la valeur de l'arme offerte par le Voleur. Finissant de préparer ses affaires pour le lendemain, elle comptait aller se coucher tôt, mais fut forcée de reconsidérer ses plans.
-Salut, Nova ! J'ai vu Fenreir, alors je me suis dis que tu serais là.
-Salut, Ria. On vient tout juste de rentrer, oui.
-Je suis venue te faire tenir ta promesse.
-Ma promesse ? Oh ! J'avais complètement oublié ! Tu as raison, allons-y, ça me fera du bien, après ce voyage. Avec un peu de chance, j'arriverai même à embarquer une bouteille d'hydromel pour la route.
-Je suis plus amatrice de bière, pour ma part, plaisanta l'Impériale en passant devant. Et puis, l'hydromel Roncenoir que Hulda sert n'est pas tout à fait à mon goût.
-Avec cette harpie de Maven à la tête d'un empire de corruption, c'est plutôt inévitable... Elle sabote les hydromelleries concurrentes et fait assassiner ses opposants, aussi bien politiques qu'économiques, cracha le Chevalier en lui tenant la porte de Jorrvaskr ouverte.
-Fais attention à tes paroles. Cette femme a des yeux et des oreilles partout. Il paraît qu'elle est de mèche avec la Guilde des Voleurs... chuchota Ria en jetant un regard alentour alors qu'elles descendaient au quartier des vents.
-Je ne crains pas cette vipère, mais j'admets que moins j'ai affaire à elle, mieux je me porte... maugréa l'ancienne Draconis.
-Ne parlons pas de sujets qui fâchent, dans ce cas. On arrive à la taverne, c'est pour passer un bon moment.
Elles poussèrent la porte de l'auberge et s'assirent à la première table libre qu'elles trouvèrent, passant à une analyse comparative des armes à une et deux mains. Elles en étaient à débattre des avantages de l'utilisation d'un bouclier au combat contre celle d'une claymore lorsque Hulda s'approcha de leur table pour prendre leurs commandes.
-Bonsoir, qu'est-ce que je peux vous servir ? Oh, c'est vous. Vous avez reçu du courrier. Je vous l'apporterai avec votre plat.
-Merci beaucoup. Je vais prendre du ragoût et de l'hydromel, s'il-vous-plaît.
-Moi aussi, Hulda, ajouta Ria.
-Je reviens tout de suite, fit l'aubergiste en opinant.
-Pour en revenir au débat, j'ai une préférence pour les boucliers. Même si ça me force à opter pour des armes plus légères pour pouvoir les manier toutes les deux, j'aime pouvoir me réfugier derrière une bonne rondache plutôt que d'avoir à parer d'éventuelles flèches avec mon épée.
-C'est un point qui se défend. Pour ma part je préfère porter deux épées, ou tirer à l'arc.
-Deux armes ? Comment tu les synchronises, en combat ?
-C'est une question de concentration, au départ, puis c'est devenu une habitude. Cela fait des années maintenant que j'alterne entre l'arc et l'ambidextrie. J'aurais du mal à changer de style de combat, aujourd'hui... Je me débrouillerais, bien sûr, mais il me faudrait un peu de temps pour m'y habituer.
-Il faudrait que tu me montres ça, un de ces jours.
-Si on trouve le temps, pourquoi pas.
Hulda revint sur ces entrefaites, deux assiettes fumantes entre les mains, et une lettre glissée dans sa ceinture. Elle déposa les ragoûts devant les deux femmes et tendit la lettre à Nova.
-Tenez. Elle est arrivée il y a deux jours par coursier.
-Merci.
Hulda inclina la tête et retourna au comptoir pour leur rapporter leurs boissons, puis les laissa pour s'occuper du reste de la salle. Ria se pencha au-dessus de la table, un sourire curieux et malicieux étirant ses lèvres fines.
-Alors, c'est une lettre de qui ? Un admirateur secret ? Faut-il que je prévienne Fenreir ?
Nova lui décocha un regard noir tout en décachetant le message. Y jetant un coup d'œil rapide pour s'assurer de l'expéditeur, elle se fendit immédiatement d'un franc sourire enjoué.
-C'est une lettre de... commença-t-elle avec enthousiasme avant de se forcer à s'interrompre brusquement.
Sissel. La sœur jumelle de Britte. Celle qui n'était potentiellement pas censée avoir survécu à sa rencontre avec un dragon. Nova ne pouvait tout simplement pas parler d'elle sans compromettre sa propre sécurité. S'éclaircissant la gorge dans une tentative de dissimuler son hésitation, elle s'appliqua à trouver une excuse plausible.
-C'est une lettre de... de quelqu'un que j'ai aidé à échapper à une famille difficile, se corrigea-t-elle tout en se maudissant mentalement pour sa propension à parler avant de réfléchir. Elle apprend la magie à Fortdhiver, maintenant. Ca a l'air de lui lui plaire... ajouta-t-elle avec un sourire mélancolique en lisant les lignes hésitantes de la fillette.
Elle n'avait pas encore parfaitement bien appris à écrire, mais elle progressait rapidement, de même que pour la lecture. Apparemment, elle avait dicté son texte à un de ses professeurs, puis avait recopié elle-même sur son papier à lettre.
Nova n'avait pas vraiment le temps de lui répondre tout de suite, ni le matériel nécessaire, mais elle se fit la promesse que la prochaine fois qu'elle croiserait un coursier, elle aurait sa réponse prête à être envoyée. Elle rangea la lettre dans sa poche la plus sécurisée, celle dans laquelle elle gardait également sa Pierre de Transformation, et se reconcentra sur son dîner et sa conversation.
Ria était une convive intéressante et enthousiaste, curieuse de tout et très ouverte. Elles parlèrent ainsi aussi bien d'armes, que de religion ou de politique, ou encore, assez inévitablement, de garçons. L'Impériale insista en particulier pour parler d'un jeune garde qu'elle avait rencontré quelques temps plus tôt et qui avait commencé à lui faire la cour. Un brin dépassée, mais compréhensive de la ferveur romantique de sa cadette, Nova l'écouta longtemps parler de l'objet de son affection, sans se départir de son sourire amusé.
Il était près de minuit lorsqu'elles décidèrent de retourner à Jorrvaskr, sachant que les Compagnons avaient un entraînement à cinq heures du matin. L'estomac plein et la tête légère, elles se séparèrent devant les portes lorsque Fenreir fit signe à Nova de le rejoindre sous la forge, là où attendait déjà Skjor. La rouquine souhaita bonne nuit à la jeune Impériale et s'approcha de l'Enfant de Dragon en bâillant.
-Qu'est-ce qui se passe ?
-Skjor voudrait nous faire entrer dans le Cercle des Compagnons.
-Pardon ?
Note :
Encore un immense merci à Erenras pour son commentaire super gentil ! Ça m'a fait vraiment chaud au cœur :)
J'ai plein d'idées de développements pour Nova pour la suite, et a priori j'ai réussi à venir à bout de mon syndrome de la page blanche qui me collait depuis plusieurs mois. Je croise les doigts pour la suite, mais ça devrait revenir ^^
