Après plusieurs jours de doutes, Solange avait finalement pris la décision d'accéder à la demande du professeur McGonagall, et avait recontacté par hibou le notaire, M. Barlow. Celui-ci en avait profité pour lui faire visiter tout de même la propriété de son père, et lui avait assuré que tout ce qui avait été en sa possession serait trié de manière appropriée, pour qu'aucun objet potentiellement dangereux ne tombe entre de mauvaises mains – y compris les siennes. La science des cracmols était pour l'instant trop libidineuse pour que quiconque sache avec clarté quel maléfice ou malédiction ferait effet sur elle.

Elle s'était contentée de hocher la tête à tout ce qu'il disait tout en regardant d'un œil critique l'aspect lugubre du manoir. Visiblement, Ce reliquat de la famille Rogue n'avait pas été fait pour égayer l'âme d'une possible lignée. Elle était sûre et certaine d'être la dernière, à ce titre, et n'avait jamais considéré faire partie d'une autre famille que celle de sa propre mère.

‒ Oh, ce manoir n'a jamais appartenu qu'au Professeur Rogue, se précipita Barlow devant le malentendu de sa cliente. La famille de votre père était très modeste, mais il acquit lui-même beaucoup de richesses durant ses années en tant que, euh...

‒ ...Mangemort ? Compléta Solange, sourcils levés. Je n'ai pas connu mon père, Monsieur Barlow, mais il est difficile d'échapper à sa réputation. Même ma mère savait qu'il avait mal tourné, et elle ne connaissait rien au monde magique.

Le notaire avait de nombreuses questions à propos d'elle, de sa mère, et de sa condition de cracmol, elle le sentait. Mais il se trouvait être également suffisamment professionnel et discret pour les garder pour lui-même, et elle l'en remercia mentalement.

Vint le jour de partir pour Poudlard, et Solange envoya un texto à sa tante – la meilleure amie de sa mère qui, bien qu'elles ne soient pas du même sang, l'avait recueillie à sa mort – pour lui rappeler son absence de la boutique. Elle se prépara comme n'importe quel autre jour, attacha ses cheveux en une queue-de-cheval basse impeccable, et enfila un pantalon de tailleur large noir et un chemisier en satin gris souris. Barlow toqua à la porte de son appartement, situé au-dessus de la librairie, et attendit qu'elle vienne lui ouvrir, le claquement de ses talons résonnant dans le hall.

‒ Prête ? Salua le notaire avec un petit sourire, auquel elle répondit.

‒ J'ai supposé que porter des couleurs sombres serait plus indiqué ? S'inquiéta-t-elle en faisant un geste de bas en haut de son corps.

‒ C'est parfait, ne vous en faites pas. Mais vous risquez d'avoir froid si vous ne prenez pas de manteau.

Elle claqua des doigts, repassa dans le hall, attrapa un manteau de laine noir et son sac à main, puis ferma la porte à clé.

‒ Je suis prête, confirma-t-elle au haussement de sourcil cordial de Barlow.

Il tendit son bras comme pour l'inviter à danser, et lui conseilla d'inspirer et d'expirer un bon coup, et de fermer les yeux. Elle posa sa main sur son bras et souffla, les yeux plissés, et en un instant, ils disparurent.

Quand elle rouvrit les yeux, ils se trouvaient déjà devant le pont qui les mèneraient à l'intérieur du château de Poudlard, et elle regretta de ne pas avoir été déposée plus loin pour voir la totalité de l'édifice au grand jour. Une sorcière entièrement vêtue de vert, visiblement d'un certain âge et coiffée d'un grand chapeau un peu corné se tenait là.

‒ Monsieur Barlow, vous êtes toujours extrêmement ponctuel, complimenta-t-elle, et Solange crut voir le notaire rougir.

‒ Cela fait partie de mon métier, Madame la Directrice. Mademoiselle Morales, je vous présente le professeur McGonagall.

Solange remit son sac sur son épaule et tendit la main devant elle pour serrer celle de la directrice, qui d'un claquement de doigt leva le sort de protection pour les laisser pénétrer dans l'enceinte du château. Elle accepta la poignée de main avec un petit sourire aux lèvres serrées.

‒ Bonjour, enchantée de vous connaître.

‒ Moi de même, ma chère. Merci d'avoir bien voulu vous déplacer si tôt, répondit la directrice tout en leur faisant signe de la main vers les grandes portes de l'école.

‒ Je m'attendais à plus de monde, remarqua Solange devant le silence total qui enveloppait tout le paysage.

‒ Je vous ai fait venir une heure plus tôt, étant donné tout ce qui doit être fait je risque d'être trop occupée pour vous accorder toute mon attention, une fois la cérémonie commencée. Et je suis persuadée que nous aurons beaucoup à discuter.

Solange prit un instant pour admirer la vue des Highlands. Elle avait toujours imaginé ce qu'aurait été son enfance si elle avait pu venir étudier dans ces lieux, et se retrouver à présent là où ses rêves l'avaient régulièrement conduite lui laissa un goût amer. Elle était une adulte à présent, alors il n'y avait plus lieu de rêver.

Après lui avoir fait visiter le domaine, croisant quelques autres professeurs, ainsi que le personnel chargé d'organiser l'hommage dans le parc, McGonagall amena Solange dans le bureau qui autrefois avait été habité par Albus Dumbledore, puis par son propre père, l'en informa-t-elle. La pièce circulaire aux murs tapissés de vitrines et de peintures laissait dégager une ambiance apaisante, protégée des dangers du dehors. Elle ne vit, ici comme dans le reste du château, aucune trace de la bataille qui eût lieu il y a si peu de temps. McGonagall sembla percevoir l'étonnement de la jeune femme, et l'invita à s'asseoir au bureau derrière lequel elle prit place.

‒ Nous avons la chance d'avoir bénéficié de beaucoup d'aide pour la reconstruction du château, expliqua-t-elle tout en faisant apparaître deux tasses de thé chaud et une assiette de biscuits à la cannelle. Ce n'est malheureusement pas gratuit, mais le Ministère se montre à la hauteur, pour la première fois depuis des années.

‒ Je peux seulement imaginer l'étendue des dégâts...

La directrice fit une pause, le regard vague, les lèvres pincées dans une expression de regret, et Solange n'eut aucune peine à imaginer les souvenirs qui traversaient sa mémoire à cet instant. Il était toujours choquant d'apprendre que quelqu'un de suffisamment abominable puisse prendre pour cible une école, magique ou non.

‒ J'ai cru comprendre que vous n'avez jamais eu de contact avec le professeur Rogue, reprit-elle doucement. J'ai été très surprise d'apprendre qu'il avait eu un enfant, considérant les motivations qui l'ont guidé ces dernières décennies...

‒ Ma mère m'a donné quelques détails...Tout ce que je sais, c'est qu'ils étaient jeunes et qu'ils ne ressentaient rien l'un pour l'autre. Il n'a fallu qu'une seule fois pour que j'apparaisse, malheureusement pour lui.

‒ Votre maman était une moldue, c'est bien cela ? Interjeta McGonagall avec un petit hochement de tête et un regard compatissant. Elle a eu beaucoup de courage pour élever seule un enfant, potentiellement magique, à un si jeune âge.

Visiblement, elle en savait déjà beaucoup sur elle. Les notaires avaient dû s'épancher sur l'histoire de sa vie. Solange répondit par un sourire poli qui ne monta pas jusqu'à ses yeux.

‒ Elle a fait de son mieux. Professeur, j'aimerais savoir... Comment avez-vous su que j'existais ? J'ai peine à croire que mon père ait un jour parlé de moi.

La directrice reposa sa tasse de thé, et prit sa baguette pour amener une petite boite noire qui, quand elle se posa sur le bureau, tinta légèrement. Elle l'ouvrit des deux mains pour révéler une dizaine de petites fioles contenant une substance blanchâtre, similaire à la fois à de la fumée et à de l'eau.

‒ Je ne sais pas si vous savez ce que contiennent ces fioles, Mademoiselle Morales.

‒ Des souvenirs..., constata Solange en passant une main au-dessus de la boîte, comme pour voir si la fumée allait suivre le mouvement de ses doigts. Je l'ai lu dans un livre.

‒ En tant que Directeur, et sujet à autant de stress, j'ai supposé que votre père aurait pu recourir à cette méthode pour vider son esprit, et lorsque le jeune Harry Potter s'est présenté avec une fiole similaire, la nuit où... Enfin pendant la bataille... J'étais persuadée qu'il en aurait gardé d'autres. Je les ai trouvé pendant le rangement de ce bureau.

Barlow lui avait raconté le déroulement de la nuit du 2 Mai, et il lui avait fait parvenir la Gazette du Sorcier pour qu'elle connaisse les événements pour lesquels cet hommage était rendu. Ce que son père avait fait n'avait pas de secret pour elle. L'obituaire à son sujet n'avait cependant pas épargné ses années de méfaits.

‒ J'avoue n'avoir pas particulièrement eu envie de me retrouver dans la tête de votre père, ma chère, de peur d'y trouver des choses plus difficiles à supporter que tout le reste, dit McGonagall avec un soupir. Mais j'ai été prise d'un pressentiment. Je ne les ai pas tous consultés, mais la présence de votre mère m'a mise sur la voie. Il était très étrange pour le professeur Rogue de montrer une quelconque sympathie pour un moldu.

Solange jeta un dernier regard sur la boîte, puis la referma et la poussa légèrement vers la directrice.

‒ Pourriez-vous les garder ici ? Je ne pourrai pas les consulter, donc...

McGonagall accepta de conserver précieusement les derniers souvenirs de Severus Rogue, les rangea dans l'une des nombreuses vitrines, puis escorta la jeune femme jusque dans les cachots pour finir le tour du château par le lieu de travail du sorcier.

‒ Sombre et moisi, constata Solange avec un reniflement moqueur. Si prévisible.

‒ Le professeur Rogue n'était pas l'incarnation de la joie de vivre, j'en ai peur, accorda McGonagall avec un petit sourire.

‒ Professeur, pendant cet hommage... Est-ce que vous voulez que je dise quelque chose pour lui ? Je n'ai pas spécialement l'impression que l'intention serait la bienvenue.

‒ Votre père n'a pas fait grand chose de bien dans sa vie, je vous l'accorde, contredit McGonagall. Mais s'il y a une chose que nous ne pouvons pas lui retirer, c'est bien sa loyauté envers Poudlard et Albus Dumbledore. Je ne vous forcerai pas à faire un discours, Mademoiselle Morales, mais je ne serai jamais désobligeante de voir qui que ce soit donner du crédit aux actions de votre père, cette nuit du 2 Mai.

McGonagall finit par la laisser seule, appelée par un Elfe de Maison pour effectuer des vérifications, et lui donna rendez-vous dans la cour une demie heure plus tard. Solange soupira, fouilla dans son sac, et en sortit un calepin sur lequel elle commença à gribouiller quelques idées.


‒ Katie Bell, tu vas causer ma perte...

Les marmonnements d'Olivier Dubois rebondirent sur les murs de pierre des couloirs menant aux cachots, accompagnés du claquement rythmé de ses chaussures. La cérémonie commencerait dans à peine quinze minutes, et il avait complètement oublié la requête de son ancienne Poursuiveuse. Ne pensant pas pouvoir se promener librement dans le château après l'hommage, il s'excusa auprès des anciens élèves, et se pressa de descendre jusque dans le bureau de Rogue, qu'il espérait déverrouillé et surtout, pas encore déblayé.

Après la bataille et un aller à Ste Mangouste, Katie, Angelina, Alicia et lui s'étaient retrouvés pour rendre un hommage personnel à Fred Weasley et boire à sa mémoire. Ce fut en se remémorant toutes leurs bêtises d'étudiants que Katie s'était soudain rappelé n'avoir jamais récupéré son exemplaire du Quidditch à travers les Âges dédicacé par Gwenog Jones, la capitaine des Harpies de Holyhead. Le problème était que Katie ne pouvait pas assister à l'hommage d'aujourd'hui, et qu'elle lui avait donc fait promettre d'aller voir dans le bureau de Rogue, qui le lui avait confisqué en cours et ne lui avait jamais rendu. Il avait argué que quelque chose d'aussi trivial n'était pas forcément urgent ou important, ce à quoi elle avait répondu d'une voix suraigüe, choquée : « Gwenog Jones, Olivier ! ».

Déboutonnant sa veste de costume pour être plus libre de ses mouvements, il arriva devant la porte et pressa la poignée, qui tourna sans problème.

‒ OK, livre, livre, liv-...

Déboulant dans la pièce, il ne s'attendait pas à voir quelqu'un debout devant le bureau, les bras chargés de livres. Il s'arrêta dans sa cadence, main sur la poignée. La jeune femme tourna la tête vers le bruit et ses yeux s'arrondirent.

‒ Oh. Bonjour. Est-ce que l'hommage a déjà commencé ? Questionna-t-elle rapidement tout en déposant la pile de livres à côté d'une autre, sur le bureau.

‒ Non, euh... Pas avant une bonne dizaine de minutes ? répondit-il, bien que sa réponse sonna comme une question.

‒ Génial, parfait.

Solange posa ses poings sur ses hanches, manches retroussées, le regard toujours fixé bêtement sur le jeune homme qui venait de débarquer et qui, apparemment, n'était pas là pour l'accompagner. Au bout d'une dizaine de secondes de silence total, sans que l'un d'eux ne bouge, elle décida d'engager la conversation.

‒ Je suis désolée, vous euh... Vous cherchiez quelque chose ?

Cela eut l'effet d'un coup de fouet dans le dos d'Olivier, qui lâcha la porte et secoua la tête.

‒ Je suis là pour un livre, en fait. C'est une histoire très bête, une amie m'a demandé de récupérer un exemplaire du Quidditch à travers les âges confisqué, balbutia-t-il. Et je ne m'en suis souvenu que quand Madame Pince m'est passée devant tout à l'heure, et bien évidemment je n'allais pas me balader dans le château pendant la cérémonie, alors...

‒ Alors, vous êtes là, conclut Solange les yeux légèrement arrondis par la déblatération du jeune homme.

‒ ...Je crois qu'on ne s'est jamais rencontré, n'est-ce-pas ? Devina Olivier en levant un index pour les pointer elle et lui, tour à tour. Olivier Dubois, j'étais à Gryffondor.

‒ Solange Morales... Pas de maison particulière. C'est ma première fois ici, admit-elle avec un semblant de sourire, se doutant du détour de la conversation.

Olivier haussa les sourcils avec un petit air surpris, puis regarda autour de lui.

‒ Vous n'êtes pas une ancienne élève ?

‒ Non, pas du tout.

‒ D'accord.

‒ ...J'ai trié quelques livres, vous en cherchiez un en particulier ? Demanda Solange pour changer de sujet.

‒ Je suis désolé mais, qu'est-ce que vous faites ici, si vous n'êtes pas une élève ? Coupa Olivier, soudain méfiant.

Bien sûr, il n'allait pas lâcher si facilement l'affaire, pensa Solange avec une pointe de déception. Elle n'avait pas spécialement préparé de discours pour l'hommage de son père, et pour tout dire, elle avait déjà du mal à se persuader d'être réellement sa fille, alors se présenter comme le rejeton du professeur Rogue à des anciens élèves semblait tout à fait ridicule. Mais elle n'allait pas avoir le choix.

Au moment où elle allait se décider à donner une raison à sa présence pour apaiser cet ancien étudiant très tatillon, un « POP » retentit et apparut, juste entre eux deux, le même elfe de maison qui était venu pour la directrice.

‒ Mademoiselle Rogue, enfin Mademoiselle Morales, Mademoiselle, Madame la directrice vous informe que la cérémonie commencera bientôt, Mademoiselle. Vous devriez vous mettre en chemin.

‒ ...Merci. Merci... beaucoup.

L'elfe de maison fit une sorte de révérence maladroite, puis disparut de nouveau, laissant un silence encore plus pesant qu'avant.

‒ Je- Hum, Solange s'éclaircit la gorge, et Olivier se rappela soudain comment cligner des yeux. Je viens mettre de l'ordre dans les affaires de mon père. Le professeur McGonagall m'a invité à la cérémonie, et vu que j'étais déjà là...

Elle désigna les livres des deux mains, puis les rangea dans ses poches de pantalon. Réalisant qu'il n'était peut-être pas le plus poli des hommes en cet instant, Olivier cessa de l'observer, incrédule, et se frotta l'arrière de la nuque.

‒ Désolé, je n'étais pas au courant que Rogue... Que le professeur Rogue avait une fille.

‒ Ne vous en faites pas. Jusqu'à il y a trois semaines, je croyais qu'il n'était pas très au courant non plus, blagua-t-elle gentiment.

‒ Toutes mes condoléances, offrit Olivier d'une voix qui sembla s'éteindre comme une bougie en fin de vie. C'était un très bon professeur, et une personne, euh... intéressante...

Solange croisa les bras sur sa poitrine et se mordit la lèvre pour éviter d'avoir l'air impolie en se moquant ouvertement du jeune homme penaud devant elle. Il semblait lutter pour trouver quoi dire, quand quelques secondes plus tôt le récit de son périple jusqu'à la salle de potion n'avait pas eu l'air de vouloir finir.

‒ Monsieur Dubois, inutile de vous donner la peine, vraiment. Je ne le connaissais pas, mais j'en sais suffisamment sur lui pour comprendre qu'il était compliqué de le trouver agréable, finit-elle par le rassurer.

Olivier Dubois hocha la tête avec véhémence, content d'avoir été sauvé de son embarras. Il plongea ses mains dans ses poches à son tour, et leva la tête vers le plafond, la jambe agitée. Il n'avait pas l'air d'être le genre de personne qui reste statique bien longtemps, se dit Solange tout en jouant du bout des doigts avec la lanière de son sac à main.

‒ J'étais nul en Potions, déclara soudain Olivier, comblant le silence. Je n'ai jamais accordé beaucoup d'importance à ce cours, je me suis toujours dit qu'il me suffisait d'acheter les potions dont j'aurais besoin, si j'en avais besoin.

Il posa les yeux sur Solange, qui s'assit à demi sur le bureau pour lui montrer qu'elle l'écoutait. Il secoua les épaules.

‒ Sauf qu'un jour, après m'être entraîné avec mon binôme de l'époque, j'ai réussi à faire une potion Wiggenweld presque parfaite. J'ai ajouté les gouttes de sang de salamandre une à une pour m'assurer d'avoir la même nuance de vert que celle de Rogue. Je pensais avoir enfin décroché une bonne note. Rogue s'est approché, a regardé la potion, et a retiré vingt points à Gryffondor.

‒ ...Ce n'était pas la bonne teinte ? Devina Solange, l'air navrée.

‒ Oh, si, elle était parfaite. Il était persuadé que j'avais triché. Il ne lui est pas venu un seul instant à l'esprit que j'avais pu la réussir, pour une fois, ricana-t-il.

Solange resta interdite, la bouche entrouverte, avant de pouffer de rire.

‒ C'est horrible, c'est vraiment, vraiment méchant, parvint-elle à dire entre deux inspirations.

‒ Ouais, j'en ris maintenant, mais c'était très injuste à ce moment-là, admit-il. J'ai supposé qu'il était juste en rogne parce qu'on avait battu Serpentard en finale de coupe.

‒ Vous jouiez au Quidditch à l'école ? S'intéressa Solange tout en déliant ses bras, plus détendue.

‒ Je n'ai jamais arrêté, depuis la Deuxième année. Je suis passé pro après avoir été diplômé.

‒ Vous devez être doué !

‒ J'essaye, oui.

Ils se regardèrent encore quelques instants, avant qu'Olivier ne sursaute, comme piqué par une grosse aiguille.

‒ Merlin, l'hommage ! Je vais devoir y aller, je suis désolé, s'excusa-t-il précipitamment tout en rouvrant la porte.

‒ Bien sûr, partez devant, rassura Solange. Et merci, vous savez... Pour l'anecdote.

‒ Ouais...

Il leva une main comme pour se préparer à dire quelque chose, puis sourit, et disparut dans le couloir en courant. Elle se remit sur pieds avec un soupir, épousseta son pantalon, et jeta un œil aux piles de livres qu'elle avait triées. Cela lui rappela la raison de sa rencontre avec l'ancien élève de Gryffondor, et elle claqua la langue.

‒ Quidditch, quidditch, quidditch..., marmonna-t-elle en faisant glisser un doigt sur les reliures.


La cérémonie était aussi intense que Solange l'avait imaginé. Le professeur McGonagall avait fait un magnifique travail pour déléguer suffisamment de temps à chaque membre de la famille des victimes, élèves ou non, et certains hommages de camarades de classe s'étaient avérés bouleversants au point qu'elle dût retenir plusieurs fois ses larmes, même sans connaître quiconque. Le Ministre de la Magie avait fait une allocution, et d'après ce qu'elle avait compris, des médailles de l'Ordre de Merlin seraient décernées, aux survivants et à titre posthume. Barlow était assis à côté d'elle, et lui présenta son mouchoir en tissu lorsqu'il la vit passer un doigt sous ses yeux.

Le professeur McGonagall finit par poser les yeux sur elle prestement, et attendit qu'elle hoche la tête avant de l'annoncer.

‒ J'aimerais que nous accueillions maintenant Mademoiselle Solange Morales, pour rendre hommage au professeur Severus Rogue.

Des murmures retentirent immédiatement, et elle ne put éviter les airs choqués de certains parents de victimes. Barlow prit sa main, la serra, et l'enjoint à se lever. Elle lui fut extrêmement reconnaissante de la conduire jusqu'à l'estrade de marbre blanc où McGonagall lui laissa, comme aux autres avant elle, la place centrale devant un pupitre fin et doré. Scannant la foule, elle reconnut le joueur de Quidditch d'un peu plus tôt, assis à côté d'une famille de sorciers aux cheveux flamboyants, dont, si elle se souvenait bien, l'un des frères était décédé. Le jeune homme aux lunettes rondes à côté d'eux ne lui échappa pas non plus. Celui-ci avait l'air tout aussi étonné que les autres, mais son regard avait quelque chose de différent. Elle reposa les yeux sur Barlow, qui venait de se rasseoir plus près de la scène, et s'éclaircit la gorge.

‒ Le professeur Rogue... N'était pas quelqu'un de bien.

Les murmures se firent plus vrombissants.

‒ Je ne vais pas prétendre le connaître. Bien que nous partagions le même sang, je ne l'ai jamais rencontré. Mais c'était mon père, alors le moins que je puisse faire est de prendre la parole pour lui, devant vous, aujourd'hui, continua-t-elle bien consciente des yeux ronds fixés sur elle. Ce n'était pas un professeur aimable, pas un homme honorable, enfin, vous le connaissiez mieux que moi. Il pouvait être très injuste, malgré tous nos efforts. Mais il a su faire preuve d'une loyauté impassible envers les bonnes personnes. Et bien que ses agissements aient pu paraître... Méchants, et mauvais...

Elle voyait le regard de Harry Potter transpercer son crâne, comme s'il essayait de lire dans ses pensées, et sursauta presque lorsqu'il lui accorda un petit hochement de tête, les lèvres plissées dans un maigre sourire.

‒ ...Je suis heureuse qu'il ait pu décider de se racheter pour le malheur qu'il a causé dans sa jeunesse, et j'espère qu'il aura trouvé le repos qu'il mérite.

Les regards mécontents des sorciers qui n'aimaient pas son père lui glaçaient le sang. Elle avait l'impression d'avoir une cible sur le front. Sa gorge se noua un instant, prise de panique.

‒ Je sais aussi qu'il aimait cette école, c'est pour cela que je m'engage à offrir la donation de vingt-mille Gallions pour la reconstruction de Poudlard, et pour la réinsertion de ses professeurs. Merci, annonça-t-elle rapidement, avant de faire un signe de tête vers McGonagall et de descendre précipitamment de l'estrade pour aller se faufiler vers le fond, où Barlow la rejoint prestement sous les sifflements et les chuchotements surpris.

‒ Vingt-mille Gallions ? Répéta Barlow avec un petit rire discret.

‒ J'ai paniqué ! En général, une somme généreuse a tendance à calmer la haine des gens, et si vous aviez vu le regard qu'ils me lançaient... Dites-moi que j'ai cet argent, pitié, plaida Solange en secouant ses mains tremblantes.

‒ Votre père a suffisamment d'argent à Gringotts pour tenir votre promesse, ne vous en faites pas, rassura-t-il.

‒ Combien est-ce que j'aurai pu donner, si j'avais su vous écouter pendant la lecture du testament ?

‒ Au moins cinq fois ce montant.

‒ ...Fort bien ! Couina-t-elle le souffle coupé.

L'hommage prit fin, et les personnes présentes furent invitées à boire et manger, lorsque de longues tables apparurent, très ressemblantes à celles du festin du premier jour d'école. Non loin de là et à l'écart de la foule, Harry Potter détourna le regard de la jeune femme et le reposa sur ses amis, tout aussi incrédules.

‒ Rogue a eu une fille ?! S'exclama Ron les yeux ronds. Mais je pensais qu'il... enfin qu'il n'en avait pincé que pour ta mère, non ?

‒ Quelle jolie tournure de phrase, Ronald, soupira Ginny les yeux levés au Ciel.

‒ Si seulement la vie était aussi simple que dans la tête de ce cher Ron, blagua George.

‒ En tout cas, elle n'y est pas allée avec des gants pour parler de lui, remarqua Harry avec un énième regard vers la jeune femme, plongée dans une longue discussion avec son compagnon.

‒ Vous pensez qu'elle est...Vous savez... Comme lui ? Chuchota Ron.

‒ Dangereuse, tu veux dire ? Devina Hermione. Pas pour des sorciers, en tout cas.

Ils la regardèrent tous la mine confuse, seuls Ginny et Olivier – qui était venu avec George – semblaient suivre son raisonnement.

‒ Vous êtes vraiment incapables de faire la différence entre les sorciers et les Moldus, après autant de cours sur l'étude des Moldus ?

‒ Tu penses qu'elle n'a pas de pouvoirs magiques ? Suggéra Harry.

‒ Je pense qu'elle ne vit pas dans le monde magique, c'est tout. Son sac vient d'une boutique moldue, ses vêtements ne sont clairement pas du genre vestimentaire habituel des sorciers. Et est-ce que quelqu'un se souvient l'avoir vue à Poudlard, avant aujourd'hui ? Elle n'a pas l'air plus vieille qu'Olivier, donc si elle avait eu des pouvoirs, il aurait bien fallu qu'elle apprenne à s'en servir.

‒ C'est la première fois qu'elle vient à Poudlard, confirma Olivier les bras croisés.

Sous les yeux curieux du groupe, il jeta un regard autour de lui et haussa les épaules.

‒ Je l'ai croisé dans le bureau de Rogue, avant la cérémonie. Elle me l'a dit. Un elfe de maison l'a appelée « Mademoiselle Rogue » par erreur.

‒ Et tu ne comptais pas partager cette information avec le groupe ? Gronda George.

‒ Ben, ça m'est sorti de la tête.

‒ Ce pauvre Olivier a reçu trop de Cognards dans la tête ! Si seulement j'avais été un meilleur batteur, pour t'éviter toutes ces séquelles...

Olivier se renfrogna tandis que tout le monde lançait des coups d'oeil plus ou moins discrets dans la direction de Solange Morales.

‒ Le gêne magique est très puissant, c'est incroyable qu'elle n'ait pas de pouvoirs..., dit Hermione.

‒ Peut-être que c'est une Cracmol ? Chuchota Ginny.

‒ Elle ne ressemble pas vraiment à une Cracmol..., remarqua Harry avec un sourcil levé.

‒ Tous les Cracmols n'ont pas la tronche de Rusard, Harry ! Pouffa George. En tout cas, elle ne ressemble pas à son paternel, c'est une chance.

Molly Weasley appela ses enfants de loin, et la troupe se dispersa autour du buffet. Olivier consulta sa montre, et George s'en rendit compte.

‒ Tu peux y aller, Capitaine. Je sais que l'entraînement, c'est important.

‒ La saison est annulée de toute façon. Mais je ferai mieux de ne pas louper les réunions, si je veux avoir une chance de sortir de la réserve un jour, marmonna Olivier.

‒ Je le dirai aux autres, va, rassura George avec une tape sur son épaule.

‒ George, si tu as besoin de quoi que ce soit, je ne suis jamais bien loin, OK ? Même si c'est seulement pour un verre...Ou dix !

‒ Compris, chef.

Ils se dirent au revoir d'une accolade, et Olivier chercha des yeux la directrice de Poudlard, qu'il salua de la main avec un sourire chaleureux, qu'elle lui rendit de loin, puis il prit la direction du pont.

Passant non loin du terrain de Quidditch, toujours en ruines, il serra les dents machinalement. Il était difficile de voir l'édifice de sa jeunesse en si piteux état, lui qui avait accueilli tant de souvenirs heureux, de sueur et de douleur physique. Il avait l'impression que des décennies étaient passées depuis son dernier match – le meilleur de loin, d'ailleurs, alors que seules quatre petites années le séparait de ce moment. Perdu dans ses pensées, il n'entendit pas son nom avant le cinquième appel, et se tourna uniquement lorsqu'il perçut un bruit de gadoue piétinée.

‒ Monsieur Dubois... Oh, merde !

Solange Morales tira sur son mollet pour dégager son talon d'une motte de terre particulièrement boueuse, jurant comme un camionneur dans la foulée. Au moins, cela avait eu le mérite de faire se tourner le garçon qu'elle avait mis cinq minutes à rejoindre à petite foulée.

‒ Je crois que ce n'est que de la boue, ne fous en faites pas, blagua-t-il, et elle sourit, désolée.

‒ Mauvaise habitude... Monsieur Dubois, je crois avoir trouvé ce que vous cherchiez tout à l'heure.

Elle sortit de son sac – Donc, Givenchy était une marque moldue ? – un livre à couverture rigide qu'il connaissait bien, puis un deuxième, en tout point similaire, et les lui présenta en s'approchant un peu plus de lui sur la pointe des pieds, prenant garde à chacun de ses pas dans la boue. Il avait complètement oublié le livre, dès qu'il avait entendu l'elfe de maison l'appeler par le nom de son père. En la regardant de plus près, il était vrai qu'elle n'avait presque rien de semblable au professeur Rogue.

‒ En fait, j'en ai trouvé deux, je ne savais pas lequel était le vôtre..., expliqua-t-elle en les tendant pour qu'il fasse un choix.

Il la remercia et lui demanda un instant, en saisissant un qu'il feuilleta rapidement, puis l'autre, dans lequel il tomba sur l'autographe de Gwenog Jones qui était si cher à Katie. Avec une expression de triomphe, il montra la page en question à Solange, qui sourit à son tour, bien qu'incapable de savoir à qui cette signature appartenait.

‒ Génial. Katie ne va jamais la boucler quand je vais lui rendre ça. Merci beaucoup.

‒ Je vous en prie. Est-ce que cela vous dérange, si je récupère l'autre ? J'aimerais bien y jeter un œil.

Olivier lui tendit l'autre exemplaire, qu'elle rangea dans son sac avec un remerciement. Ils restèrent quelques instants silencieux, avec seulement le brouhaha de la foule plus loin, quand elle vit le regard du jeune homme se poser plus loin au dessus de son épaule. Elle se tourna et aperçut John Barlow arriver en trottant, tentant de ne pas salir ses chaussures.

‒ Voilà votre, euh..., tenta Olivier sans finir.

‒ Notaire, compléta Solange. Il s'occupe de mes affaires de succession, et accessoirement, de me faire transplaner partout où je ne peux aller seule. Je le plains un peu.

‒ Vous ne savez pas transplaner ? Demanda-t-il d'un ton qu'il voulait sociable et normal, bien que la conversation de plus tôt avec ses amis lui trotta dans la tête.

Elle ne répondit pas, car à ce moment là Barlow les avait rejoint et avait salué Olivier d'un signe de tête.

‒ Monsieur. Mademoiselle Morales, vous désiriez partir ? Je suis prêt à vous raccompagner.

‒ Merci beaucoup, Monsieur Barlow. J'arrive dans un instant.

Barlow s'inclina devant Olivier, qui lui rendit la pareille, avant de tapoter le livre dans ses mains.

Solange lança un dernier regard autour d'elle, inspira le grand air, et tendit sa main pour qu'il la serre. Elle remarqua que sa main était très rugueuse, et se demanda si la pratique du Quidditch l'avait rendue ainsi.

‒ Ravie de vous avoir rencontré, Monsieur Dubois. J'espère que tout ira bien pour vous, à l'avenir.

‒ De même, et merci encore, bégaya-t-il.

Elle replaça la lanière de son sac à main et partit, et Olivier la vit poser sa main sur l'avant-bras de son notaire et prendre une grande inspiration avant de disparaître tous les deux. Moldue ou Cracmol, elle était en tout cas très différente de ce qu'il aurait imaginé pour la fille d'un homme sombre, cynique et froid comme Severus Rogue.

Il se demanda si elle ne ressemblait pas plutôt à sa mère, et si tel était le cas, comment elle avait été amenée à naître – c'était la question la plus dérangeante à ses yeux, et il essaya de ne pas y penser, préférant filer lui aussi avant que son entraîneur ne lui fasse une misère.