Bonjour, bonsoir, bienvenue pour ce second (et dernier) OS de l'event de Noël du forum StS !
Je n'aurais pas été aussi productive que prévu en décembre, mais tant pis... Je suis très contente des deux textes que j'ai faits, et ça a été vraiment fun à écrire !
Du coup, je coche trois autres cases des bingos avec Enfer cucurbitacéen !
- thème "concombre" (proposé par Pigeon je crois... encore merci !), mais garanti sans blague wink wink (croix de bois, croix de fer, si je mens je vais aux Enfers)
- l'imposteur malgré lui (inclure un personnage qui n'est que dans l'anime, ici les légendaires chevaliers d'Acier)
- inclure une figure ou une histoire mythologique (je vous laisse la surprise fufufu)
J'ai failli ajouter la case "personnages qu'on voit rarement ensemble", mais pour le coup, si on voit rarement les chevaliers d'Acier, je pense que lorsqu'on les voit c'est toujours par trois, du coup mon OS ne rentrait pas dedans (dommage ça m'aurait fait une colonne complète avec l'autre OS :c)
Bref, j'arrête de vous embêter, bonne lecture !
OoOoOoOoO
Enfer cucurbitacéen
Il trônait là, un peu bête mais très digne, au milieu de la table en bois qui se tenait au milieu de la cuisine. Il était long, épais et vert sombre ; bref, un beau specimen de concombre. Peut-être le plus beau specimen de concombre qui ait jamais existé. Mais les trois benêts qui entouraient la table étaient insensibles à cette magnificence. En vérité, le sentiment qui les dominait était un savant mélange de perplexité, de curiosité et de dégoût.
- Bon, soupira Shô. Daichi, Ushio, vous pouvez me réexpliquer les faits ?
Le chevalier d'acier du Renard hocha la tête et rassembla ses souvenirs. Il était rentré le premier, après une dure journée d'entraînement passée à parfaire ses techniques. Il en était absolument certain : lorsqu'il était entré dans l'appartement et qu'il était passé par la cuisine pour voler le dernier entremet à la vanille, il n'y avait pas de concombre sur la table. En revanche, lorsqu'Ushio avait débarqué, environ trente minutes plus tard, le concombre était là. Sans explication.
- Daichi, interrogea Shô d'un air suspicieux, tu es absolument certain de n'avoir pas acheté ce concombre pour nous faire une blague ?
Le Renard secoua la tête, outré de voir que son ami pouvait le soupçonner d'avoir commis un tel forfait.
- Et pourquoi pas toi ? Après tout, personne ne t'a vu de la journée, le piaf !
Shô ouvrit la bouche, choqué.
- Tu sais bien que je DÉTESTE le concombre !
Ushio ne put s'empêcher de ricaner :
- Si tu le détestes comme tu détestes Seiya...
- Je vous ai déjà dit que ce n'était pas ce que vous croyez !
- Quoi, tu n'as pas fait une énorme crise de jalousie quand il s'est mis en couple avec Jabu ?
Le Toucan rougit et lâcha sans réfléchir :
- Mais c'était de lui que j'étais jaloux, pas de Jabu !
- Quoi ?
Daichi soupira :
- Heu, les garçons, on pourrait peut-être revenir au sujet du concombre...
- Non ! Moi je trouve que les affaires de cœur de Shô sont beaucoup plus intéressantes, sourit l'Espadon. Donc, de qui étais-tu jaloux, exactement ?
Shô se renfrogna.
- De personne ! Oubliez ce que j'ai dit.
- Non non non, chantonna Ushio. Tu étais jaloux de "lui". Daichi et moi avons toujours pensé que tu étais jaloux comme un pou de Jabu, parce que tu craquais sur Seiya. Mais si tu étais en fait jaloux de Seiya... Je vois que tu préfères la corne, c'est parce que tu fournis déjà les ailes ?
- Ushio, tes blagues sont de pires en pires.
- Ouais, ouais, peut-être. En attendant, réponds-moi : t'es amoureux de la Licorne ?
Shô croisa les bras, affichant une mine boudeuse.
- Arrête Ushio, tu deviens lourd, intervint Daichi. Laisse-le tranquille. De toute façon, le problème ici, c'est le concombre, pas la Licorne. Comment est-il arrivé ici ?
- Et bien déjà, pas grâce à moi ! s'énerva Shô. Mais peut-être qu'Ushio a des choses à nous dire...
- Pff, n'importe quoi. Je n'ai jamais acheté de légumes de toute ma vie...
- Bah, tu l'as peut-être volé...
- Ni volé, arrêtez les hypothèses ridicules. Bref, je ne vais pas commencer à me procurer des légumes aujourd'hui, et encore moins avec un concombre !
Daichi se pinça l'arête du nez :
- Bon. Si je comprends bien, ce concombre est arrivé ici en trottinant sur ses petites jambes musclées, et personne n'a rien vu ni rien entendu ? Je sais que la sécurité est laxiste au Sanctuaire depuis la résurrection, mais quand même...
Soupir collectif. Tous les protagonistes étant insoupçonnables, il fallait donc se rendre à l'impossible évidence : le Concombre, qui avait bien mérité sa majuscule, était venu de lui-même, rien que pour les embêter. Mais qu'est-ce qu'ils avaient bien pu faire pour mériter ça ?! D'accord, leur poids dans les différents conflits menés par Athéna pour défendre l'Humanité avait été limité à du remplissage dans la série animée, mais tout de même, on aurait pu s'attendre à ce que l'Univers montre un peu plus de reconnaissance envers ces héros de la Science !
- Mais du coup, on en fait quoi ? demanda soudain Ushio avec un sens pratique confondant.
Shô et Daichi s'entre-regardèrent, jetèrent un coup d'œil au Concombre, dévisagèrent Ushio.
- Quoi ? J'ai dit une bêtise ?
Non, non, petit Espadon, tu n'as pas dit de bêtises. Simplement, comment peux-tu penser à faire quelque chose de ce Concombre ?! Vraiment...
- Je ne suis pas sûr que ce soit très bon grillé avec du ketchup, hésita Daichi.
Shô frissonna :
- Je crois que je vais manger à la cantine du Sanctuaire pendant quelques jours, si vous voulez tenter ce genre d'expériences...
- Non mais ! J'ai un minimum de dignité et de goût quand même ! Moi je dis, on devrait le donner à quelqu'un qui saura quoi en faire. Quelqu'un qui aime les légumes, y compris les légumes bizarres comme ça.
Ushio et Shô clignèrent des yeux, interdits. Vindieu, pour une fois que Daichi avait une bonne idée !
OoOoOoOoO
Les jours qui suivirent, le Concombre passa donc de main en main et de cuisine en cuisine. Camus, Jabu, Aphrodite, DeathMask, Shiryu, Ikki, Shaka, Aiolos... Toutes les personnes plus ou moins susceptibles d'avoir l'occasion de cuisiner du concombre d'une manière ou d'une autre recevèrent le fameux légume. En vain. Toutes semblaient oublier l'avoir jamais reçu, et le Concombre se retrouvait toujours sur la table de la cuisine des Chevaliers d'Acier. Vraiment, un désastre.
Trois mois plus tard, Ushio, Shô et Daichi en étaient donc toujours au même point : assis autour de la table, fixant bêtement le Concombre, toujours aussi incongru, toujours aussi digne, toujours aussi là, au milieu de la table qui se tenait au milieu de la cuisine.
- Bordel, mais qu'est-ce qu'on fait... murmura Shô.
Ce n'était pas possible. Ce Concombre ne pouvait donc pas les laisser tranquilles ? Dix-sept ans de bons et loyaux services rendus à Athéna et à la Fondation Graad, tout ça pour se faire emmerder par un Concombre magique juste après la résurrection et le début d'une nouvelle ère de paix ! Et personne ne semblait remarquer qu'un Concombre suspect arpentait le Sanctuaire... !
- Mes amis, finit par dire Shô, l'heure est grave.
Daichi et Ushio hochèrent la tête avec sérieux.
- Ce Concombre, continua Shô d'un air concentré, n'est pas un vulgaire concombre, un simple cucumis sativus de la légumineuse mais respectable famille des Cucurbitacées. Il s'agit probablement... d'un nouvel ennemi, venu pour prendre possession de la Terre ! acheva-t-il, criant presque.
Ses deux compères le fixèrent quelques instants, les yeux vitreux. Shô, qui s'était levé dans son emphase, se laissa de nouveau tomber sur sa chaise.
- Non j'déconne, termina-t-il d'un air abattu. Il veut juste notre mort - ou notre folie.
Daichi et Ushio acquiescèrent, la mine sombre. D'accord, c'était complètement farfelu ; mais ils devaient se rendre à l'évidence : ce Concombre leur en voulait, personnellement.
- Je ne vois qu'une seule solution, reprit Shô, improvisé commandant du trio dans la guerre qu'ils s'apprêtaient à mener face au maléfique Concombre.
Une lueur dangereuse brilla dans ses yeux. Ushio et Daichi retinrent leur souffle. Ils savaient ce que signifiait cette lueur. Shô allait avoir une Idée. La dernière fois, ils avaient fait sauter la moitié du laboratoire où ils étaient prisonniers... pardon, où ils avaient effectué leur entraînement. Cette fois... ils vaincraient ce Concombre !
- Nous allons le cuisiner.
Silence. Lourd silence. Cuisiner... le Concombre ? Alors que Camus, Aiolos, Rhadamanthe, Saga, Dohko, Aphrodite et même DeathMask avaient échoué ? Mais ce n'était pas le pire problème, hélas. Si seulement c'était le pire problème !
- Mais c'est dégueulasse, le concombre ! s'exclama finalement Daichi avec une grimace de dégoût. Comment veux-tu qu'on cuisine... ça ?
- Je sais ! lui répondit Shô d'un air désespéré. Je sais ! Ça n'a même pas l'air mangeable ! Et pourtant... Et pourtant...
Il se tut quelques instants.
- Et pourtant nous devons le faire ! asséna-t-il avec force et détermination. Pour Athéna ! Et pour notre survie ! Sinon... c'est lui qui nous mangera !
Les trois compères baissèrent les yeux, douloureusement conscients que Shô se montrait tout à fait rationnel. Plus ils fixaient le Concombre, plus celui-ci semblait grossir, déployer son cosmos vert et légèrement acidulé, faire apparaître des dents pointues, garnissant des mâchoires prêtes à se refermer sur eux en un claquement sec...
CLAC !
Daichi ouvrit brutalement les yeux, le cœur battant à tout rompre. Il était dans son lit. Dans son lit, par Athéna ! Ses yeux tremblants s'égarèrent autour de lui en un fébrile mouvement de va-et-vient. Où était-il ? Par Athéna... Son regard fouillait les ombres vagues, grossières, sans rien trouver. Et s'il se cachait ? Brusquement paniqué, il alluma sa lampe de chevet. La lumière l'éblouit, mais eut le mérite de clarifier la situation. Il n'y avait rien dans sa chambre. Il soupira de soulagement.
Une détermination nouvelle éclairant ses yeux, il repoussa ses couvertures poissées de sueur et se leva du lit, chaussant au passage ses pantoufles. À pas de loup, il se dirigea vers la cuisine. Ce n'était pas prudent, mais il devait vérifier. Il devait le voir de ses propres yeux, afin d'être définitivement rassuré.
Étonnamment, la lumière était allumée. Daichi sentit son cœur accélérer de nouveau. Bordel, comment un concombre pouvait-il actionner un interrupteur ?!
- Ce n'est vraiment pas un concombre ordinaire, marmonna Shô, mal réveillé, en se frottant les yeux.
- AAAAAAAH !
- Shhhhhhh ! siffla le Toucan en le baillônnant. Ne réveille pas Ushio, bougre d'âne !
- Je suis un Renard, articula tant bien que mal Daichi (en fait ça donnait plus quelque chose comme "e fui n re'ar", mais le sens ne faisait aucun doute).
- C'est gentil, mais je suis déjà réveillé, vous savez.
- AAAAAAAH ! hurlèrent Shô et Daichi avec un bel ensemble.
Les chevaliers d'Acier restèrent ensuite quelques instants interdits et immobiles, hésitant à éclater de rire. Puis ils se rappelèrent de la Chose sur la table de la cuisine. Parfaitement synchronisés, ils jetèrent un œil par la porte entrouverte. Oh, par Athéna... ! Il était toujours là, toujours vert foncé, toujours digne, toujours Concombre.
- C'est un cauchemar, marmonna Ushio d'une voix chancelante.
- Non, c'est la réalité, et c'est bien ça le problème, rétorqua Shô, toujours très premier degré lorsqu'il était nerveux.
- On va mourir, piaula Daichi.
Un instant, ils se sentirent tous trois déjà enterrés, sous des stèles mal taillées disposées à la va-vite dans le cimetière du Sanctuaire, avec leur nom et la mention "Steel Saint" maladroitement gravés dessus. Puis ils se rappelèrent que Shion, un homme par ailleurs certainement très gentil, refusait tout de même fermement de les reconnaître comme faisant partie de la Chevalerie d'Athéna. Oubliez le cimetière du Sanctuaire, on les renverrait certainement au Japon dans des petites boîtes pour limiter les frais de port.
- Il faut qu'on trouve cette recette, dit lentement Shô.
Ushio et Daichi acquiescèrent sombrement. Ils n'avaient pas le choix, de toute façon.
OoOoOoOoO
Les jours suivants furent consacrés à la recherche d'une recette. Et ce n'était pas gagné. Rappelons qu'on parle de trois joyeux lurons qui considèrent que la seule utilité du concombre est d'être une friandise pour les kappas, histoire de se les mettre dans la poche et de les organiser pour, au hasard, qu'ils aillent saboter le laboratoire, ce qui leur donnait quelques jours de pause dans leur entraînement. Mais manger les concombres eux-mêmes ? Erk, jamais de la vie ! Mais voilà justement qu'ils devaient s'en farcir un, qui n'était même pas normal en plus ! Athéna ait pitié d'eux...
Le problème, c'est qu'Athéna était en train de se dorer la pilule sur les plages de l'Achéron, le fleuve de feu des Enfers, en compagnie de Pandore qui avait trouvé que pour leur premier date (qui devait durer quelques semaines humaines... on est des déesses ou on ne l'est pas), le must serait de lui faire découvrir le royaume souterrain sous un nouveau jour. On commençait donc par les adorables (mais mortelles) plages de l'Achéron, leur faune et leur flore uniques, et les eaux agréablement (pour une divinité immortelle) chaudes du fleuve. La déesse était donc à des années-lumières des problèmes culinaires du Sanctuaire.
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos renard, toucan et espadon. Après plusieurs jours de recherches intenses mais vaines, ils finirent par abandonner et décidèrent d'aller faire un tour pour se changer les idées. Les trois compères déambulaient dans le Sanctuaire, un peu absents, complètement désespérés. Rien, ils n'avaient rien trouvé. Et la seule chose à laquelle leur cerveau parvenait à penser quand on lui disait "concombre", c'était à la tête qu'avaient fait les gardes de la Fondation Graad en débarquant dans le laboratoire ravagé par les kappas.
- À tous les coups, on paie pour ça, lâcha Ushio, fataliste.
- J'ai toujours su que c'était une mauvaise idée, renifla Shô.
- Tu parles ! s'exclama Daichi. C'est toi qui as suggéré de les faire entrer par les conduits d'aération !
- Humph ! Uniquement parce que tu m'as persuadé que c'était une bonne idée !
- Pff toujours à fuir ses responsabilités, marmonna très fort le Renard.
- Répète un peu ça ! s'énerva le Toucan en attrapant Daichi par le col.
- Oulà, tout doux !
Les chevaliers d'Acier se retournèrent d'un bloc.
- Allons, allons... Qu'est-ce qu'il se passe, les enfants ? leur demanda Dohko avec un sourire aimable.
Le vieux chevalier se tenait à quelques pas d'eux, accompagné par un Aiolos aux bras chargés de vieilles archives et apparemment ravi de voir l'attention de son aîné distraite vers une autre victime, pardon, une autre personne que lui.
- Ce n'est pas bien de vous battre, poursuivit la Balance sans attendre de réponse. Nous sommes en paix, bon sang ! C'est ce que je disais à Aiolos, justement, qu'il devrait arrêter d'essayer de démolir le portrait de Saga chaque fois qu'il le voit... C'est mauvais pour tes nerfs, pas vrai mon petit ? acheva le Chinois en tapotant affectueusement l'épaule du Sagittaire.
Celui-ci acquiesça, crispé. Dohko sourit avec satisfaction, puis se tourna de nouveau vers les chevaliers d'Acier.
- Et bien ? interrogea-t-il de nouveau. Que se passe-t-il ?
Ushio, Daichi et Shô s'entre-regardèrent, indécis. Que pouvaient-ils se permettre de dire au bras droit du Pope ? Certes, la situation était grave : leurs vies étaient en danger, et probablement celles de toute l'humanité aussi. Mais une petite voix leur disait que s'ils parlaient de la menace terrible que représentait un concombre, même si c'est un Concombre, on ne les prendrait pas au sérieux. Et on se foutait déjà assez de leur gueule parce qu'ils étaient chevaliers d'Acier.
- Bon, vous comptez me répondre ou je dois demander à Shion de vous convoquer officiellement ?
- Non, non, vous inquiétez pas, haha, s'exclama Daichi. Non, c'est rien, vraiment...
- Vraiment ? répéta Dohko, l'air suspicieux.
- Et bien, intervint Shô avec circonspection, le fait est que nous avons effectivement un léger problème...
Le visage de la Balance s'éclaira :
- Dites m'en plus, les enfants !
Sans relever le surnom un peu ridicule, Shô se jeta à l'eau :
- Nous avons acheté par erreur un concombre au marché de Rodorio et nous ne savons pas comment le cuisiner. Du coup, ça fait plusieurs mois qu'il traîne sur la table, et on aimerait bien en faire quelque chose.
- Plusieurs mois ?
Dohko éclata de rire :
- Mais, si ça fait plusieurs mois, il est pourri votre concombre ! Un légume, ça se consomme un peu plus vite que ça. Un concombre ça doit se garder...
Il hésita :
- Combien de temps, Aiolos ?
- Une semaine, je dirais.
- Exactement, j'allais le dire ! Bref, une semaine, pas plus.
- Shô exagérait, intervint Ushio. On l'a acheté il y a quelques jours mais, heu, ça nous a paru des mois.
Le Sagittaire haussa un sourcil, clairement peu convaincu, mais Dohko acquiesça sans chercher plus loin.
- Donc, si je résume, dit-il plutôt, vous cherchez une recette avec du concombre.
- Oui, voilà, exactement, sourit Daichi.
- Hum. Aiolos, des idées ?
Le Sagittaire soupira. Décidément, ses supérieurs le prenaient vraiment pour un larbin. Le pire, c'est que techniquement, vu son zèle, c'était exactement ce qu'il était. Un instant, il envisagea de suggérer aux trois incapables d'Acier de faire bouillir le concombre coupé en rondelles avec un peu de jus de tomate, puis renonça en croisant leur regard innocent. Sans le savoir, il venait ainsi de leur sauver la vie.
- J'ai une recette, oui. Du tzatziki.
Shô, Ushio et Daichi clignèrent des yeux. Aiolos leva les siens au ciel :
- Du tzatziki, répéta-t-il. Une sorte de yaourt au concombre, si vous préférez. C'est une recette simple, j'en faisais souvent avec Aiolia avant...
Il se tut. Sourires compréhensifs dans le petit groupe, et Dohko tapota son épaule avec compassion. Aiolos sourit à son tour, un peu crispé.
- Donc. C'est tout simple, je vous note ça sur une feuille...
Il posa la pile d'archives pluricentennaires sur le sol, attrapa une feuille au hasard, vérifia que ce n'était rien d'important (en l'occurrence, c'était une nécrologie des élèves du Sanctuaire - absolument inintéressant donc), et commença à écrire avec un bic sorti de sa poche de chemise. Quelques minutes plus tard, il avait fini. Il se releva, épousseta son pantalon, ramassa sa pile d'archives, et tandis la nécrologie devenue recette de cuisine aux chevaliers d'Acier, qui eurent du mal à ne pas frissonner en voyant ce mauvais présage d'une liste de noms de gens morts de façon brutale et prématurée.
- M... merci, Aiolos !
- Oui, merci !
- On va aller l'essayer tout de suite ! En espérant que ce n'est pas trop dégueulasse, marmonna Daichi tout bas.
OoOoOoOoO
- Bon, alors on a besoin de quoi ? demanda Ushio, planté devant le frigo ouvert avec un tablier rouge sur son armure.
- Et bien... Outre le concombre (léger regard en direction du Concombre), il nous faut une gousse d'ail, de la menthe et de la coriandre fraîches, de l'huile d'olive, un yaourt grec, du poivre et du sel.
Silence. Shô releva la tête de sa liste.
- Quoi, pourquoi vous ne sortez pas les ingrédients ?
- Et bien... commença Daichi.
- Le truc, c'est que la seule chose qu'on a, c'est du sel, du poivre, et de la vieille huile d'olive laissée par l'occupant précédent !
- Tu veux dire, l'apprenti qui est mort de la grippe espagnole en 1918 ?
- Oui.
- Oh.
- Oui.
Les trois amis soupirèrent. Que faire, que faire ? Ils voulaient faire un yaourt au concombre, mais n'avaient même pas de yaourt... Quelle vie de merde, quand même !
- Je suppose qu'il ne nous reste plus... qu'à mourir, annonça Ushio, solennel, en retirant son tablier.
- Non ! s'exclama Daichi. Il ne faut pas perdre espoir ! Nous devons nous battre... et vaincre ! Comme les chevaliers de Bronze !
- Hélas... ! soupira Shô. Eux ont bénéficié de quelque chose que nous n'avons pas...
- Quoi donc ?
- Ils sont allés faire les yeux doux à leur supérieure, voilà ce qu'ils ont fait ! cracha Ushio. Et Athéna les a aidés. Mais nous... On compte pour rien. La preuve : elle est en vacances pendant que nous risquons nos vies !
Le silence tomba de nouveau. Puis le visage de Daichi s'éclaira :
- Mais oui ! Ushio, merci !
- Hein ?
- On pourrait faire pareil que les Bronzes, en fait !
- Athéna ne nous répondra jamais.
Le Renard secoua la tête, un fin sourire aux lèvres :
- Non mais, oublions-la. C'est notre déesse, mais elle s'en fout un peu de nous...
- Et c'est normal, car c'est une déesse, plaça adroitement Shô.
- ... donc, continua Daichi sans relever la remarque, il faut faire appel à d'autres "supérieurs".
- C'est-à-dire ?
- Les Ors. Ils n'ont peut-être pas réussi à manger le Concombre, mais ils pourront nous donner la force de le détruire !
- Quelle force ?
- Les ingrédients, bien sûr !
- Pas con, asséna Shô après quelques secondes de réflexion. Faisons ça.
Et c'est ainsi que les trois chevaliers d'Acier commencèrent leur quête. Infatigables, ils gravirent les marches du Sanctuaire, combattant courageusement et obtenant à force de courage et de puissance les différents ingrédients nécessaires à la préparation du tzatziki. Aldébaran leur cueillit de la coriandre et de la menthe de son jardin. DeathMask, après avoir vu l'état de leur bouteille d'huile d'olive - et constaté avec une surprise mêlée d'horreur qu'on voyait une sorte de batracien bizarre s'agiter à l'intérieur - , leur fournit une bouteille de l'huile d'olive bio qu'il faisait spécialement importer d'Italie. Aiolia leur donna un de ses yaourts grecs au lait de brebis, de production locale - "la meilleure", dixit le Lion. Enfin, Camus leur dénicha une gousse d'ail au fond de son frigo - "de toute façon, je n'en ai pas besoin, Milo déteste", leur précisa-t-il avec un sourire.
Les courageux chevaliers d'Acier redescendirent ensuite les escaliers du Sanctuaire pour retourner chez eux. La nuit était tombée, et la pleine lune brillait haut dans le ciel. On sentait dans l'atmosphère que des choses grandes et mystiques se préparaient. Bon, techniquement, il s'agissait de préparer du tzatziki, mais quand même, c'était du tzatziki au Concombre, qui n'était pas un simple cucurbitacé, un vulgaire cucumis sativus, loin de là.
Dans leur cuisine, Shô et Daichi retenaient leur souffle tandis qu'Ushio, d'une main tremblante, attrapait le Concombre, le plaquait sur le plan de travail, et levait son couteau...
- Je suppose que ce n'est pas le moment de vous rappeler qu'en tant que chevaliers d'Athéna, nous ne sommes pas censés utiliser des armes ?
- Ta gueule, Shô !
Les instructions d'Aiolos conseillaient de râper le concombre en fines lamelles, mais la cuisine des chevaliers d'Acier n'était pas assez bien équipée. Les trois compères avaient donc résolu de simplement découper le concombre en petits bouts. Ça devrait suffire, non ? De toute façon, si cela ne suffisait pas, ils étaient morts. Transpirant à grosses gouttes, Ushio coupa précautionneusement les morceaux de concombre, les laissa dégorger quinze minutes et...
- Merde ! hurla soudainement Daichi. Regardez, les mecs !
Oh. Non. Non. Non, non, non. Le Concombre était en train de repousser. Très exactement, de chaque petit bout maladroitement découpé par Ushio, un Concombre naissait. C'était un cauchemar. Sans réfléchir, l'Espadon leva son couteau, et découpa de nouveau un Concombre nouvellement formé. Mais à peine avait-il séparé le légume en deux, que de ses moitiés sectionnées poussaient de nouveaux cucurbitacés. Shô se mit à trembler :
- C'est un cauchemar... On va se réveiller... Je savais qu'on n'aurait pas dû introduire les kappas dans le laboratoire ! En plus, ils ont tous fini dans la soupe de poisson qui a été servie le lendemain... Ils ont sûrement mal pris le fait d'être cuits avec des animaux d'eau salée, alors qu'ils étaient des créature d'eau douce...
Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Ils allaient finir enterrés sous les Concombres, une mort complètement stupide, et tout le monde ricanerait à l'enterrement.
- Ah non ! s'énerva soudainement Ushio. Je suis venu ici pour profiter du soleil, des plages de Grèce, et voilà qu'il pleut depuis des semaines, et que je dois cuisiner du concombre ! Non, ça ne se passera pas comme ça ! Je ne suis pas venu ici pour souffrir, ok ?
- Tu as raison, le soutint rageusement Daichi. On doit trouver une solution pour découper ce foutu Concombre sans qu'il se multiplie.
- Évite de l'insulter quand même, murmura Ushio. Imagine s'il nous entend ? On est morts.
- On l'est déjà, se lamenta Shô.
- Ta gueule, Shô !
Le Toucan se tut. Puisque c'était comme ça, il allait bouder jusqu'à ce que tout soit terminé. Satisfaits de voir leur ami se tenir tranquille, le Renard et l'Espadon se concentrèrent de nouveau sur leur problème le plus pressant : le Concombre. Ou plutôt, les Concombres.
- Un être qui repousse après avoir été coupé... ça me fait penser à quelque chose, marmonna Ushio.
- Moi aussi... OH ! Je sais !
- Quoi ?
- L'Hydre de Lerne !
- Mais oui ! Il faut donc les couper, les brûler... et prier pour qu'il n'y ait pas de Concombre immortel, parce qu'on n'a pas de pierre dans la maison.
Daichi hocha la tête, et alla chercher le chalumeau à la cave. D'ailleurs, avant d'aller plus loin, parlons un peu de ce chalumeau. Il s'agissait d'une prise de guerre des trois chevaliers d'Acier. Lorsqu'ils étaient encore en plein entraînement à la Fondation Graad, il s'agissait d'un des chalumeaux utilisés pour tester la résistance de leurs armures à la chaleur. Très précisément, on vérifiait si les armures parvenaient à protéger leurs occupants d'une chaleur intense. Ce qui au début n'avait pas été un franc succès, au grand dam des apprentis chevaliers d'Acier. Cependant, un chalumeau, un seul, ne leur avait jamais fait le moindre mal ; après l'avoir baptisé Gérard, ils l'avaient secrètement kidnappé la nuit précédant leur départ en Grèce, puis l'avaient entreposé dans leur cave, avec des coussins et une petite couverture brodée.
Et aujourd'hui, le chalumeau reprenait du service ! Ushio, Daichi, et Gérard allaient affronter les terribles Concombres de Lerne, pendant que Shô s'accrochait à sa chaise, les yeux résolument fixés sur la bouteille d'huile d'olive des années 10, examinant avec fascination les circonvolutions du batracien visqueux repéré par DeathMask et se demandant vaguement combien il pourrait se faire en mettant la bouteille aux enchères sur eBay.
- Bon, Daichi, tu es prêt ? Moi je coupe, et toi tu crames !
- Prêt ! répondit le Renard en fronçant les sourcils pour montrer sa détermination et son sérieux.
Devant eux, une montage de Concombres, qui leur semblaient ricaner et frétiller de bonheur. En vérité, il y avait juste beaucoup de légumes parfaitement immobiles et verts, mais les esprits ébranlés des chevaliers d'Acier déformaient la réalité. C'était sans doute mieux comme ça, ils n'avaient pas besoin de réaliser le ridicule consommé de la situation. Ça aurait pu entamer leur moral, qui était déjà bien bas dans les chaussettes.
Le combat commença, mécanique mais intense. Ushio attrapait un Concombre, le plaquait sur la table. Il levait son couteau, Daichi préparait le chalumeau. Alors l'Espadon coupait un bout, pendant que son compère carbonisait délicatement les deux extrémités sectionnées. Et ainsi de suite, jusqu'à découper l'entièreté du Concombre. Puis Ushio passait au cucurbitacé suivant. Au bout de trois heures de lutte acharnée, ils avaient devant eux quatre saladiers de bouts de Concombres à la surface soigneusement carbonisée. Ushio et Daichi, Héraclès et Iolaos modernes, essuyèrent la sueur apparue sur leur front, échangèrent un rapide baiser (Shô, qui retrouvait lentement ses esprits, prit discrètement une photo, pour servir d'argument la prochaine fois que ses deux meilleurs amis essaieraient de faire croire qu'ils n'étaient qu'amis) et, un immense sourire aux lèvres, se tournèrent vers le Toucan :
- Maintenant, il ne reste plus qu'à en faire du tzatziki.
- Certes, rétorqua Shô en rangeant précipitamment son portable, mais on va manquer de yaourt. Et d'ail. Et de coriandre, de menthe, d'huile d'olive, de sel et de poivre.
Ushio jeta un œil à sa montre :
- Il est quatre heures du matin... Les Ors doivent dormir, va falloir aller voler tout ça.
Les chevaliers d'Acier montèrent de nouveau les escaliers du Sanctuaire, mais avec plus de discrétion cette fois, vandalisant le jardin d'Aldébaran, dévalisant la réserve de DeathMask, vidant le frigo d'Aiolia et celui d'Aiolos juste au cas où, piquant toutes les salières et poivrières qui leur tombaient sous la main, fouillant chaque garde-manger à la recherche d'ail. Enfin, ils revinrent chez eux, les bras chargés d'ingrédients, et sans avoir réveillé personne. Ushio remit son tablier rouge, pendant que Shô enfilait un tablier bleu et Daichi un tablier vert.
- On fait quoi maintenant, Shô ?
- Alors maintenant, on répartit le concombre dans des saladiers, sans les remplir à ras-bord. Ensuite, il faut écraser l'ail, hâcher la coriandre et la menthe, mettre tout ça dans les saladiers, ajouter le yaourt, l'huile, le sel et le poivre, et on met ça au frais.
- Le frigo ne sera jamais assez grand.
- Il y a la cave ! proposa Daichi. Il y fait si froid qu'on a laissé une couverture à Gérard, je pense que ce sera parfait !
- Bonne idée.
Ushio hocha la tête, puis fronça les sourcils :
- Et pour les doses ?
- Quoi les doses ?
- On met quelles quantités d'ingrédients ?
- ... Aucune idée.
- Allons-y au feeling, proposa à nouveau Daichi.
Un instant, Ushio envisagea de protester vigoureusement, de se lancer dans un grand discours sur la cuisine, art de précision qui réclame de savoir exactement ce qu'on fait, et notamment quelle quantité de truc on met dans le machin, puis renonça. Ce n'est pas comme s'il avait une meilleure idée à proposer, sans compter qu'il commençait à être vraiment fatigué.
- D'accord mon chéri, bonne idée.
Daichi rougit, Shô écarquilla les yeux et prit discrètement note de ce qui venait de se passer sur son portable. Quelle soirée fantastique !
- Ahem, bref, se reprit le Renard. Mettons-nous au travail ! D'abord, on écrase et on hâche !
- Chouette, un peu de violence gratuite, marmonna Shô, qui avait hâte de détendre ses nerfs après s'être crispé sur sa chaise inconfortable.
Quelques claquements de lame et de presse-ail (un vieux presse-ail, qui avait probablement appartenu au précédent occupant, mort pendant la pandémie de grippe espagnole) plus tard, les chevaliers d'Acier disposaient de trois imposants tas d'ail, de coriandre et de menthe, gentiment alignés sur la table, devant tous les saladiers qu'ils avaient pu trouver dans le Sanctuaire. Ils échangèrent quelques coups d'œil, hochèrent la tête. Leurs regards se durcirent : ils étaient prêts à passer à la dernière étape de la destruction du Concombre... le mélange.
Donc. D'abord on met le concombre. Puis on ajoute l'ail, la coriandre, la menthe. Enfin le yaourt et l'huile. On mélange. On sale, on poivre, et c'est fini. Daichi transporte alors le saladier à la cave, où il repose sous la surveillance de Gérard, qui a retrouvé ses coussins et sa petite couverture brodée. Une méthode simple, sobre et relativement rapide, même s'il leur fallut plusieurs heures pour venir à bout du Concombre. Enfin, ils se retrouvèrent ensemble dans la cuisine, complètement épuisés mais ravis, Daichi assis confortablement sur les genoux d'Ushio. Cela avait été long, cela avait été fastidieux, mais ils avaient triomphé du Concombre. Enfin ! Ils ne risquaient plus de mourir !
Et c'est alors que Shô cassa l'ambiance :
- Bon ben maintenant... Va falloir les manger, ces vingt saladiers de tzatziki.
