C'était étrange de se retrouver si loin de Valinor.
Tout semblait différent, la nature environnante n'était qu'un pâle reflet de sa beauté originelle. Elle s'était rarement aventurée hors de Doriath mais elle avait aussi compris qu'au sein de ce royaume magique, il y avait un rythme qui lui rappellerait sa terre d'origine.
La reine Melian avait sourit le jour où Alatáriel avait vraiment entendu ce rythme. Elles se tenaient dans les bois entourant le palais car la reine avait souhaité lui montrer quelque chose.
Mais ce quelque chose était invisible à l'oeil nu. Il se pressentait… Dans les reflets du soleil à travers les épais feuillages, dans le murmure timide d'une source, le chant courageux d'un rossignol, le parfum des violettes et de la terre avide de champignons. Oh, c'était un rythme délicat, et Alatáriel ne pouvait qu'écarquiller les yeux, jeune elfe qu'elle était face à cette Maia.
Toujours douce et avenante, Melian souriait.
"Tu as donc compris ?"
Alatáriel sourit et hocha la tête. Elle n'osait dire un mot, de peur de briser cette délicate harmonie.
"Ici, tout est sauf dans mon cercle." Elle leva une main et une mésange s'y déposa comme une plume. L'oiseau chantait gaiement, comme s'il retrouvait une vieille amie.
C'était comme si toute la nature environnante était reliée à Melian.
Silencieusement, Alatáriel laissa son regard glisser ça et là, s'abandonnant vers un tronc rongé par le temps. Elle s'en approcha et y posa une main. N'était ce pas censé être un royaume parfait ?
Une autre main se posa sur le tronc et la voix de Melian lui répondit :
"Tu ne vois pas avec les bons yeux Alatáriel." La main de la Maia glissa sur les flancs du tronc, comme si c'était un être vivant et s'arrêta là où un creux s'était formé dans l'écorce, "ici vivent bon nombre de créatures, certaines visibles… D'autres invisibles. Les entends tu ? Les sens tu ?" Alatáriel inspira profondément et ferma les yeux.
Combien de siècles encore jusqu'à ce qu'elle devienne une vraie elfe ? On ne naît pas elfe, on le devient, disait on ici.
Et puis, le mur s'effrita et elle pouvait entendre les échos des créatures qui peuplaient cet arbre semblant mort. Tant de vie dans ce qui paraissait abandonné et désolé aux yeux de ceux qui ne savaient pas voir.
Quelle précieuse beauté ! Quel inestimable trésor.
Une larme glissa sur sa joue, puis une autre et tant d'autres. Elle les vit finir leur course au pied de l'arbre, entre ses racines emmêlées. A mesure qu'elles se mêlaient à la terre, elles se transformaient en fleurettes dorées. Leur nom vint à Alatáriel sans qu'elle doive demander; des elanors.
Elle en oublia la maia à ses côtés, et tomba à genoux devant le fruit de ses larmes. Elle cueillit du bout des doigts les fleurs, et en fit une couronne. Et Melian reprit la parole :
"Doriath n'est pas fait pour durer… Comme tout, un jour ou l'autre, elle doit devenir une légende. Mais ton chemin continuera vers l'horizon et un jour, tu seras reine d'un royaume."
Elle pris la couronne des genoux d'Alatáriel et la déposa sur ses cheveux, puis lui prenant la main, elle la fit se lever.
"Te voilà couronnée d'or, Galadriel." et le sourire de Melian était comme une aube pleine d'espoir, "puisses-tu te souvenir de tout ce que je t'ai enseigné quand tu te trouveras dans ce royaume."
"Aussi longtemps que les elanors pousseront, je me souviendrai. Et je garderai le nom que vous m'avez donné."
"Et quand les elanors perdront leur couleur dorée, il sera temps pour toi de retourner chez les tiens. N'oublie pas."
Elles se dirigèrent vers le palais, s'arrêtant ça et là pour admirer les arbres et leurs habitants.
Les âges passèrent et comme Melian l'avait prédit, Doriath devint une légende et Galadriel s'en alla pour fonder un nouveau royaume protégé de l'Ombre.
Quelques fois, en se promenant entre les mallornes, Galadriel repensait à ce jour où elle avait endossé ce nom et Melian lui avait transmis son savoir. Travailler la pâte et préparer le lembas lui rappelaient les doux jours passés à Doriath.
Ce savoir avait permis de lutter de maintes années contre l'Ombre. Il lui avait permis de garder l'espoir vivant.
Et quand vint le jour de triomphe où Sauron fut rayé de la carte, Galadriel était encore là dans la Lorien.
Elle sentait quelque chose dans l'air qui lui rappelait les jours dorés de sa jeunesse. Elle inspirait profondément en se glissant entre les arbres et en écoutant cette terre qui avait été sienne depuis si longtemps. Elle y était attachée mais pas enracinée. Tel un bourgeon, elle se sentait fleurir et bientôt elle s'envolerait avec la prochaine brise.
Au crépuscule, elle remarqua quelque chose. C'était quasiment imperceptible. C'était comme si la pause entre les chants des oiseaux se faisait plus longue. Comme si la Lothlórien commençait à perdre sa splendeur et à devenir une ordinaire forêt.
Elle posa sa paume contre l'écorce d'un Mallorne et l'écouta longuement raconter ces longues années. Puis son regard descendit vers ses racines et elle remarqua une touffe d'elanor.
Où était passé l'éclat d'un nouveau jour ? C'était le crépuscule qui descendait dans la Lothlorien. Mais l'or s'était transformé en de l'ocre anodin.
Le soir même, Galadriel prit congé de sa communauté et de ses sentinelles sylvestres. Son coeur s'était allégé, car bientôt elle reverrait ceux qui avaient semblé perdus à jamais. Sa fille, son peuple, Melian… Tant de visages et de voix qui l'attendaient de l'autre coté de cet océan autrefois infranchissable.
Il était temps. Elle avait joué son rôle dans l'histoire de la Terre du Milieu et elle était libre de s'envoler.
Alors qu'elle chevauchait loin des bois enchantés, elle pouvait encore entendre la complainte des arbres qui ne pouvaient pas la suivre.
