Note d'auteur.
Petit OS en passant, tant que j'y suis : du Iwaoi parce que ça fait longtemps, et pas de gros fluff parce que j'ai écrit ça le jour où j'étais pas en grande forme pendant le nano alors hop
Bonne lecture !
Pendulum swings
I. Passé
Oikawa Tooru a cinq ans.
Le rêve est un peu flou, mais il sait qu'il rêve. C'est étrange, car il sait même qu'avant de s'endormir il a fixé son plafond pour essayer de s'imaginer des moutons à compter. C'est la sixième fois cette semaine qu'il descend dans le salon trente minutes après être monté se coucher, et sa mère n'est pas bête. Une dizaine de minutes de TV en plus dans le canapé, voilà tout ce qu'il gagne.
Cette fois, Tooru se sent bizarre. Il regarde ses mains, qui ne sont pas vraiment là, et ses pieds, qui ne sont pas vraiment là non plus. Il ne remarque même pas que l'air ne sent rien, que son champ de vision est réduit : tout ce qu'il voit, c'est du blanc.
Beaucoup de blanc.
Quand il s'en rend compte, l'instant s'étire puis disparaît.
La scène change : tout est un peu moins blanc. Oui, ça ressemble davantage à quelque chose. Tooru regarde à droite et à gauche, même s'il n'arrive pas encore à différencier l'un et l'autre. Ce n'est pas grave.
Il ne reconnaît pas l'endroit. Il ne fait pas très beau. Le ciel est gris comme après une grosse pluie, et du vent souffle. C'est drôle, car la scène ressemble à un dessin : les bords sont blancs, et Tooru ne peut pas tout voir.
Apparemment, il ne voit que ce qui est important, car tout à coup il entend des pleures. Ils sont forts, dans le silence, alors Tooru penche la tête sur le côté. Il ne peut s'empêcher de fixer, car il a l'impression que c'est ça qui importe. Devant lui, au loin, une petite silhouette a les épaules qui tressautent.
Il pleure très fort. Il renifle.
Tooru le regarde, et son cœur se serre. Ça lui fait de la peine, même s'il ne sait pas qui c'est. Il n'aime pas voir les gens pleurer. Il sait que ça fait mal à la gorge, et que ce n'est pas agréable. On le fait quand on est triste ou quand on a mal, alors si la silhouette le fait, c'est que ça ne va pas.
Tout à coup, il veut bouger alors il le fait. Un pas, puis deux, puis trois.
Le dessin bouge avec lui, les bords blancs sont toujours là. C'est moins marrant, car les bruits que fait la silhouette sont de plus en plus forts. Au loin, devant, Tooru reconnaît un terrain de jeux. Il ne sait pas s'il le connaît, il sait juste que c'en est un. Il aime bien le gros machin qui tourne. Et les balançoires. Le toboggan est un peu haut.
Il s'avance encore. Il n'a pas l'impression d'avoir de pieds.
Devant lui, la silhouette est un garçon. Un garçon qui pleure très fort.
Hé.
Il a ouvert la bouche, mais aucun son ne sort. Ça l'énerve, car ce garçon a sûrement besoin d'entendre quelque chose. Il se rapproche encore. Peut-être qu'il veut un câlin ? Peut-être que sa mère l'a oublié à la sortie de l'école ?
La sienne l'a fait, une fois. Ce n'était pas bien grave, et elle lui a fait des crêpes pour se faire pardonner.
Le garçon est juste là, mais il est tout flou. C'est étrange, il ne l'était pas autant de loin. Tooru tend la main, qu'il ne voit pas mais qu'il sent, et essaye d'attraper le t-shirt blanc du garçon.
Ça grésille.
Le garçon se retourne un peu.
Le rêve redevient blanc. Un instant.
Puis tout disparaît.
I. Présent
— Je te dis qu'elle va nous la foutre à l'envers. Je les sens à des kilomètres, les vieilles peaux comme elle. Elle nous adoucit avec ses promesses de partiels pas trop dur, et « pouf », on se retrouve avec une moyenne de merde.
Oikawa ricana et leva les yeux au ciel. À ses côtés, Daishou haussa les épaules. Ils traversèrent la rue côte à côte, sur le passage piéton, et le ciel gronda un peu au dessus d'eux.
— Tu me crois pas ?
— T'as la théorie du complot facile, c'est tout ce que je dis.
C'était vrai : à chaque fois, un peu avant les examens, Daishou Suguru commençait à largement paniquer. Il se rappelait des paroles des profs sur tel ou tel sujet, et essayant de savoir à quel point il pouvait s'attendre à des résultats corrects.
— J'ai souvent raison.
— C'est faux. Tous les partiels sont durs, alors y'a peu de chances que tu te trompes là dessus.
Face à eux, la rue se sépara en un large carrefour. Ils avancèrent sur le trottoir en évitant les quelques passant, et Daishou grogna. Il ne voulait jamais le reconnaître, de toute façon.
— Si tu te foires, faudra pas venir pleurer.
— C'est justement pour ça qu'on va réviser ensemble, non ? Pour pas se foirer.
Oikawa s'en faisait beaucoup moins : sa moyenne était souvent excellente, et il savait raisonner de manière académique. Il était sérieux toute l'année, et ne se laissait presque jamais avoir par les révisions de dernière minute.
Daishou lui donna un petit coup de coude et pointa un café du doigt.
— Tiens, c'est là.
— J'imaginais un truc un peu plus romantique.
Daishou lui renvoya un regard en biais. Ses sourcils se froncèrent en même temps que le rictus d'Oikawa apparut.
— Tu m'as pas dit que t'y allais toujours avec Kuroo ?
— Oh la ferme.
— Allez, t'inquiète pas. Un jour il comprendra que te battre avec lui c'est ta façon de draguer.
— Je veux pas entendre ça de toi.
Il faisait toujours l'innocent, mais Oikawa avait un truc pour ces choses-là : il sentait la romance à des kilomètres, et croyait dur comme fer à toutes ces choses d'âme sœur. Elles étaient devenues si rares que plus personne n'en parlait, mais ce n'était pas une raison. Quand il voyait, alors il voyait, c'était aussi simple que ça.
Oikawa Tooru aimait l'amour, et l'amour l'aimait.
— Il va se mettre à pleuvoir, dit-il.
Daishou leva les yeux au ciel en poussant la porte du café.
— Bravo, Sherlock. T'as regardé la météo comme tout le monde.
Ses yeux balayèrent la pièce, jusqu'à ce qu'ils repèrent une petite table dans un coin. Ils s'y installèrent en silence, et Oikawa fut le premier à sortir son ordinateur. Il n'y avait pas trop de monde, quasiment personne en fait, alors même que ce café se trouvait dans le centre-ville. Il faisait des bagels à emporter, d'après le comptoir.
Les yeux rivés sur l'écran, tandis que Daishou sortit son carnet de note, ils n'entendirent pas le serveur arriver. Ce ne fut que quand il demanda à prendre leurs commandes qu'Oikawa releva les yeux.
— Qu'est-ce que je peux vous servir ?
Un frisson lui traversa l'échine et il fronça les sourcils. La sensation lui parut étrange, bizarre, dérangeante, mais il essaya de faire comme si de rien n'était.
— Oh, moi je vais prendre un thé. Fruits rouges, s'il vous plaît.
Il ne nota rien, mais hocha sagement la tête. Oikawa fixait encore son visage, ses sourcils épais et ses cheveux sombres, quand il se tourna vers lui.
— Et vous ?
— Euh, je...
Son cœur se mit à battre très vite. Quelque chose se mit à lui siffler à l'oreille, tandis que le servir commençait à le dévisager.
— Monsieur ?
Oikawa cligna plusieurs fois des yeux, avant de rougir un peu. Son corps fourmillait, et il se redressa en détournant le regard.
— Un café pour moi. Allongé.
— Je vous apporte ça.
Daishou attendit qu'il se soit un peu éloigné pour se pencher vers lui.
— Mec, c'était vraiment bizarre.
— Toi aussi, tu trouves ?
— Bah ouais. Pourquoi tu le fixais comme ça ? On aurait dit qu'il venait de tuer ta famille. C'était carrément gênant.
La sensation persista, même quand le serveur disparut dans les cuisines après avoir annoncé leur commande à un homme derrière le bar.
Quand il revint, il ne lui adressa même pas un regard.
II. Passé
Oikawa Tooru a sept ans.
Quand le rêve commence, il le reconnaît immédiatement. Il lève ses mains pour essayer de les voir, mais il n'y a rien à part beaucoup de blanc. Il se tourne, et encore du blanc. Il s'est endormi dans la voiture, et s'il le sait alors ça veut dire que ce rêve est revenu.
Cette fois, il se concentre un peu. Le blanc reste blanc pendant encore quelques secondes, puis tout s'allonge et s'élargit et soudain le blanc n'est plus que sur les bords.
L'image ressemble à un dessin. La scène est similaire.
C'est marrant, comme Tooru s'en souvient si bien à présent. Il est certain d'avoir quasiment tout oublié en se réveillant. Mais là, ça lui revient.
Cette fois, ce n'est pas une aire de jeux. Il y a de l'herbe, des arbres, et des maisons. Un jardin il le sait, il en a un aussi.
Cette fois, ce ne sont pas des pleurs. Il entend des rires, de l'autre côté de la balustrade.
La silhouette, qui a grandi, est toute seule. C'est bien un garçon, cette fois aucun doute, mais son visage est très flou. Cheveux noirs, courts. Short, t-shirt : il fait chaud ? Peut-être.
Tooru s'approche. Ses pas sont plus lents cette fois, il a du mal. Il s'avance, s'avance, jusqu'à finalement ne plus être trop loin.
Le garçon ne le regarde pas. Il n'a même pas l'air de le voir. C'est un peu triste, Tooru a l'impression d'être un fantôme, comme celui qu'il a vu dans ce film l'autre jour.
Le garçon s'approche d'un arbre. Il le regarde longtemps, puis pose ses mains sur le tronc et commence à grimper. Tooru a aussi envie de faire ça, mais il n'a pas l'impression qu'il peut. Alors il le regarde sans même sentir l'odeur de l'herbe ou du soleil.
Le dessin bouge quand il lève la tête pour le suivre des yeux.
Le garçon monte, de branche en branche. Ses baskets sont usées, et il pose la pointe de ses pieds là où il faut. L'arbre est haut, et quand il arrive presque en haut Tooru a l'impression de pouvoir voir son sourire, alors qu'il ne peut pas.
Hé, je peux jouer avec toi ?
Le garçon se tourne vers lui. C'est étrange. Tooru sent quelque chose, il ne sait pas trop quoi, puis le temps s'étire et tout à coup le garçon lâche sa prise. Il tombe, si vite qu'il est au sol avant même que Tooru ne réalise.
Sa jambe se tord, le bruit qu'elle fait est affreux.
Le garçon se met presque immédiatement à pleurer si fort que Tooru a l'impression que ça résonne. Il marche vers lui et cette fois c'est facile : il a peur pour lui, et alors qu'une femme sort de la maison au bout du jardin, Tooru le touche.
Tu vas bien ?
Aucun mot de sort, et il ne sent même pas son t-shirt sous ses doigts.
Ça grésille.
L'instant s'étire, le blanc revient.
Puis tout disparaît.
II. Présent
Oikawa attendit pendant un moment. Ils restèrent plus d'une heure, avec Daishou, dans le café pour partager leurs cours, et finalement quand la nuit commença à tomber ce fut Suguru qui annonça le premier qu'il rentrait chez lui. Oikawa avait hoché la tête, avait commandé un nouveau café, puis avait attendu encore.
En sortant, un long moment plus tard, il fut rassuré de voir que la pluie était passée. Le sol paraissait trempé, mais ce n'était pas trop grave. En attendant, il s'assit sur un muret non loin de là, et sortit son téléphone pour pianoter dessus.
Il n'eut même pas à attendre si longtemps que ça : le serveur sortit du café à peine trente minutes plus tard. Il avait repassé des vêtements différents de l'uniforme réglementaire, et resserra son manteau autour de son torse.
Oikawa fut debout avant même d'avoir réfléchi. Il traversa la moitié de la rue en quelques enjambés, les yeux fixés sur lui, et arriva à sa hauteur.
Et même s'il l'avait à peine regardé tout à l'heure, le serveur le remarqua immédiatement. Il n'essaya pas de partir.
— Excusez-moi, annonça Oikawa en s'arrêtant. Je ne veux pas vous déranger, mais je... je peux vous parler une seconde ?
L'homme haussa un sourcil. Il regarda à gauche et à droite, puis finalement hocha la tête. Il pointa du doigt un banc un peu à l'écart, près de la petite place qui faisait l'angle.
Ce ne fut qu'une fois tous les deux assis qu'Oikawa se décida à ouvrir à nouveau la bouche :
— On ne s'est pas déjà vu quelque part ?
Le serveur pencha la tête sur le côté. Il n'avait pas l'air particulièrement irrité, mais pas spécialement aimable non plus.
Il demanda de but en blanc :
— C'est de la drague ?
Devant son regard parfaitement sérieux, la mâchoire d'Oikawa se décrocha. Il cligna des yeux.
— Quoi ? Non ! Non, je... simplement...
Il serra un peu la mâchoire, mais rien ne lui venait en tête. La sensation avait fini par disparaître, mais c'était difficile à oublier. Sa poitrine était encore un peu douloureuse, chaque fois qu'il posait son regard sur lui.
— Ça vous gênerait si c'était le cas ?
Il ne savait pas pourquoi il demandait ça. Oikawa aimait bien sortir avec des filles, il aimait bien sentir l'affection qu'elle lui portait, il aimait bien entendre des compliments et sentir des caresses. Mais là... là c'était différent. Et il se demandait si...
— Pas vraiment.
Il avait l'air sérieux. Parfaitement sérieux. Oikawa déglutit.
— Mais on ne s'est vraiment jamais croisé ?
— Je pense pas. Je me souviendrais de toi.
La familiarité ne lui parut pas si étrange. Le banc était froid et humide sous ses fesses, mais il n'eut pas encore envie de se lever.
— Tu t'appelles comment ? demanda-t-il.
L'homme sourit un peu. Il paraissait assez brute, assez froid, mais ce sourire lui alla bien : un peu tordu et légèrement amusé. Son écharpe cachait son menton. Oikawa sentit sa poitrine se serrer à nouveau.
Il écarquilla doucement les yeux. C'était génial.
— Iwaizumi Hajime. Et toi ?
— Oikawa Tooru.
Ce fut Iwaizumi qui leva sa main pour la lui tendre.
— Ravi de te rencontrer, Oikawa. Tu veux un conseil ? Ne fixe pas les gens comme ça.
Ses joues rosirent, et Oikawa détourna le regard.
— Désolé. Je sais pas trop ce qui me prend aujourd'hui.
Il n'aurait jamais fait ça autrement, c'était certain. Il était sérieux, habituellement, et pas du tout du genre à attendre un garçon à la fin de son service pour lui demander...
— Est-ce que... je pourrais avoir ton numéro ?
Iwaizumi l'observa un instant. La place commençait peu à peu à se vider encore davantage, et finalement il haussa les épaules.
— D'accord. Donne moi ton téléphone.
Sur le moment, Oikawa se contenta de le fixer à nouveau. Puis ses mots firent mouche et il fourra immédiatement ses mains dans ses poches pour essayer de le trouver. Ses doigts l'attrapèrent et il le lui tendit.
Iwaizumi pianota sur l'écran un instant. Quand il le lui rendit, la place du nom n'était pas encore rempli, alors avec un petit regard par en dessous Oikawa sourit et écrivit :
Iwa-chan.
III. Passé
Oikawa Tooru a dix ans.
Cette fois, il est presque content de voir que tout est blanc. Il sait ce qui l'attend. Il dort chez sa grand-mère, et elle lui a raconté une histoire pendant un moment avant qu'il ne s'endorme. Elle n'a jamais besoin de livre pour lui raconter des choses : tout est dans la tête, c'est ce qu'elle dit.
Sa grand-mère a toujours des histoires sur l'amour à raconter. Elle lui parle de rêves, parfois : et là, Tooru se rend compte qu'il a encore oublié.
Pourquoi oublie-t-il si facilement ? Ce garçon pourrait être son ami, mais il l'oublie. Il ne s'en souvient que quand il rêve encore. C'est embêtant.
Cette fois, le blanc tient un peu plus longtemps. Tooru attend que ça commence, et quand enfin la scène change il est content de retrouver le dessin.
Il se sent sourire, mais ça disparaît presque aussitôt.
Ce qu'il entend, ce sont des cris.
Ce qu'il voit, c'est une chambre.
Les cris sont forts et viennent d'ailleurs. Du bas ? Oui, c'est une maison, alors ils viennent du rez-de -chaussée. Une femme crie, un homme crie ils crient l'un sur l'autre. Tooru sent sa poitrine se serrer, ce n'est pas terrible. Il n'aime pas ça.
La chambre, elle, est jolie. Petite, certes, mais il y a un gros placard et des jouets. Le lit a l'air tout moelleux, comme celui de sa grand-mère, et à côté...
Tooru se rapproche. Le garçon est assis par terre, entre son lit et la table de chevet. Il pleure encore. Il serre contre lui une grosse peluche en forme de dinosaure, mais ses larmes coulent de plus en plus.
Il ne fait pas de bruit.
Tooru a l'impression de tout entendre.
Ses sanglots lui font mal au cœur. Il l'entend murmurer :
— Taisez-vous... chut...
Mais les adultes crient encore et encore.
Au bout d'un moment, Tooru s'avance. Le dessin bouge. Ce n'est pas très agréable, et il se sent triste. Le garçon est tout seul lui à sa sœur. Il a envie de lui faire un câlin, mais il a retenu la leçon.
Alors il s'avance puis s'assoit sur la moquette face au garçon.
Je suis là.
Aucun mot, comme d'habitude. Il fait le fantôme, et c'est embêtant. Il voudrait être son ami.
Ne t'inquiète pas, je suis là.
Quelque chose casse en bas et le garçon tressaille. Il resserre sa peluche et sanglote encore plus fort.
Je suis là. Promis.
Tooru tend la main qu'il ne voit pas. Il la tend jusqu'à le toucher du bout des doigts. Il demande un peu de temps, juste une seconde. Le visage du garçon est flou mais il aimerait s'en souvenir, il aimerait pourvoir le rencontrer, il aimerait pouvoir...
Sa main touche la sienne, et ça grésille.
L'instant se termine.
La scène disparaît.
III. Présent
Allongé sur le lit de Daishou, Oikawa soupira. Face à lui, la série qu'ils avaient mis un peu plus tôt dans la soirée entamait un nouvel épisode.
Daishou lui passa une part de pizza. Assis sur la moquette de son appartement, il lui lançait de temps à autre de petits coups d'œil. Il faisait cela depuis plus de cinq minutes, alors finalement Oikawa prit sa part et fronça les sourcils.
— Bon, dit-il. Déballe ce que t'as à dire, qu'on en finisse.
— Quoi ? Tu peux pas m'en vouloir d'être étonné.
— Non, par contre je peux t'en vouloir d'en faire tout un fromage.
Il faisait ce qu'il pouvait pour se concentrer sur l'écran au milieu de l'obscurité de l'appartement, mais depuis qu'il avait vidé son sac en débarquant après les cours, Daishou semblait attendre quelque chose. Ou plutôt, il semblait le fixer jusqu'à ce qu'une réponse apparaisse sur son front.
Oikawa le fusilla du regard, et Daishou accepta enfin de regarder à nouveau la TV.
— Alors du coup...
— Du coup, quoi ?
— T'as un rendez-vous...
— Tu m'écoutes, d'après ce que je vois. Incroyable.
Suguru retourna complètement, et l'attrapa par les épaules.
— Avec un mec, termina-t-il. T'as un rencard avec un mec.
— Oui, Daishou. Effectivement.
Oikawa savait très bien ce qu'il voulait dire : il n'était ni bête ni innocent. Mais Daishou Suguru était ce qui se rapprochait le plus d'un meilleur ami, alors il dit les mots qui flottaient dans l'espace :
— Tu n'es pas gay.
— Non, je ne le suis pas.
Daishou hocha lentement la tête.
— Je suis gay, pas toi. Toi, tu sors avec des filles, tellement de filles que tu fais rougir les joueurs de l'équipe de foot de la fac.
Oikawa haussa les épaules. .
— Je suis mignon.
— C'est pas ce que je voulais dire. Je ne te lançais pas de fleurs. Je soulignais simplement que tu étais hétéro. Très hétéro.
Daishou semblait un peu effrayé, ce qui n'était pas logique. C'était un rencard, un rencard qu'Iwaizumi avait proposé par dessus le marché, alors cela devait forcément être bien. Daishou aurait du être content, non ?
— Tu ne penses pas que tu... confonds ? Tu sais, peut-être que t'as pas vraiment envie de sortir avec lui, peut-être que tu as... eu un coup de foudre amical ? Merde, je sais pas. Je cherche juste une explication, parce que j'aurais jamais cru...
Oh, alors c'était ça. Aussi simple que ça : Oikawa sourit légèrement, et lui donna un petit coup.
— Je ne suis pas un crétin, Daishou. J'aime bien les filles, ça n'a rien à voir. Iwaizumi est...
Il chercha ses mots. Il n'y en avait qu'un pour expliquer cela.
— Tu crois aux âmes-sœurs ?
Le regard que Daishou lui renvoya fut suffisamment éloquent.
— Quoi, c'est ça ton explication ? Vingt-trois ans à fricoter avec des donzelles, et maintenant ton âme-sœur est un mec ? Pitié, y'a que toi pour croire encore à ces trucs là. Je veux juste t'éviter de souffrir, sortir avec une fille et avec un mec c'est pas la même chose.
— Je sais. Je me doute.
Et il s'en fichait. Ce n'était pas une insulte envers Daishou qui s'était longtemps fait emmerder et qui ne parlait plus à ses parents, ce n'était pas qu'il était suffisant au point de croire que pour lui ça serait juste différent non, c'était simplement qu'il aimait l'amour, et que l'amour l'aimait.
Puis il décida que cette conversation pouvait s'arrêter là, alors il laissa un rictus étirer ses lèvres.
— Et puis au lieu de parler de moi, tu veux pas plutôt qu'on parle du message que Kuroo t'a envoyé ? Je trouve que c'est une conversation bien plus intéressante.
IV. Passé
Oikawa Tooru a quinze ans.
C'est étrange, car c'est arrivé tellement de fois qu'il a presque hâte à présent. Il a l'impression de ne plus être la même personne dans ses rêves son lui du rêve sait toujours plus de choses que son lui éveillé.
Cette fois, il accueille le blanc avec plaisir. Il attend sagement, sans voir ses mains ou ses pieds, et regarde en l'air. Pas trop froid, pas trop chaud, il n'a jamais l'impression d'avoir de corps, et cette fois c'est pareil.
Il attend. Puis la scène change.
Quand il ouvre les yeux, Tooru est dans la rue. Il n'y a personne, ce n'est pas une grande rue. Des maisons, des pavillons, l'été est là et sans trop savoir pourquoi il sait que c'est la fin d'après-midi. Les cours viennent de se terminer, et il cherche le garçon des yeux.
Il le fait toujours, car Tooru le fantôme est là pour voir le garçon. Sa grand-mère dit qu'il doit le voir, c'est comme ça.
Alors il le cherche, et le trouve rapidement.
La scène ressemble à un dessin et les bords sont blancs. Il y a la lumière, les uniformes d'été, et Tooru écarquille les yeux.
Cela fait longtemps que le garçon ne ressemble plus à un garçon. Il doit avoir quinze ans aussi. Il grandit encore. Il est au lycée, comme lui. C'est un adolescent. Mais pour les rêves, il reste le garçon.
Et cette fois, le garçon n'est pas seul.
Tooru le voit. Penché légèrement, debout à côté d'un réverbère éteint. Il le voit un peu de côté, de loin, et il en est certain. Le garçon embrasse un autre garçon.
Sur le moment, il ne se passe rien. Tooru ne s'approcha pas, il reste juste figé. Son cœur bat furieusement, et cela doit être l'une des premières fois qu'il le sent.
Puis il comprend que le garçon embrasse un autre garçon, et soudain ça grésille.
Mais cette fois, c'est différent. Ce n'est pas la scène qui grésille, c'est ça : ça tremble dans sa poitrine, et il se recroqueville. Le garçon embrasse toujours l'autre garçon, et son cœur se fend un peu. Tooru essaye de résister, de s'approcher, mais le blanc ne veut pas et le rattrape.
Le dessin se brise un peu. La scène s'étire.
Ça grésille de plus en plus fort, jusqu'à ce que ça fasse mal.
Puis tout disparaît.
IV. Présent
Le siège sur lequel était assis Oikawa était confortable. Ce cinéma avait une très bonne note sur internet : un petit commerce de quartier qui passait des films qu'on ne voyait pas à l'affiche. Des vieux, des plus récents. Il y en avait pour tous les goûts, et apparemment Iwaizumi n'habitait pas très loin.
C'était déjà leur troisième rendez-vous. En moins d'une semaine, ça faisait beaucoup, mais Oikawa ne savait même plus ce que le mot non signifiait.
Il lui parlait tout le temps, tous les jours des choses bêtes et d'autres moins, juste pour apprendre à le connaître un peu. Il savait qu'Iwa-chan n'aimait pas les tomates, qu'il était allergique au kiwi, qu'il adorait manger devant un film, qu'il n'aimait pas le coca ni les boissons gazeuses, qu'il aimait bien le sport et sortir avec ses amis, et qu'il répondait vite aux messages importants.
C'était intéressant, et Oikawa ne sentait plus cette sensation dans sa poitirne, à présent c'était dans son ventre que tout remuait chaque fois qu'Iwa riait.
— Oh, ça va commencer.
Iwaizumi lui tendit le petit sachet de bonbon qu'il avait ramené de chez lui, mais Oikawa secoua la tête. Il haussa les épaules, et fourra la main dedans tandis que les lumières s'éteignaient totalement. Les quelques publicités passèrent rapidement et finalement quand le film commença, Oikawa essaya vraiment de se concentrer dessus.
Les minutes passèrent, et au bout d'un moment il se rendit compte qu'il n'y comprenait rien. Qu'il voyait les images sans en écouter vraiment les sons, et que dans le fond tout ce qu'il pouvait entendre c'était les battements de son cœur.
Il n'osait pas bouger un doigt, soudain conscient que son bras reposait sur l'accoudoir, et que celui d'Hajime n'était pas bien loin.
Ça aurait été si simple de juste tendre le petit doigt et...
Non, ils s'étaient donnés rendez-vous pour voir ce film, non ? Qu'est-ce qu'il dirait à la sorti quand Iwaizumi commencerait à lui demander quel passage il avait préféré, ou bien encore ce qu'il avait pensé de l'histoire ? Oikawa le regarderait comme deux ronds de flans en se demandant si lui avouer qu'il avait été bien plus intéressé par la longueur de ses cils, par la chaleur de la salle, par la couleur de sa peau bronzée ou encore par la forme de ses avant-bras musclés, aurait été mieux que de rester muet. Il aurait voulu lui prendre la main, comme il l'avait déjà fait à des filles pour les voir rougir un peu.
Mais cette fois, c'était lui qui rougissait complètement, dans le noir. Il voulait ce contact autant que cela lui faisait peur : Daishou avait eu raison, ça n'avait rien à voir. Est-ce que cela n'allait pas trop vite ? S'il lui prenait la main, alors cela ne voulait-il pas dire qu'il était prêt pour plus ? Il avait vingt-trois ans, n'était plus un ado, mais cela n'avait rien à voir avec sa première fois avec une fille. En y repensant, ils n'avaient rien fait à leurs autre rendez-vous, alors en quoi était-ce différent de quand il traînait avec ses amis ?
C'était différent, lourdement différent, mais et si il était le seul à voir les choses ainsi ?
Et si Iwa pensait qu'il voulait être ami ? Et si lui n'était même pas gay ? Il ne lui avait pas posé la question, mais ce n'était pas vraiment une réponse, si ? Oikawa ne pensait pas l'être, et en un regard il se retrouvait sûrement bi. C'était étrange, inattendu, parfaitement soudain, et il...
— Tout va bien ?
Une petite phrase chuchotée à son oreille Oikawa déglutit et expira par le nez en hochant la tête. Il n'osa même pas le regarder, car tout ce qu'il voyait c'était ses avant-bras et ses mains, ses longs doigts un peu abîmés qui iraient parfaitement entre les siens...
Oikawa se mordit la lèvre.
Il pouvait au moins essayer. Peut-être que s'il tendait un peu les doigts, peut-être que s'il fixait suffisamment ce qui l'intéressait, alors Iwaizumi comprendrait et —
Les doigts d'Hajime bougèrent soudain, et une main recouvrit la sienne. Oikawa écarquilla les yeux. Il releva un peu la tête, et aperçut un sourire amusé.
Dans sa poitrine, quelque chose éclata une petite douleur, puis son ventre sembla fondre et il sourit. Leurs doigts trouvèrent une meilleure position, et il étudia avec fascination la chaleur et toutes les sensations qu'on pouvait ressentir à partir d'une main.
Tenir la main d'une fille, c'était simplement se demander si elle appréciait, si il n'avait pas les mains moites.
Tenir la main d'Iwaizumi Hajime, c'était comme trouver toutes les réponses nécessaires. Comme sentir que l'univers approuvait, alors qu'il ne se passait pratiquement rien.
Finalement, il ne put parler du film à la sortie, mais Iwaizumi ne sembla pas lui en vouloir.
V. Passé
Oikawa Tooru a dix-neuf ans.
Il s'est endormi stressé pour ses résultats d'examens, et ouvre les yeux dans le blanc. C'est habituel, réconfortant il se relâche et attend sagement.
Il a l'impression que cela met de plus en plus longtemps, comme si le dessin a du mal à se former, à le trouver. Il reste immobile au milieu du blanc, puis tout à coup la scène change.
C'est vraiment trop flou au premier abord. Il doit attendre que la scène se stabilise, que le dessin veuille bien s'éclaircir. Les bruits viennent avant l'image, alors Tooru est surpris d'entendre des reniflements et des pleurs.
Les bords blancs, puis ses yeux s'ouvrent à nouveau et il se retrouve dans une salle. Il la reconnaît, ou en tout cas il en reconnaît la forme : debout au milieu d'une courte allée, il fixe le cercueil devant lui. Son cœur loupe un battement, mais la vieille dame éteinte à l'intérieur lui fait juste de la peine.
Il se tourne, et l'image se tourne avec lui.
Il y a des gens, habillés en noir. Des bancs en bois, des familles, et au milieu de tout ça, le garçon un peu à l'écart. Il ne parle pas, pourtant son cœur crie :
Grand-mère.
Tooru ne connaît pas cette salle en particulier, mais il connaît tout de même. Sa grand-mère est partie un an plus tôt, emportant avec elle ses histoires et ses rêves. Tooru s'avance, et l'image veut le forcer à rester en place, mais il résiste.
Il passe derrière les rangées, ne touche personne, et arrive derrière le garçon.
Leurs visages à tous sont flous. Le garçon tressaute en pleurant en silence. Son cœur pleure aussi. Tooru a mal, alors il fait la seule chose il peut.
Il refuse le blanc et l'image, et entoure les épaules du garçon de ses bras. Il le serre fort, chuchote à son oreille :
Je suis là.
Je suis toujours là.
Je serais toujours là.
Ça grésille, mais Tooru étire autant qu'il peut. Le garçon renifle. Tooru serre plus fort. Il résiste si fort qu'il tient vraiment quelques secondes de plus.
Mais ça grésille de plus en plus fort, alors quand il n'en peut plus l'image disparaît et tout redevient blanc. Il soupire, ferme les yeux.
Puis tout disparaît.
V. Présent
Oikawa sentit l'eau traverser son col, mais s'en ficha pas mal.
Il remonta les marches de la station de métro, et jura en plissant les yeux. Il était parti en laissant son téléphone chez lui, chose qu'il ne faisait jamais. Que lui avait-il pris ? Comment quelques petits mots avaient suffi à l'électrifier tellement fort qu'il était parti dans la seconde, sautant de sa chaise de bureau pour courir récupérer ses clés.
Il avait claqué la porte, et avait couru pour monter dans le premier wagon qui le mènerait là où il voulait.
À présent, il suivait bêtement ses souvenirs. Il était déjà allé chez Hajime, c'était simple, mais sous l'épais rideau de pluie se repérer était un peu moins simple. Surtout que dans sa poitrine, ça cognait très fort.
Il suivit chaque ruelle jusqu'à l'appartement minuscule d'Iwaizumi Hajime. Le bâtiment était assez vieux, mais ses parents ne l'aidaient plus depuis longtemps alors il avait du se contenter des aides et de son salaire en tant que serveur pour ses études de sport, cela faisait l'affaire.
Il arriva devant le bâtiment complètement essoufflé. Son appartement était au premier étage en passant par l'extérieur, alors il grimpa les escaliers jusqu'à finalement arriver devant la porte.
Il fixa le bois, la respiration sifflante et les cheveux dégoulinants, mais n'hésita pas longtemps avant de presser son doigt sur la sonnette.
Le son s'étira trois secondes, jusqu'à ce qu'il lâche. Oikawa attendit sagement, entendit des pas, puis la porte s'ouvrit et il écarquilla les yeux, prit de panique.
Ce ne fut rien face à l'expression médusée d'Iwaizumi. Ce dernier l'observa avec des yeux ronds, et son regard coula le long de ses habits humides.
— Oikawa ? Qu'est-ce que tu fais, il est tard et... merde t'as même pas de parapluie ? Il s'est passé quelque chose ?
Il était toujours à bout de souffle, pourtant ses lèvres réussirent à articuler :
— Ton message...
Un frisson lui remonta l'échine. Son cœur battait si fort et si vite.
— Mon message ? Sérieux, t'as pas traversé la ville simplement parce que j'ai dit...
Je pense que je te t'apprécie beaucoup. Un peu plus que ça, même.
— Est-ce que tu crois aux âmes-sœurs ?
— Quoi ? Oikawa, rentre au moins à l'intérieur, tu vas...
— Moi j'y crois. Beaucoup. J'y ai toujours cru. Et je m'en fiche, parce que tu as dit que tu m'aimais bien et moi aussi et il fallait juste que je...
Il n'hésita pas, et prit la main qu'Iwaizumi tendait pour l'attirer vers lui : là, sur le pas de la porte, il posa ses lèvres contre les siennes et ce fut tout. Il y eut du blanc, du rose, du noir et des couleurs et Oikawa sut plus que tout que c'était ça qu'il devait faire.
Des mains lui attrapèrent la nuque, la porte se referma, et tout à coup son corps refroidit par la pluie se colla à de la peau brûlante.
— Iwa-chan, dit-il.
Et un nouveau baiser, sourire contre sourire.
VII. Passé
Oikawa Tooru a vingt-deux ans.
Il dort chez Daishou, ce soir. Ils ont joué à la console une bonne partie de la nuit. Il ne se souvient même pas avoir fermé les yeux, mais peut-être qu'il l'a fait. Tooru arrive dans le blanc, encore une fois.
Il est content, mais ce n'est plus comme avant.
Il est presque certain que le garçon ne va jamais venir vers lui : le garçon est là, dans sa tête, mais au fond ? Ce n'est qu'une image et lui n'est qu'un fantôme.
Le blanc dur encore plus longtemps, cette fois. Il attend en ne fixant rien, et ne s'attend à rien lorsque la scène change. Elle met longtemps à devenir plus nette : tout est grésillant et rocailleux. Il plisse les yeux, les bords blancs sont plus larges, et Tooru tend la main.
Il ne touche rien, n'entend rien, et ne voit rien.
Soudain, si, il entend quelque chose. De l'eau qui coule. Il y a un peu de buée là où il est, et les contours se font un peu plus nets. Une salle de bain. Oui, le garçon est juste là, devant lui. Il ne voit que son dos, mais il est étonnement proche pour une fois.
Tooru ne bouge pas. Il sait qu'à la seconde où il le fera, tout sera fini.
Il attend. Le garçon, maintenant adulte, fait face à son miroir. Il est torse nu, laisse l'eau du lavabo couler. Les muscles de son dos sont immobiles et marqués.
Tooru ne voit pas son visage. Il est flou. Il fixe le miroir.
Soudain, le garçon relève la tête. Et c'est impossible, pourtant leurs regards se croisent. Ses yeux sont noirs. Tooru ne bouge pas, il retient sa respiration.
Le grésillement arrive plus vite que prévu, mais les lèvres du garçon remuent. Il a l'air très sérieux, et dit, les bras appuyé contre le bord et les yeux tournés vers le miroir :
— Trouve-moi.
Tooru ne sait que répondre. La voix résonne, fait trembler tout ce qu'i l'intérieur de lui. Il ne dit rien.
Ça grésille. Le blanc reprend ses droits, l'image s'efface, puis tout disparaît.
Trouve-moi.
Des bisous !
