Salut !

First of all, j'espère que vous avez passé de bonnes fêtes.

Aujourd'hui, je vous présente mon OS pour le secret santa ! Je suis super content d'y participer une seconde fois, en sachant que cette année je me suis vraiment bien amusé à l'écrire. Et en plus de ça, je m'y suis pris relativement tôt donc j'étais serein — ce qui est peu habituel. Comme d'habitude, ça devait faire 5K, il y a eu un bug et pouf, 22K, mais bon, je commence à m'y faire, à force.

Enfin bref, pour ce qui est du ship, j'ai choisi : Atsuhina ! C'est la première fois que j'écris sur eux donc j'ai un peu fait au feeling, mais je les aime trop et j'adore bully Atsumu bc he's dumb, donc c'était super fun. J'espère vraiment que ça plaira à la personne que j'ai eue, thank to you j'ai écrit autre chose que du Mikayachi ou du Kuroaka.

Pour ce qui est du prompt, j'ai choisi un truc qui collait un peu à l'ambiance de noël aka : bisous sous la neige et de la neige en général, parce que tbh il n'y en a jamais trop.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture et j'espère de tout mon cœur que ça plaira à la personne. Ca m'a fait trop plaisir d'écrire cet OS, et j'espère avoir fait honneur à ce ship !


—… Des vents annoncés à plus de 130 kilomètres par heure, déclare la voix monocorde du présentateur. La neige tombera de façon discontinue pendant au moins deux jours. La plupart des écoles resteront fermées. Nous préconisons à la population de ne pas sortir de chez elle afin de-

Atsumu éteint son poste de télévision d'un geste apathique. Il fixe un long moment l'écran noir avant de s'enrouler un peu plus dans sa couverture. Il fait si froid qu'il se réchauffe les mains en faisant bouillir de l'eau dans une casserole. Il regrette de ne pas s'être occupé de son chauffage, défectueux depuis presque un an.

Il attrape devant lui la tasse qu'il a posée sur sa petite table basse, avant de grimacer : son thé a refroidi. Il soupire, agacé. Malgré les trois pulls qu'il porte, il ne peut s'empêcher de frissonner, et ses cinq paires de chaussettes à ses pieds n'y changent rien.

Le silence lui pèse. Cela doit faire bientôt une semaine qu'il dort sur son canapé, incapable de sortir son futon. Des cernes bleuâtres s'étalent sous ses yeux et dès qu'il croise son reflet dans un miroir, il se surprend à pâlir un peu plus.

Son ventre gargouille au moment où il ferme les yeux pour tenter de se reposer. Ses partiels viennent de se terminer et il peut enfin souffler. Malheureusement, même cette fatigue-là ne le laissera pas dormir.

Un sourire éclatant, un regard qu'il ne comprend pas.

Atsumu secoue la tête pour chasser ces images et se décide à se lever. Il ne crie pas lorsqu'il se cogne l'orteil contre une pile de livres qui traîne par terre — il a l'impression que son corps est aussi insignifiant que les feuilles raturées qui s'étalent sur la table de sa cuisine. Cette dernière se confond avec son salon, lui rappelant la petitesse de son appartement — il pense à celui d'Osamu bien plus grand que le sien, et il se dit qu'il n'est définitivement pas le favori.

Lorsqu'il ouvre son frigidaire, c'est la goutte de trop. Il éclate en sanglots parce qu'il ne reste qu'un yaourt à la cerise et qu'il déteste ça. Ils sont toujours en promotion, car à part deux ou trois guignols qui apprécient sincèrement ça, personne n'en achète. Atsumu, en tant qu'étudiant, prend ce qu'il peut se permettre, c'est à dire pas grand-chose.

Il saisit donc à contrecœur son yaourt qu'il n'aime pas, monte sur le tabouret pour pouvoir manger sur la table un peu en hauteur de sa cuisine et attrape une cuillère qui traîne depuis des jours dans son lavabo. Il renifle bruyamment à la première bouchée et à toutes les autres qui suivent.

Il se sent misérable, engoncé dans ses vêtements. Ses cheveux trop longs lui tombent dans les yeux et il peste contre cette tempête qui le garde enfermé — enfin, même s'il pouvait sortir, il ne le ferait pas. Il préfère broyer du noir, en attendant qu'on le remarque ou qu'on s'inquiète, mais finalement peut-être qu'on l'aime mieux dans cet état, ce qui est assez blessant quand il y pense.

De toute façon, Osamu lui a déjà dit :

— Les gens aiment ton silence parce que tu es un peu moins désagréable.

Avant de se reprendre et d'ajouter :

— Quoique. On peut encore voir ton visage. En fait, pour être apprécié tu devrais communiquer en silence et de dos.

Atsumu n'a pas été particulièrement touché. Il n'est pas quelqu'un de gentil, et il le sait ; il s'en fiche un peu à vrai dire. Il s'est contenté de balancer un coussin à la figure d'Osamu pour la forme.

Lorsqu'il lui avait rappelé qu'ils avaient tous les deux le même visage, son frère l'avait ignoré et il était parti cuisiner, sommant Atsumu de sortir de chez lui. Il était une heure du matin et il avait débarqué vingt minutes plus tôt, sans aucune raison, juste comme ça.

Il était resté une bonne heure de plus, pour le plaisir d'agacer son frère (et aussi parce qu'il était jaloux de la taille de son appartement.) La vie était un peu trop injuste, et il n'allait pas se laisser faire.

Il était parti après avoir jugé le plat d'Osamu vraiment dégueulasse — mais le mensonge n'avait pas pris, Osamu cuisinait bien et il le savait.

Son yaourt à la cerise enfin terminé et une éternité de reniflements plus tard, Atsumu attrape son téléphone qu'il n'a pas regardé depuis une journée, enclin à donner signe de vie.

C'est au même moment que Mika l'appelle. Il observe le cliché de son amie. Son air malicieux, son sourire qui n'augure jamais rien de bon, et son éternel collier que Yachi lui a offert pour célébrer leur un an de relation.

Il se décide à décrocher après avoir laissé couler plusieurs sonneries, dans le but de se faire un peu désirer. Il ne veut pas que l'on croie qu'il est désespéré au point de répondre immédiatement. Il a envie que les gens pensent qu'il est occupé (pourquoi ? Même Atsumu ne sait pas). Oikawa le traitait souvent de pauvre type pour agir ainsi (ce qu'il trouvait assez culotté de sa part, étant donné qu'il était tout aussi abject que lui). Yachi, quant à elle, lui aurait probablement dit que personne ne s'attardait là-dessus.

Le visage de Mika s'affiche en grand sur son écran. Elle a l'air légèrement contrarié, mais Atsumu a fait face à pire.

Notamment à Kita qu'il avait fait attendre sous la pluie pendant trois heures parce qu'Atsumu avait soudainement eu envie d'aller au cinéma (il ne va jamais au cinéma) et qu'il avait décidé d'ignorer la terre entière ce jour-là — c'est une activité qu'il fait souvent, car il n'a pas grande monde à qui parler et qu'il préfère se dire que c'est lui qui choisit de n'adresser la parole à personne, plutôt que l'inverse.

— Atsumu ! s'écrie Mika avant même que ce dernier ait pu dire quoi que ce soit. J'ai vraiment cru que la tempête avait emporté ton appartement. Tu sais que le concept d'un téléphone, c'est d'y répondre ?

— Haha, très drôle Mika. Moi aussi ça me fait plaisir de t'entendre.

— Il n'est pas mort alors ? résonne une voix étouffée au loin.

Mika tourne la tête, et Atsumu ne voit plus d'elle qu'une masse de cheveux châtains. Ils ont bien poussé depuis qu'elle s'est rasée le crâne, il y a un an avec Daishou — une histoire de pari obscur qu'ils ont perdu, et pour être honnête, il ne veut pas savoir : ces deux-là se mettent trop souvent dans des situations improbables.

— Ouais ! Il a pas bonne mine, mais il est toujours vivant, répond son amie.

— Tu sais que je t'entends, hein, fait-il remarquer.

— Bah, en même temps ça ne doit pas te surprendre. Tu as bien dû te croiser dans un miroir, rétorque-t-elle.

— Oui, mais j'avais espéré avoir halluciné.

— Ta capacité à éviter tes problèmes m'impressionnera toujours. Tes partiels étaient durs, pour que tu finisses dans cet état ?

Atsumu s'enfonce un peu plus contre le dossier de sa chaise. D'un geste nerveux, il enroule autour de son doigt une des lanières de ses pulls.

— Non, même pas, soupire-t-il. Je me suis plutôt bien débrouillé, en fait.

Mika le dévisage quelques secondes avant de comprendre.

— Ah. C'est donc ça. Vu le nombre de sweats que tu as sur toi, ça ne peut qu'être ça.

— Je ne vois pas de quoi tu parles, ment-il.

Il entend des pas précipités au loin, avant d'apercevoir Yachi débouler dans l'écran.

— Salut, Atsumu ! le salue-t-elle avec un grand sourire. Mon radar d'experte en problèmes de cœur me dit que ça ne va pas fort.

Elle se stoppe dans son élan, les sourcils froncés avant de demander :

— Attends, je rêve ou c'est mon pull ça ?

Atsumu baisse la tête vers le haut noir qu'il porte.

— Comment ça pourrait être à toi ? grommelle-t-il. Il est immense !

— J'aime bien les trucs grands, fait-elle, indifférente. Je le cherche depuis deux semaines. Tu m'expliques comment tu t'es retrouvé à l'avoir ?

Atsumu réfléchit à toute vitesse. Il ne peut décemment pas dire qu'il a volé ce pull à Hinata, une des nombreuses fois où il était chez lui.

— J'ai dû te le prendre à une soirée par inadvertance, tente-t-il.

— Je ne pense pas non, je ne l'ai jamais porté dehors.

— Qu'est-ce que tu nous caches, Atsumu ? questionne Mika, soupçonneuse.

Il sent ses joues rougir. Il n'a jamais été aussi soulagé d'être dans la pénombre.

— Rien du tout. Et puis de toute façon on parlait de mes-

— Je sais ! l'interrompt Yachi, en frappant son poing dans la paume de sa main. Je l'avais prêté à Hinata, la fois où il était venu pour que je l'aide en anglais.

Mika lance un regard goguenard à Atsumu avant d'éclater de rire.

— Alors comme ça, tu voles des affaires à Hinata ? ricane-t-elle. C'est vrai que ça doit être dur de le voir seulement cinq jours par semaine, et encore, vous passez vos week-ends ensemble.

— Je te trouve bien culottée, Mika, riposte-t-il. Tu vis avec Yachi et vous avez exactement les mêmes cours. Pour quelqu'un qui pleurniche dès que sa petite amie disparaît plus de deux heures, tu es un peu trop confiante.

— Enfin moi, je sors avec la personne que j'aime. Contrairement à toi qui te consoles en portant des affaires volées comme un paria.

— De toute façon, ça ne veut rien dire. Ce n'est qu'un pull, relève Atsumu.

— Là, mon garçon, il va falloir vraiment travailler sur cette histoire de dénis, intervient Yachi. Déjà que tu as un de mes vêtements, je ne vais pas te laisser t'en sortir comme ça.

— Mais vous allez me lâcher, oui ? Ma vie sentimentale est un fiasco de toute façon. Ayez un peu de pitié.

Le temps morne, son frigidaire vide, son linge qui s'empile, son appartement en désordre, ses livres qu'il n'arrive plus à lire, ses écouteurs coincés entre deux coussins et puis des photos bancales accrochées au mur. Les clichés de ses amis envahissent le salon, et il passe ses soirées à les observer, morose.

Hinata ne lui a pas adressé la parole depuis une semaine, mais Atsumu préfère se convaincre qu'il hallucine — c'est plus simple ainsi.

Les rires emplissent la pièce. Les jeux de mots douteux d'un Iwaizumi un peu trop alcoolisé lui arrachent un sourire, Kenma qui observe le chaos depuis son siège, Kuroo qui se chamaille avec Daishou, une énième fois — enfin, ils flirtent, mais chez ses deux amis dispute et séduction sont synonymes.

— On ne va pas te lâcher, ça, c'est sûr, renchérit Mika. Tu nous parles de lui à longueur de journée. Tu nous as déjà raconté pendant deux heures à quel point son costume d'Halloween lui allait bien.

— En même temps, il fallait bien admettre que son maquillage était magnifique, objecte-t-il. C'était le plus beau vampire que j'ai jamais vu, en plus, le fard rouge lui va très-

— Tu as oublié le fait qu'il passe toutes ses soirées chez lui, l'interrompt Yachi, moqueuse. Mais bon, peut-être qu'on hallucine. Vous ne dormez pas ensemble dès que l'occasion se présente, et puis tu ne l'embrasses pas à chaque fête que l'on organise.

— J'étais bourré ! proteste Atsumu. Et ça a dû arriver deux fois. On ne dit rien à Oikawa lorsqu'il embrasse absolument tout le monde, à chaque soirée.

— C'est parce qu'Oikawa sort avec Iwaizumi depuis qu'ils sont nés. Je suis certaine qu'ils se tenaient déjà la main timidement sur les bancs de la petite école, rit Mika.

— Ce n'est pas pour rien que Kuroo dit que leur amour est limite incestueux. Ils ont grandi ensemble et je suis sûre qu'ils se sont toujours aimés. C'en est presque dégoûtant tellement ça crève les yeux.

Il n'ajoute rien pendant un moment et se contente d'observer les deux jeunes femmes discuter de l'amour inconditionnel d'Oikawa et Iwaizumi. Leurs regards pétillent et il peut apercevoir derrière elles la lumière tamisée de leur appartement.

Elles vivent ensemble depuis bientôt un an et il se surprend à penser qu'il préférait être avec elles, plutôt que de se terrer ici, seul. Il a bien essayé de convaincre Kita de passer chez lui, mais ce dernier a aimablement décliné en disant qu'il n'aurait pas supporté le désordre. Puis il a ajouté que s'il avait envie de parler à quelqu'un de ses problèmes, il suffisait qu'il aille voir ledit problème directement.

Atsumu avait ouvert la bouche en grand, puis l'avait refermée, silencieux. Kita sait tout et il est impossible de le tromper. Il entend les sentiments des autres avant qu'ils ne les comprennent, comme un sixième sens où les émotions seraient des couleurs qui baigneraient dans l'air.

Kita a un pouvoir, Atsumu en est persuadé. Mais son ami ne lui offre pas son aide — il n'est pas certain qu'il l'ait réellement fait un jour.

— Tu n'as pas besoin de moi, Atsumu, lui avait-il dit. Ce qu'il te faut c'est de courage.

Ce dernier l'avait très mal pris, alors il avait raccroché au nez de Kita. Il avait fini par céder deux jours plus tard, pour une histoire de casserole brûlée et de légumes congelés.

Son ami s'était contenté d'un regard blasé, un léger sourire sur la commissure de ses lèvres. Puis une fois qu'Atsumu l'avait remercié, il était parti ; aussi discret que les feuilles qui bruissent sur les arbres.

Il n'a pas repensé à cette histoire de courage depuis. Les conseils de Kita se révèlent souvent pertinents, mais uniquement pour les autres — Atsumu juge qu'il n'en a pas besoin, par fierté sans doute, pour se prouver qu'il peut se débrouiller sans lui.

Il repose son regard sur écran, soudainement très agacé.

— Enfin bref, conclut Mika. On n'en a pas fini avec toi, Atsumu. Je n'ai pas oublié que tu as dit avoir embrassé Hinata seulement deux fois, alors que j'ai une collection d'une vingtaine de vidéos « no homo » de vous. Et il y en a au moins dix où vous ne faites pas que vous tenir la main, si tu vois ce que je veux dire.

Il soupire face au clin d'œil appuyé qu'elle lui lance.

— Tu ne peux plus fuir, Atsumu, intervient Yachi en le pointant du doigt. Toutes les preuves sont là. Et avec ce qu'il s'est passé la semaine dernière…

Elle le regarde, incertaine. Elle sait que c'est un sujet sensible pour lui. Il s'apprête à la remercier d'être attentionnée, puis se ravise, se rappelant qu'elle est la première à se moquer de lui dès qu'il est question d'Hinata.

— Tu as eu des nouvelles d'ailleurs ? enchaîne Mika.

— Non, soupire le garçon. On ne s'est pas reparlé depuis… enfin voilà quoi.

Atsumu préférait oublier ce qu'il s'est passé. Ce que Kita lui a dit résonne un peu trop fort dans ses oreilles. Comme un bruit incessant qui signifie : ton ami a raison, tu es lâche, il faut arrêter de fuir, regarder la vérité en face.

À la place, il mange des yaourts à la cerise en pleurant de temps à autre, sans trop savoir si ses larmes sont dues à la saveur répugnante de sa nourriture, ou aux regrets qui lui tiraillent fort le ventre.

— Tu devrais l'appeler, avise Yachi. Il avait l'air contrarié la dernière fois que je l'ai vu. Et je pense qu'il cache bien son jeu. Vous connaissez Hinata, même s'il saute partout et qu'il sourit beaucoup, on sait que ça ne veut parfois rien dire.

— Mais qu'est-ce que vous voulez que je lui dise ?

— Que tu es désolé ? s'exclament les deux filles en cœur.

— Enfin, j'espère que tu l'es quand même ? ajoute Mika.

— Bien sûr que je le suis ! s'offusque Atsumu. C'est juste que…

Il n'arrive pas à finir sa phrase. Il se pince l'arête du nez. Tout est trop confus. Il en veut à Hinata pour avoir agi sans prévenir, il a envie de frapper Oikawa d'avoir voulu intervenir, mais surtout, il se déteste lui.

Atsumu est un idiot, et cela lui coûte de l'admettre.

— Bon, commence Yachi, voyant qu'il n'ajoute rien. Soit tu fais face à la tempête et tu fonces, soit tu te terres chez toi. Mais sache qu'on ne t'écoutera pas geindre si tu choisis la deuxième option.

— J'adore quand tu parles en notre nom, relève Mika en riant.

Yachi dévisage leur amie en souriant avant de déposer un baiser sur ses lèvres.

— Je suis sérieuse, reprend-elle. Tu ne peux pas rester dans cette situation, ça en devient ridicule.

— Et puis, on commence à être fatiguée de votre flirt interminable. J'ai l'impression de regarder la version longue du Seigneur des Anneaux.

Atsumu renifle avec irritation. Elles ont raison et il le sait. Mais l'accepter se révèle plus difficile que prévu.

— Donc maintenant, on va raccrocher et te laisser l'appeler. Une fois que ça sera fait et qu'il t'aura demandé en mariage, tu nous rappelles. On voudra tous les détails, bien évidemment. Ah et oui, je serais ravie d'être ta témoin.

Il dévisage Mika, incrédule, entre rire et colère. Il opte pour un mélange des deux, qui se solde par un cri pas aussi menaçant qu'il l'aurait souhaité.

— Bisous Atsumu ! Et bon courage !

Yachi lui dit au revoir en agitant la main et Mika lève ses pouces vers le haut. Des mèches tombent sur son visage. Le silence qui envahit la pièce paraît peser sur les épaules d'Atsumu. Il fixe son écran un moment avant d'esquisser un mouvement.

Dehors, il neige. Le vent souffle si fort qu'il entend la tuyauterie craquer. Il fait sombre dans son appartement, seulement éclairé par une ampoule qui pend au-dessus de son canapé. Il la scrute si longtemps qu'il la voit se balancer de droite à gauche, la cadence s'accélère, le mouvement de plus en plus grand.

Il secoue la tête pour reprendre ses esprits. Des points blancs dansent devant ses yeux et quand il jette un regard vers la lumière, celle-ci est immobile, aussi calme que la respiration d'Hinata contre sa poitrine lorsqu'ils s'endorment ensemble.

Il reçoit un message de Mika lui souhaitant bonne chance, suivi d'une série d'émoticônes qui alternent entre des cœurs et des couteaux — Atsumu trouve que cela résume bien le caractère de son amie.

Il fait tourner son téléphone plusieurs fois dans sa paume avant de se décider à appeler Hinata. Il regarde un long moment la photo qu'il a de lui dans ses contacts, espérant que celle-ci lui parle. Mais elle n'en fait rien. Elle reste silencieuse, comme la ville depuis des jours.

Il appuie sur le bouton appeler sur un coup de tête. Son pouce a pris l'initiative tout seul, lui semble-t-il, et lorsque la sonnerie résonne dans le combiné il est tenté de raccrocher.

Une, deux, trois, quatre.

Il se dit qu'Hinata fait comme lui, qu'il se fait désirer. Mais ils ne sont pas pareils. Son ami n'a rien à prouver aux autres, il vit comme bon lui semble, détaché. Il sourit toujours de cet air indéchiffrable, comme s'il savait des choses qu'Atsumu ne saisissait pas — ce qui le fait souvent se sentir idiot, mais il n'est pas certain que ce soit uniquement la faute d'Hinata.

Il est un mystère par ses rires, ses grands gestes et sa voix claire. Il éblouit, mais son ombre ne cesse de s'étendre. Il y a quelque chose d'autre qu'il n'arrive pas à saisir. Un secret au creux de sa peau, de ses chaussures abîmées. Ou bien est-ce dans ses mains qu'il n'arrête pas d'agiter dans tous les sens ?

— Tu ne devrais pas réfléchir autant, Atsumu, murmurait Hinata.

Il n'avait rien dit et aujourd'hui, Hinata faisait de même. Il écoute son répondeur enjoué et confus, avant de raccrocher, sans laisser de message. Dépité, il s'affale sur son canapé.

Atsumu ne comprend pas. Il ferme les yeux.

Hinata qui lui tend une brique de jus de fruit à la fin des cours, Hinata qui lui offre son écharpe alors que des flocons se déposent dans ses cheveux, Hinata un peu trop proche, leurs mains qui se frôlent, et la neige partout, tout autour d'eux.

Elle s'amoncelle au sol, sur les collines, dans les arbres, dans le cœur d'Atsumu. Elle envahit la ville et il a froid. Ses doigts sont glacés et le silence résonne.

Si Hinata ne veut pas répondre, il viendra à lui.

Il se lève d'un pas déterminé, se change en vitesse, ne garde qu'un de ses pulls et trois paires de chaussettes. Il enfile une veste par-dessus ses vêtements, enfonce un bonnet sur sa tête et noue les lacets de ses chaussures. Il glisse les clés de sa voiture dans sa poche, claque la porte de son appartement, avant de revenir. Il enroule l'écharpe qu'Hinata lui a offerte autour de son cou.

Le couloir donne directement sur l'extérieur et le vent souffle extrêmement fort. Des tourbillons de neige voltigent dans tous les sens. Atsumu ne voit rien d'autre qu'un ciel noir comme l'encre de Chine, tacheté de blanc.

Pour se donner du courage, il se dit qu'une tempête ne le tuera pas. En revanche, le silence d'Hinata l'aura à coup sûr s'il ne fait rien. Il fourre ses mains tout au fond de ses poches et emprunte les marches glissantes, éclairées par la lumière grésillante d'un lampadaire.

Kita et Mika auraient été fiers de lui — du moins, il l'espérait.


Lorsqu'Atsumu a dix ans, sa grand-mère lui tire les cartes. C'est un an avant qu'elle ne meure, emportée par un sommeil profond. Il se souvient encore des lys posés sur sa table de nuit, alors qu'il regardait ce corps si paisible.

Sa mère lui fait aller voir une tonne de psychologues, mais il n'a pas grand-chose à leur raconter. La mort c'est une chose qui arrivera à tout le monde, il n'y a pas de quoi être triste, pense-t-il.

Il aime bien cette période parce qu'Osamu a peur de lui. Mais ça ne dure pas, rien ne dure, et quelques mois après, son frère recommence à lui lancer des coussins à la figure, à lui hurler dessus, tandis qu'Atsumu s'amuse à le réveiller en plein milieu de la nuit pour lui parler de leur grand-mère, juste comme ça, pour l'embêter.

En somme, Atsumu a déjà oublié cet épisode des fleurs, des mains glacées de sa grand-mère et de ses yeux vitreux. Ce dont il se souvient en revanche, c'est de cette histoire de cartes.

Atsumu n'aime pas trop partir chez elle. L'appartement est petit, les murs décrépis, et il y a une odeur de renfermé désagréable. Pour des raisons obscures, Osamu a réussi à échapper à ces vacances, et il se retrouve seul à tourner en rond dans un trois-pièces où il croise plus souvent des cafards que sa grand-mère.

Il est assis sur une chaise trois fois trop grande pour lui, à agiter ses jambes dans le vide quand elle se décide à lui parler. Cela fait quatre jours qu'il est ici, et il ne se souvient pas avoir ouvert la bouche depuis son arrivée.

— Donne-moi tes mains.

Atsumu obéit — il n'a rien d'autre à faire de toute façon. Lire ne lui dit rien et il ne comprend pas les mots qui sont écrits dans les journaux entassés sur la commode de l'entrée — en plus, il a remarqué qu'ils dataient d'il y a trente ans.

Elle dépose un tas de cartes dans ses paumes. Le contact du papier lisse lui fait presque l'effet d'une brise contre sa peau.

— Bas-les cartes, ordonne-t-elle.

Il s'exécute, une seconde fois. La suite, il ne s'en souvient plus très bien. Elle lui fait tirer plusieurs d'entre elles, et les dessins l'effraient. Les visages le fixent avec insistance : il n'aime pas ça.

Mais il n'oublie pas ses mots qu'elle lui dit, alors qu'elle observe les cartes d'un air soucieux, la ride entre ses sourcils très prononcée.

— Mon garçon, j'ai bien peur que tout cela ne t'échappe.

Il ne sait pas de quoi elle parle. Elle se lève et repart s'enfermer dans sa chambre. Elle ne sortira même pas lorsqu'il s'en ira à la gare pour rentrer chez lui, ses deux sacs sur les épaules, six jours plus tard.

Peut-être qu'elle est déjà morte à ce moment-là. Si ça se trouve, il l'a laissée croupir sans le savoir pendant un an, avant de retrouver son cadavre, vingt minutes après être arrivé, l'été de ses onze ans.

Il en avait parlé à Osamu. Ce dernier l'avait traité d'idiot.

— Bah oui, les cadavres, ça se décompose, lui avait-il expliqué.

Atsumu n'en était pas si sûr. Mais peut-être que leur grand-mère était différente.

Il garde trois souvenirs importants de cette vieille femme :

Des lunettes aux verres très épais (il ne sait pas pourquoi cela l'a autant marqué, mais soit.)

Sa chambre toujours fermée à clé dans laquelle il n'était entré qu'une fois (la première et la dernière).

La carte du Pendu.

Depuis, il aime bien l'avoir au fond de son sac, sans trop arriver à expliquer pourquoi.

Même Osamu ne le sait pas. C'est un secret entre elle et lui. Il est certain qu'elle l'a vu lorsqu'il l'a volée, il y a plus de dix ans. Son bracelet de perles avait claqué sur le bois de la table, alors que les jambes d'Atsumu se balançaient encore et encore dans le vide, ses pieds nus au-dessus du carrelage sale.

Mais elle n'avait rien dit. Alors Atsumu avait glissé la carte dans sa poche.


— Tu me dois 2000 yens Oikawa. Ça fait plus de cinq mois maintenant. Tu vois, je t'avais dit qu'ils étaient trop stupides pour que ça avance aussi vite.

Mika agita un de ses doigts aux nombreuses bagues sous le nez d'Oikawa d'un air narquois. Ce dernier soupira avant de se tourner vers Iwaizumi.

— Iwa-chan, tu n'aurais pas de la monnaie pour moi ? Je suis-

— Non, le coupa le concerné. Pas pour vos paris douteux. Si je t'avançais chaque fois que tu en perdais un, je me retrouverais à la rue.

Oikawa eut une moue boudeuse, avant de se décider à sortir de sa poche la somme demandée. Il déposa l'argent à contrecœur dans la paume de Mika tendue face à lui.

Atsumu émergea à ce moment-là. Allongé dans un matelas dégonflé, il avait une migraine effroyable. Les éclats de rire de ses amis résonnaient au centuple dans ses oreilles, tellement fort que cela lui donnait presque envie de vomir.

Il passa sa capuche par-dessus son crâne, et fixa le plafond. Une lampe bleue pendait au mur, lui donnant l'impression de regarder la lune. Au-dehors, une lumière blanche éclairait la pièce, agressive. Les rideaux étaient ouverts en grand, et il entendait le bruit des voitures. Le ciel était morose.

Il tourna la tête sur le côté et observa le canapé vide, des draps roulés en boule au bout. Hinata était parti et Atsumu ignora la légère déception qui lui noua le ventre.

Il posa sa main contre le sol et laissa échapper un cri de surprise. Il y avait de l'eau sur le parquet et il réalisa que ses affaires qu'il avait mises là étaient maintenant trempées. Il pesta à la vue d'un vase rose renversé.

— Quelle heure est-il ? demanda Atsumu alors qu'il entrait dans la cuisine spacieuse d'Oikawa.

— Neuf heures, répondit Yachi.

— Tu t'es réveillé tôt pour une fois, remarqua Oikawa, son menton posé contre sa paume, un sourire aux lèvres.

— C'est signe qu'il s'améliore, intervint Mika. Il lui faut plus de deux verres pour être ivre mort maintenant.

Oikawa et elle éclatèrent de rire, alors qu'il se contentait d'un grognement. Atsumu n'était pas matinal, et cela était pire quand il avait trop bu.

— Oh la ferme. Tu ne voudrais pas plutôt me filer un truc contre le mal de tête, Oikawa ? Aide donc ton prochain au lieu de le juger.

— C'est toi qui me dis ça ? C'est à la limite de l'indécence.

— Dans le placard, au-dessus de Yachi, à ta gauche, Atsumu, lui répondit Iwaizumi en soupirant. Les verres d'eau sont sous le lavabo.

— Merci, Iwaizumi. Il y en a au moins qui est aimable ici.

— Je pense que c'est parce qu'il veut éviter un meurtre entre Oikawa et toi, observa Mika. La gueule de bois on sait que ça ne te réussit pas.

Il ne prit même pas la peine de répondre et se contenta d'attraper le médicament. Une fois cela fait, il se servit un café avant de s'asseoir autour de la table ronde avec ses amis. Des paquets de céréales étaient éparpillés, mélangés aux verres à moitié pleins et aux pizzas de la veille. Il tiqua à la vue de la tasse d'Oikawa, avec marquée dessus « I love volleyball ». Atsumu ne put retenir un ricanement.

— Quoi ? lui demanda ce dernier, en le fusillant du regard.

D'un mouvement de tête, il désigna sa tasse en riant.

— « I love volleyball », un vrai fan, dis-moi.

Étonnamment, personne ne fit de remarque sur son accent à couper au couteau. Un fait assez rare pour le noter.

— Tes critiques ne m'atteignent pas.

— En vrai, si, le taquina Yachi. C'est sa tasse préférée.

— Hé ! s'exclama-t-il.

— Il l'a même rachetée parce qu'il l'avait cassée, renchérit Mika.

— Vous deux, ça suffit ! Déjà que vous m'extorquez de l'argent, je n'accepterai plus aucune réflexion sur mon mug, à part si c'est pour le complimenter.

Mika et Yachi échangèrent un regard complice. Atsumu leva un sourcil, intrigué.

— Tu as encore perdu un pari ? se moqua-t-il.

Il vit alors très bien les sourires en coin s'étirer. Il saisit vite ce qu'il se passait.

— Sérieusement ? Quand est-ce que vous allez arrêter de parier là-dessus ? C'est peine perdue, ça n'arrivera pas.

— C'est ce qu'ils disent tous. L'amour rend aveugle, roucoula Mika.

Atsumu croisa ses bras, exaspéré. Il avait l'impression d'avoir cette conversation tous les jours — et ce n'en était pas une, ils en parlaient au moins une fois dans la journée.

Du coin de l'œil, il vit Yachi prendre une gorgée de son thé, un air un peu trop sérieux sur le visage (ce qui n'était jamais bon signe). Il regretta alors de s'être levé si tôt et pensa qu'un matelas dégonflé valait mieux que la conversation qu'il s'apprêtait à avoir.

— Atsumu, Atsumu… commença la jeune femme. Il faut voir les choses en face. Cette mascarade ne peut plus durer. Je vais devenir folle si vous continuez à vous tourner autour de la sorte.

— Non, mais-

— Tsss, pas de mais, le coupa-t-elle. Sérieusement, vous vous êtes bien vus à la soirée d'hier ? J'ai vraiment cru qu'il allait enfin se passer quelque chose. Vous étiez collés toute la nuit. Ah, ne me lance pas sur la façon dont tu le regardes parce que là, je pourrais te faire un PowerPoint dédié uniquement à ça. Peut-être que je devrais d'ailleurs ? Ça t'aiderait à voir la vérité en face.

Elle garda le silence, semblant sérieusement réfléchir à la question. L'ongle de son petit doigt tapait contre sa tasse à un rythme d'une régularité effrayante.

— Je soutiens le PowerPoint, avisa Mika en levant la main, bien trop enthousiaste.

— Tu soutiens tout ce que Yachi propose, tu n'es pas objective, lança Atsumu.

— Mais c'est parce que ses idées sont toujours pertinentes ! protesta la jeune femme.

— Tu parles de celle de faire un gâteau au dentifrice ou de voir combien de bouchons de stylos on pouvait cacher dans les cheveux de Kuroo ? ironisa Oikawa.

Yachi qui restait extrêmement silencieuse se contenta d'un sourire calme pour faire taire tout le monde. Iwaizumi siffla d'admiration.

— Ce que j'aimerais savoir moi, c'est pourquoi tu t'entêtes à nous dire qu'il n'y a rien entre toi et Hinata.

— Mais parce que c'est vrai ! s'agaça Atsumu. Pourquoi on ne s'occuperait pas de Kuroo et Daishou, hein ? Ils passent leur temps à flirter.

— Parce qu'il y a un ordre de priorité. Et aussi parce que j'adore voir Daishou dans une telle situation, il a l'air encore plus ridicule que d'habitude, releva Mika.

— Je plains Daishou de t'avoir pour meilleure amie.

— Oh tu sais Atsumu, il n'a pas vraiment le choix. Je suis la seule à le supporter, et ça depuis que l'on a cinq ans.

— Je pense que ça va aussi dans l'autre sens, riposta-t-il.

Elle balaya sa remarque d'un geste de la main en lui tirant la langue. Il se contenta de hausser les épaules.

Les souvenirs de la veille lui revenaient par bribes. Il se revoyait dans la salle de bain, assis contre la baignoire et Hinata appuyé au lavabo. Ils discutaient tranquillement, un verre à la main, tandis que leurs pieds se frôlaient de temps à autre. Atsumu avait déjà bien bu et un sourire béat étirait ses lèvres.

Il s'était approché d'Hinata, peut-être un peu trop certes, et il n'avait pas pu s'empêcher d'enrouler une mèche de ses cheveux autour de son doigt. Le garçon l'avait observé faire, sans rien dire, se contentant de se mordre la lèvre.

Ces foutues lèvres, avait pensé Atsumu.

Puis il se souvint des mains froides contre sa nuque et sur sa joue, et de leurs nez qui se frôlaient puis de leurs visages proches, trop proches. Hinata avait appuyé son front contre le sien, sa respiration étrangement calme.

Ils n'avaient plus parlé pendant un long moment. Et brusquement, son ami était parti après lui avoir déposé un rapide baiser sur la joue. Il l'avait dévisagé et la seule chose qu'il avait vue était un autre secret.

Atsumu ne se rappelait plus combien de temps il était resté ainsi, déboussolé, accoudé contre le lavabo, l'odeur d'Hinata courant sur son corps. Sa tête lui tournait et il n'était pas certain que cela fut la faute de l'alcool.

Le rire perçant d'Oikawa le ramena à la réalité. Il sursauta avant de prendre une gorgée de sa boisson pour se donner une contenance.

— Franchement, tu l'aurais vu, Hinata pendu à son cou, c'était hilarant, racontait Mika.

— De quoi ? s'offusqua Atsumu.

— Quand vous avez dansé ensemble hier ?

Il y eut un silence.

— Sérieusement, tu ne te rappelles pas ? insista Mika.

Oikawa ouvrit la bouche.

— Attends, tu déconnes ?

— Je pense que son déni n'est pas volontaire, intervint Yachi. Regarde comme il a l'air perdu.

— C'est son cerveau qui rejette tout en bloc, expliqua Mika. C'est terrible cette histoire.

Il sentait encore les mains d'Hinata sur sa peau. Mais il ne se rappelait plus à quel moment elles s'étaient posées sur lui. Seulement que ce contact lui faisait l'effet d'une brûlure.

— Tu devrais tenter quelque chose, annonça Yachi après un silence. Tu n'as rien à perdre et puis je suis persuadée que c'est réciproque.

— C'est à dire que ça crève les yeux, ajouta Oikawa. Contrairement à Atsumu, il ne le cache pas — cacher est un bien grand mot, mais disons que tu essaies.

Mika croisa les bras, alors qu'Iwaizumi se levait.

— Je vais me doucher, lança ce dernier. Je préfère partir avant que les choses ne dégénèrent. Bon courage, Atsumu.

Il posa sa main un instant sur son épaule lorsqu'il passa devant lui, avant de disparaître. Il déglutit avec difficulté. Trois paires d'yeux le fixèrent. Il avait l'impression d'être jugé par le diable en personne.

— On ne va pas y aller par quatre chemins alors, soupira Oikawa. Il faut faire quelque chose, cette mascarade n'a que trop duré.

— Si d'ici une semaine tu n'as rien tenté, on lui avoue tout.

Atsumu ouvrit la bouche avant de la refermer, abasourdi.

— Vous… Vous allez faire quoi ?

Il se demanda s'il avait bien entendu.

— Lui dire la vérité. De toute façon, il n'attend que ça. Il s'amuse juste pour patienter.

— Hinata veut seulement que tu fasses le premier pas, argumenta Mika. À ce stade, il se moque de toi.

— Mais qu'est-ce que vous en savez ? Il vous l'a dit peut-être ?

Les deux jeunes femmes s'échangèrent un regard.

— Techniquement, il ne l'a dit qu'à moi, avoua Yachi. Mais Mika sait toujours ce que je sais, ça ne compte pas.

— Et pour Oikawa ?

— C'est notre complice, notre partenaire ! Notre meilleur allié des histoires de cœur ! On ne pouvait pas le laisser sans une telle information.

— En somme, vous êtes de vraies commères, observa Atsumu.

Au fond, il savait que ses amis avaient raison. Mais il ne pouvait pas expliquer aux autres qu'il avait peur. Parce qu'Hinata lui échappait. Il ne le comprenait pas entièrement. Il était aussi éphémère qu'un flocon de neige et voilà que le temps d'inspirer, il avait déjà disparu.

Atsumu ne contrôlait plus rien. Alors il préférait mentir.

— Donc ? Tu acceptes ? demanda Oikawa. Tu as une semaine.

— Je ne vous dois rien et je n'ai rien à dire à Hinata. Vous pouvez bien lui raconter ce que vous voulez, ce n'est pas mon problème.

Il se leva, faisant crisser sa chaise contre le sol. Il rinça sa tasse en vitesse avant de partir chercher ses affaires dans le salon.

— Atsumu ? l'appela alors Yachi.

Il se retourna vers elle, contrarié.

— Une semaine, pas plus.

Il soupira, vaincu. Ses amis ne le lâcheraient pas de toute façon.

— Je veux quelque chose en échange, déclara-t-il.

— Quoi ? le questionna Oikawa, méfiant.

Un sourire étira ses lèvres.

— Vous faites mes devoirs pendant deux semaines.

Il y eut un silence pendant lequel il sembla peser le pour et le contre.

— Honnêtement, ça aurait pu être pire. Adjugé. Mais seulement une fois que tu auras rempli ta part du marché.

— Oui, oui, s'agaça-t-il. Vous me laissez tranquille maintenant ?

— Je suis émue, se confia Mika. Je crois que c'est la première fois que tu ne nous dis pas : « Je ne suis pas amoureux d'Hinata ! »

— Oh la ferme. Je vous jure que quand tout ça sera fini, vous croulerez sous le travail.

— C'est ça, fit Oikawa.

Le bruit d'une porte qui claque résonna alors au loin. Tous se turent. Il y eut quelques pas précipités, des paroles tapissées par les murs et enfin, se dressèrent à la vue de tous, Kuroo, Daishou et Hinata.

Trempés et essoufflés, les deux premiers évitaient le regard des autres. Seul Hinata, un sourire aux lèvres, salua ses amis d'un geste enthousiaste de la main.

Atsumu ne l'avait pas remarqué en se réveillant, mais il pleuvait à verse.

Il observa un moment les cheveux d'Hinata dégoulinant, des mèches devant ses yeux. Le jeune homme frissonna et il ne put s'empêcher de trouver cela adorable. Il dut se retenir de s'avancer pour l'enlacer — ou le réprimander (qui sortait vêtu d'un simple haut à manches courtes par ce temps-là ?). Et puis enfin, le regard d'Atsumu glissa vers ce qu'il tenait dans sa main gauche. Il fronça les sourcils. Il remarqua alors que tous les autres les dévisageaient, incrédules.

— Euh… Les gars, vous nous expliquez ? demanda Mika après un très long silence.

Kuroo se gratta l'arrière de la tête, dansant sur ses deux pieds, penaud.

— On a peut-être un peu déconné sur ce coup-là…, commença Daishou.

— On a juste voulu voir à quel point elles étaient bien vissées, enchaîna Kuroo. Disons que Daishou a peut-être tiré légèrement trop fort.

— Pardon ? s'offusqua ce dernier. C'est toi qui as tiré le premier !

— Tu te fous de moi ? s'emporta Kuroo. Je-

— OK stop ! s'écria Yachi, des éclairs dans les yeux. On s'en fiche de savoir qui a commencé. Ce qu'on aimerait comprendre en revanche, c'est pourquoi chacun de vous en a une ?

— Bah, on s'est dit que c'était plus équitable comme ça, argumenta Hinata.

Yachi les regarda tour à tour, silencieuse. Atsumu bien en retrait, pouvait sentir l'air peser sur ses épaules.

— Depuis quand êtes-vous communistes, je peux savoir ? Je vous jure que si l'on a vu que c'était vous-

— Non mais ne t'inquiète pas, on a été discret, se justifia Daishou. Et puis ça nous fait un souvenir.

La jeune femme se pinça l'arête du nez, exaspérée, tandis qu'Oikawa et Mika se retenaient d'éclater de rire. Atsumu croisa le regard d'Hinata et lui demanda silencieusement :

— Qu'est-ce qui t'a pris ?

Son ami fronça les sourcils, agitant la tête, signe qu'il n'avait pas compris. Yachi qui avait remarqué se tourna vers Atsumu :

— Interdis de communiquer avec l'ennemi.

— Tu y vas un peu fort là…, geignit Kuroo.

— Vous, je ne veux plus vous entendre. Vous êtes de corvée pour ranger la maison.

Ils protestèrent, mais le regard de Yachi suffit à les faire taire. Seul Hinata ne semblait pas incommodé par cette tâche.

— Sérieusement, des plaques d'immatriculation, marmonna Yachi.

Il fixa les trois objets posés sur la table du salon tandis que les garçons s'affairaient à nettoyer. Hinata ramassait des détritus en fredonnant un air qui rappelait à Atsumu la fin de l'automne.

— Avoue que c'était quand même un peu drôle, tenta Oikawa, tourné vers Yachi.

— Tu veux aussi faire le ménage ?

— OK, OK, je me tais, fit-il en levant les bras.

Atsumu se décida à s'approcher d'Hinata. Il ignora le clin d'œil appuyé que Mika lui lança. Il fit comme à son habitude, c'est à dire être ridicule. Il tenta d'enlacer son ami par surprise, mais ce dernier un peu trop brusque, alla lui ficher son coude dans le ventre.

— Pardon ! s'exclama Hinata. Ça va ?

Il ne répondit pas tout de suite et se contenta de hocher la tête, crispé. Hinata s'était agenouillé à ses côtés et passait une main réconfortante dans son dos.

— Je voulais savoir si tu avais besoin d'aide, mais apparemment je vois que je ne suis pas désiré.

Le garçon ria avant lui répondre :

— C'est gentil de proposer ! Mais je pense que si Yachi te surprenait, elle nous engueulerait tous les deux. Et elle est déjà bien assez énervée comme ça.

— Oh tu sais, je bénéficie d'un traitement spécial.

Hinata leva un sourcil.

— Comment ça ?

Il garda le silence et se contenta de le regarder. Le maquillage qu'ils avaient fait ensemble la veille avait coulé et son ami se retrouvait avec du bleu étalé sur les joues et du noir sous les yeux. Il passa son doigt par réflexe sur son visage.

— Le démaquillant, ça existe, Hinata.

— Je pensais que la pluie suffirait.

Atsumu éclata de rire. Il ne riait pas si souvent à cœur ouvert, mais depuis qu'il avait rencontré Hinata, il se surprenait à ressentir la moindre chose un peu plus fort.

Courir dans la ville déserte à trois heures du matin avec lui avait des airs de fin du monde. Les après-midi ensoleillées passées enfermés à la bibliothèque lui paraissaient aussi chaudes que la brise d'une nuit d'été, et les escapades dans des magasins plus vieux que l'éveil de la Terre, cachés dans des rues étroites, sentaient comme les grains de café que son père préparait, du temps où il était enfant.

Il y avait des choses qui ne changeraient pas. Le fait qu'Osamu se moquerait toujours de lui pour dormir avec des chaussettes, par exemple. Ou la voix glacée de Kita lorsqu'Atsumu lui avouait ses sentiments, l'année qui se terminait et les grilles rouillées du lycée qui les observaient, impassibles.

Pourtant, il suffisait d'une main qui l'effleure, d'un regard un peu trop appuyé ou même d'un simple mot de la part d'Hinata pour que tout s'effondre. Atsumu qui s'était promis de ne plus tomber amoureux se retrouvait à chuter, encore et encore. Parce que c'était ça finalement : un puits sans fin où son cœur glissait aussi vite que les gouttes d'eau qui allaient s'écraser des milliers de mètres plus bas.

Alors Atsumu observe, pense qu'il faudrait peut-être remédier à tout cela, mais les mains chaudes d'Hinata contre sa nuque lui chuchotent le contraire. Il n'arrive plus à se concentrer. Tout s'emmêle dans son esprit, il ne voit plus rien, il n'y a que les lèvres de son ami contre les siennes. Puis l'alcool lui monte à la tête, alors que l'aube emporte tout.

C'était pour toutes ces raisons qu'il observa Hinata, ses taches roses et bleues sur les joues. Il sentit une chaleur agréable au fond de son ventre. Un truc ridicule qu'il n'avait plus ressenti depuis cette fin de journée grise où Kita lui avait dit un secret dont il ne se souvenait déjà plus — parce qu'il avait ouvert son cœur et que cela n'avait servi à rien. Il avait préféré oublier.

— Tu comptes me raconter cette histoire de plaque d'immatriculation ou je dois poireauter encore longtemps ?

Hinata esquissa un sourire avant de répondre :

— C'était vraiment con. Kuroo n'avait pas vraiment décuvé et il a lancé un défi du style : « je parie que vous ne pouvez pas arracher cette plaque d'immatriculation. » Il a dit que si l'on n'y arrivait pas c'était parce que l'on avait des petits bras. Il a pointé du doigt une voiture clairement pas dans nos moyens. Daishou a mal pris cette histoire de bras, a tiré de toute ses forces. La plaque lui est restée dans les mains. Kuroo était vexé d'avoir tort, alors il a fait de même. Ils se sont retrouvés comme des idiots avec leurs plaques, ils ont paniqué pendant trente bonnes minutes, et ensuite on est rentré.

— Mais toi, pourquoi tu en avais une aussi, alors ?

— Je n'ai pas non plus apprécié l'histoire des petits bras, rétorqua-t-il comme si cela était évident.

Atsumu imagina Hinata à genoux derrière une voiture. Il arrache cette plaque, agacé par une réflexion complètement aberrante.

Il se demanda qui était le plus stupide des deux. Lui pour trouver ça étrangement courageux, ou son ami qui tendait les bras, tirait de toutes ses forces et s'en allait, comme si cela avait du sens.

— Tu es un idiot, murmura-t-il.

— Peut-être.

Il pensa à la pluie dehors, aux personnes qui se réveilleraient et verraient leurs voitures vandalisées, l'incompréhension dans les gestes et Hinata qui haussait les épaules, une fois de plus.

Un mystère qui ne voulait rien dire. Une énigme un peu trop dense, absurde.

— Il paraît qu'il neigera demain, fait alors Hinata, sa tête tournée vers la fenêtre, le regard brillant d'excitation.

— Il ne fait que pleuvoir depuis des semaines, pourquoi cela changerait ?

— Parce que le froid arrive. Tu ne le sens pas sur ta peau ?

Hinata avait eu raison. Le lendemain, la neige envahissait les rues, les passants glissaient sur le verglas. La pluie avait gelé, s'était figée dans le temps et on l'avait oubliée — de la même manière qu'il avait oublié la sensation d'un ballon de volley sur le bout de ses doigts, l'odeur de Kita et les observations un peu trop perspicaces de son frère.

Il neigerait demain, et tous les autres jours.

Les cœurs deviendront glacés et Atsumu fera des choses qu'il regrettera — des habitudes qui ne changeront jamais, il avait l'impression.


Il y a de la neige partout ; dans ses cheveux, coincée dans ses cils, elle se glisse sous ses ongles.

Le secret, pense Atsumu, c'est d'agir avant de réfléchir.

Il ne dit pas ça parce que c'est une fâcheuse habitude qu'il a prise — ou peut être qu'il a toujours été comme ça, Osamu lui rabâche ça depuis si longtemps qu'il ne sait plus.

Alors qu'il voit toute cette neige tomber, accompagnée du vent fort qui souffle, sa première pensée n'est pas : je devrais rentrer chez moi, c'est dangereux. Mais plutôt : si je meurs ce soir, tant pis, j'aurais au moins entrepris quelque chose.

Il est tard. Il s'enfonce dans la nuit, éclairé par la lumière blanche des lampadaires. Il n'a pas froid et il se dit que c'est probablement à cause de ce puits où son cœur s'émiette depuis des années. Il ne cesse de le chercher depuis, et l'hiver le rappelle à la vérité.


Atsumu n'écoutait pas ses amis. Ils étaient tous debout devant l'entrée du bâtiment 13 (il n'aimait pas le bâtiment 13 : on aurait dit une espèce de pyramide en béton, un truc sinistre). Apparemment, ils essayaient de savoir qui de Mika ou Daishou était le plus fort au lancer de chaussures — activité qu'ils avaient l'air de pratiquer souvent, vu leur sérieux.

Il croisa ses bras pour rabattre sa veste sur son corps, frigorifié. En l'espace de deux jours, les températures avaient chuté d'au moins dix degrés et Atsumu était dorénavant contrarié par ce vent glacé qui ne cessait de souffler.

— Au lieu de débattre sur des idioties pareilles, vous ne pourriez pas vous comporter en adulte responsable, une fois dans votre vie ? s'agaça Iwaizumi.

Tous le dévisagèrent, comme s'il venait de dire la chose la plus incongrue au monde. Le regard morne, il leva les yeux au ciel.

— Très bien. J'ai compris.

— Iwa-chan, tu places un peu trop d'espoir en eux… ricana Oikawa.

— Tu es la personne la moins responsable que je connaisse Oikawa, rétorqua Iwaizumi. Je crois que tu l'es même moins que Mika et Kuroo réunis.

— J'aurais pas aimé, commenta Yachi.

— Ouais, moi non plus, renchérit Mika, une chaussure dans sa main droite.

— Il vient de dire que tu étais irresponsable aussi, tu sais.

— Mais pas autant que toi.

Il soupira alors qu'Oikawa et Mika se chamaillaient, une énième fois. Iwaizumi les regarda sans rien faire, avant de demander :

— Pourquoi on reste ici à se cailler, au juste ?

Daishou (qui avait eu assez d'esprit pour renfiler ses chaussures) agita sa cigarette comme si cela était une réponse suffisante, avant d'ajouter :

— On attend qu'Hinata sorte de son cours. Il avait un truc à rattraper ou quelque chose du genre.

— Pour plus de précisions, il suffit de demander à Atsumu, releva Oikawa. Il doit probablement savoir.

Atsumu fit claquer sa langue, avant de faire un geste peu recommandable avec son majeur. Il vit alors arriver Hinata au loin, son sac sur les épaules. Il décida que le destin lui laissait une chance de s'en sortir et profita de cette occasion pour changer de sujet.

— De toute façon, le voilà. On va pouvoir aller dîner.

— Daishou n'a pas fini sa clope, on vous rejoint après, annonça Mika en désignant le concerné d'un mouvement de tête.

— Tu veux que je reste ? lui demanda Yachi.

— Non, c'est bon, on se retrouve plus tard. Garde-moi une place.

— Bien sûr, lui répondit-elle en souriant.

Elle déposa un rapide baiser sur les lèvres de Mika alors que Daishou et Kuroo s'amusaient à mimer des grimaces derrière leurs dos. Yachi leur donna chacun un coup dans l'épaule bien senti avant de partir rejoindre les autres.

— Comment a-t-elle pu voir ce qu'on faisait alors que l'on était derrière elle ? geignit Kuroo en se massant le bras.

— Elle a des super-pouvoirs, déclara Mika, une pointe d'admiration dans la voix. Vous ne pouvez pas lutter.

Hinata arriva vers eux, la mine fatiguée. Il portait un pull dix fois trop grand pour lui et n'arrêtait pas de se frotter les mains pour se réchauffer. Il ne salua personne et sa voix d'habitude joviale sonnait creuse aux oreilles d'Atsumu.

Yachi à qui rien n'échappait, se glissa derrière Atsumu tandis que les autres marchaient devant eux, captivés par une discussion animée. Il observait les grands gestes d'Oikawa et le regard blasé d'Iwaizumi qui trahissait une légère tendresse.

— Va lui parler, lui chuchota la jeune femme.

— Pourquoi je ferais ça ? Ce n'est pas censé être ton meilleur ami ?

— Justement. En tant que meilleure amie irréprochable, je force un peu le destin comme tu ne m'as pas l'air décidé à faire un geste.

Atsumu se renfrogna alors que Yachi lui donnait un coup amical sur l'épaule. Il pensa au bâtiment 13 et il se dit que celui-ci était probablement maudit. Déjà, c'était ici qu'il avait raté ses examens l'année dernière, et puis le nombre de fois où il avait voulu embrasser Hinata là-bas était astronomique.

Les voix des professeurs et la tête de son ami posée sur son épaule, endormi. Lui qui tentait de se concentrer, alors qu'il n'arrivait qu'à penser aux grilles autrefois vertes de son lycée et à Kita. C'était étrange, être amoureux ne lui avait jamais réussi.

Une histoire de contrôle, lui avait déclaré Suna, une fois où il l'avait trouvé à trois heures du matin dans l'appartement de son frère. Il buvait un café quand Atsumu était arrivé dans l'objectif de se servir dans le frigidaire d'Osamu comme il le faisait parfois.

Atsumu n'avait pas répondu et il était rentré chez lui les mains vides.

Il avait envoyé un message à Osamu pour savoir depuis quand Suna passait plus de temps chez lui que son propre frère. Il lui avait rétorqué aimablement d'aller se faire foutre. Atsumu avait mangé un yaourt à la cerise pour oublier. Ça n'avait pas marché.

C'était peut-être pour ça qu'il évita le regard qu'Hinata lui lança lorsqu'il se retourna, intrigué par les messes basses de ses deux amis.

— Tu n'as qu'une semaine, lui rappela Yachi.

— Ça ne t'inquiète pas, je sais, grogna-t-il.

— Alors vas-y, insista-t-elle. Il n'arrête pas de se retourner vers nous en plus.

— Peut-être parce qu'on a l'air de deux personnes en train de préparer un mauvais coup, à chuchoter comme ça ?

— On a toujours l'air de personnes qui préparent un mauvais coup, objecta Yachi.

Finalement, le destin se décida à faire un geste en faveur de son amie. Hinata ralentit son pas, se détacha de la discussion qui se passait devant eux avant de se retrouver à côté d'Atsumu.

Yachi sourit, triomphante. Elle ne laissa pas le temps à Atsumu de réagir et s'avança vers Oikawa et Iwaizumi. Il avait l'impression de voir une chorégraphie un peu trop synchronisée se dérouler sous ses yeux.

Ils marchèrent en silence, ce qui était assez perturbant. Hinata parlait beaucoup et Atsumu se retenait souvent de faire des commentaires désagréables — parce que c'était Hinata et que pour une fois, il se souciait de ce que quelqu'un pouvait penser de lui, ce qui était finalement encore plus étrange que le mutisme soudain du jeune homme. Comme le silence s'étirait, il se mit à se dire que si la neige continuait de tomber, ils finiraient pas être engloutis, il se demanda comment il ferait pour manger, peut-être qu'il découvrirait qu'en fait il n'avait pas besoin de se nourrir puisqu'il n'avait jamais eu un grand appétit, et que son corps n'était qu'une coquille vide qui nécessitait seulement des yaourts périmés pour rester en vie.

— Je vais rentrer, je pense, déclara Hinata platement.

Atsumu tourna la tête vers lui. Il pouvait voir un nuage sortir de la bouche de son ami.

— Tu ne te sens pas bien ? se décida-t-il à demander.

Il s'arrêta, laissant les autres s'éloigner. Leurs ombres dansaient sous la lumière de la nuit.

Hinata s'apprêta à dire quelque chose, mais se ravisa. Il y eut un instant de flottement si léger que les secondes ralentirent. Il avait l'air d'attendre quelque chose. Peut-être que son esprit pouvait contrôler le temps — ça ne l'aurait pas étonné. Mais il n'ajouta rien, haussa les épaules. Ils restèrent immobiles.

Il le fixait, désemparé. Il devait dire quelque chose, mais il n'avait jamais été très bon avec ça — les mots. Un problème d'empathie, ou un truc du genre. Atsumu manquait certainement de compassion. Il n'avait jamais trouvé cela très utile.

— Tu veux qu'on aille chez toi ? proposa-t-il alors.

Atsumu n'invitait jamais personne à venir chez lui. Cela lui rappelait qu'Osamu avait un appartement bien plus grand et il n'aimait pas se sentir perdant face à son frère — même si cela arrivait souvent ; il ne se l'avouait que rarement, pourtant.

Hinata hocha la tête. Ils ne prévinrent personne, leurs amis loin devant. Il pouvait apercevoir leurs silhouettes, floues et minuscules sur le trottoir alors que des vélos zigzaguaient sur le macadam. Atsumu aurait aimé que l'un d'entre eux tombe.

Lorsqu'ils arrivèrent chez Hinata qui habitait dans l'un des nombreux appartements du campus, Atsumu poussa un soupir d'aise. La chaleur fit brûler le bout de ses doigts un long moment.

Le bâtiment 13 n'était pas si loin de chez Hinata et il pouvait presque sentir son aura maudite peser sur eux. Atsumu ne croyait pas en grand-chose, mais l'influence de ce lieu était une chose aussi tangible que la table rectangulaire et ses chaises en plein milieu du salon dans lequel il se tenait.

Pour quelqu'un de désordonné comme son ami, son appartement était étonnamment bien rangé. Chaque objet était à sa place et hormis une vaisselle sale qui débordait du lavabo de sa cuisine exiguë, le minimalisme de l'habitacle le surprenait toujours.

Il fixa quelques instants les piles d'assiettes aussi hautes que des montagnes, avec l'impression que celles-ci allaient bientôt perforer le plafond déjà bas. Elles étaient la seule touche de couleur. Un éclat de violet et de vert dans un décor morose.

Hinata déposa son sac dans un coin de l'entrée avec un fracas qui fit sursauter Atsumu. Son ami n'avait pas décroché un mot de tout le trajet. Il lui sembla que les assiettes frémirent (c'était probablement dû à l'influence du bâtiment 13 ou au fait qu'Atsumu n'avait pas eu un réel repas depuis trois jours ; peut-être un peu des deux)

Il se dirigea vers la cuisine de son ami sans aucune gêne, familier à son appartement. Il espérait qu'Hinata aurait quelque chose à manger. L'autre jour, il avait rêvé que le frigidaire du garçon était rempli de yaourts à la cerise. Il entendait encore sa voix lui répéter :

— Tu n'aimes pas ça ? Je les ai tous achetés rien que pour toi, pourtant !

Atsumu avait passé le reste de son cauchemar à manger des dizaines, voir des centaines de yaourts, le cœur lourd. Il s'était réveillé avec une envie de vomir.

Enfin, il ouvrit le frigidaire, un peu tremblant tout de même, et lâcha un soupir de soulagement lorsqu'il vit des restes emballés. Il les sortit, les mit à chauffer et attendit devant le micro-ondes, ses coudes posés sur le plan de travail et ses mains tenant son visage en coupe. Il fixa bêtement la rotation de l'assiette rose.

— Tu veux un café ? lui proposa Hinata qu'il n'avait pas entendu arriver.

— Il est vingt heures.

— Ça ne répond pas à ma question.

Atsumu n'avait pas envie de lui expliquer.

Il regarda Hinata se servir une tasse et la boire d'une traite sans même prendre la peine de la réchauffer. C'était un truc qu'il faisait souvent et qui dégouttait carrément Atsumu. Le café froid. Le goût qu'auraient les lèvres d'Hinata s'il l'embrassait, probablement.

— J'ai envie de danser, déclara alors le jeune homme, sans préambule.

Atsumu releva la tête, détournant le regard de la spirale sans fin du micro-ondes.

— J'ai envie de danser, répéta-t-il en le dévisageant, comme s'il y avait quelque chose à comprendre derrière ces mots.

Le son incessant des bips de la machine résonna alors. L'assiette avait du exploser — ou bien son cœur, il ne savait plus. Hinata lui prit bruquement la main et l'entraîna dans le salon. Il l'avait vu ajouter sa tasse tout en haut de la pile de vaisselle. On aurait dit un sapin de Noël. À l'exception que l'étoile était des restes de café froid dans un mug très laid à pois verts.

Il observa Hinata dégager de l'espace dans sa pièce à vivre, pousser sa table, caler les chaises contre le mur. Atsumu ne bougea pas — il pensait toujours à son assiette et à son ventre vide.

La chanson qui résonna ne lui dit rien. Il n'avait jamais trop écouté de musique, seulement quelques morceaux de classique que sa mère aimait jouer les dimanches après-midi lorsqu'il était adolescent.

Il y a du saxophone. La voix d'un homme qui ne parle pas japonais. Il ne comprend rien aux paroles, et cela l'agace un peu — il lui semble que c'est important. La musique est entraînante, presque autant que celle qu'il avait entendue alors qu'il avait quinze ans, quand il avait embrassé ce garçon dans une salle de classe déserte.

Hinata le dévisagea, un demi-sourire aux lèvres. Atsumu ne le comprenait décidément pas. Et comme chaque fois que quelque chose lui échappait, il ne cherchait pas à essayer de saisir — c'était plus simple ainsi.

Alors pourquoi s'entêtait-t-il ?

Il était comme la carte du Pendu dans un jeu de tarot. Les pieds liés, la tête à l'envers et les pensées en vrac.

Hinata attrapa sa main.

— J'ai envie de danser avec toi, annonça-t-il, très calme.

— Je ne suis pas très bon danseur.

Il se rapprocha. Atsumu pouvait sentir son souffle sur ses joues. Il resta immobile.

— Menteur.

Alors Atsumu se dit que si ses pieds étaient peut-être liés, ses mains ne l'étaient pas. Il en posa une contre la taille d'Hinata, sûr de lui. Les doigts de son ami étaient glacés sur sa nuque.

Si Atsumu était le Pendu, Hinata serait certainement l'Amoureux.

Il écouta ce dernier fredonner les paroles, les yeux clos. Alors que leurs corps se frôlaient, il eut l'impression d'être une marionnette dont on tirait les fils. Ils bougeaient à l'unisson, dans une osmose qui effrayait un peu Atsumu.

We look for love, no time for tears

Wasted water's all that is

And it don't make no flowers grow

Good things might come to those who wait

Not for those who wait too late

We gotta go for all we know.

L'accent de son ami était terrible, mais cela n'avait pas d'importance — il n'y comprenait rien de toute façon.

— Pourquoi as-tu menti ? demanda alors Atsumu.

Hinata ne prit même pas la peine de nier. La vérité n'avait rien de douloureux dans sa bouche.

— Je ne sais pas, je n'avais pas envie de les voir ce soir, c'est tout.

— Mais moi, oui ?

Atsumu n'avait jamais été très subtil, bien qu'il s'efforçait à dire le contraire. Il était maladroit, balançait des phrases douteuses et pour en rajouter une couche, il tombait souvent sans aucune raison apparente — à croire que même la gravité ne voulait pas le voir conclure.

Malgré tous ces signaux du destin, il refusait d'abandonner. Tel un héros brave et courageux, il essayait avec une détermination que personne ne lui aurait soupçonnée. Il finissait chaque fois dans le même état : seul et souvent amoché (toujours à cause de cette foutue gravité qui n'était jamais de son côté).

C'est pour cela qu'Atsumu continuait, qu'il dévorait ainsi Hinata du regard et qu'il se retenait de l'embrasser. Il aimait jouer, même s'il gagnait rarement — ce n'était pas la victoire qui importait, au fond.

— Toi, j'avais un peu plus envie de te voir.

Les mains d'Hinata glissèrent doucement sur son visage.

— Plus que Yachi ?

Atsumu se pencha en avant.

— Plus que Yachi, répéta Hinata.

Le Pendu et l'Amoureux. L'Impératrice qui les jugeait, de l'autre côté, par delà les rideaux à demi clos et les murs fins comme du papier.

La musique s'arrêta.

Les pieds d'Atsumu ne se délièrent pas. La lune brillait. Ou bien était-ce la lumière de la cuisine, encore allumée, apportant des verres brisés ?

Leurs nez se touchaient, et les lèvres d'Hinata n'avaient plus qu'à se poser contre les siennes.

Il repensa aux tirages de cartes de sa grand-mère. Peut-être que c'était Hinata qui lui échappait, finalement. Il avait souvent cru qu'elle parlait de Kita, mais avec du recul cela sonnait faux — c'était lui qui ne l'avait pas compris.

— Tu ne serais pas amoureux de lui, par hasard ?

Osamu qui le dévisage, cherchant une réponse. Ses yeux qui se brouillent alors qu'il évite son regard. C'était une règle tacite entre eux : être envahissant sans montrer que l'on s'inquiétait. Cela avait bien marché jusque là parce qu'aucun d'eux n'était soucieux de l'autre.

Ils avaient seize ans. Atsumu détestait ses cheveux.

— Les opposés s'attirent, mais il y a des limites, fit-il en esquivant sa question.

Osamu roula des yeux, blasé.

— Ouais, probablement. Il n'empêche, tu es bizarre en ce moment. Plus que d'habitude, je veux dire.

Il avait serré la carte dans sa paume. Son frère n'en avait plus reparlé. Il avait commencé à sortir avec Suna et Atsumu avait fini par avoir le cœur brisé — ce n'était pas grave, ce n'était que Kita, après tout ; il n'arrivait même pas à lui en vouloir. Il était indifférent à ses propres sentiments.

Un sourire étira les lèvres d'Hinata.

L'Amoureux.

— Je suis certain que ta bouche est aussi glacée que la neige, hasarda-t-il.

Atsumu ne l'avait pas embrassé. Il n'avait jamais trop aimé l'amertume du café.


Il ne restait plus que deux jours à Atsumu pour remédier à son problème. Problème qu'il avait décidé de nommer les commères de Tokyo (parce que répéter Yachi, Mika et Oikawa dès qu'il y pensait avait quelque chose de très éprouvant).

Il préférait cette appellation de toute façon — cela leur correspondait bien, leurs prénoms étaient aussi insignifiants que leurs sourires qui amadouaient le monde. A croire qu'il n'y avait qu'Atsumu pour voir au travers des mirages.

Il soupira, les coudes posés sur ses genoux. Il était supposé travailler, mais à la place il restait à fixer son linge qui tournait dans une des innombrables machines à laver. La laverie du campus était située au huitième étage (sans ascenseur bien évidemment) dans un bâtiment à l'opposé de son appartement. Il écoutait le son régulier de ses vêtements rouler contre le métal.

Il était seul ; probablement parce qu'il était trois heures du matin. Il s'amusait donc sans aucune gêne à faire cliqueter son stylo, encore et encore — bien qu'il aurait fait tout pareil s'il y avait eu quelqu'un d'autre.

Kuroo le traitait souvent de taré à faire ça en permanence, même en plein amphithéâtre. Il lui rabâchait sans cesse qu'il ne comprenait pas qu'il soit encore vivant. À dire vrai, Atsumu ne savait pas trop non plus. Il supposait que c'était une question de chance. C'était aussi certainement dû au fait qu'il jouait un peu trop avec le feu, et qu'il n'y avait plus grand-chose qui l'affectait aujourd'hui.

Depuis qu'il s'était endormi à la fenêtre de sa chambre au deuxième étage alors qu'il vivait encore chez ses parents, et qu'il s'était réveillé quelques mètres plus bas, la jambe dans un angle improbable, il se disait que tout était bien fade (selon sa mère, il aurait pu mourir). Il ne se souvenait même pas de sa chute.

Incapable de se concentrer, il attrapa son téléphone dans la poche de son short. Il espérait y trouver une distraction, mais tout le monde dormait à cette heure-là. Il envoya un message à Hinata, sans attendre une réponse.

Ses cahiers éparpillés à même le sol, il essaya de relire ses cours, mais il divagua bien vite. Les carreaux semblaient danser devant ses yeux et les mots s'emmêlaient entre eux. S'il avait été assez courageux, il se serait jeté dans les tas de neige qui s'accumulaient un peu partout, histoire de sortir de sa torpeur. Les murs rouge et bleu roi lui donnaient le tournis.

Finalement, alors que le son de la machine le berçait et qu'il sentait sa tête partir en avant, il fut réveillé par la voix exaspérante d'Oikawa. Elle lui chuchotait lentement des phrases qui n'avaient aucun sens. Il pensait rêver — ou plutôt faire un cauchemar personne n'appréciait des songes avec Oikawa, pas même Iwaizumi, il en était certain.

Quelles étaient les probabilités pour que son ami débarque ici ? Quelles étaient les chances pour qu'ils se retrouvent dans cette laverie excentrée, aux machines bourrées de stickers de toutes les couleurs, à un tel horaire ?

— Bah alors, Tsumu-chan, on s'endort ? plaisanta Oikawa. Tu veux que je te chante une berceuse ou que je te raconte une histoire ?

Atsumu ne souhaitait pas ouvrir les yeux. Il se disait que s'il restait ainsi, la nuisance à ses côtés disparaîtrait.

À son plus grand regret, cela ne fonctionna pas.

Il laissa échapper un cri lorsqu'il sentit Oikawa lui ficher un coup dans l'abdomen.

— T'es malade ! s'écria-t-il.

— Je déteste qu'on m'ignore, répliqua le jeune homme comme si cela l'excusait.

— Pourtant les gens ont raison de le faire, renchérit Iwaizumi.

Atsumu n'avait même pas remarqué qu'il était là. La lumière l'agressait et il sentait ses yeux le brûler.

— Iwa-chan, tu ne peux pas dire ça alors que tu as cédé aussi facilement pour m'accompagner ici.

— Je peux partir, si tu veux.

Ce dernier fit mine de faire demi-tour et Oikawa le retint par le bras.

— Je t'ai promis que si tu me tenais compagnie juste pour cette fois, je te donnais les sujets de ton examen.

— Alors tu entourloupes même ton mec ? On a atteint le fond de la pourriture humaine, fit remarquer Atsumu.

— Oh toi, la ferme. C'était ça ou attendre deux jours pour porter mon pull préféré. Il faut savoir faire des choix.

Il ne rétorqua rien, trop fatigué pour s'aventurer dans une discussion stérile. Il croisa le regard d'Iwaizumi qui lui intima de se taire — plus par pitié qu'autre chose.

Oikawa se mit alors à fredonner une chanson qui lui resterait dans la tête pour les trois prochaines décennies. Atsumu eut envie de se ficher une balle dans le crâne, ou de sauter par la fenêtre (avant de se rappeler qu'il n'y en avait pas ici). S'il ouvrait une des machines et qu'il enfonçait sa tête dedans alors qu'elle fonctionnait toujours, peut-être que cela l'apaiserait un peu.

Brusquement, son ami se tourna vers lui. Il comprit que ce qu'il s'apprêtait à dire n'allait pas lui plaire. Il préféra prendre les devants :

— Il est trois heures du matin, alors tu vas avoir l'obligeance de la fermer.

Malheureusement, on n'avait jamais beaucoup écouté les menaces d'Atsumu. Ce n'était pas aujourd'hui que cela arriverait, et Oikawa l'ignora donc complètement.

— Alors, roucoula-t-il d'une voix doucereuse, on en est où avec Hinata ?

Atsumu grogna. Il espérait que cela suffirait comme réponse.

Il vit Iwaizumi s'affaler sur un banc à côté de lui. Oikawa était dos à eux, pendant qu'il enfournait son linge, ou plutôt ses trois vêtements.

— Attends, tu vas vraiment faire une machine pour ne laver que ça ? demanda Atsumu, sidéré.

— Je m'en fiche, ce n'est pas moi qui paie.

— Tu as pris de l'argent à qui cette fois-ci ? se moqua Iwaizumi.

— Kuroo. C'était facile. Il suffisait de questionner Kenma pour avoir des informations compromettantes.

— Tu es vraiment horrible, tu le sais ça ? lança Atsumu.

— Merci du compliment.

— Tu profites de tes amis. Tu mériterais de finir seul.

— Dit-il.

— Ça signifie quoi ça ?

Oikawa ne prit pas la peine de répondre. Il n'insista pas. Il n'avait même pas envie de le frapper, ce qui était assez perturbant — tout le monde voulait le faire.

— Deux jours, ce n'est pas beaucoup tout de même, revint Oikawa à la charge.

— Merci de croire en moi.

— Ne le prend pas contre toi, Tsumu-chan. Disons seulement que je ne vois pas de grandes avancées.

Il détestait quand il l'appelait comme ça.

— Tu ne peux pas tout savoir, éluda-t-il.

La main d'Hinata dans la sienne. Son bras contre sa taille. Les draps enroulés autour d'eux. Son odeur, de la cannelle sur la peau d'Atsumu.

Oikawa leva un sourcil.

— Es-tu en train de sous-entendre qu'il s'est passé quelque chose ?

— Je n'ai rien dit du tout. Et puis je n'étais pas consentant pour vos conneries. Je n'ai pas vraiment eu le choix, je te rappelle.

Oikawa appuya sur un bouton vert pour lancer sa machine. Il s'adossa contre celle-ci, un sourire en coin. Il n'ajouta rien, mais continua de darder son regard inquisiteur vers Atsumu. Comme ce dernier avait un souci avec la défaite, il ne détourna pas les yeux. Oikawa rentra dans son jeu.

La sonnerie de son téléphone résonna. Il jeta un coup d'œil à son écran, lui donnant une excuse pour briser ce contact visuel peu agréable.

Un message d'Hinata. Une photo de lui arrosant des fleurs alors qu'il portait des lunettes de soleil. Il était ridicule.

— Pourquoi tu te marres comme ça ? l'interrogea son ami en fronçant le nez.

Oikawa s'approcha, avant de venir se coller à lui. Il n'eut pas le temps de répondre que le jeune homme lui arrachait son portable des mains. Iwaizumi soupira. Atsumu le vit sortir de la pièce du coin de l'œil en silence.

Iwaizumi sentait toujours quand quelque chose allait mal tourner. Et il préférait souvent partir avant que cela arrive. Il déglutit avec difficulté.

— Oh c'est trop mignon, se moqua son ami. Enfin, la photo n'a aucun sens. Je rêve où il porte des chaussettes avec la reine d'Angleterre dessus ?

— Tu viens laver ton linge à trois heures du matin, tu crois que ça a du sens peut-être ?

— Ah parce que tu fais quoi toi là ? Je ne savais pas que tu vivais ici.

Atsumu soupira. Il tendit le bras pour récupérer son téléphone, mais Oikawa l'en empêcha. Il s'éloigna d'un bond, le nez dans l'écran, visiblement très concentré.

Impuissant, il le vit taper rapidement un message à son insu. Il serra le poing.

— Tiens, tu me remercieras, fit son ami peu de temps après en lui rendant son téléphone.

Atsumu lui arracha presque l'objet des mains.

— Qu'est-ce que t'as foutu encore ?

— Oh rien… Disons que j'ai juste pris les devants pour toi.

Le clin d'œil qu'il lui offrit donna des pulsions meurtrières à Atsumu. Oikawa commença à partir, mais il le retint.

— Sérieusement ? Ça veut dire quoi ça ? s'impatienta-t-il.

— Tu n'as qu'à regarder tes messages.

Sa sonnerie résonna une seconde fois. Il vit un SMS d'Hinata. Seulement un mot.

— Comment ça, il arrive ? Tu lui as dit quoi, bon sang ?

Il haussa les épaules.

— Bon, je vais te laisser, je suis fatigué. Tu me rapporteras mon linge demain matin. Je suis dans le bâtiment 13.

Atsumu le regarda agiter sa main, les bras ballants.

Il pria très fort pour qu'Oikawa succombe à la malédiction du bâtiment 13. Qu'il s'étouffe avec le bouchon de son crayon qu'il passait son temps à mâchouiller, son air ennuyé plaqué sur son visage dès qu'il arrivait en classe.

— Tu peux rêver.

Oikawa balaya sa remarque d'un geste de la main.

— Tu me remercieras plus tard Tsumu-chan !

Il l'entendit appeler Iwaizumi dehors. Vu ses plaintes, ce dernier était parti sans lui. Cela consola un peu Atsumu. Peut-être que la tempête ferait de son ami un bonhomme de neige pour l'éternité.

Son téléphone sonna encore — il avait reçu plus de messages en trente minutes que ces cinq dernières années. Il n'eut pas le temps de regarder, que des bruits de pas précipités résonnèrent dans les escaliers juste à côté. Complètement essoufflé, se tenait dans le cadre de la porte Hinata, une écharpe violette autour du cou, portant deux gants dépareillés et un simple short vert.

Atsumu ne savait pas quoi dire. Il avait envie de courir : premièrement pour rattraper Oikawa et le tuer, ensuite pour fuir cette situation qui le dépassait totalement.

Hinata le dévisagea, visiblement inquiet.

— Je suis venu le plus vite que j'ai pu, fit-il en guise de bonjour (ou de bonsoir ? Comment saluait-on les gens à trois heures du matin ?)

Il hocha la tête. Son linge tournait toujours, aussi rapide que les battements de son cœur.

— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Hinata. Ton message était carrément inquiétant.

Il aurait bien aimé lui donner une réponse. La réalité semblait lui glisser des mains, alors qu'elle se moquait de lui. Ce n'était pas si grave, il y était habitué.

Atsumu avait une théorie selon laquelle toutes les fautes que commettait son frère lui retombaient dessus. Le destin, ou le karma, ou bien les deux (à dire vrai, il s'en foutait) avaient dû les confondre. Il ne disait pas ça parce qu'il ne faisait jamais de bêtises. Plutôt parce qu'il lui arrivait trop de soucis pour que cela lui soit uniquement destiné.

Enfin, il était persuadé qu'Osamu était la source de tous ses problèmes, ou du moins d'une grande partie. Son regard était trop inerte pour ne pas cacher de secrets nébuleux. Il savait que ce dernier s'amusait à lui vendre ses plats plus chers. S'il faisait ça, il ne voyait pas ce qui l'empêchait de tuer quelqu'un — les deux méfaits se valaient parfaitement selon Atsumu.

Hinata s'approcha de lui, remarquant qu'il ne lui répondait pas. Il avait un air soucieux et la mâchoire légèrement crispée. Il se mit sur la pointe des pieds pour attraper son visage de ses deux mains. Atsumu avait l'impression d'avoir la tête à l'envers, une fois de plus. Son cerveau se retrouvait dans ses côtes, coincé entre les poumons et le cœur. Le sang lui montait aux joues.

— Regarde-moi, ordonna son ami en le forçant à baisser ses yeux vers lui.

Il obéit. Atsumu resta silencieux alors que leurs nez se frôlaient presque, et leurs respirations se confondaient.

Il avait un goût de cerise dans la bouche ; pire que l'amertume du café. Ce soir, ils ne danseraient probablement pas. Ce n'était pas grave. Ils avaient encore le temps.

Il aperçut un autocollant tomber au sol. Sa chute fut lente, presque poétique — mais ce n'était qu'un bout de papier qui se décrochait d'une machine à laver rouillée ; Atsumu avait l'impression de perdre les pédales.

— Tu as les yeux rouges, fit remarquer Hinata. Tu as pleuré ?

S'il savait la vérité, il en rirait (il aurait aimé l'entendre rire). La lumière était douloureuse sous ses paupières. Atsumu secoua légèrement la tête.

— Tu n'es pas obligé de parler. Je peux simplement rester avec toi si tu veux.

Son pouce fit un mouvement de va-et-vient contre sa pommette. Ses doigts étaient froids — c'était bien, cela maintenait Atsumu dans la réalité. Il crut entendre Oikawa chantonner l'espace d'un instant, mais il l'oublia bien vite ; s'il pensait à lui, il briserait ce qui était en train de se passer, même s'il ne savait pas trop ce que c'était.

Un moment.

Un souvenir.

Un mensonge, une erreur.

De la neige.

Hinata s'approcha un peu plus, colla son corps au sien. Atsumu recula d'un pas.

Son dos heurta un des nombreux lave-linges alors qu'il manquait de trébucher contre ses cahiers. Sa chaussure écrasa une page vierge, aussi blanche que les touches d'un piano neuf. Sa semelle laissa une trace abstraite — on aurait dit une spirale, Atsumu la vit onduler.

— Tes sentiments sont étranges, observa Hinata après un silence. Ils n'ont pas la même couleur que les autres.

— De quelle couleur sont-ils alors ? voulut-il savoir, se décidant enfin à parler.

— Elle change sans cesse. Parfois, ils n'ont pas de couleur du tout.

Les mains trop petites d'Atsumu. Les cartes qui s'étalaient sur le parquet sale. Sa grand-mère qui ne le voyait déjà plus, qui ne l'avait jamais remarqué. La table qui se fissure et ces napperons posés dessus. Le tableau morne d'une nature morte dans le couloir, près de la porte d'entrée.

— C'est grave ?

— Je ne sais pas. Il faudrait demander à un spécialiste.

— Ça existe un spécialiste d'une telle chose ? avisa Atsumu, sceptique.

— Il y en a pour tout. Pourquoi pas pour la couleur des sentiments ?

Atsumu pensa que sa remarque était pertinente. Il devait bien être le seul. C'était logique dans le monde d'Hinata, alors il décida que cela le serait aussi dans le sien.

Il réalisa qu'il ne savait pas où mettre ses mains et ses bras. Il aurait bien aimé pouvoir les faire disparaître. Celles d'Hinata avaient déjà trouvé leur place, éparpillées sur le corps d'Atsumu.

Il n'osait pas. Hinata ne parlait plus.

Il aurait voulu lui demander s'il était possible que le destin vous confonde avec quelqu'un d'autre — ça aussi, il était incapable de le faire.

Hinata roula les yeux.

— À quoi tu penses ?

Sa propre voix lui parut différente. Plus rauque, moins assurée qu'à l'accoutumée, ce qui était une première.

— À Aphrodite.

— La déesse de l'amour ?

— Ouais. Elle me rappelle tes sourires.

Il eut une image un peu bancale de cette femme. Une silhouette aux formes indistinctes, des cuisses proéminentes, un ventre doux, bien en chair, des cheveux en cascade noirs. Des yeux aussi brûlants que ceux d'Hinata, presque solaires.

— Qu'est-ce que tu sais d'elle ?

— Pas grand-chose, murmura le jeune homme. Qu'elle est passionnée. J'aperçois son reflet dans les miroirs anciens.

Hinata lui parlait souvent de la maison de ses parents. Vieille d'un temps que personne ne semblait connaître, des murs aussi fins que du papier, un mobilier en chêne venant d'Europe, des passages secrets derrière les portes.

Il l'observa se rapprocher encore.

— Tu es triste alors ? insista une dernière fois son ami.

— Je ne sais pas.

Il préféra éviter la question. Mais au fond, il était conscient qu'Hinata ne demandait pas uniquement pour ce soir. Il questionnait pour toutes les autres fois, toutes les nuits brumeuses, toutes les soirées où il s'était retrouvé assis sur cette chaise haute dans sa cuisine, ces yaourts immondes s'écrasant au fond de son estomac. La cuillère avait un goût de neige dans sa bouche.

— Il faudrait demander à Aphrodite, alors. Elle saurait certainement.

— C'est elle la spécialiste de la couleur des sentiments ? releva Atsumu, un sourire dans la voix.

— Probablement. Ça lui irait bien en tout cas. Tu ne trouves pas ?

Le son qui annonçait la fin d'une machine résonna. Atsumu y prêta à peine attention.

Ils s'étaient encore rapprochés. Leurs membres enchevêtrés, il ne distinguait plus son corps de celui d'Hinata. Atsumu aurait voulu se pencher en avant, sauter le pas, franchir la frontière. À la place, il eut envie de vomir. C'est à ce moment-là qu'Hinata tenta de l'embrasser.

Ce n'était pas la première fois, pourtant. Il ne comprit pas trop pourquoi il le repoussa.

Hinata le dévisagea d'un regard indescriptible. La surprise se peignait dans ses pupilles, mais elles se voilèrent bien vite, et bientôt il ne vit plus rien du tout.

C'était lui Aphrodite pas Atsumu.

Il ne bougea pas. Les bras de son ami retombèrent mollement contre son corps.

Plusieurs choses se déroulèrent alors en même temps :

Une bourrasque fit claquer la porte.

Hinata tourna les talons et s'en alla, faisant claquer la porte une seconde fois.

Atsumu le regarda faire et il eut très envie de le rappeler, parce qu'il l'avait mal fermée, ce qui l'agaça — quitte à être énervé, autant bien le montrer.

Tout ce qui l'entourait lui sembla différent. Les couleurs criardes des murs étaient fades, presque grises. Les bancs tombèrent en lambeau, les bouts de bois aspirés par le carrelage. Son linge avait disparu. Il le retrouva un quart d'heure après, dans ses bras, avant de le déposer à côté de son sac à dos.

Il rangea ses affaires en vitesse, supprima sur un coup de tête sa conversation avec Hinata, désireux d'oublier à tout jamais cette histoire de messages et d'actes manqués.

Il partit, marcha longtemps sous la neige, se trompa quatre fois de chemin. Le bruit des roues d'un train crissant sur les rails parvint jusqu'à lui — il découvrit qu'il y avait une gare, pas loin d'ici. Il ne croisa personne et remercia la malédiction du bâtiment 13 qui faisait fuir tout le monde. Lorsqu'il arriva devant son appartement, il réalisa qu'il avait laissé ses vêtements à la laverie.

Il fit demi-tour et quand il retrouva ses affaires abandonnées, les bancs étaient de nouveau là. Les couleurs cependant, semblaient toujours aussi moroses. Il fit bien attention à claquer la porte en partant. Le chemin du retour fut encore plus long que le premier ; il avait froid aux jambes.

Une fois chez lui, il mangea un yaourt à la cerise. Ça ne lui fit rien du tout. Peut-être que cela viendrait plus tard. Il appela Kita, mais personne ne répondit. Il reçut un message trois minutes après, où son ami lui sommait d'aller dormir. Il ignora la partie où il lui disait d'arrêter de lui téléphoner à des heures pareilles — il continuerait de le faire, de toute façon. Pourquoi s'incomber à lire des conseils qu'il ne suivrait pas ?

Sa grand-mère avait raison. Tout lui échappait. Ce qu'elle n'avait pas prédit, c'était que son petit fils serait un lâche. Atsumu pouvait l'entendre battre ses cartes. Elle était en colère. En revanche, lui n'était pas certain de ce qu'il ressentait.

Les cartes étaient retournées, il ne comprenait plus les dessins.


Mika était accoudée à sa fenêtre ; elle semblait chercher ses mots. Elle portait un haut large, et ses jambes nues avaient l'air interminables en dessous.

— Tu devrais mettre un pull ou un bas, il fait moins dix degrés dehors. Ou zéro.

Atsumu marqua une pause avant d'ajouter :

— Enfin, il fait froid quoi.

Elle avait la chair de poule.

— On n'est pas au pôle Nord, maugréa-t-elle. Ça ira mieux quand j'aurai fermé la fenêtre.

Atsumu sentit la cigarette, à quelques centimètres de lui. Il renifla, dégoûté — il détestait l'odeur du tabac. Il avait toujours jugé les gens qui fumaient. C'était pour cela qu'il était parfois un peu dédaigneux avec Mika.

Il la trouvait ridicule avec ce simple bout de tissu blanc sur elle, ses cheveux détachés et cette cigarette entre les lèvres.

— Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça, fit-il.

Il méprisait les gens, et il aimait mépriser ses amis. C'était peut-être pour ça qu'il n'en avait pas beaucoup.

— Faire quoi ? demanda-t-elle.

— Fumer. Ça sert à quoi, sérieusement ? Tu te détruis la santé pour quoi ? Avoir l'air un peu plus sombre ?

Il n'aurait pas dû dire ça. Atsumu était maussade. C'était certainement pour ça qu'il était désagréable — ou bien il l'avait toujours été, mais ça ne changeait pas qu'il détestait l'odeur de la cigarette, ça le débectait presque autant que les yaourts à la cerise.

Mika haussa les épaules.

— Je ne sais pas. L'habitude sûrement. J'aime bien le goût que ça a aussi, ajouta-t-elle après un court silence.

Heureusement, Mika ne prenait pas tout ce que lui disait Atsumu au sérieux. Si tout le monde était susceptible comme il l'était, il aurait vite fini tout seul. Il aurait bien voulu travailler cette histoire de savoir-vivre. Arrêter de faire des réflexions inutiles, sans doute. Personne n'accordait de l'importance à ce qu'il pensait de toute façon.

Son amie écrasa sa cigarette dans le cendrier posé sur le rebord de sa fenêtre. Le froid rentra encore quelques instants et les flocons de neige fondirent sur le parquet lorsqu'elle referma.

Yachi débarqua alors, un plateau entre les mains, trois boissons fumantes en équilibres dessus. Elle le laissa au sol, s'affala dans le canapé, juste à côté d'Atsumu, avant d'attraper sa tasse chaude et d'en avaler une gorgée. Puis elle prit la parole, visiblement contrariée :

— Purée, Mika, on avait dit quoi sur le fait de fumer par ce temps ?

— J'avais la flemme de sortir dehors, se plaignit l'accusée. Il fait super froid.

— Sauf que là on se retrouve à être tous frigorifiés, rétorqua Yachi. Tu avais juste à enfiler un pull et un pantalon. Ce n'était pas bien compliqué.

— Oui, oui, marmonna la jeune femme. J'irais mourir sur le palier pour fumer ma clope, la prochaine fois.

— Si dramatique.

Mika ne releva pas.

— Tu me passes une tasse s'il te plaît ?

Yachi se pencha en avant et la lui tendit. L'autre l'attrapa et resta appuyée contre la fenêtre. Atsumu ne toucha pas à sa boisson. Il suivit le mouvement du bras de Yachi qui passa devant ses yeux, fasciné.

Comme il ne disait rien, s'entêtant à bouder ses amies, Yachi prit les devants.

— Bon. On sait que tu n'es pas muet, Atsumu. Qu'est-ce qu'il se passe ?

Ce dernier se décala près de l'accoudoir. Il enlaça un coussin contre son ventre. Yachi parut offensée de la distance qu'il mettait entre eux.

— Oikawa, lança-t-il.

Il pensait que cela résumait bien sa situation. C'était toujours de la faute de son ami, de toute façon. C'était plus simple de le tenir responsable de ses erreurs, étant donné qu'il en était l'instigateur.

— Ça, on s'en doutait un peu. Il nous a raconté ce qu'il s'était passé, mais ça n'avait pas l'air d'être grave au point que tu sèches les cours pendant deux jours.

— J'étais malade, mentit Atsumu.

— Non, annonça simplement Mika.

— Comment ça, non ? s'indigna-t-il. Je ne savais pas que tu étais médecin.

— Je suis médecin en devenir, je te rappelle. La seule chose que je peux te diagnostiquer c'est une crise de stupidité aiguë. Rien de plus.

— Tu es horrible, déclara platement Atsumu.

La culpabilité ne prenait pas sur elle — rien ne marchait sur Mika, il l'avait compris depuis longtemps (il continuait tout de même). Elle croisa les bras, sa tasse penchant dangereusement sur la droite. Aucun liquide ne s'en écoula pour autant et il se demanda comment cela était possible.

— Sérieusement, intervint Yachi, ça ne te ressemble pas de sécher les cours. Même lorsque tu as passé ta soirée à vomir lors de l'anniversaire de Kuroo, que tu t'es même évanoui, tu es venu le lendemain en classe. Tu as dormi la moitié du temps, certes, mais tu étais là.

— Tu y vas avec la grippe, ajouta Mika. Ce n'est pas un soi-disant « rhume d'hiver dû à un froid trop intense » qui va t'avoir.

— Tu pensais sérieusement qu'on allait croire à ce message, ou tu aimes bien nous prendre pour des débiles avec les autres ?

— Les deux, admit-il.

Il jeta un coup d'œil à l'horloge en face d'eux, fixée au-dessus du mur donnant sur la salle de bain. L'appartement de ses deux amies ne possédait aucune logique. Il était minuscule et à la fois spacieux, les pièces n'étaient pas à leur place et il n'avait jamais vu autant de dessins sur un papier peint blanc.

Cela lui rappela cet après-midi d'été où Hinata avait dessiné un triangle un peu douteux qui était censé être Atsumu. Tout le monde avait dit que c'était un beau portrait. Atsumu s'était donc amusé à peindre des ronds, des losanges et des formes abstraites qui représentaient chacun de ses amis. Les filles n'avaient pas dû apprécier, car ce coin-là du mur avait été recouvert de blanc. Il devait admettre qu'il était un peu déçu — le triangle était toujours là, lui.

— Tu comptes nous expliquer ou on fait des devinettes ? Je te rappelle que c'est toi qui es venu ici de ton plein gré.

— Ce n'est même pas vrai. Vous m'avez piégé.

— Tu n'avais qu'à répondre à nos messages, le réprimanda Yachi. On n'aurait pas eu à te mentir de la sorte.

— C'était quand même cruel de me faire croire que vous aviez retrouvé ma cassette Evangelion.

Un souvenir de sa mère. Un truc qu'il passait sa vie à regarder enfant alors que les cris des personnages l'effrayaient. Il faisait comme si de rien n'était parce qu'Osamu était là, mais il n'en pensait pas moins.

Les robots avaient quelque chose d'humain, se disait-il souvent.

C'était à ce moment que son frère avait décidé qu'ils étaient différents : Atsumu serait l'incompris du duo — comme s'il y avait eu un jour un quelconque duo.

Il ne savait pas pourquoi il avait gardé ça. Il ne regardait même plus cette cassette elle avait pris la poussière entre son aspirateur et son balai. Et puis un jour, elle s'était volatilisée. Il y pensait souvent — la cassette trottait dans sa tête et il était parti à sa recherche. Ou du moins, il s'était plaint de sa disparition mystérieuse.

— Personne ne l'a jamais vue, ta foutue cassette.

C'était vrai. Il en parlait régulièrement, mais il arrivait à se demander si elle avait un jour existé.

— Je sais que l'un de vous me l'a prise. Ou pire, quelqu'un l'a cassée et elle est maintenant tout au fond de l'océan.

— Tu ne nous fais vraiment pas confiance, pleurnicha faussement Mika. Qu'est-ce qu'on irait faire d'un truc pareil ?

— Je ne sais pas, râla-t-il. La donner à Osamu pour qu'il me fasse du chantage, ou pire à Kita.

Il frissonna en imaginant les dégâts que cela ferait si son ami était en possession de cette cassette.

— De toute façon, ce n'est pas le sujet, les interrompit Yachi. On veut comprendre ce qui s'est passé entre Hinata et toi.

Aller droit au but, parfois brûler les étapes, l'activité favorite de son amie.

La vérité était universelle selon elle. Il ne savait pas ce que cela pouvait signifier.

Atsumu rechigna un peu, essaya de changer de sujet. Ce n'était pas qu'il ne voulait pas en parler, plus qu'il ne savait pas par où commencer. Il y avait trop de choses à dévoiler pour saisir un tout vertigineux, aussi haut que cette d'arbre où il était resté pendant des heures lorsqu'il avait douze ans parce qu'il avait trop peur de redescendre, de se briser les os et de finir dans un lit miteux, les yeux grands ouverts comme sa grand-mère. Osamu s'était moqué de lui et pour une fois, Atsumu n'avait pas renchéri. Il y avait des idioties qui cachaient des blessures plus profondes, de celles qui deviennent de la soie tâchée de poussières d'étoiles. L'arbre fut plus qu'un arbre à ce moment-là. Il était aussi un moyen de toucher les nuages, de caresser le ciel du bout des doigts.

Puis Atsumu finit par céder. Il parla. Il raconta le bruit de ses pas déboussolés contre le macadam, sa respiration hachée et les lèvres d'Hinata qui s'éloignent, le menton relevé, des larmes au coin des yeux. La colère, mais surtout autre chose qui faisait que c'était Hinata et personne d'autre ; de la déception aussi.

Il ne s'arrêtait plus, parce qu'une fois qu'on est lancée sur un sujet aussi vaste, aussi compliqué, il est difficile de ne pas confondre le début et la fin — il n'y avait même pas encore de véritable finalité, Atsumu était échoué quelque part, en dehors du livre.

Les filles ne parleront pas, se contenteront d'écouter, attentives. Il taira tout de même Aphrodite, la carte dans sa poche qu'il ne pourra s'empêcher de triturer pendant qu'il expliquera ce moment, le moment, la laverie et l'heure tardive.

— En résumé, commença prudemment Mika, une fois qu'il eut fini, leurs boissons désormais froides, tu es un idiot.

— Hé ! Je viens de me confier à cœur ouvert là ! s'insurgea-t-il. Respecte mes émotions.

— Tu es un peu dure, Mika, admit Yachi.

— Mais alors… Et le pari ?

Cette histoire tombait comme un cheveu sur la soupe. Atsumu et Yachi lancèrent le même regard à leur amie.

— Je pense qu'on peut dire qu'il est annulé, suggéra Yachi.

Il remercia silencieusement le ciel d'avoir donné un peu de bon sens à la jeune femme. Cette dernière tapota la place vide entre elle et Atsumu, faisant signe à Mika de venir s'asseoir entre eux. Elle se blottit contre Yachi et étendit ses jambes sur lui.

— Tu m'excuseras, mais je ne suis pas une table, fit-il remarquer.

— Tu y ressembles un peu quand même.

— Non.

Mika siffla.

— Bien joué, tu réutilises mes techniques.

Il lui donna un léger coup sur la cuisse pour qu'elle se taise. Elle lui balança un coussin dans la figure en retour.

— On se calme ! ordonna Yachi. Il est presque une heure du matin, je n'ai pas encore envie de me faire engueuler par les voisins.

Ils s'arrêtèrent net à l'entente du ton autoritaire de leur amie. Personne ne dit rien pendant un moment. Le tic-tac régulier de l'horloge fit oublier à Atsumu où il se trouvait. Les bibelots posés sur les étagères les dévisageaient. Une tasse rose cassée, une lettre déchirée et un cadre vide qui pendait, à moitié décroché.

— Hinata ne vous a rien dit ? questionna alors Atsumu.

— Tu le connais, railla Mika. Il parle beaucoup, mais il ne se confie presque jamais. Il a fait comme si tout allait bien.

— J'ai essayé de lui demander, mais il a vite changé de sujet, précisa Yachi.

— Il ne m'a pas adressé la parole depuis deux jours, avoua-t-il. Il ne répond plus à mes messages. Enfin, en temps normal il ne le fait pas beaucoup, mais là c'est encore plus silencieux.

— Tu sais ce que tu comptes faire ?

— Ne plus jamais sortir de chez moi est une solution ?

— Non, ripostèrent du tac au tac les deux femmes.

— Alors, je n'en ai aucune idée. Déménager à l'autre bout du Japon peut-être. Voler un peu d'argent à Osamu, me faire passer pour lui et ouvrir une chaîne d'onigiris. La nourriture serait empoisonnée. Un truc qui donnerait la gerbe à tout le monde.

— Quand on y pense, avoir un jumeau c'est vraiment pratique, songea Mika.

— Ne le soutiens pas dans sa connerie, Mika. Vas lui parler demain, dit-elle à l'égard d'Atsumu. Je suis sûre qu'il suffit que tu lui expliques.

Hinata avait toujours compris avant Atsumu. Mais cette fois-ci, il se demandait ce qu'il avait saisi de tout ça.

Il avait hoché la tête pour clore la conversation.

Il était parti quelques heures après, avait pris le métro pour rentrer, manquant de se faire écraser par un taxi qui roulait à une allure effarante. Il avait cru apercevoir Hinata, mais ce n'était qu'un garçon aux cheveux roux — lorsqu'il avait vu son visage, il ne l'avait pas trouvé très beau. Ses traits le laissaient indifférent, ils manquaient de mystère.

La neige continuait de tomber et Atsumu s'entêtait à porter des vêtements trop légers pour la saison. Il s'était moqué de Mika, mais il n'était pas mieux avec sa veste d'été sur le dos. Il oublia de prévenir qu'il était arrivé chez lui. La tempête se levait.

Il s'endormit et ne parla pas à Hinata. Il tira les cartes, mais il ne connaissait pas leurs significations. Le Pendu et l'Amoureux étaient toujours là. Il se demanda ce que cela voulait dire.

Si la vérité était universelle, les règles étaient différentes dans les cartes. Elles ne montraient que ce qu'elles souhaitaient laisser voir. Et cela ne faisait jamais sens.


Atsumu cherche sa voiture. Il ne sait plus où il l'a garée et il neige bien trop fort pour qu'il puisse trouver le parking. Il a été naïf de croire qu'il pourrait conduire par ce temps.

Il aime le risque, mais mourir au volant sous une tempête en plein hiver ne fait pas partie de sa liste des choses à faire avant sa mort — il en a une de liste il l'a écrite au dos d'un ticket de caisse qui traîne dans son frigidaire, juste en dessous d'une bouteille de lait périmée.

Il laisse échapper un ou deux jurons (peut-être trois ou quatre, ou bien une dizaine, il ne fait pas attention). Il ne sait plus où il est. Les marches glissantes de son bâtiment lui semblent lointaines. Il attrape son téléphone pour essayer de se repérer, mais sa connexion est désastreuse.

Il avance à tâtons dans la nuit, manque de tomber à plusieurs reprises à cause du vent et il chute même cinq fois en glissant sur le verglas. Il a mal au genou et du sang coule de sa plaie, mais il décide d'ignorer la douleur.

Lorsqu'il regarde l'heure, il est deux heures du matin, et il n'arrive toujours pas à comprendre où il se trouve. Il finit par apercevoir le bâtiment 13 et il réalise qu'il est sur la bonne voie. Il a envie de rentrer à l'intérieur, de se servir un café à la machine qui fonctionne une fois sur dix (il ne se rappelle plus combien de fois il s'est fait avoir et il n'est pas sûr de vouloir savoir quelle somme probablement astronomique il a perdue là-dedans).

Dans une démarche ridicule, il s'approche, s'appuie au mur du bâtiment et s'accroche à ce qu'il peut. Un banc, un tronc d'arbre, la pelouse ensevelie sous la neige. Le froid lui mord le visage et il ne sent presque plus ses doigts. L'écharpe d'Hinata glisse de son cou, il la rattrape en plein vol tel un chevalier saisissant son épée.

— Je t'avais dit que tu serais le premier à mourir de nous, lance la voix d'Osamu, quelque part au-dessus de la lune.

Il grogne. Il ne veut pas donner raison à son frère. Il préfère que ce dernier s'étrangle avec un de ses stupides onigiris, que Suna l'étouffe à force de le couvrir de baisers — leur amour agace Atsumu : certainement parce qu'Osamu a réussi là où il avait échoué.

Il se dit qu'il aurait dû passer à la supérette. Il se rappelle qu'il n'a plus de dentifrice et de liquide vaisselle. Pas qu'il nettoie sa vaisselle souvent, il ne la fait que très rarement, mais tout de même, il ne va pas laver tout ça avec sa salive — c'est une solution comme une autre, il l'a déjà fait ; ce n'était pas très agréable.

Une bourrasque le renverse pour de bon. Sa tête cogne violemment contre le sol, bien que la chute soit amortie par la neige. Il entend le bruit de ses clés qui tombent, il les cherche sous la lumière d'un lampadaire, ne les retrouve pas. Il jure (encore).

Tant pis. Il se relève. Continue son chemin. Sans clés.


Un jour où Atsumu se rend chez Hinata, il rencontre sa sœur — enfin, il suppose que c'est elle. Ils ont tous les deux le même air rieur et des cheveux roux éclatant. Elle n'a pas cette espèce de mystère intriguant dans son regard, plutôt une pointe d'incertitude, camouflée par une voix forte.

C'est l'automne. Le ciel est dégagé.

— Toi aussi tu es venu le voir, je suppose, l'accoste-t-elle, sans préambule.

Il se dit qu'elle manque quand même de politesse. Bonjour, merci, tout ça. Puis Atsumu réalise qu'il ne salue jamais personne alors il ne fait aucune remarque.

Elle est accoudée au balcon bétonné du long couloir où se situe l'appartement d'Hinata. Des mèches éparses de ses cheveux volent dans les airs, s'échappant de sa queue de cheval brouillonne. Atsumu observe son sac à dos rouge cerise, son pantalon bleu turquoise et sa chemise rose.

Aussi discrète que son frère, ne peut-il s'empêcher de penser.

Il n'a aucune idée de son âge. Il sait qu'elle est plus jeune que Hinata, qu'elle aime bien lui faire des passes les soirs d'orages, et c'est tout. Son ami ne parle pas beaucoup de sa famille. Atsumu n'a jamais compris s'il le faisait par pudeur ou bien parce que cela cachait autre chose.

— Ouais. Natsu c'est ça ? fait-il en gardant une distance raisonnable, c'est-à-dire à l'opposé de la jeune fille.

Il se surprend à tenter de faire la conversation. Ce n'est pas dans ses habitudes — ce n'est pas non plus courant de croiser quelqu'un d'autre prêt à attendre plus de deux minutes devant la porte d'entrée d'Hinata.

Elle hoche la tête. Atsumu espère qu'elle saura qui il est, que son ami a un peu parlé de lui. Mais elle n'ajoute rien. Alors certes, il est enclin à faire la conversation, mais il est aussi très ouvert à ne pas la faire.

Il s'appuie contre le mur en face du balcon. La sœur d'Hinata regarde le paysage (qui se résume à une allée de gravier, trois arbres nus même au printemps et un parking quelques mètres plus loin avec de vieilles voitures qui ne devraient pas être capables de rouler, mais qui le faisaient quand même. Celle d'Hinata était garée quelque part là-bas). Puis tout d'un coup, elle se retourne vers lui, les sourcils froncés.

Il espère qu'elle l'a enfin reconnu.

— Tu ne serais pas le mec qui a un restaurant à côté de chez moi ?

Il a presque envie de mentir. Il se ravise au dernier moment parce que ce n'est pas non plus une étrangère et que le quiproquo pourrait être gênant s'il se retrouvait avec elle et Hinata. Et puis, il a déjà fait la blague trop de fois, il s'en est lassé.

— Non, ça, c'est mon frère, explique-t-il donc.

— Ah, elle marque une pause. Putain, mais ça veut dire qu'il a un jumeau alors ?

— C'est plutôt moi qui en ai un, observe-t-il.

— Ouais, c'est pareil.

Il y a un court silence.

— Et tu sais cuisiner ?

Atsumu soupire.

— Non.

— Ah. Mais Hinata ne sait pas cuisiner, tu sais.

Il la dévisage, incrédule. Son sourire est indéchiffrable. Atsumu alors réalise deux choses :

Il ne ressent aucune envie d'être ironique avec cette fille, comme si le besoin d'honnêteté était trop fort, qu'elle était un aimant à vérités.

Elle a deviné quelque chose.

— Et toi ? demande-t-il alors.

— Quoi moi ?

Elle pose son sac au sol dans un fracas assourdissant, détache sa coiffure, avant de la rattacher, le tout sans quitter un instant le regard d'Atsumu. Il sourcille, mais tente de ne rien laisser paraître.

— Tu sais cuisiner ?

— Un peu, marmonne-t-elle son chouchou dans la bouche. Dichons que chessaie depuis deux chemaines.

Atsumu ricane.

— Tu ne pourrais pas apprendre à ton frère aussi ?

Elle passe sa main dans sa tignasse, ressert sa coiffure.

— Faudrait déjà qu'il daigne se montrer, ça fait bien une heure que je poireaute ici.

— Tu as essayé de l'appeler ?

Il dit ça sans aucune conviction. Hinata ne répond presque jamais.

— J'ai cassé mon téléphone il y a une heure. Je l'ai fait tomber dans une bouche d'égout. Et puis de toute façon, je n'ai même pas son numéro.

— La poisse, déclare-t-il, parce qu'il n'y a pas d'autre chose à dire.

— Ouais. Mais bon, ce n'est pas très grave, je finis toujours par le retrouver le lendemain.

Atsumu la dévisage. Cette fille n'a aucune logique. Il décide de passer outre : elle est la sœur d'Hinata après tout, cela ne le surprend pas vraiment.

Ils ne parlent pas pendant un moment. Natsu se contente de taper du pied, marche un peu le long du balcon. Elle s'assoit même sur le rebord, ce qui effraie Atsumu — il ne voudrait pas être témoin d'une mort aussi bête.

Finalement, elle lâche un gros soupir, avant d'annoncer :

— Bon, je repasserai une autre fois. J'aurais aimé qu'il me rende mes livres, mais tant pis. J'ai la flemme d'encore crocheter la serrure.

— C'est illégal de rentrer par effraction chez les gens, tu le sais ?

Le soleil fait ressortir ses taches de rousseur. Il réalise qu'Hinata n'en a pas lui. Il pense que cela lui irait bien aussi.

— C'est mon frère, rétorque-t-elle comme si cela justifiait tout.

— Pourquoi tu ne lui demandes pas un double des clés ? Ça serait moins contraignant. Et tu aurais l'air moins louche.

Elle fronce les sourcils.

— Je ne sais pas. Je ne pense pas qu'il voudrait. Et puis tu imagines si je les perds ? Je me ferais engueuler. Non, je suis trop tête en l'air pour ça. Crocheter des serrures, c'est plus simple.

Atsumu n'en est pas si sûr. Il se demande dans quelles circonstances l'on apprend à faire ça. Peut-être que sa sœur est une espionne de la mafia japonaise au passé nébuleux. Si ça se trouve, Hinata aussi a une vie cachée. Enfin, cela ne changerait pas grand-chose. Son quotidien serait un peu plus palpitant, c'est tout.

Elle passe devant lui, commence à s'éloigner sans même lui dire au revoir. Atsumu repense à cette histoire de politesse. Il réalise qu'il est décidément agacé.

Il observe son sac au rouge criard, se demande ce qu'il renferme comme secrets. Il imagine un trombone ou un outil miracle pour crocheter une serrure, tout au fond.

Puis tout d'un coup, elle fait volte-face, revient vers lui d'un pas décidé et se place juste devant lui, les mains sur les hanches. Atsumu est toujours affalé contre le mur froid du couloir. Il lève la tête, indifférent.

— Franchement, je ne sais pas ce que vous avez à tous tomber amoureux de mon frère.

Les mots s'écrasent dans son estomac. Atsumu manque de s'étouffer.

— Qu- Quoi ? est l'unique chose cohérente qu'il parvient à articuler.

— C'est fou, parce que vous êtes tous différents. Le seul truc qui vous rapproche, c'est que vous êtes des idiots. Et que vous êtes un peu étranges aussi.

— C'est toi qui dit ça ? s'offusque-t-il.

Elle lui tend sa main. Atsumu ne la saisit pas. Il ne sait pas ce qu'elle veut. Elle la laisse entre eux.

— J'espère qu'il ne t'en fait pas voir de toutes les couleurs, tout de même.

Et puis sans un mot de plus, elle s'en va. Son pas est rapide et Atsumu n'a pas le temps d'ajouter quoi que ce soit.

Il réalise qu'elle ne lui a même pas dit au revoir. Cela ne fait que l'énerver encore plus.


Lorsqu'il arrive chez Hinata, il est quatre heures seize du matin. Un horaire qui sonne comme un destin tragique à ses oreilles. Osamu lui a beaucoup parlé pendant le trajet. Kita aussi. Il délire complètement.

Atsumu est frigorifié. Il a déjà oublié cette histoire de clés.

La porte qui permet d'entrer dans le bâtiment est cassée. Il le sait parce qu'il n'a jamais eu besoin de sonner à l'interphone pour rentrer depuis qu'il connaît Hinata. Cela l'arrange bien, il trouve qu'après les appels téléphoniques avec un livreur, ces conversations-là sont les plus embarrassantes.

Il pousse donc la lourde porte, non sans s'y reprendre à deux fois. La vitre brisée laisse s'engouffrer les bourrasques du dehors dans le couloir. La lumière des néons au plafond grésille et éclaire de façon disparate l'entrée.

Il aperçoit les boîtes aux lettres alignées ; du courrier déborde de celle d'Hinata. Il attrape une enveloppe qui dépasse : elle est de Kageyama. Ce prénom lui dit vaguement quelque chose, mais il ne se rappelle plus trop. Il faisait de jolies passes et il ne souriait pas beaucoup. Il était amoureux d'Hinata (ça en revanche, il s'en souvient. C'était assez flagrant de toute façon). Il fourre le papier dans la poche de son manteau. Il espère que la lettre sera froissée et illisible lorsqu'il la ressortira.

Il réalise qu'il a sonné au mauvais endroit lorsqu'une mère débordée, un bébé dans les bras, lui ouvre. Elle a un téléphone coincé entre son épaule et son oreille, des yeux rougis par la fatigue, sans doute — peut-être qu'elle a pleuré.

— Vous êtes le fils de Yuri ? demande-t-elle en lui jetant un bref coup d'œil.

Il est surpris qu'elle attende quelqu'un à une heure pareil. Il ne relève pas. Il n'a même pas le temps de répondre qu'elle enchaîne déjà :

— Excusez-moi, mais vous pouvez me la tenir deux minutes, s'il vous plaît ? Quoi ? Mais non, je ne te parlais pas maman ! Je parlais à-

Elle soupire, donne le bébé à Atsumu qui n'arrive pas à en placer une. L'enfant gémit. Mal à l'aise, il tend les bras pour l'observer, comme on dévisagerait un produit mal fini. Il ne sait pas comment tenir un être humain aussi petit. Ça pourrait se briser à chaque instant — il déteste ça, la fragilité et la dépendance qui émanent des enfants.

Enfin soit, il se retrouve sur un palier à quatre heures seize (probablement vingt-deux maintenant) un bébé contre lui. Le vent souffle moins fort de ce côté-ci, mais il fait toujours très froid — il se demande si cette femme le réalise. Il attend qu'elle ait fini de parler, ou plutôt de crier. Les insultes fusent et Atsumu est éberlué par le vocabulaire très fleuri.

Elle raccroche enfin, puis fronce les sourcils.

— Excusez-moi, mais qui êtes-vous ? demande une voix assez grave derrière lui.

Il se retourne, et l'enfant continue d'agiter ses jambes ridicules. Il fait face à garçon plus jeune que lui et très grand, un air impassible plaqué sur son visage.

— Toi tu es le fils de Yuri, lâche Atsumu. Tiens, prend ça.

Il lui donne le bébé sans demander son reste, tandis que la femme commence à lui hurler dessus. Il a un peu peur qu'elle franchisse le seuil de son entrée pour le frapper, mais elle n'a pas l'air disposé à le faire. Il contourne l'inconnu qui le regarde s'éloigner sans rien dire.

Il tourne au premier croisement et attend derrière le mur d'entendre la porte claquer.

Il faudra vraiment qu'il discute avec son frère de leur poisse commune qui ne frappe que lui. C'est injuste.

Il passe la tête vers le couloir, un peu effrayé. Il se décide finalement à sortir de sa cachette. Une fois qu'il a vérifié au moins dix fois s'il était bien au bon endroit, il n'arrive pas à presser la sonnette. Il a oublié comment il avait fait, dix minutes plus tôt. Son doigt reste bloqué en l'air, incapable d'aller plus loin.

Hinata a laissé un paillasson juste devant sa porte avec écrit dessus un mot dans une langue étrangère (il croit y lire Brésil). Atsumu trouve ça ridicule — un paillasson ça se met à l'intérieur de chez soi, pas devant ; c'est comme les céréales, le lait est toujours après. Peut-être qu'il prend cela un peu trop à cœur. De toute façon, le paillasson est là, en piteux état et Saturne le regarde.

Le courage qu'il a eu quelques heures auparavant s'est définitivement évaporé. Il serait presque tenté de faire demi-tour. Un coup de vent agressif lui intime le contraire. Il s'adosse contre la porte, cache son visage dans ses mains et laisse échapper un cri de frustration — si Hinata dormait, il a probablement dû le réveiller. Pourtant, l'entrée reste close, comme les lèvres de son ami depuis des jours.

Le paillasson lui gratte les jambes. Des pensées sur un pays chaud, la peau bronzée d'Hinata lui traversent l'esprit. Des musiques qui sentent l'été, aussi. Son frère qui cuisine sur la pointe des pieds alors qu'ils ont sept ans — Atsumu avait vomi après ça ; mélanger des clémentines et des asperges n'était pas une si bonne idée, après tout.

Agacé, mais surtout poussé par la fatigue, il sonne enfin.

La carte dans sa poche glisse avant de disparaître sous la porte. Elle est froissée, presque autant que le cœur d'Atsumu à ce moment-là, et il aperçoit le corps du Pendu se balancer. La corde s'étiole.

Personne ne lui ouvre. Atsumu réessaie.

Toujours rien. Il retente.

Lorsqu'il entend un voisin hurler qu'il va « casser les dents du guignol qui s'amuse à sonner chez les gens au beau milieu de la nuit », il se dit qu'il est temps pour lui de partir. Il veut regarder l'heure, mais son téléphone n'a plus de batterie.

Il est seul — même le Pendu l'a laissé tomber.

Il rebrousse chemin, accablé, des sanglots coincés dans la gorge. Il se console en se disant qu'il n'arrivera peut-être jamais à destination et que ses yaourts à la cerise finiront par pourrir, rependant une odeur désagréable dans tous les appartements adjacents au sien.

Il s'était imaginé le son des clés qui tournent dans la serrure, des cheveux en bataille et des yeux endormis. Une main lâche qui se gratte distraitement le ventre alors que la voix ensommeillée d'Hinata marmonnerait quelque chose d'incompréhensible. Atsumu qui s'excuse avant de se jeter sur ses lèvres. Puis des baisers et les doigts d'Atsumu qui auraient retracé la courbe des clavicules d'Hinata.

Il a laissé son bonnet sur le pas de la porte. Il espère que le jeune homme comprendra.


Alors qu'il descend les trois petites marches qui donnent sur le bâtiment, Atsumu aperçoit une silhouette. Il plisse les yeux. Sa vue a baissé, mais il refuse de s'acheter des lunettes. Ça ne lui va pas bien et Akaashi (un garçon de sa classe qui en porte) est un peu trop beau pour que lui aussi s'essaie à l'exercice. À la place, il n'aperçoit rien au-delà de cinq mètres.

Il sent encore le poids de la porte sur ses bras. Ses membres le tiraillent à chaque mouvement. Le vent semble s'être calmé et seule la neige continue de tomber, sans fin, pareil aux silences qu'Hinata aime laisser flotter lorsqu'ils sont tous les deux dans son salon à se dévisager, comme ça, parce qu'Atsumu le trouve beau, et pour Hinata… Il ne sait pas. Il espère que lui aussi a quelque chose à lui offrir.

Il s'assoit sur les marches. Fixe la neige parce qu'il n'y a rien d'autre à faire — pense à Hinata entre deux flocons.

— Atsumu ?

L'interpellé relève la tête, surpris qu'on le reconnaisse — il ne s'est jamais senti aussi seul que ces dernières heures. Il met quelques secondes à comprendre à qui appartiennent les sourcils froncés, le léger sourire en coin, le nez taquin, les jambes musclées.

Des yeux le regardent, à qui sont-ils ?

Tout ce qu'il avait prévu de lui dire s'envole. À la place il se relève, garde le silence. Hinata n'a pas l'air contrarié, seulement dubitatif. Cela fait bizarre de le voir avec autre chose que ces yeux vides, presque gris qu'il posait sur lui depuis une semaine.

— Tu me regardes comme Aphrodite, se lance enfin Atsumu.

Cela plaît à Hinata. Il sourit.

— Je suis désolé, ajoute-t-il.

— Pas moi, déclare alors son ami.

Et juste comme ça, il laisse tomber le paquet qu'il tenait entre ses mains. Le sachet fait un drôle de bruit lorsqu'il touche le sol. Comme un verre qui se briserait au ralenti. Les éclats s'éparpillent, mais ils ne le remarquent pas.

Hinata s'approche doucement, se met sur la pointe des pieds avant de passer ses bras autour de son cou. Il y a un instant de flottement pendant lequel aucun d'eux n'esquisse un geste, trop occupés à se perdre dans les yeux de l'autre.

Atsumu pose sa main sur la joue du jeune homme le contact de sa peau est doux contre sa paume. Il ne peut s'empêcher de sourire.

Puis Hinata presse ses lèvres contre les siennes.

Ce n'est pas la première fois que cela arrive, et pourtant il y a une nouvelle avidité, quelque chose de différent lorsque ses doigts frôlent sa nuque. Peut-être parce qu'Atsumu a l'impression de l'embrasser pour de vrai, sans artifice.

La neige continue de tomber et il passe de longues minutes à le couvrir de baisers. Il savoure sa peau qui n'a pas le goût amer du café ou l'odeur âcre de la cigarette. Elle est comme Hinata : mystérieuse, avec la sensation de la rosée du matin. Ses lèvres parcourent sa mâchoire, suivent la trajectoire de sa gorge, mais elles finissent toujours par revenir à sa bouche. Contre toute attente, elle a la saveur du miel.

Les mains d'Hinata voguent sur son corps, se glissent même sous son pull. Atsumu ne sent plus le froid. La peau du jeune homme est brûlante et la chaleur revient ; des tournesols s'écoulent de ses poignets.

Deux garçons qui s'embrassent, figés dans la neige.

Atsumu se demande ce qu'Hinata lui trouve. Il n'est pas agréable, pas si facile à vivre que ça, même s'il ne se plaint pas beaucoup. Il déteste avoir tort et surtout, les cartes ont une dent contre lui.

Les flocons tombent autour d'eux. Atsumu frissonne, malgré son écharpe, ses joues brûlantes et ses poumons qui menacent d'exploser. Il ne comprend pas. Son cœur devrait accélérer la cadence, pourtant les battements sont calmes, presque silencieux. Il n'entend rien, pas même le vent qui souffle, qui les enlace. Son sang reste glacé, imperturbable.

Il ne sait pas quoi dire. Il devrait parler, maintenant que le moment est passé.

À la place, il imagine Natsu vêtue de rose et de bleu turquoise car que c'est le seul souvenir qui lui reste. Ses mots se sont envolés, il ne s'en rappelle plus trop. Il était agacé, mais il croit que c'est parce qu'elle lui disait la vérité. Atsumu déteste la vérité. Du moins, quand cela le concerne.

Il l'observe sous ses paupières, marcher sous cette neige comme si l'on était en plein été, tendre la main, la paume ouverte vers le ciel. Elle attrape les flocons avant de lécher sa peau du bout de sa langue en riant un peu — pas trop fort, juste ce qu'il faut pour qu'on la remarque. Ses longs cils deviendraient violets. Il y aurait quelques larmes sur ses joues rebondies, mais elle continuerait de sourire.

— Pourquoi tu n'as pas répondu ? souffle Atsumu, son visage tout proche de celui d'Hinata.

Sa peau est pâle dans la pénombre.

— Ma sœur m'a encore pris mon téléphone. Et quelques livres que je n'ai jamais lus.

— Évidemment. Évidemment que c'était ça.

Hinata ne semble pas comprendre, mais il n'insiste pas. Il attrape sa main, la serre un peu plus fort que d'habitude. Atsumu l'observe. Il a des flocons éparpillés dans ses cheveux et le bout de son nez est aussi rouge que son écharpe.

— Tu es vraiment un idiot, se moque son ami. J'aimerais bien que tu me tires les cartes, un de ces jours.

Ça lui ressemble bien. Deux phrases qui n'ont aucun rapport, des lettres qui tourbillonnent. Atsumu ne lui avoue pas qu'il n'a jamais su lire les cartes. Le tarot est un souvenir pour lui, aussi flou que le ciel strié de blanc.

Il ne peut se retenir de faire un commentaire sur le paillasson d'Hinata lorsqu'ils remontent tous les deux — il ne dit rien sur son bonnet qui traînait là, en revanche.

Lorsqu'il se réveillera demain, un peu plus tard que les passants qui se lèvent aux aurores, il aura une dizaine de messages de Mika, dix-sept appels manqués de Yachi et même un mail d'un certain ShiratorizawaIsLame qui l'accusait d'avoir volé ses trois vêtements préférés. Il répondra rapidement à la première, écoutera la voix inquiète de la deuxième et supprimera le message du troisième.

Atsumu regarde les fleurs fanées posées sur le petit meuble de l'entrée. Les feuilles des tournesols sont sèches alors qu'elles tournent au gris. Son ami a probablement oublié de les arroser. Elles sont mortes.

Il l'embrasse — pour rattraper le temps perdu, tous ces moments où il n'a pas osé sauter le pas. La neige tombe dehors.

Il y a l'été dans le regard d'Hinata. La carte du Pendu est égarée quelque part, et il ne pense pas une seule fois à Osamu et la chance dont il a si injustement hérité. Atsumu est celui à qui le destin fait une faveur aujourd'hui.

Il rend son pull à Hinata et lui en vole un autre. Il lui dit d'arroser ses plantes, mais ils oublieront de le faire — ce n'est pas si grave, Atsumu a prévu de lui en offrir de nouvelles, pleines de couleurs.

— Raconte-moi les secrets d'Aphrodite, chuchote Hinata.

Il ouvre la bouche, et les mots s'écoulent tout seuls pour la première fois.


Sachez que l'anecdote des plaques d'immatriculation est inspirée de faits réels (je côtoie de gros cerveaux, ne faites pas ça svp, restez chez vous quand vous avez bu et ne sortez pas à 7h du matin encore ivre de la veille). Sinon, en vrai j'aime bien les yaourts à la cerise, je ne sais pas pourquoi je les ai taillés comme ça, ils sont archi bons.

Enfin bref, la personne que j'avais tirée au sort pour le secret santa était donc Léandre (aka l'icone CATHARSIS) ! Je l'ai déjà dit dans la note du début, mais j'espère vraiment que ça t'a plu. Ça m'a fait trop plaisir de tomber sur toi et de t'écrire ça. J'espère que tu as apprécié ta lecture autant que j'ai aimé écrire cet OS !

Sinon, thank you to all the girls who did this with me (aka liuanne, Partizion, CATHARSIS et Aeliheart974), allez lire ce qu'elles ont écrit, elles sont TALENTUEUSES.

Sur ce, je vous dis à la prochaine. N'hésitez pas à laisser une review et prenez soin de vous !