Chapitre 2 : Le Spectre d'une Vie
Lorsque Law se réveilla trois petites heures plus tard, il était toujours aussi épuisé. Sa tête lui faisait mal d'avoir trop pleuré et sa bouche était pâteuse. Il se traîna dans la salle de bain et croisa son double dans le miroir. Ses yeux étaient encore gonflés et rouges, ses traits tirés, ce qui lui tira une grimace. Il mit sa tête sous l'eau glacée. Cela lui éclaircit suffisamment les idées pour que le caractère bouleversant de sa grossesse ne le frappe de nouveau.
Les mains crispées sur le bord du lavabo, il s'appliqua à calmer sa respiration qui s'était brusquement faite rapide et sifflante. Il ne devait pas paniquer. Il devait garder les idées claires pour envisager toute cette situation de façon objective. Surtout, rester logique.
Il ôta son haut et observa avec attention son abdomen avant que ses longs doigts tatoués ne se mettent à palper sa peau.
Aucun signe extérieur ne révélait sa grossesse et, pourtant, il avait l'impression de sentir la vie qui se développait en lui. Il savait que ce n'était pas possible, qu'il se faisait simplement des idées. À ce stade d'avancement, soit trois semaines de grossesse, le fœtus ne devait mesurer qu'un ou deux millimètres, tout au plus.
Mais ce ne serait bientôt plus le cas. Il allait grandir jusqu'à devenir un petit être à part entière. Dans deux ou trois semaines, son cœur se mettrait à battre et son système nerveux commercerait à se former. À dix semaines, il aurait des yeux, un nez et une bouche et ses différents membres seraient en place, même s'ils ne seraient pas encore complètement formés. À quatorze semaines, ses organes génitaux permettraient de savoir s'il s'agissait d'une fille ou d'un garçon. À vingt-quatre semaines, le bébé serait capable d'entendre des sons. Neuf mois lui paraissait tout à coup était un délai terriblement court.
Si sa grossesse durait effectivement neuf mois. Qui savait si son enfant se développerait correctement, comme il l'aurait fait dans le corps d'une femme ? Celui-ci était biologiquement capable de porter un enfant, ce qui n'était pas le cas de celui d'un homme. De ce qu'il savait actuellement de sa situation, il était tout à fait impossible de donne naissance par voie naturelle. Il lui faudrait donc une césarienne, à condition que son organisme lui permette de rester en vie jusqu'au terme. Un semblant d'utérus semblait s'être créé en lui mais comment ses organes réagiraient-ils au fur et à mesure que le fœtus grandirait ? Se déplaceraient-ils comme ils le devaient ou seraient-ils écrasés et déchirés ? Un cordon ombilical allait-il se créer où le fœtus dépérirait en le tuant de l'intérieur faute d'alimentation ? Allait-il mourir parce que son corps avait décidé de donner la vie en dépit de toutes les lois de la science ?
Et si par miracle tout se passait bien, que se passerait-il ensuite ? Law n'avait jamais songé à avoir un enfant – ni avec une femme, ni de cette façon.
La mise au monde d'un enfant était tout simplement incompatible avec l'univers de la piraterie dans lequel il évoluait. Pour être heureux, les enfants avaient besoin de stabilité, ce qui excluait un bateau naviguant sur les flots ainsi qu'une traque de tous les instants. Car il ne faisait aucun doute que, si la nouvelle venait à se répandre, son enfant serait immédiatement en danger de mort. Il avait bon nombre d'ennemis qui s'empresseraient de l'utiliser pour le faire ployer, sans le moindre scrupule pour son innocence. Ce n'était pas une vie pour un enfant. Bien sûr, lui aussi avait expérimenté la piraterie à un jeune âge en rejoignant l'équipage de Doflamingo àdix ans, mais il avait choisi cette voie en toute conscience de cause. Il était alors suffisamment assez intelligent pour connaître les conséquences de son choix et le saturnisme blanc ne lui avait laissé aucune perceptive d'avenir. Ce ne serait pas le cas de son enfant. Il était déjà condamné.
Et sans compter le mal que lui-même infligerait à son enfant. Peu de pirates faisaient long feu sur les océans et une épée de Damoclès planait au dessus de sa tête, même s'il comptait parmi les plus puissants actuellement sur Grande Line. Il était constamment traqué par le Gouvernement Mondial et possédait une prime suffisamment élevée pour que son encaisseur puisse vivre plusieurs vies sans avoir besoin de lever le petit doigt, ce qui réduisait de façon logique et implacable ses chances de mourir de vieillesse sur une petite île, entouré par ses proches. Il risquait de mourir à chaque instant, ce qui signifiait risquer d'abandonner l'enfant à lui-même avec toute la douleur en résultant. Or, si une personne connaissait bien ce sentiment de vide, d'impuissance et de colère qui accompagnait la perte d'un proche, c'était bien lui. Il ne pouvait pas laisser vivre enfant sachant qu'il risquait de lui faire subir les mêmes tourments.
Sa main se crispa et ses ongles pénétrèrent sa chaire. Avec son fruit du démon, il lui serait diaboliquement facile d'extirper le futur enfant de son corps. Il lui suffirait de quelques secondes pour mettre fin à cette situation inextricable. Rien qu'un coup de scalpel.
C'est le cœur lourd et l'esprit troublé que Law quitta sa cabine. Presque immédiatement, il croisa Shachi et Penguin qui passaient dans le couloir par un hasard tout à fait prémédité.
- Capitaine, est-ce que tu vas bien ? s'exclama le premier en se précipitant vers lui.
- Nous étions très inquiets ! ajouta l'autre.
- Ce n'était pas la peine de vous en faire, leur répondit-il avec son flegme habituel. Tout va bien.
- Tu es sûr ?
- Oui.
Sentant ses émotions s'agiter de nouveau en lui, Law s'empressa de couper court à la conversation et, après leur avoir demandé de retourner à leurs activités, se dirigea vers le poste de navigation. Se plonger dans des cartes et des trajectoires était exactement ce dont il avait besoin pour se changer les idées et oublier l'incertitude de son avenir. Un bon livre sur la chirurgie aurait eu meilleur effet mais la situation ne s'y prêtait pas.
- Tu es réveillé, constata Bepo, à la barre, lorsqu'il entra.
Le capitaine songea un instant à faire demi-tour avant de se rappeler que l'ours était à la fois la seule personne capable de lui rappeler de sa grossesse et de le soutenir.
- Comment te sens-tu ?
- Très bien, répondit-il d'une voix détachée en tirant plusieurs cartes et un compas d'un bureau.
Aussitôt, il se plongea dans des calculs de distances sans but réel.
- Ça ne peut pas aller bien, murmura l'ours qui n'avait pas raté son absence de contact visuel.
- Je ne veux plus penser à ça aujourd'hui, rétorqua Law, ses sourcils se fronçant avec conviction.
- Je suis désolé... Je te laisse tranquille.
Le silence se réinstalla, lourd et pesant.
- Merci pour tout à l'heure, murmura Law quelques minutes plus tard, sans lever la tête vers lui.
L'ours lui sourit en réponse.
Durant les jours qui suivirent, Law agit comme si de rien était. À vrai dire, il semblait encore plus investi dans ses tâches qu'auparavant et s'assurait que tout soit parfaitement en ordre avec une obsession qui aurait pu être dérangeante si ses hommes ne le connaissaient pas autant. Law aimait contrôler chaque aspect son environnement, en partie en raison de sa fonction de médecin et de chirurgien qui l'astreignait à une rigueur impeccable faute de tuer quelqu'un par inadvertance, et ils avaient eu tout le temps de s'y habituer, se pliant à ses règles sans rechigner.
Il n'avait pas reparlé de sa grossesse à Bepo ou à qui que ce soit d'autre. Les rumeurs de l'incident avaient beau s'être répandues comme une traînée de poudre parmi l'équipage, il n'y avait pas donné suite, se contentant de braquer sur ses hommes un regard perçant pour les faire changer de sujet lorsque celui-ci revenait sur la table. Cependant, aucun n'oubliait et ils restaient inquiets. En effet, même si Law donnait le change en apparence, certains éléments interpellaient ceux qui le connaissaient le mieux, Bepo, Shachi et Penguin. Notamment, il ne dormait plus, errant dans le sous-marin une fois tout le monde couché, ce qui ne faisait que creuser les cernes qui ornaient déjà ses yeux et rendait son teint cireux. Il avait toujours eu des problèmes d'insomnie mais, là, cela atteignait un tout autre stade. D'autre part, il mangeait beaucoup moins qu'auparavant, voire sautait carrément des repas sous prétexte d'une tâche à terminer. Pour un médecin, un tel comportement à risque démontrait qu'il était vraiment perturbé par ses pensées. Dans ces moments, Shachi et Bepo veillaient à lui apporter à manger dans sa cabine mais l'assiette restait généralement intacte, qu'ils insiste ou non.
Law jeta un regard dégoûté aux légumes que venait de lui apporter le cuisinier et porta une main à sa bouche pour s'astreindre à respirer convenablement et ne pas se laisser emporter par la nausée qui venait de le saisir.
Il savait qu'une grossesse n'était pas une chose aisée mais, à présent, il respectait d'autant plus les femmes pour être capables d'endurer cette situation infernale depuis la nuit des temps. Les symptômes semblaient enfler de jour en jour. Entre autres, les nausées, les désordres intestinaux et la fatigue étaient devenus une part intégrante de son quotidien, comme si être informé de son état avait décuplé tous ces maux.
Son humeur devenait elle aussi de plus en plus changeante, bien qu'il réussisse à le cacher sans difficulté. Généralement, il s'en rendait compte lorsqu'il se perdait dans le labyrinthe de ses pensées. Par moment, une vague de soulagement le saisissait, balayant ses peurs et ses doutes, et il avait l'impression que rien n'avait plus d'importance, que le bébé était une chance et qu'il verrait bien ce qu'il arriverait. Puis, l'instant suivant, l'incertitude l'envahissait de nouveau et il se retrouvait terrifié, prostré dans son lit, incapable de savoir comment envisager la suite des événements. Tout cela ne répondait pas à la moindre logique.
- Je ne peux pas continuer comme ça, soupira-t-il en passant une main dans ses cheveux pour s'éclaircir les idées.
Une fois par jour, il scannait son corps avec son fruit du démon et constatait que le fœtus grandissait. Son choix de le garder ou non devenait plus qu'urgent. S'il attendait trop, il savait qu'il devrait vivre avec la douleur d'avoir assassiné son propre enfant.
Il avait fait de nombreuses recherches sur le développement des enfants lors d'une grossesse normale et fait le parallèle avec ce qui risquait de lui arriver. C'était terrifiant. Sa survie reposait entièrement sur la façon dont répondrait son corps, ce qu'il était incapable de prévoir. Pourtant, dans cette équation impossible, il y avait une variable qu'il ne pouvait pas négliger : le fruit du bistouri. Celui-ci était forcément à l'origine de toute cette histoire, défiant par ses pouvoirs les fondements mêmes de la vie. S'il lui permettait de porter un enfant, alors c'est qu'il était également capable de lui en fournir les moyens et de le maintenir en vie durant le processus. Non ? Envisageait-il réellement de remettre sa vie entre les mains d'un fruit dont tout le monde ignorait la véritable origine ? C'était dément.
Par ailleurs, il y avait cette autre idée, totalement incontrôlable et inexplicable, qui pénétrait peu à peu son cerveau : cet amas de cellules dans son ventre était – ou plutôt serait bientôt – de son sang. Il faisait partie de sa famille biologique, au même titre que ses parents et que sa petite sœur, Lamy, morts des années auparavant. L'amour de son équipage et de ses amis ne remplacerait jamais celui qu'il avait perdu le soir où ils avaient été massacrés. Il avait cru espérer quand ce vide en lui s'était peu à peu comblé lorsque Corazon, le frère de Doflamingo, l'avait kidnappé pour tenter de lui sauver la vie, s'occupant de lui malgré toutes ses récriminations, mais le destin s'était moqué une nouvelle fois de lui et sa perte avait été plus douloureuse encore. Avec cet enfant, son fruit du démon semblait lui offrir une nouvelle opportunité de retrouver ce qui lui avait été arraché. Et, invariablement, de souffrir s'il venait à le perdre.
Qu'il le garde ou qu'il s'en débarrasse, cela revenait à offrir à sa progéniture une mort certaine. Restait à savoir si le jeu en valait la chandelle.
- Je tourne en rond, gronda Law en frappant du poing un mur tout proche.
La douleur chassa les larmes qui menaçaient de lui échapper.
- Je dois trancher. Aujourd'hui.
Lorsque Bepo croisa son capitaine, un peu plus tard dans la journée, il sut que quelque chose s'était produit.
Jusqu'ici, l'ours s'était contenté de suivre de loin le tourment de son meilleur ami. Il avait bien tenté d'aborder le sujet problématique mais, se heurtant à un silence buté, il avait décidé de simplement rester en retrait jusqu'à ce que Law vienne de lui-même vers lui. Celui-ci l'avait d'ailleurs fait à plusieurs reprises mais s'était contenté de le fixer un long moment avant de faire demi-tour sans rien dire, renonçant à lui faire part de ses pensées. Toutefois, à un ou deux occasion, alors qu'ils s'étaient retrouvés seuls, Law était venu se réfugier dans ses bras, en quête de réconfort. Au moins, cela lui donnait l'impression de ne pas être totalement inutile et impuissant.
Son hypothèse se confirma en fin d'après-midi, lorsque, occupé avec ses instruments de navigation, il avisa Law, appuyé contre l'encadrement de la porte, qui le fixait en silence, le visage grave.
- Tu as pris ta décision, comprit-il.
- Oui, mais j'ai une question à te poser avant de t'en faire part.
- Laquelle ?
- Crois-tu que cet enfant puisse être heureux ?
L'ours eut un sourire tendre.
- Personne ne l'aimera plus que toi.
Si un tiers avait été présent, nul doute qu'il aurait été estomaqué d'une pareille réponse. En plus d'être un pirate, de la Génération Terrible de surcroît, la réputation du sadisme et de la froideur de Law n'était plus à faire. Ceux l'affirmant n'avaient pas tort, mais très peu de personnes savaient qui était réellement l'homme se cachant derrière le surnom de Chirurgien de la Mort et les tourments qui l'avaient façonné.
- Dans ce cas…
Law baissa les yeux un instant pour rassembler toutes les forces qu'il lui faudrait pour assumer ses prochains mots, avant de se redresser et de braquer un regard ferme dans celui de son second.
- … advienne que pourra.
