Chapitre 7 : Entre deux eaux
Les Pirates du Heart firent de leur mieux pour intégrer le petit renne parmi eux. Chopper s'était rendu compte que, au fil de toutes ses années d'alliance, il y avait plusieurs personnes avec qui il n'avaient jamais vraiment pris le temps de discuter, et il y avait remédié avec plaisir. Tous étaient très sympathiques et faciles à vivre. Seul Law restait distant avec lui.
En observant Bepo et Law interagir, Chopper apprit une chose essentielle : pour avoir une quelconque influence sur le capitaine, il ne fallait pas y aller par quatre chemins. Il n'aimait pas les tergiversations, les phrases détournées, les faux-semblants ou les mensonges. Cependant, cela lui posait un autre problème, car Law n'acceptait pas qu'on remette lui donne des ordres ou qu'on lui force la main et, s'il écoutait les suggestions ou les contre-indications de la part de ses subordonnés pour toute décision touchant à l'équipage, ce n'était pas le cas lorsqu'il était le seul impliqué. Il n'y avait que Bepo qui semblait pouvoir se faire entendre. Comment lui qui ne le connaissait pas réellement était-il censé passer cette barrière qu'il avait bâtie entre lui et le reste du monde ?
- Tu as déjà fait le plus important sans même t'en rendre compte, le rassura Bepo lorsqu'il lui fit part de ses doutes. Tu l'as choisi plutôt que ton capitaine. Il ne l'oubliera pas. Laisse-lui le temps de s'habituer à ta présence et les choses devraient évoluer d'elles-mêmes. Tout comme le reste de l'équipage, il t'adoptera.
Suivant ses conseils, Chopper prit son mal en patience et tâcha d'être présent pour Law, sans pour autant l'être trop. Même s'il aidait aux tâches à bord, Chopper ne savait pas trop comment occuper son temps à part à en étudiant la médecine, ce qui voulait dire côtoyer Law. Cependant, étant donné son comportement, il craignait que le capitaine ne réduise sa présence à une surveillance omniprésente. À vrai dire, il n'avait absolument aucune idée de comment fonctionnait l'esprit du chirurgien et cogitait un peu trop sur chacune de leurs interactions.
Chopper partageait ses doutes avec son équipage, qui le contactait régulièrement pour échanger des nouvelles. Puis, c'était à son tour d'écouter les derniers événements rythmant la vie du Sunny et qui tournaient essentiellement autour de Luffy.
- Il ne veut toujours pas encore parler de la grossesse de Law, mais je crois qu'il commence à se calmer, même il est toujours décidé à vous retrouver.
Chopper émit un soupir triste.
- Je suis désolé pour tout ça.
- Ce n'est pas ta faute, le rassura Sanji, pas plus que ce n'est celle de Law.
- Mais en attendant, vous subissez.
- Ce n'est pas aussi personnel pour nous que ça l'est pour toi et, même si ce n'est pas le plus agréable des voyages, on s'en sortira. On a affronté des Grands Corsaires et des Empereurs qui voulaient notre peau. Ici, au moins, on ne risque pas de mourir.
- Bien qu'avec deux capitaines aussi différents, ça ne peut être qu'explosif, rit Brook. Imaginez la terreur que sera leur enfant.
Le petit renne eut un léger rire. En quelques jours, c'était devenu le principal sujet de commérages. Ils partaient déjà tous du principe que Luffy était bien le père, que l'enfant viendrait au monde sans le moindre souci et que tout s'arrangerait. Lui aussi aurait aimé pouvoir être aussi positif mais il sentait au fond de lui que ce ne serait pas si simple : même si la grossesse se déroulait normalement, la relation entre les deux capitaines ne se réparerait pas comme par magie.
Il suffisait de voir comment avait réagi Law lorsque, le lendemain de leur départ, Ikkaku était venu l'informer de que Luffy avait tenté de les joindre. Son expression s'était assombrie d'un seul coup.
- Je me suis permise de l'envoyer balader, avait rapidement précisé la jeune femme.
Son capitaine avait approuvé d'un signe de tête.
- S'il rappelle et qu'il souhaite parler à Chopper, informe-l'en, sinon raccroche.
Le lendemain, Ikkaku avait obéi sans le moindre état d'âme, ainsi qu'elle le fit pour le jour suivant et le suivant encore. Au départ, elle signalait tout de même l'appel mais, avisant chaque fois la réaction coléreuse de Law, et avec l'accord de Bepo, elle avait cessé rapidement. Malgré tout, Luffy s'obstinait à tenter de les joindre.
Si Law venait à apprendre que le jeune capitaine s'était donné pour objectif de le retrouver, Chopper ne savait pas ce qu'il adviendrait. Et si, malgré les efforts de leurs deux équipages, les deux capitaines se retrouvaient de nouveau face à face avant que la situation ne se soit apaisée ? Et si l'un d'eux blessait l'autre ? Et si la vie les avait séparés définitivement ?
- Ça ne sert à rien de trop t'inquiéter, tenta de le rassurer Bepo un jour qu'il s'était ouvert à lui. On ne peut pas savoir ce qui adviendra.
- Le Sunny est reparti de l'Archipel de Sabaody. Rayleigh a convaincu Luffy de ne pas plonger dans les courants marins étant donné notre piètre expérience en la matière, mais n'a pas réussi à le faire renoncer. Usopp m'a dit qu'il passe son temps à marmonner qu'il nous retrouvera.
- Il ne nous retrouvera pas en cherchant au hasard. C'est statistiquement impossible.
- S'il y a un instinct dont il faut se méfier, c'est celui de Luffy. Sans compter que son fluide perceptif est très développé lorsqu'il se prend la peine de l'utiliser.
Le soutien de Bepo et ses arguments rationnels le rassuraient généralement un temps mais son inquiétude n'avait rien de logique. Couplé à l'absence de ses amis qu'il n'avait pas quittés depuis des années, il avait dû mal à garder le moral lorsqu'il se retrouvait seul.
Un matin, après s'être réveillé de très bonne heure à cause d'une envie pressante, et alors que ses sombres pensées menaçaient de s'emparer une fois de plus de lui tandis qu'il restait pelotonné dans son lit, il quitta sa cabine et décida de partir à la recherche de Law. Il avait beau être cinq heures du matin, il était certain de le trouver debout.
Il le localisa dans la salle commune, confortablement installé sur un sofa, un épais volume de chirurgie dans les mains. Il avait l'air détendu et serein, ce qui lui tira un sourire. C'était presque aussi vivifiant pour lui que voir l'immense sourire de son capitaine.
- Déjà debout ? lui demanda Law sans lever les yeux de son livre, le faisant sursauter.
- Oui. Je n'avais plus sommeil, éluda le petit médecin.
- Si tu veux berner un insomniaque, il va te falloir travailler tes mensonges.
Le petit renne soupira : il était évident que Law avait remarqué son trouble. Il vint s'asseoir près de lui, ignorant comment il allait pouvoir se justifier sans vendre la mèche. Son aîné referma son livre et focalisa son attention sur le nouveau venu.
- Dis-moi ce qui ne va pas, reprit Law avec fermeté.
- J'ai promis à Bepo de ne pas t'en parler.
- Si c'est le fait que ton capitaine nous poursuit qui te tracasse, sache que je suis au courant.
- Comment ? s'étonna le petit renne, le stress nouant soudainement son estomac.
- Je sais tout ce qu'il se passe dans mon sous-marin.
- Pourquoi tu n'as rien dit alors ?
- Je voulais savoir si vous m'en parleriez de vous-mêmes.
La culpabilité transparut sur les traits du petit médecin.
- On ne voulait pas t'inquiéter, c'est pour cela que nous avons préféré se taire... Est-ce que tu nous en veux ?
- Je n'ai pas encore décidé.
Law lui jeta un regard narquois en le voyant déglutir.
- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Chopper, indécis.
- Tant qu'il ne s'approche pas trop, je vous laisse gérer. J'aviserai si la situation évolue.
Chopper lui offrit un sourire mitigé, à la fois peiné qu'il en veuille toujours à Luffy et heureux de la confiance qu'il leur accordait.
- C'est difficile pour toi, déclara Law.
- Ce n'est pas important.
- Bien sûr que ça l'est, rétorqua le capitaine avec sévérité.
Le petit médecin se crispa légèrement, comme s'il s'était fait réprimander.
- Tu as dit que tu serais là pour m'écouter et la réciproque est vraie.
Le plus jeune hésita un instant avant de lever les yeux vers Law.
- Mes compagnons me manquent. C'est normal. Je me plais avec vous mais ce n'est pas pareil. Il n'y a personne qui se bat pour garder sa nourriture dans son assiette, il n'y pas d'explosion à cause d'une expérience ratée, il n'y a pas de personne qui en frappe une autre pour un oui ou pour un non…
- La vie sur le Sunny est très animée, confirma le capitaine.
Chopper baissa le nez, triste et nostalgique.
- Tu peux les rejoindre si c'est ce que tu désires.
- Non ! protesta le médecin. Je veux rester ici avec toi. Pas parce que tu me l'as demandé mais parce que toi aussi tu es important.
Law le considéra d'un regard qu'il ne parvint pas à déchiffrer, à la fois surpris et méfiant, avant de finalement se détourner de lui.
- Cela restera toujours une option. Il te suffit de le demander.
Le silence s'installa entre eux. Chopper ne savait pas trop quoi répondre et, pourtant, il sentait le capitaine ouvert à la discussion. Il ne devait pas laisser passer cette chance, même si cela signifiait tenter une approche qu'il n'aurait jamais pensée utiliser avec le capitaine.
- Law ?
- Mm ?
- Je peux te faire un câlin ?
Il y eut un moment de silence.
- Tu me demandes un câlin à moi ? répondit Law en haussant un sourcil.
Chopper rougit violemment, effroyablement gêné, avant de finalement commencer à balbutier une série de mots incompréhensibles en un semblant d'explications. C'était une mauvaise idée. Jamais il n'aurait dû demander une telle chose ! Il avait espéré qu'avec ce qu'il s'était passé le premier jour de son arrivée cela passerait mais cette première étreinte n'était sans doute provoquée par un trop plein d'émotions.
- Tu n'as peur de rien, finit par le couper Law d'un ton légèrement moqueur.
Néanmoins, il lui ouvrit ses bras. Éberlué, Chopper ne fit néanmoins ni une ni deux pour venir s'y caler.
- Ça te fera un exercice pour quand tu auras ton bébé, se justifia-t-il pour tenter d'oublier sa gêne.
Law ne répondit pas, se contentant de poser son menton sur le sommet de son chapeau et de rouvrir son livre. Chopper resta à un moment à profiter de son étreinte avant de s'intéresser à sa lecture. Finalement, c'est lisant de concert que les deux médecins attendirent le réveil de leurs compagnons.
Cette scène se reproduisit une fois, deux fois, trois fois, avec toujours un peu plus de naturel malgré l'absence flagrante de conversation. Lorsqu'un matin, Law ouvrit de lui-même ses bras pour l'inviter à venir lire avec lui, Chopper comprit qu'il avait réussi à créer un lien durable entre eux. Il aurait dû se douter que ce n'était pas en discutant qu'il allait l'atteindre et qu'il lui suffisait simplement d'être là.
De son côté, Law estimait avoir suffisamment décrypté le comportement de Chopper pour se détendre en sa présence. Ses mots toujours attentionnés, sa loyauté et son comportement à la fois timide et déterminé l'avaient toujours rendu sympathique à ses yeux, mais il avait hésité car Chopper était lié à Luffy, ce qui était une raison en soi de ne pas le laisser s'approcher trop près. Cependant, lorsque le petit renne lui avait demandé sa première étreinte, il avait compris que la distance qu'il mettait entre eux était plus forcée qu'il ne l'avait pensé. Cela ne voulait pas dire qu'il lui dévoilerait ses secrets, loin de là, mais il pouvait se permettre d'ignorer ce sentiment d'insécurité latent qui le tenait en présence d'autres personnes et le voir un peu plus comme le soutien qu'il lui avait demandé d'être.
Néanmoins, Law n'appréciait guère de dépendre de quelqu'un, lui fut-il amical. Il avait perdu trop d'êtres chers et avait été trop souvent blessé pour oser s'attacher de nouveau. Cette histoire avec Luffy n'était qu'une preuve de plus que les sentiments pouvaient être un poison. Pourtant, son cœur continuait à s'attacher aux autres en dépit de sa volonté. Chopper en était la preuve vivante. Pour oublier cela, il avait trouvé une solution temporaire : le travail. Étudier, planifier, réfléchir, cela l'avait toujours calmé et il avait donc décidé de passer chaque instant de doute à travailler pour s'occuper l'esprit.
Ce jour-là, il avait décidé de passer en revue avec Penguin toute la machinerie du Polar Tang, afin d'identifier les faiblesses des installations et les éventuelles réparations qu'ils auraient à faire dans un futur proche. Une tâche monstrueuse qu'ils devaient faire consciencieusement s'ils ne voulaient pas mourir, soit exactement ce qu'il fallait à Law pour oublier le cadavre fantasmagorique de son enfant mort-né ayant empoisonné sa nuit.
Ils venaient d'achever trois heures d'inspection quand, en s'extirpant de la chaufferie, un léger vertige saisit le capitaine. Sa main s'accrochant à un tuyau de refroidissement, il dut s'arrêter quelques instants, le temps qu'il ne passe. Cela arrivait de plus en plus souvent, tout comme les crampes et les essoufflements. Cette faiblesse lui était tout bonnement insupportable et le manque de sommeil de plus en plus difficile à gérer. Il espérait sincèrement que cela ne durerait pas durant les neuf prochains mois sinon il allait vraiment être de mauvaise humeur.
- Capitaine, est-ce que… ?
Law jeta un regard perçant à Peguin, le défiant de poser la question qui lui brûlait les lèvres. Il supportait de moins en moins que son équipage lui faisait remarquer son état, lui proposait de l'aide ou lui assurait qu'il pouvait prendre tout le temps qu'il désirait. Il allait être père, d'accord, mais cela n'allait pas l'empêcher de vivre non plus. Du moins pas tant que ce n'était pas littéralement le cas. Intelligemment, le mécanicien se tut et se contenta d'attendre en silence qu'il soit prêt à se concentrer de nouveau sur leur tâche. Law finit par soupirer et sortit de la pièce. Il se sentit tout de suite mieux en quittant l'atmosphère chaude et humide du petit local.
- On devrait peut-être faire une pause, proposa Penguin. J'ai le dos en compote...
- Quand tu as mal au dos, tu es beaucoup plus grognon que ça et tu boites légèrement du côté gauche, lui fit remarquer son supérieur en haussant un sourcil sceptique. Il reste une demi-heure avant le repas. Nous avons encore le temps d'avancer.
Le mécanicien hocha la tête, contrarié que son mensonge ait été démasqué en quelques secondes. Il ne protesta pas et suivit le bourreau de travail qui lui servait de capitaine et d'ami.
Les deux pirates venaient de s'engager dans l'escalier menant au pont supérieur quand un nouveau vertige, plus violent que les précédents, saisit Law, le coupant au milieu d'une phrase. Il tenta de s'accrocher à la rambarde mais ses doigts ne se refermèrent pas assez rapidement dessus et il bascula en arrière.
- Capitaine !
Penguin se précipita pour le rattraper et, s'il ne fut pas assez fort pour le réceptionner, il lui évita au moins de se faire mal en amortissant sa chute.
- Capitaine, est-ce que ça va ? Dis quelque chose !
- Ce n'est… rien... souffla Law en fermant les yeux pour éviter au monde de tanguer autour de lui.
Le mécanicien sentit la peur enserrer ses tripes : son capitaine était aussi pâle qu'un cadavre !
- Chopper ! Bepo ! À l'aide ! hurla-t-il.
