Chapitre 9 : Le Cœur du Problème

Les yeux de Law s'écarquillèrent de surprise. Luffy amoureux de lui ? Cela lui semblait totalement ridicule. Leur relation était claire comme de l'eau de roche : ils passaient du bon temps ensemble, s'amusaient, sans que des sentiments ne s'en mêlent. Ils n'avaient jamais discuté de plus.

- Tu te trompes.

- D'un amour possessif et exclusif. Il t'aime.

- Je crois qu'il a raison, murmura Chopper en se détachant juste assez de lui pour pouvoir scruter son visage. Sur le Sunny, on sait tous qu'il t'adore. Quand il parle de toi, on croirait l'entendre parler d'Ace ou de Sabo, ses grands frères. Avant que tu ne me dises que vous… que vous couchiez ensemble, je ne pensais pas que Luffy s'intéressait à ce genre de choses. Maintenant que je le sais, je vois votre situation d'un point de vue bien différent. Ça me paraît tellement logique que je ne sais pas comment j'ai fait pour ne pas comprendre avant…

Law ferma les yeux, comme si cela pouvait empêcher les mots de ses amis de parvenir jusqu'à son cerveau. Un poids semblait lui être tombé brutalement sur les épaules, bloquant sa poitrine et l'empêchant de respirer correctement. Il ne voulait pas admettre que ces paroles trouvaient un écho dans ses souvenirs communs avec le jeune capitaine.

- J'ai besoin de rester seul. Partez.

- Capitaine…

- Partez, répéta Law d'une voix plus ferme.

- Avant j'ai quelque chose à te proposer, intervint Chopper alors que l'ours était sur le point d'obtempérer. Après, promis, nous te laissons tranquille. À condition que tu avales le repas que Shachi a préparé pour toi, évidemment.

Law fronça les sourcils, contrarié de ne pas être obéi, mais indiqua d'un signe de la main au petit renne de poursuivre.

- Contactons le Sunny sans que Luffy ne soit au courant. Les autres nous donneront leur avis sur l'avancée de ses réflexions et ce qu'il pense réellement de ta grossesse. Laissons le reste de côté pour le moment.

Le silence s'étira de nouveau et Chopper leva les yeux vers Bepo. Celui-ci hocha imperceptiblement la tête.

- Je vais chercher mon escargophone, je reviens, dit-il en quittant l'étreinte de Law.

Quelques minutes plus tard, le renne composait le numéro de son équipage.

- Chopper ? fit la voix d'Usopp à l'autre bout de la ligne.

- Bonjour Usopp. Comment vas-tu ?

- C'est plutôt à moi de poser cette question. Est-ce que tu t'en sors avec Law ? Il a accepté d'avaler quelque chose ? Tu as réussi à lui parler ?

Chopper sentit ses joues rougirent sous sa fourrure et lança un regard contrit au principal concerné.

- Il fait de son mieux, répondit Law avec détachement.

La surprise d'Usopp transparut clairement à travers l'escargophone.

- Excuse-moi. Je ne voulais pas…

- Peu importe, le coupa le capitaine, ne sachant pas s'il devait être touché ou irrité que le sniper se préoccupe de lui. Bepo est également là.

- Comment vas-tu ? demanda Usopp.

- Votre médecin veille, éluda-t-il.

- Nous t'appelons parce que nous voudrions avoir des nouvelles de Luffy, reprit Chopper. Comment ça se passe ?

- Nous avons réussi à le convaincre de vous laisser un peu d'air et de ne pas tenter de te faire revenir sur ta décision, Law.

- Ça n'a pas dû être une mince affaire.

- Effectivement. Je crois qu'il a bien pris conscience qu'il avait merdé lors de votre dernière conversation et qu'il risque de ne jamais te revoir s'il ne change pas d'avis. Du coup, ton silence le rend un peu fou : il alterne entre la colère frustrée et la déprime. C'est… difficile pour nous de le voir comme ça. Lui qui est toujours si joyeux...

- Cette situation est aussi pesante pour vous que pour nous, l'informa Bepo en resserrant légèrement ses bras autour de Law. C'est pour cela que nous voulions savoir ce qu'il se passe dans sa tête pour mettre un terme à cette situation conflictuelle.

- Tout ce que je peux dire, c'est qu'il a beaucoup réfléchi à la situation et qu'il ne veut pas perdre Law, reprit Usopp. Il fera des concessions pour toi mais il va falloir de la patience. On parle de Luffy.

- D'accord.

Voyant que le capitaine en avait assez entendu, Chopper termina la conversation en demandant à son ami de ne pas trop s'éloigner de l'escargophone et lui annonçant qu'il le recontacterait sous une quinzaine de minutes pour qu'ils puissent discuter de choses et d'autres.

- Nous allons te laisser maintenant, décréta Bepo tandis que le silence s'installait de nouveau dans la cabine.

Lui et le petit médecin se détachèrent de Law. Celui-ci les regarda s'éloigner mais son l'esprit était déjà à cent lieues du sous-marin.

- Je reviens avec ton repas, déclara Bepo.

- Mm.

- Law, insista Chopper. Il faut que tu manges. Je ne plaisante pas. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour ton enfant.

- Il va bien. Tu sais que je contrôle sa croissance et son développement chaque jour.

- Il ne peut aller bien que si toi tu vas bien.

- Je vais très bien, si ce n'est que mon adorable bébé appuie sur ma vessie et m'oblige à aller aux toilettes tous les quatre matins.

Les deux amis esquissèrent un sourire en le regardant aller s'enfermer dans la salle de bain. Si Law était capable de se plaindre, c'est qu'ils avaient réussi à l'atteindre, ne serait-ce qu'un peu.

Durant les deux jours qui suivirent, Law recommença à agir de façon normale. Il recommençait à se mêler aux siens et les écoutait parler de choses et d'autres avec le tempérament approprié. Néanmoins, il ne mangeait pas plus et ne dormait pas davantage. Ce fut lorsque Chopper lui annonça que ses organes réagissaient bien à la croissance de son fœtus et ne semblaient pas destinés à se déchirer à cause de la pression qu'exerçait l'utérus grandissant sur eux qu'il comprit que quelque chose n'allait pas. Aucun soulagement n'avait transparu chez son patient, seulement une lassitude passive.

- Il joue un rôle, murmura Chopper à Bepo alors que les mots de l'ours concernant son propre comportement lui revenaient en mémoire. On ne peut pas se fier à ce que l'on voit. Son air tranquille est factice.

- Pas totalement. S'il est capable d'agir comme d'ordinaire, c'est qu'il a retrouvé une façon de penser semblable à celle qu'il a en temps normal.

- Ça veut dire ? demanda le petit renne en se grattant la tête.

- Qu'il prend du recul pour remettre certaines choses à plat et mettre au point une stratégie d'action.

Bepo n'avait pas tort. Law réfléchissait beaucoup et, s'il n'allait pas mieux, se perdre dans ses réflexions sans détour lui apportait une certaine sérénité. Il savait que s'il ne mettait pas un terme à cette dérive, et ainsi que le disaient les deux piliers qui lui maintenaient la tête hors de l'eau, son bébé risquait d'en être irrémédiablement affecté. Or, la dernière chose qu'il souhaitait était lui faire du mal. Il était temps pour lui d'affronter son démon.

Or, ce démon n'était pas Luffy. La réaction du petit capitaine à l'annonce de sa grossesse l'avait profondément bouleversé, c'était un fait, mais c'était son propre comportement qui le troublait en définitive et exacerbait l'effet du rejet de Luffy. Même après la mort de ses parents, après celle de Lamy ou celle de Corazon, il ne s'était jamais laissé aller à ce point. Chaque fois, il s'était immédiatement trouvé un nouveau but qui l'avait aidé à affronter ces épreuves. Une envie de meurtre et de vengeance qui lui avait permis de survivre et d'avancer contre vents et marées. Aujourd'hui, et malgré toute sa volonté de mener à terme sa grossesse, ce n'était pas suffisant et Luffy continuait à hanter ses pensées. Amour, amitié, peu importe ce que c'était, il ressentait effectivement quelque chose pour le jeune capitaine, mais il préférait se voiler la face. Et s'il voulait mettre un terme sur ce que son cœur attendait de Luffy, il devait régler le différend qui les opposait, soit son enfant. Donc, il n'avait pas le choix : il devait cesser de l'éviter.

Fort de cette résolution, il se rendit au poste de communication où Ikkaku le reçut. La jeune femme faisait partie de ses subordonnés qui s'inquiétaient le plus pour lui mais il était évident qu'elle avait trop de mal à se positionner par rapport à ce qu'il vivait pour lui être d'une véritable aide. À part Bepo et Chopper, c'était le cas de tous. Il les avait complètement écartés de sa vie. Il prit le temps de discuter avec elle, écoutant ses craintes avec un sentiment de culpabilité lancinant. Il savait que ses proches souffraient à cause de lui mais il n'avait pas réalisé à quel point.

- Je suis désolée d'avoir blablaté si longtemps, se désola Ikkaku avec un petit rire nerveux lorsqu'elle réalisa que plus d'une demi-heure était passée depuis l'arrivée son capitaine.

- Tu en avais besoin, lui répondit-il avec son calme habituel.

La jeune femme cilla, surprise, avant de lui offrir un sourire rayonnant.

- Je n'ai pas été un bon capitaine ces derniers temps.

- Tu es et resteras toujours notre capitaine préféré, déclara-t-elle en secouant la tête. Tout ce qui compte pour nous, c'est que tu ailles mieux.

- Je m'y emploie.

À cet instant, l'escargophone se mit à sonner.

- C'est le Chapeau de Paille, annonça-t-elle avec désappointement. Il appelle toujours à la même heure.

- Je sais. Laisse-moi, s'il te plaît.

Elle hésita un instant avant d'acquiescer et de quitter la pièce. Law décrocha l'escargophone.

- Allô ?

Son cœur se serra en reconnaissant le timbre de Luffy.

- Il y a quelqu'un ? reprit celui-ci, incertain.

Law garda le silence, les mots ne refusant de passer ses lèvres. À présent qu'il pouvait lui parler, il n'était plus sûr de le vouloir.

- Law, c'est toi ?

Le capitaine fixa l'appareil, imaginant sans grand mal le visage de son interlocuteur à travers les expressions grossièrement imitées par l'escargophone. Il l'avait appelé par son véritable nom, ce qui était plutôt un bon signe selon lui.

- Oui.

- Merci d'avoir répondu, continua Luffy avec un soulagement clairement perceptible.Je voulais absolument te dire que j'étais désolé. J'ai été le roi des cons et j'ai réagi sans réfléchir. Quand tu m'as dit que tu pouvais mourir, j'étais complètement terrorisé. Rien que l'imaginer me rend malade…

Il se tut un instant, espérant une réaction, mais Law ne dit rien.

- Je ne peux pas comprendre comment tu te sens ou à quel point tu peux aimer ton bébé. Tu as déjà dû réfléchir à tout avant de prendre ta décision de le garder. Tu réfléchis toujours à tout. Un peu trop même...

Il eut un petit rire nerveux.

- C'est mieux que de ne jamais réfléchir du tout, rétorqua Law, mordant.

Cependant, Luffy avait raison et toutes ses pensées, chaotiques et alambiquées, s'emmêlaient à présent dans son esprit. Cela faisait flamber la colère en lui.

- Oui, sans doute… Je ferai n'importe quoi pour me rattraper. Dis-moi comment je peux arranger les choses. Je ne supporte pas de savoir que tu m'en veux et, surtout, je ne veux pas te perdre. Pardonne-moi.

C'était déroutant d'entendre Luffy s'excuser de la sorte.

- Je ne suis pas sûr de pouvoir, Chapeau de Paille, murmura Law en croisant ses doigts devant lui.

Cela les empêcherait peut-être de trembler.

- Ne m'appelle pas comme ça… murmura Luffy, la douleur clairement perceptible dans la voix.

Il avait bataillé dur pour que Law accepte de l'appeler par son prénom et non pas par ce surnom générique.

- Je sais que je l'ai mérité mais, s'il te plaît…

- Je te rappellerai.

Law raccrocha.

Il resta un moment assis, immobile, avant de se lever et quitter la place. Il trouva Bepo et Chopper qui l'attendaient devant sa cabine, discutant à voix basse.

- Nous nous sommes dit que tu aurais peut-être besoin de discuter, lui expliqua l'ours lorsqu'il les interrogea d'un regard.

Law ne chercha pas à savoir ce que savaient les deux amis et les invita à entrer à l'intérieur, loin des regards. Il referma la porte derrière eux avant de se laisser glisser le long du battant et de s'asseoir à même le sol.

- Je ne veux pas en parler, soupira-t-il.

Face au regard qu'il leur lança, les deux amis sourirent. Chopper vint immédiatement se loger dans ses bras tandis que Bepo s'asseyait à ses côtés, passant un bras autour de ses épaules. Law enfouit sa tête dans son poitrail et ferma les yeux, se sentant immédiatement mieux. Il faudrait qu'il songe à remercier Ikkaku de les lui avoir envoyés.

Le lendemain matin, après avoir passé une nouvelle nuit blanche à se tourner et se retourner dans son lit sans parvenir à trouver une position confortable et à ignorer les brûlures d'estomac qui ne le quittaient pas depuis trois jours, il prit la direction du poste de communication.

- Ikkaku, contacte le Sunny.

La jeune femme leva vers lui deux yeux incertains.

- Tu es sûr de toi ?

Elle ne reçut comme réponse qu'un regard pénétrant.

- Bien, Capitaine. Je m'en occupe.

C'est ainsi qu'une rencontre eut lieu une semaine et demi plus tard. Pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, les retrouvailles entre les Chapeaux de Paille et les Pirates du Heart ne furent pas chaleureuses. La tension était clairement palpable du côté de ces derniers et les premiers étaient plutôt incertains quant à l'attitude à adopter. Ce fut Luffy qui tenta de mettre fin à cette situation en s'avançant vers son homologue mais c'était sans compter sur les subordonnés de Law qui formèrent aussitôt un mur protecteur entre eux deux.

- Ça suffit, ordonna le médecin d'une voix polaire.

Non sans réticence, les pirates s'écartèrent, laissant les deux capitaines se retrouver face à face.

- Bonjour Law, le salua Luffy, la mâchoire crispée mais les yeux brillant de joie.

- Bonjour, Chapeau de Paille, répondit Law sur un ton neutre, intérieurement soulagé de constater que le petit capitaine ne lui sautait pas dessus comme à son habitude.

Il avait accepté de le voir, pas de passer l'éponge.

- Allons discuter un peu plus loin, ok ? proposa Luffy.

Law hocha la tête et, après avoir adressé un regard d'avertissement à son équipage, menaçant clairement quiconque oserait mal se comporter sans raison valable, le suivit tout en restant deux pas derrière lui avec méfiance. Ils s'arrêtèrent un peu plus loin, sous un arbre, pour échanger quelques mots.

- Est-ce que vous croyez que ça va aller ? s'inquiéta Chopper qui, comme les autres, ne les avait pas quittés des yeux.

À peine avait-il prononcé ses mots qu'ils virent la main de Law plonger vers la poitrine de Luffy, dans l'intention évidente de lui arracher le cœur.