Chapitre 13 : Le Chant de la Révolte
La première chose que Law sentit en se réveillant fut sa propre faiblesse. Il entrouvrit les yeux, juste assez pour examiner son environnement immédiat. Il se trouvait enfermé dans une cage de granit marin doté de solides barreaux. Ses bras avaient été attachés de part et d'autre, les tendant juste assez pour qu'il ne puisse pas les bouger. Son épaule gauche, là où il avait été touché par la balle en granit marin, avait été bandée avec application, ne lui laissant qu'une douleur cuisante. La pièce dans laquelle il se trouvait était relativement grande mais pourvue du minimum de meubles. Sur une chaise, un soldat de la Marine à la barbe hirsute et pourvu de petits yeux sournois lisait un journal vieux de plusieurs jours. Il était posté juste à côté l'unique sortie, un escalier menant aux ponts supérieurs.
Avec peu d'espoir, il testa la solidité de ses attaches, tirant dessus malgré la douleur que cela provoquait. Cela attira l'attention de son gardien qui se leva de sa chaise et s'approcha.
- Enfin réveillé ?
- Libère-moi, ordonna Law en le transperçant de son regard le plus malveillant.
L'autre éclata d'un rire sourd qui éveilla en lui une profonde envie de meurtre. Son rire ressemblait étrangement à celui de Doflamingo.
- Sinon quoi ? Tu vas me découper en morceaux ? Tu risques d'avoir du mal. Regardez-le, le grand Trafalgar Law, le Chirurgien de la Mort, l'Ancien Grand Corsaire et l'un des plus dangereux pirates de ce monde, réduit à l'impuissance à cause d'un peu de granit marin. Vous autres bouffeurs de fruits du démon avez vraiment des faiblesses à la con. Dire qu'il vous suffit de tomber à l'eau pour crever !
- Davy Jones me vienne en aide ! Du granit marin. Je suis perdu ! Oh, mais j'oubliais… se moqua Law en penchant la tête sur le côté, ça ne m'a jamais arrêté jusqu'ici.
- Sauf que tu as une autre faiblesse, bien visible, qui devrait te faire réfléchir à deux fois avant de tenter quoi que ce soit pour t'échapper, ricana le garde en glissant sa matraque entre les barreaux, juste assez loin pour tapoter son ventre rond.
Law gronda, tentant de se reculer pour se mettre hors d'atteinte, sans y arriver.
- On s'est posé des questions au début. On a cru que tu étais une gonzesse, planquée sous les habits d'un homme, mais non, tu es bien un mec. Qui aurait cru que tu étais une petite fiotte qui aime se faire prendre ?
Il eut un rire méprisant et saisit son visage entre ses doigts.
- D'un côté, c'est vrai que tu es plutôt bien foutu. Une fois que le Gouvernement Mondial aura pris ton marmot, je pourrais peut-être m'amuser un peu avec toi avant qu'il ne t'exécute. Parait que les pédales dans ton genre font de bonnes pipes.
- Je suis sûr que tu apprécieras mes talents, rétorqua Law avec un sourire dangereux.
Il se dégagea de sa prise et mordit avec violence la main encore à sa portée. D'un mouvement brusque, il lui arracha un morceau de chair assez conséquent. L'homme recula dans un hurlement de douleur, sa main sanguinolente serrée contre sa poitrine. Sans le quitter des yeux, Law recracha le morceau de viande avec dédain et passa sa langue sur ses lèvres pour les nettoyer du sang qui les maculait.
- Toujours tenté ? proposa-t-il avec une nonchalance effrayante.
- En… enfoiré ! Tu vas me le payer !
- Hey, Gus ! Qu'est-ce qu'il se passe ici ?
Un second soldat venait d'apparaître, le visage sévère.
- Le prisonnier s'est réveillé ! cracha l'homme en lui brandissant sa main. Il m'a attaqué et a tenté de me bouffer !
- Tu t'attendais à quoi ? Tout le monde connaît la réputation de sadique qu'il se traîne.
- Cette carne putride est assez indigeste, je ne vous la conseille pas, railla Law.
- Je vais te mater moi, tu vas voir… gronda Gus en s'approchant de nouveau de lui dont l'intention flagrante de lui administrer une correction.
- Tu connais les ordres ! le coupa son collègue en lui prenant sa matraque des mains. On ne doit pas l'abîmer. Ils prendront bien soin de lui à Impel Down, alors patience. Va plutôt faire soigner ta main avant que ça ne s'infecte.
Gus lança un regard rageur à son prisonnier avant de cracher à terre et de tourner les talons en maugréant dans sa barbe.
- Tiens-toi tranquille, Trafalgar, ordonna le second soldat. Tu es peut-être assez costaud pour survivre privé d'eau et de nourriture, mais pas ton enfant.
Puis, il disparut à son tour.
Une fois seul, Law laissa échapper un grondement de colère et de haine, et recommença à tirer sur ses liens. Il ne pouvait pas se laisser abattre : sa fille avait besoin de lui. Il était hors de question qu'il laisse que qui que ce soit l'emmener loin de lui, et encore moins la Marine. Il devait absolument trouver un moyen de s'évader avant d'arriver à destination.
- Je te protégerai, lui souffla-t-il. Quoi qu'il arrive.
Deux heures s'écoulèrent et la réalité commença à s'imposer à lui. Il était bel et bien prisonnier. La petite bougeait régulièrement à l'intérieur de lui, percevant sans doute sa détresse, et il ne pouvait même pas toucher son ventre pour la rassurer.
Gus finit par réapparaître, sa main soigneusement bandée mais la colère due à l'humiliation qu'il avait subie toujours clairement imprimée sur son visage. Voilà qui était intéressant.
- Comment vas-tu, Gus ? Tu n'as pas trop mal, j'espère ? le provoqua-t-il avec un sourire en coin.
- La ferme, rétorqua le soldat en se laissant tomber sur sa chaise avec mauvaise humeur.
- Je ne voulais pas ce qui est arrivé, je pensais que les marines étaient suffisamment intelligents pour éviter ce genre de dérapages malencontreux.
- Te fous pas de ma gueule, Trafalgar.
- Je compatis sincèrement. Surtout que ce ne doit pas être facile de devoir affronter tes collègues à présent. Je suis sûr que la nouvelle a déjà fait le tour du bateau.
Vue la couleur que prirent ses oreilles, il avait totalement raison. Il le vit plisser les lèvres et serrer son poing valide.
- Je sais ce que tu essaies de faire. Je ne répondrai pas à tes provocations, grogna Gus. Tu n'auras pas occasion de m'utiliser pour tenter de t'échapper.
- Toi, tu t'es fait remonter les bretelles. Je vois bien que tu meurs d'envie de me frapper. Approche, l'encouragea Law en dévoilant ses dents blanches. Je ne te mordrai pas, promis.
Malgré sa domination évidente de la situation, le soldat frémit. Il tenta de le faire oublier en lui jetant un regard dédaigneux.
- Tu peux toujours causer, tu n'es pas suffisamment important pour que je te prête attention.
Law ne put s'empêcher de rire devant ce mensonge éhonté.
- Très bien. Tu ne verras donc aucun inconvénient à ce que je continue.
Il avait des années de pratique dans l'insolence et savait exactement comment faire pour titiller ses interlocuteurs jusqu'à ce qu'ils craquent et perdent la tête de colère. Il ne lui fallut qu'une petite dizaine de minutes avant que le soldat ne quitte la pièce en trombe pour éviter de désobéir à ses ordres en l'étranglant.
Law sourit, satisfait de son effet, mais sa victoire ne lui apportait rien de concret. Ce n'est pas comme ça qu'il allait sortir de là. Il soupira et laissa ses pensées dériver vers son équipage. Chopper avait dû retrouver les siens et les prévenir de ce qu'il s'était passé. Ils ne faisaient aucun doute qu'ils tenteraient de le libérer, risquant leur vie au passage. Une sourde terreur l'envahit. Et si l'un d'eux perdait vie en tentant de le sauver ? Il avait toute confiance dans les talents de son équipage mais il savait mieux que personne qu'ils ne pourraient pas le sauver face à tout un bataillon de soldats. Et Luffy ? Il n'avait aucun doute sur le fait que le petit capitaine se mêlerait à cette bataille dès qu'il en aurait vent. Personne ne pourrait l'en empêcher. Cependant, si quelqu'un était assez fou pour attaquer de front un vaisseau de la Marine et pouvait réussir à leur subtiliser un prisonnier sous bonne garde, c'était bien lui.
- Ne fais rien de stupide, Luffy, murmura-t-il. Empêche les autres de se faire tuer pour rien.
Comme si elle l'avait entendu, et c'était d'ailleurs peut-être le cas même si son cerveau ne pouvait pas comprendre ce qu'il lui disait, sa fille lui donna un petit coup de pied.
- Ne t'inquiète pas, je ne baisse pas les bras. On va s'en sortir.
Tout doucement, il se mit à chanter. Il avait encore en mémoire quelques chansons que lui chantait sa mère, tard le soir, lorsqu'il peinait à s'endormir. Celle-ci lui avait toujours vanté les vertus de la musique sur l'esprit des enfants et c'était le moment parfait pour tester son hypothèse.
Lorsque Gus revint vérifier qu'il était toujours à sa place, plus calme, il chantonnait toujours, les yeux clos. La petite semblait s'être calmée et ne bougeait plus, ce qui avait eu pour effet de l'apaiser à son tour. Il n'était pas sorti d'affaire mais il se sentait assez paisible pour réfléchir.
- T'as perdu la tête ? se moqua-t-il. C'est quoi ces niaiseries que tu débites ?
- Tu m'as abandonné, rétorqua Law avec nonchalance. Il fallait bien que je m'occupe.
- Tu n'as rien trouvé de mieux ?
Le capitaine lui jeta un regard pénétrant.
- Sais-tu ce qui est dangereux dans la musique ? demanda-t-il avec une patience irritante.
- Quoi donc ?
Law esquissa un sourire en coin à peine perceptible.
- Elle donne de l'espoir.
Tandis que l'autre le regardait avec scepticisme, il se remit à chanter, abandonnant ses airs enfantins pour quelque chose de plus mature et, surtout, de plus sombre. Tandis qu'un intense sentiment de puissance transportait son cœur, il laissait sa voix s'amplifier en une promesse de rébellion.
- Si tu crois que ça va changer quelque chose, use ta salive, ricana Gus en se réinstallant. Bientôt, tu auras trop soif pour ça.
Le capitaine savait qu'il avait raison, mais cela ne l'empêcha pas de continuer.
Law avait toujours considéré son cerveau comme une arme. Sans vouloir se vanter ou présumer de ses compétences, il savait son esprit capable de le sortir de n'importe quelle situation, même si, à première vue, elles semblaient inextricables. Des années de planification et de stratagèmes en tout genre lui avaient permis de venir à bout de situations bien plus dangereuses. Il devait donc simplement continuer de chanter tandis que, en arrière-plan, il échafaudait un plan qu'il pourrait mettre en branle dès que les marines craqueraient et tenteraient de le faire taire. Une fois de plus, sa patience vaincrait.
Rapidement, il vit les premiers effets de son petit manège. Plusieurs fois, des soldats s'approchèrent pour tenter de le bâillonner mais ils n'eurent pas le courage de tenter quoi que ce soit. Voir le regard de leur puissant prisonnier se voiler de malveillance tandis qu'il découvrait ses dents blanches leur rappelait qu'il possédait encore une arme tranchante dont ils ne pouvaient pas le priver. Les gradés en poste s'étaient contentés de les rabrouer durement lorsqu'ils étaient venus leur demander d'intercéder. Ils furent donc contraints de prendre leur mal en patience car rien, pas même la déshydratation, ne semblait pouvoir le faire taire. Au contraire, cette souffrance latente semblait donner davantage d'ardeur au pirate.
La nuit tomba et Gus prit un malin plaisir à manger et boire avec délectation sous les yeux de son prisonnier. Malheureusement pour lui, celui-ci ne réagit pas du tout, enchaînant simplement sur une chanson au vocabulaire suffisamment sanglant et imagé pour lui faire délaisser son assiette avec la nausée. Venant du Chirurgien de la Mort, il n'aurait pas dû s'étonner qu'une telle chose puisse arriver, mais cela ne l'empêcha pas de bouillir intérieurement. Malgré sa position de faiblesse, ce maudit pirate continuait de lui taper sur le système.
Une heure plus tard, il finit par craquer et bondit de sa chaise comme un diable hors de sa boite.
- Ça suffit ! Tu vas la fermer, ouais ! Tu me casses les oreilles !
Un sourire provocateur naquit sur les lèvres de Law et sa voix s'amplifia encore, malgré sa gorge asséchée et douloureuse.
- Tu vas obéir ! gronda Gus en donnant un violent coup de matraque contre les barreaux de la cellule.
Pour toute réponse, le pirate le défia du regard sans cesser de chanter. Rouge de rage, le garde l'attrapa par la gorge, tout en prenant bien garde de rester loin de ses dents.
- La ferme !
Law ne put faire autrement que de se taire, les cordes vocales écrasées.
- Tu fais moins le malin maintenant, hein ? Tu vas regretter de m'avoir provoqué !
Il resserra un peu plus sa prise, coupant sa respiration. Law commençait à suffoquer quand, soudain, une nouvelle voix s'éleva, quelque part au-dessus d'eux, reprenant sa chanson.
- Qu'est-ce que… ? s'exclama le gardien.
Une deuxième voix se fit alors entendre, suivie par une troisième et une quatrième. Law ne put s'empêcher de sentir un sentiment de triomphe l'envahir. Il n'était pas le seul dans cet enfer à refuser de céder à la Marine. Ces voix devaient appartenir à d'autres prisonniers. Des bruits de pas et des ordres se mirent à siffler au-dessus de leur tête. D'autres gardes devaient tenter de ramener le silence.
- Hey, Gus ?
Le soldat reporta son attention sur Law qui l'observait avec décontraction. Les yeux du soldat s'écarquillèrent en réalisant qu'il avait desserré sa prise. Avant qu'il n'ait eu le temps de se retirer, Law mordit de nouveau sa main. C'est avec un certain plaisir que le pirate écouta son cri de douleur se joindre aux chanteurs, dont le nombre grandissait de seconde en seconde.
- Tu aurais dû serrer plus fort.
