Chapitre 21 : Choix Cornélien
Sengoku appréciait sa retraite. Ne plus être toujours sur le qui-vive était reposant et il pouvait prendre le temps de flâner sans avoir à s'enquérir de tel ou tel problème demandant son attention. C'est pourquoi, lorsque son successeur, l'Amiral Commandant en Chef Sakazuki, le convoqua au quartier général de New Marine Ford sans lui donner la moindre explication, il sentit qu'il n'allait pas apprécier cette rencontre.
Dès son arrivée, il fut immédiatement introduit dans le bureau de celui que tous surnommaient Akainu. C'est surpris qu'il fût accueilli par des pleurs de nourrisson.
- Vous voilà enfin, gronda l'homme en se tournant vers lui.
Il tenait un bambin en larmes dans ses bras massifs.
- C'est qui ce marmot ? demanda Sengoku.
- La fille de Trafalgar Law.
L'ancien marine lui jeta un regard interloqué.
- Vous plaisantez ?
- Est-ce que j'ai l'air de plaisanter ? Il y a quelques mois, nous l'avons capturé et découvert sa grossesse. Malheureusement, le Chapeau de Paille et ses hommes ont réussi à le secourir avant que nous n'ayons eu le temps de le mettre aux arrêts. Mais, aujourd'hui, nous avons enfin l'enfant.
- Comment avez-vous fait ?
- Blueno, du CP9, a utilisé son fruit du démon pour nous la ramener.
- N'était-il pas en fuite depuis le fiasco d'Ernies Lobby ?
- Son pouvoir est trop dangereux pour que nous le laissions errer dans la nature sans surveillance. Nous lui avons proposé de se racheter une conduite et il a accepté.
Sengoku reporta son attention sur l'enfant. Elle continuait à pleurer et à hurler, sans doute perturbée par son nouvel environnement et l'absence de présences familières à ses côtés.
- Que comptez-vous faire de cette enfant ? demanda-t-il en tâchant de ne pas se laisser toucher.
- L'utiliser pour éradiquer une bonne fois pour toutes le Chirurgien de la Mort et toute sa petite bande. Il ne fait aucun doute qu'il tentera de récupérer sa progéniture. Il a déjà réduit en morceaux plusieurs de nos navires.
- Et après ?
- Cette gamine représente un trop grand danger, à l'instar de Portgas D. Ace, le fils de Roger. Elle mourra.
- Trafalgar a de nombreux alliés qui sont eux-mêmes très puissants. Luffy au Chapeau de Paille s'en mêlera. Vous êtes conscient que le simple fait que nous détenions cette fillette provoquera une nouvelle guerre, sans doute bien plus importante que celle contre Barbe Blanche ?
- Pourquoi crois-tu que je l'ai amenée à New Marine Ford ? répliqua Akainu avec un petit sourire satisfait. Nous devons laver l'affront qui a souillé notre précédent quartier général.
- Qu'attendez-vous de moi, exactement ? demanda Sengoku en plissant les yeux, sur la défensive.
- Aucun de mes subordonnés n'a le temps de s'en occuper et je ne peux pas confier notre plus gros atout contre ces maudits pirates n'importe quel sous-fifre.
Il lui mit d'autorité l'enfant dans les mains.
- Je ne sais pas m'y prendre avec les gosses.
- Ce n'est pas plus compliqué qu'avec les chèvres. Contentez-vous de la garder en vie le temps que tout soit réglé. La Marine vous dédommagera pour ce service et vous fournira tout ce dont vous avez besoin. Des appartements ont déjà été préparés pour vous deux. Maintenant, emmenez-la et je ne veux plus l'entendre !
Sengoku obtempéra, plus pour éloigner l'enfant qui pleurait toujours que par obéissance. Il avait travaillé pendant des années avec Sakazuki mais, depuis sa retraite, il se découvrait plus de différends avec lui que par le passé. Un homme l'attendait à la sortie et le pria de le suivre. Secouant tout doucement la fillette en un simulacre de bercement, il le suivit jusqu'aux quartiers où il passerait les prochains jours.
Une fois seul, le vieil homme baissa les yeux le bébé qui s'était légèrement calmé. Il avait du mal à croire qu'il tenait entre ses bras l'héritière du Chirurgien de la Mort. Malgré toute son aversion pour les pirates et toutes les vermines qui transgressaient allègrement les lois du Gouvernement Mondial, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine affection pour Trafalgar Law. Sans doute était-ce parce que le seul homme qu'il avait un jour considéré comme son fils avait tout sacrifié pour lui – son objectif, sa mission, sa vie. Les quelques mots qu'ils avaient échangés à Dressrosa après la défaite de Doflamingo lui revinrent en mémoire et il sourit.
- Maintenant que tu es née, je suis sûr que ton papa comprend mieux l'amour que Rossinante lui portait, déclara-t-il au bébé. Il n'y a aucune rationalité dans ce genre d'attachement.
Rossinante avait profondément aimé ce gosse, comme seul un parent pouvait le faire. Dans un certain sens, cela faisait de Law son petit-fils spirituel. Un petit-fils qui aurait mal tourné, de même que Luffy, le petit-fils de son ami Garp.
- Sois courageuse, petite, lui dit-il avec douceur en continuant à la bercer. Quelque chose me dit que tu vas revoir ton papa très bientôt. D'une façon ou d'une autre.
Les deux jours qui suivirent lui parurent très étrange. Plus il passait de temps près de la fillette – dont il ne connaissait toujours pas le prénom et qu'il se contenait donc d'appeler « petite » – plus il sentait ses pensées s'emmêler.
Bien que toute nouvelle dans ce monde, l'enfant pleurait relativement peu et, lorsqu'elle ne dormait pas, elle passait la plupart de son temps à scruter son environnement. Sengoku n'y connaissait pas grand-chose mais, à cet âge, cela lui semblait assez inhabituel. De même, lorsqu'il la nourrissait au biberon, elle semblait se transformer en petit monstre vorace et insatiable.
Mais, par dessus tout, il se sentait devenir toute chose à chaque fois que l'enfant braquait sur lui ses grands yeux gris. Elle était tout simplement adorable. Dans ces moments, il essayait de ne pas imaginer dans quel état devait se trouver Law, privé de son bébé. Même s'il ignorait où il se trouvait et ce qu'il faisait, il ne faisait aucun doute que le célèbre pirate n'était plus que douleur et fureur. L'ancien Grand Corsaire avait toujours été du genre surprenant et imprévisible, et sa vengeance, qu'il parvienne ou non à récupérer sa fille vivante, serait à coup sûr mémorable. Ce qu'il le comprenait parfaitement étant donné la situation.
Finalement, Sengoku cessa de tergiverser et décida de demander de l'aide à son vieil ami, Garp. Avec sa famille hors du commun, il pourrait forcément l'éclairer sur cette dualité de sentiments qui le tenait.
Celui-ci, de passage sur une île voisine, le rejoignit rapidement. Après d'amicales salutations, Sengoku entra dans le vif du sujet.
- J'ai besoin de tes conseils, Garp.
- À quel propos ?
- Portgas D. Ace et Monkey D. Luffy. Alors qu'ils n'étaient que des enfants, et en dépit de tes devoirs, tu les as dissimulés au Gouvernement Mondial. Tu les as sauvés et entraînés, tout en sachant au fond de toi qu'ils ne suivraient jamais tes traces dans la Marine et deviendraient des pirates de renom.
Garp ne nia pas, se contentant de garder le silence en sirotant son verre de bière que son ami lui avait servi un peu plus tôt.
- Tu les aimes, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Malgré qu'ils soient nos ennemis ?
- Dès l'instant où j'ai vu leurs visages, je les ai aimés. Rien ne changera jamais ça, y compris toutes leurs frasques de garnements.
Sengoku esquissa un sourire. Son ami considérait toujours les deux dangereux pirates comme des enfants. L'un était mort dans la plus grande bataille de ce siècle après avoir causé maints dommages à leur camp et l'autre était ni plus ni moins que le nouveau Roi des Pirates et l'ennemi public numéro un.
- Si tu pouvais revenir en arrière, au moment où Ace aux Poings Ardents a été arrêté, et que tu avais le pouvoir de le libérer, le ferais-tu ?
- Est-ce une question piège ?
- Oui.
Garp médita un moment sa question.
- Si c'était possible, je ferais ce que j'aurais dû faire dès le départ : tout tenter pour le sauver.
Sengoku baissa les yeux avant de se lever et de faire signe à son ami de le suivre. Passant dans la pièce d'à côté, il s'approcha du berceau où dormait l'enfant qui occupait toutes ses pensées.
- D'où vient ce bébé ? demanda Garp en haussant un sourcil. Dis-moi que ce n'est pas le tien, vieux pervers.
- C'est la fille de Trafalgar Law.
- Le Chirurgien de la Mort ?
- Et le protégé de Don Quichotte Rossinante.
Un éclair de compréhension passa dans le regard du vieil homme.
- Dire que tu te foutais de moi avec Dragon, Ace et Luffy. Te voilà exactement dans la même situation !
- Tu ne crois pas si bien dire. Tu savais que j'ai eu l'occasion de discuter avec Trafalgar à Dressrosa et que je n'ai rien fait pour tenter de l'appréhender ?
- Malgré que tu sois pétri de tes grands principes de justice absolue ? Je n'aurais pas cru ça de toi.
- Justement, j'ai du mal à savoir comment concilier ça et…
Il ne termina pas sa phrase. Grap se mit à rire en lui tapant sur l'épaule, le déroutant.
- Que dois-je faire selon toi ?
- Si tu te poses la question, c'est que tu sais connais déjà la réponse.
- C'est aller contre tout ce pour quoi j'ai lutté durant ma vie.
- Laisse ça aux jeunots. Nous sommes des vieux, et les vieux, ça aime ses mômes, même s'ils sont cons comme des chaises.
- Trafalgar est loin d'être un imbécile, contrairement à ton petit-fils, rétorqua Sengoku.
- Qu'est-ce que je disais ? rit bruyamment Garp. T'es déjà complètement gâteau !
L'enfant se mit à s'agiter et ses petits yeux s'ouvrirent.
- Zut, on l'a réveillée… marmonna Garp en reculant de quelques pas. J'espère qu'elle ne va pas se mettre à pleurer, ça me rend dingue.
- C'est ta faute, gronda Sengoku en secouant la tête et en la prenant dans ses bras. Je m'occupe d'elle. Toi, vois si tu peux me trouver un moyen de contacter Trafalgar. J'attirerai trop l'attention en le faisant moi-même.
- Ça marche.
L'enfant venait de se rendormir que Garp revint avec un escagophone.
- Mon petit fils saura où il se trouve. Il suffit de lui demander.
Il composa immédiatement le numéro de du Thousand Sunny.
- Comment tu le connais ? demanda Sengoku avec méfiance.
- Tu ne veux pas savoir.
Ils tombèrent sur un interlocuteur qui, sans la moindre difficulté, leur annonça aller chercher son capitaine. Bientôt, ils entendirent une porte s'ouvrir de nouveau et quelqu'un s'approcher. Néanmoins, il ne prit pas tout de suite la parole.
De l'autre coté de la ligne, Law fit signe de Luffy de s'approcher du combiné. Bien qu'il meurt d'envie de répondre lui-même, il devait rester en arrière et écouter. Qui sait quelles informations cruciales il pourrait glaner ?
- Monkey D. Luffy, j'écoute, se présenta Luffy, les sourcils froncés.
- Hey, gamin ! Comment tu vas ?
- Papi ? C'est toi ? s'étonna le jeune capitaine.
- Ouais, ça fait longtemps, hein ?
- Pourquoi tu appelles ? Je suis occupé.
- Je cherche à joindre Trafalgar Law. Je sais que c'est l'un de tes amis. Tu ne saurais pas où il est par hasard ?
- Qu'est-ce que tu lui veux ?
- Aucun mal, mais c'est important que je lui parle rapidement à propos de sa fille.
- Est-ce qu'elle va bien ? hurla Luffy. Si vous lui faites le moindre mal… !
- Elle va bien.
Law se décida à intervenir.
- Que me voulez-vous ? déclara-t-il d'une voix polaire.
- Tu entends ça ? lança avec satisfaction l'ancien soldat, visiblement à une quatrième personne qui n'était pas encore intervenue. Je savais que c'était une bonne idée !
Law fronça les sourcils et Luffy lui laissa l'appareil de communication. À l'autre bout de la ligne, Garp semblait avoir fait de même.
- Ici Sengoku, ex-Amiral Commandant en chef de la Marine. Votre fille est avec moi.
- Rendez-moi mon bébé, ordonna Law.
- Le vieux Bouddha et moi, on veille sur elle, reprit Garp. Vous n'avez pas à vous en faire pour sa sécurité pour le moment.
- Si vous lui faites quoi que ce soit, je peux vous assurer que je vous ferai souffrir. Même la mort ne pourra pas vous délivrer des tourments que je vous infligerai.
- C'est noté, répondit Garp avec légèreté.
- Sakazuki compte l'utiliser pour vous attirer dans un piège, ici, à New Marine Ford, reprit Sengoku. Nous pouvons vous aider.
- L'un de vous a organisé l'exécution d'Ace aux Poings Ardents et l'autre l'a laissé faire sans rien tenter, pourquoi devrions-nous vous croire ?
Law vit très nettement le visage de Luffy se teinter de douleur à la mention du décès de son frère et, pour se faire pardonner, il saisit sa main. L'autre la serra en retour, l'assurant de son soutien malgré tout. Sabo, resté en retrait, les contempla d'un regard tendre alors que la même tristesse transportait son cœur.
- Parce que c'est un regret que je porterai jusqu'à ma mort, déclara Garp dans un souffle.
- Parce que Rossinante aurait voulu que ton bébé grandisse à tes côtés, ajouta Sengoku sur le même ton solennel.
Law gronda avant de jeter un regard à Luffy. Celui-ci, les yeux brillant de larmes contenues, hocha la tête. Si Luffy pensait pouvoir faire confiance à ces anciens de la Marine, alors il jouerait le jeu. Il lui suffirait de prévoir un plan de secours, au cas où.
- Que voulez-vous en échange de votre aide ? demanda-t-il durement.
- Connaître son prénom.
Law garda le silence un moment.
- Elle s'appelle Astrée.
