Sa lourde valise dans la main gauche, et sa pochette d'ordinateur dans l'autre, Kuroo fit un pas de plus dans les quelques centimètres de neige qui recouvrait entièrement le parking de l'auberge, avant de s'arrêter un instant pour admirer le bâtiment en face de lui, lui aussi couvert d'un épais manteau blanc.

C'était une sorte de chalet entièrement en bois, comme ceux des films clichés et neu-neu qu'il regardait depuis tout petit - et qu'il aimait bien, au fond de lui. Il y avait des décorations de Noël un peu partout : deux immenses sucres d'orge encadraient l'entrée, les hommes en tenue rouge pendaient ici et là, tout comme les lutins verts, sans parler des guirlandes LED multicolores qui agressaient presque ses yeux. C'était exactement ce qu'il avait imaginé pour le logement des touristes du « village du père-noël » qui étrangement, se trouvait au beau milieu des États-Unis, et non au Pôle Nord.

Il expira, un nuage de fumée s'échappant de ses lèvres. Il grelottait littéralement sous ses quatre couches de vêtement. À ce stade, à part enfiler une combinaison de ski, il ne savait plus quoi faire... Mais ce n'était pas le moment de résoudre ce problème.

Parce que, à son grand désarroi, il n'était pas ici pour passer les vacances de ses rêves – dans un trou paumé où tout le monde se connaissait, certes – mais bien pour travailler.

Et oui, Kuroo Tetsurou, vingt-sept ans, porteur de pulls en laine moches professionnel et célibataire endurci était un journaliste. Sa supérieure – une vieille dame aigrie qui lui sortait par les yeux – l'avait choisi lui, pour passer son mois de décembre à travailler sur le numéro spécial Noël de leur journal, sur le fameux « village du papa-Noël ».

À défaut de n'être pas trop laid et suffisamment intelligent pour comprendre que cette chère madame Marvill lui avait refilé le sale boulot qu'elle aurait dû se taper, Kuroo n'était pas vraiment chanceux. Sur les vingt-six membres de l'équipe gouvernée par Sa Duchesse Marvill – il avait un paquet de surnoms pour elle –, c'était tombé sur lui.

Je suis sûr que c'est parce que ma tête ne lui revient pas, alala les jugements sur le physique, pensa Kuroo en haussant les épaules.

Il expira de nouveau l'air de ses poumons en se dirigeant vers l'entrée, son bras dont la main tenait sa valise commençant à le tirer un peu.

Quelques minutes plus tard, lorsqu'il eut récupéré les clés de sa chambre, qu'il eut discuté avec la propriétaire – une jolie brunette toute mimi – et enfin, eut fait un pas dans son logement pour le prochain mois, il laissa sa valise tomber à ses pieds à cette vue – mais il était encore assez lucide pour ne pas abîmer son ordinateur portable.

Il se rendit compte que non, Marvill ne l'aimait pas du tout.

Après avoir passé une demi-heure à ranger le contenu de sa valise dans la grosse armoire et la douche intégrée – dieu merci il y en avait une – tout en sachant que la recherche de ses clés de voiture lui avait pris pas mal de temps, Kuroo se permit de s'effondrer sur son lit avec une grâce que l'on pouvait aisément qualifier d'inexistante.

Contrairement à sa première impression, la chambre n'était pas si mal. Juste... Presque entièrement décorée dans des nuances de rose et de rouge, et d'un nombre incalculable de cœurs. En bref, c'était une chambre de jeune couple niais en lune de miel – pour lui, célibataire depuis la naissance.

Mais bon, le lit était confortable – un vrai lit de princesse –, la pièce spacieuse, la fenêtre donnant sur la place du village et l'immense sapin au centre, la salle de bain était assez grande pour sa personne et le bureau lui permettait de poser son ordinateur, sa paperasse, et il y avait quatre prises électriques.

Si personne à part lui ne rentrait dedans, il pourrait travailler en paix, et pour rédiger des articles de journal, c'était sûrement ce qu'il y avait de mieux.

Se relevant, puis se dirigeant vers son ordi pour l'allumer, il pensa à la demande de son meilleur ami avant de partir.

Alors il y a trois règles pour que je te laisse partir à des kilomètres de moi, avait commencé Oikawa lors de l'une de leurs discussions.

T'es pas ma mère Tooru...

Kuroo, chéri, je n'en ai rien à faire. Premièrement, tu dois bien manger. Tu m'entends ? Bien manger. Deuxièmement, tu me feras le plaisir de m'appeler en appel vidéo tous les jours. Tous les jours ! Je veux absolument tout savoir. Et troisièmement, si jamais tu rencontres un bel étalon qui pourrait te faire ouvrir les jambes plus vite que Google, tu me feras le plaisir d'aller le draguer comme tu m'as dragué au lycée, récita Oikawa d'une moue beaucoup trop sérieuse, fixant Kuroo dans les yeux.

Tooru arrête, t'es gênant, grogna le brun en repoussant le châtain.

Excuse moi de m'inquiéter de ta pauvre petite vie amoureuse qui ne vole pas bien haut, si tu veux mon avis.

T'es chiant...

Oikawa Tooru, c'était entre autre, le meilleur ami que l'on puisse rêver d'avoir, la plus belle rencontre de Kuroo, qui était à la fois son meilleur ami, son ex – il se disait célibataire de naissance car il n'était sortit avec qu'Oikawa que pendant deux semaines, après que les deux se soient dragués lourdement –, la personne la plus chiante de l'Univers et parfois même, sa mère. Il était en quelque sorte le pilier de sa vie, et honnêtement, il ne savait pas ce qu'il ferait sans cet humain doté d'un coeur aussi gros que son égo.

Soupirant en sentant les réprimandes arriver, le brun commença l'appel vidéo. Il n'eut pas besoin d'attendre cinq secondes qu'Oikawa avait déjà décroché.

–J'ai bien cru que tu m'appellerais jamais, fit la voix synthétisée du châtains à travers le haut parleur, néanmoins avec le sourire jusqu'aux oreilles.

–Tu sais qu'il est dix-neuf heures et que je suis crevé ?

–Pauvre chou... Jolie chambre en tout cas.

Toute cette histoire allait très certainement le fatiguer plus que de raison.

Il quitta l'appel vers vingt-et-une heures et demi, enfin, il fut autorisé à le quitter à cette heure-là, après avoir promis à Tooru de lui raconter ses péripéties un peu tous les jours, de l'appeler s'il y avait un problème, et ce genre de conseils auxquels il avait droit depuis le lycée. Oikawa en faisait toujours trop pour trois fois rien, mais au final, ça le faisait bien rire.

Mais cela n'empêchait pas qu'il était assez tard, la nuit était tombée depuis un moment, et surtout, qu'il crevait la dalle. Et qu'il avait la flemme de bouger ne serait-ce que de son lit.

–Il serait peut-être temps de faire du sport mon vieux, murmura-t-il pour lui-même.

Il finit par se redresser mollement, soupirant, s'étirant, et retombant en étoile sur le matelat.

S'avouant vaincu, il soupira une énième fois, retira son pull et son pantalon, retira sa montre pour la poser sur la table de chevet, enleva ses chausettes, mit son téléphone à charger, s'emmitoufla sous les couches de couvertures, ferma les yeux et décida de dormir sans manger.

Sa fatigue avait gagné cette bataille.

Le lendemain matin, le réveil fut en un mot, atroce. Et par atroce, cela signifiait juste que l'estomac de Kuroo faisait plus de bruit qu'un concert de métal – et c'était à peine exagéré. Et pour être honnête, Kuroo détestait avoir faim. C'était donc l'impression d'avoir un orchestre symphonique dans le ventre qui donna au brun la force de se lever et d'enfiler un caleçon propre ainsi que trois couches de vêtements supplémentaires.

Avant de fermer la porte de sa chambre derrière lui, il jeta un regard à son ordinateur sur le bureau, se disant qu'il réfléchirait au journal plus tard – il était un roi en matière de procrastination.

Son porte feuille dans la poche, il descendie les escaliers en bois – décorés d'une moquette rouge sang – pour se rendre au rez-de-chaussé et sortir de l'auberge.

–Putain, ça caille le matin ! s'exclama-t-il en frottant énergiquement ses bras.

Il devait se dépêcher de trouver une sorte de café pour petit-déjeuner, avant de mourir de froid ou de faim. Il jeta distraitement un coup d'oeil aux pancartes, cherchant un indice, ou même une preuve de l'existence potentielle de ce genre d'endroits, et il remarqua une petite annonce qui parlait de promotions spéciales sur les menues par rapport aux fêtes.

Il décida de ne pas perdre de temps, et de partir directement à l'adresse indiquée, juste après avoir consulté le plan. S'il avait fait attention, il aurait vu que l'auberge possédait un restaurant interne qui permettait entre autre de prendre un petit déjeuner dans l'établissement.

Après avoir déambuler quelques minutes dans le village, il finit par trouver, au bout d'une rue, le petit café. Il n'avait pas l'air très grand, mais de toute façon, s'il pouvait boire du chocolat chaud et déguster un croissant une fois à l'intérieur, Kuroo se fichait pas mal de savoir si c'était énorme ou minuscule. Il ouvrit la porte, le son du tintement d'une clochette émis au dessus de sa tête et instantanément, la chaleur du lieu vint réchauffer le bout de ses doigts, et il flottait dans l'air un flux d'odeurs chaleureuses qui titillèrent ses narines.

Une des serveuses le salua gaiement, lui proposant de s'assoir à l'une des tables de bois. Quand il fut assis, il prit commande, puis s'accorda quelques secondes pour contempler la décoration. Comme dans l'entièreté du village, le vert, le rouge et le doré étaient omniprésents, sous formes de guirlandes ou de couronnes de Noël. C'était reposant, acceuillant, et une agréable musique d'ambiance finissait de definir l'atmosphère. Le feu de la cheminé crépitait dans un coin.

–Tenez monsieur, lui dit la serveuse en déposant sa commande encore fumante juste devant lui.

–Ah, merci.

Cela lui rappelait la maison de sa mère quand il était encore petit. Ce petit bout de femme avait passé parfois des jours entiers de novembre et début décembre à faire de leur vieille ferme un véritable paradis d'hiver qui faisait tant briller ses yeux. Mais cela faisait longtemps maintenant qu'il ne décorait plus qu'un pauvre sapin au coin du salon.

Il aimait Noël, là n'était pas le problème. Mais il n'avait plus personne avec qui partager ces moments. Il ne prenait plus plaisir à décorer son appartement, à préparer des gâteaux, à faire les marchés, à glisser sur les pentes enneigées avec sa luge, et tous ces trucs qu'il faisait avant. Oikawa passait son temps avec son copain – lui qui ne voulait pas le laisser partir, l'hypocrite – et sa mère était décédée il y a de cela quelques années.

Parfois, il se disait qu'il avait vraiment besoin de quelqu'un avec qui il pourrait faire de Noël, sa période favorite de l'année. Toute cette magie lui manquait vraiment beaucoup.