Le jour suivant, Kuroo sortit de sa chambre vers neuf heures, un grand sourire aux lèvres et le regard déterminé. Il avait passé le jour d'avant à flâner dans le village en repérage pour ses articles, puis à discuter avec son meilleur ami et le petit copain de ce dernier. Pour aujourd'hui, il avait prévu de visiter deux boutiques, celle de pain d'épices et la confiserie. Il souhaitait interroger les vendeurs quant à plein de choses, puisque le but était de montrer toute la magie de ce village.
Même lui n'y croyait pas trop, mais madame Marvill avait été claire. Même si « rendre les gens heureux avec ce journal » lui parassait quelques peu abusé, il y était obligé. Mais bon, il le savait au plus profond de son être que cette vieille peau sénile finirait bien par s'en aller – ou en tout cas il l'espérait fortement.
Il avait envoyé un message à son collègue Yaku – brave jeune homme lui aussi serait retenu les jours de réveillon et de fête, qui travaillait sur tout ce qui était mise en page et qui faisait un travail monstre – pour savoir s'il devait prendre plus ou moins de photos. Ce dernier lui avait répondu qu'un photographe – Sawamura Daichi s'il se souvenait bien – le rejoindrait plus tard pour qu'ils puissent collaborer.
Donc, il était prêt à prendre le chemin de ces fameuses boutiques, dans son gros manteau beige, son calepin à note en main ainsi qu'un micro pour enregistrer au cas où. Aujourd'hui encore, les rues étaient couvertes d'une épaisse couche de neige, mais cela ne l'empêcha pas d'arriver au premier magasin d'excellente humeur, pour une fois.
Une fois rentré à l'intérieur, il chercha directement le proprio, pour demander l'autorisarion sur tout ce qui était des droits d'image et aussi lui poser ses questions.
Cela ne prit pas beaucoup de temps : le propriétaire du magasin avait l'habitude des visites de journalistes en tout genre, et il savait répondre très exactement aux questions que Kuroo lui posait, sans aucune difficulté. Ce genre d'entrevues mettait toujours la pression au brun, il savait qu'on avait déjà écrit sur tel ou tel article, et qu'il devait faire mieux – parfois, par simple fierté personnelle.
Il ressortit assez rapidement du bâtiment pour cette fois se diriger vers la confiserie. Il se préparait déjà mentalement à ne pas trop loucher sur les tas de bonbons dans les divers bocaux qu'il verrait, et vérifia à deux fois que son porte-monnaie était bien au chaud au fond de sa poche, pour ne pas être tenté – il était sacrément gourmand.
Comme la fois d'avant, ce fut bref et vite bouclé. Le gérant – un gentil veillard souriant et chaleureux – lui avait même donné une sucette du comptoir, comme il l'aurait fait avec un petit enfant – et cela ne dérangea pas le moins du monde Kuroo.
Passant pour la deuxième fois la porte de la confiserie, il commença à déguster son bonbon les yeux fermés d'extase quant au délicieux goût de fraise chatouillant ses papilles. Tout était parfait, tout se passait bien depuis le début de la journée, à sa plus grande surprise. Et tout aurait été parfait s'il n'avait bousculé personne en sortant...
–Putain de- jura l'inconnu en se sentant partir en arrière sous la force du choque.
Kuroo eut tout juste le temps d'attraper le bras du jeune homme qu'il venait de percuter qu'il trébucha aussi, pour finir à plat ventre sur un torse couvert d'un épais pull vert, enfoncé dans la neige. Il sentit son coeur cessé de battre le temps d'une seconde.
Tout avait décidément été trop parfait, depuis hier.
–Bordel ma tête... geignit l'inconnu en se massant le crâne.
–Euh... Ça va ? demanda Tetsurou, craignant une réaction violente.
L'autre claqua sa lanque contre son palais en levant les yeux aux ciel.
–Je me suis fait percuté par un abruti qui ne sait pas faire attention, ce même abruti est littéralement allongé sur moi, je crève de froid à cause de la neige, mais à part ça tu me demandes si ça va ? grogna-t-il en tentant de se relever, mais le poids du brun l'en empêcha et son dos rencontra de nouveau la neige mouillant son pull.
–Oui bah ça va, pas besoin d'être aussi grognon, tiqua Kuroo avec agacement.
L'inconnu – aux étranges cheveux couleur... algue ? – releva le menton pour lui lancer un regard noir. Le temps d'un instant, en croisant ses yeux verts, dont la pupille était tellement petite qu'on la voyait à peine, Kuroo sentit son âme partir, comme envolée, un peu comme un haut-le-cœur, et le jeune homme en dessous lui en profita pour le pousser et se remettre droit sur ses jambes, l'air presque aussi perturbé que celui du journaliste.
Le brun resta assis dans la neige, la moue béate, de loin comme de près, on aurait dit un idiot complètement perdu dans ses pensées. Sur le moment, c'était peut être le cas.
–Ne t'excuses surtout pas hein, grinça le vert pour le réveiller, déjà en train de frotter son tricot couleur sapin et son pantalon beige clair trempés par les flocons fondus. Ce n'est pas comme si ce pull coûtait plus cher que ta misérable petite vie toute entière.
Oh mon dieu, il manquait plus que ça... Je vais être endetté à vie.
–Ce truc ? Si tu veux mon avis, vu la laideur de la pièce, ça ne doit pas coûter plus de dix dollars...
Oui, si Kuroo était totalement paniqué intérieurement, il ne laissait rien paraître.
–Je te demande pardon ? Mon pauvre, tu ne dois rien y connaître, fit ce... cette face de serpent d'un air hautain.
–Je m'y connais sûrement assez pour ne pas mettre l'équivalent d'un salaire dans un truc aussi moche que ça, si tu ne mens pas sur son prix, rétorqua mesquinement le plus grand.
Son interlocuteur lui lança un regard outré, puis tourna les talons pour partir, en même temps que Kuroo qui quittait déjà les lieux.
Étonnement, ils empruntèrent la même rue, alors ils prirent chacun un trottoir pour avoir le plus de distance possible. Agacé de voir le vert à quelques mètres de lui, Tetsurou lança :
–Tu ne devais pas aller dans la confiserie, de base ?
–Je devais effectivement, mais ta sale face m'a coupé l'envie.
Oh le salaud.
–Si mon visage est si moche que ça, pourquoi tu me suis ? continua Kuroo sans se décourager.
L'inconnu parut presque en pleine hallucination.
–Pardon ?! Pourquoi je perdrais mon temps à suivre un idiot dans ton genre, l'endroit où je veux me rendre est simplement dans cette direction !
Cette fois-ci, le brun se tût, n'en pouvant déjà plus de cette énergumène. C'était sûrement peine perdue, de discuter avec un con pareil, et il se délectait déjà du moment où leur chemin se sépareraient pour toujours.
Mais malheureusement, la déesse de la chance semblait ne plus vouloir être de son côté aujourd'hui. À chaque fois qu'il tournait à gauche, le vert en faisait de même, ce qui énervait les deux au même point.
–Arrête de me suivre ! lâcha l'inconnu, à bout de nerfs.
–Non toi, arrête de me suivre ! cria Kuroo.
Les deux jeunes hommes commencèrent à se disputer puérilement, accélérant le pas à chaque fois, pour finalement courir à en perdre le souffle, au coude à coude, sans que leur route ne se séparent. Et ce, jusqu'à l'auberge où le brun logeait.
Lorsqu'ils se retrouvèrent tous les deux, penauds devant la devanture, ils se lancèrent un simple regard mortel, avant d'entrer d'un même mouvement, marmonnant des insultes.
À l'acceuil, Kuroo reconnut la jolie jeune fille qui lui avait donné les clés de la chambre hier, et cette dernière s'exclama en voyant son nouveau pire ennemi arriver devant elle.
–Daishou, tu- commença-t-elle. Oula, je sens qu'il y a un problème.
Et elle n'avait pas tord, ce n'était pas dur de le deviner en même temps, vu l'état du pull de ce "Daishou" et leur moue contrariée à tous les deux.
–Nan jure Mika, comment t'as deviné, fit le vert ironiquement.
Dans sa tête, le brun prit note du nom de la jeune fille. Elle avait l'air mi-amusée, mi-désespérée de la situation, et Daishou lui envoya un regard blasé pour cette réaction.
–Bon, expliqez moi le problème, fit la châtain.
–Cet abruti m'a foncé dedans et m'a très certainement défoncé mon pull ! s'exclama directement Daishou, en montrant son dos, couvert de brindilles accrochées aux mailles, et complètement mouillés, sous le regard débordant d'agacement de Kuroo. Il me doit un pull !
–Détend ton string Daishou, tout va bien se passer, affirma Mika à son ami avant de se tourner vers l'autre jeune homme. C'est quoi ton nom ?
–Euh.. Kuroo Tetsurou.
–Ah ! Quel nom de campagnard ! cria immédiatement le vert.
Dites-moi que je rêve...
–Le campagnard t'emmerde !
–Calmez vous ! Bien, Kuroo, pour commencer, sache que son pull ne coûte pas plus cher qu'un bon café, donc pas de soucis à ce niveau là.
–Mika ! s'offusqua son ennemi aux cheveux verts.
Celle-ci lui sourit angéliquement.
–Deuxièmement, j'ai le plaisir de vous annoncer que vous logez non seulement dans la même auberge, mais aussi au même étage, dans des chambres voisines, donc vous feriez mieux de vous entendre, sinon la cohabitation deviendra longue pour nous tous. Ou alors je viendrai moi-même régler les conflits ! Mais il serait bien triste d'en arriver là, n'est-ce pas ?
Un frisson parcourut le dos des deux garçons, et ils hochèrent la tête.
–Je vois que le message est bien passé, sourit doucement mais fermement la jeune femme. Je suppose que vous pouvez vaquer à vos occupations.
Elle leur tourna le dos, longea le comptoir, puis quitta leur champs de vision. Ils entendirent une porte s'ouvrir, avant de se refermer, et le silence se fit, en oubliant le chat blanc comme le lait qui miaulait au coin du foyer.
–Je ne compte en aucun cas faire ami-ami avec toi, mister Kuroo, alors n'espère pas que je t'adresse la parole durant mon séjour. Mais je conçois à ne pas venir t'emmerder si tu ne viens pas m'emmerder en retour. Et c'est juste par rapport à ce que Mika a dit ! lâcha Daishou après quelques secondes.
Le journaliste retint comme il le put son juron, puis acquiesça simplement du menton. Ils empruntèrent les escaliers de bois, montèrent deux étages, traversèrent le couloir, et sortir leur clé de chambre sans le moindre mot. Ils se quittèrent pour la première fois de leur vie en fermant la porte derrière eux, tout en étant conscients qu'ils se croiseraient sûrement beaucoup trop de fois les prochains jours.
–C'est dingue ça, j'ai jamais vu quelqu'un d'aussi grincheux et chiant que lui, et pourtant, ça fait des années que je travaille avec cette folle de Marvill, marmonna le brun pour lui même, après s'être défait de son manteau et de ses chaussures.
Il ne prit pas plus de temps pour penser à cet énergumène, l'avoir côtoyé était déjà de trop selon lui, et il décida de consacrer le reste de sa journée à travailler sur cette fichue double page qui lui avait valu de faire la rencontre d'un jeune homme comme Daishou.
Il ne quitta sa chambre qu'une seule fois, pour aller faire deux, trois courses, pour avoir de quoi déjeuner et dîner.
Le soir, en s'endormant, il ne put s'empêcher de ricaner quant au pull très certainement détruit de son supposé pire ennemi des vacances de Noël.
