En cinq jours, Kuroo n'était pratiquement pas sorti de l'auberge. Il passait une grande partie de son temps à bosser ses articles, à donner des coups de fil à Yaku et madame Marvill, à se reposer, à raconter sa vie à Oikawa au téléphone – étonnamment, ce dernier n'avait pas encore entendu parler de Daishou l'abominable –, ou à jouer sur son téléphone. Les rares fois où il sortait de sa chambre, c'était pour aller manger au réfectoire ou prendre l'air cinq minutes dehors.

Il était rentré dans un mode de vie mi-travail, mi-repos, et ce mode de vie lui plaisait grandement. Il n'avait pas recroiser celui qu'il surnommait face de serpent pour son propre plaisir, ce qui le surprenait mais de façon positive.

Mais à force, il commençait un peu à s'ennuyer. Il songeait à faire une balade un peu plus longue, pour visiter mieux les lieux, et pensait même à sortir du village pour aller admirer la forêt tout autour, qui était en réalité un parc forestier et qui permettait d'apercevoir, avec un peu de chance, les animaux du coin.

Se redressant mollement dans son lit, Tetsurou prit une grande inspiration. Motivé d'une force nouvelle, il quitta son pyjama pour une tenue plus chaude, et enfila deux pulls et un manteau, une grosse paire de randonnée qu'il avait pris au cas où, un bonnet et quitta sa chambre en fermant à clé derrière lui.

Il passa devant le comptoir de Mika, qui sembla étonnée de le voir sortir si chaudement habillé.

–Tu vas quelque part ?

Elle avait abandonné depuis un moment toute formalité et s'adressait presque à lui comme s'ils se connaissaient depuis la crèche. Kuroo voulait bien l'admettre, c'était rassurant, en quelques sortes, d'être traîter comme un ami dans un lieu où il ne connaissait personne.

–Je vais visiter le parc forestier, avoua-t-il avec un sourire.

–À cette heure, tu ne verras rien à part de trois oiseaux, le prévint la jeune femme.

–C'est juste histoire de me dégourdir les jambes.

Mika lui lança un sourire.

–Dans ce cas, je peux te conseiller un autre itinéraire.

–Ah oui ? fit-il.

–Oui ! À un moment du parcours, il y a un croisement, juste devant une petite maisonnette, tu peux pas le rater. Et bien, au lieu de passer à droite comme ce sera indiquer sur le plan, prend la gauche, par expérience, c'est beaucoup mieux !

Kuroo la regardait, l'air hébété. C'était un peu étrange, mais au final, il savait que Mika connaissait le village bien mieux que lui, pour qu'elle y dirige sa propre auberge. Il décida donc de la remercier pour son conseil, et elle lui rendit un petit clin d'oeil. Il ne savait trop pourquoi, mais aillant l'habitude de se faire rouler dans la farine – encore et toujours à cause de Marvill – il sentit quelque chose de pas rond dans cette histoire, comme une sorte d'appréhension qui lui donnait envie de se gratter le cou.

Mon vieux, tu délires juste là, se dit-il pour se rassurer.

Il remercia une dernière fois Mika avant de quitter l'auberge et de partir pour le parc forestier.

–Je crois que je suis au croisement... annonça Kuroo à voix haute.

Il était devant le fameux croisement, et cette banale maisonnette, après environ une demi-heure de marche. La patronne de l'auberge ne lui avait pas mentit, il n'avait tout bonnement rien vu de toute sa promenade, mais le silence avait été apaisant et il sentait ses muscles le tirer presque agréablement. Contrairement à ses collègues en général, il aimait bien l'effort physique, et ces derniers temps, il n'en faisait plus beaucoup.

Il jeta un coup d'oeil aux panneaux. Mika avait dit de prendre à gauche ? Il prendrait la gauche. Il continua donc son chemin, respirant à pleins poumons l'air frais – presque glacé, pour le coup. Au fil des pas, il sentait ce drôle de sentiment lui brûler la gorge, mais il continua son excursion entre les branches dépassant sur le sentier.

Il aurait pu continuer à marcher ainsi pendant des heures, s'il n'était pas atterri à l'entrée d'une petite clairière, délimitée par les arbres et un énorme massif rocheux, un peu comme le pied d'une montagne. La surface visible était assez lisse et le sommet atteignait peut-être les... Il ne pouvait dire tellement il était haut. Sur la face lisse, une immense peinture demeurait, et au sol, au centre de cette création... Il y avait Daishou.

Il ne savait pas si Mika voulait qu'il voit Daishou ou la peinture, mais en tout cas, la surprise était réussie.

Soudain, une étrange envie lui prit, un peu comme une vengeance. Daishou semblait concentré, c'était d'ailleurs lui qui peignait toutes ces choses – Kuroo n'avouerait jamais qu'il était impressionné – il y avait de la neige partout.

Oui, il avait envie de lui faire payer pour quelque chose. Quoi, il ne savait pas, mais il trouverait bien une excuse sur le moment. Il fit d'abord quelques pas, le plus silencieusement possible, tout en allant vite. Quand il fut à une distance de seulement quelques mètres seulement, il se pencha vers le sol, forma une boule de taille moyenne avec ses mains et hurla :

–Daishou, pose ton pinceau !

Le dernier hurla de peur en sursautant en en lâchant son précieux, et ce fut à ce moment qu'il se prit la boule fraîchement fabriquée en pleine tronche. Il lui fallut bien un moment pour comprendre ce qu'il se passait, mais quand il aperçut le sourire fier de Kuroo, il n'hésita pas à former lui aussi une énorme boule et de l'envoyer à toute vitesse dans la poitrine du brun, qui bougea à peine.

–Ça va pas de faire peur aux gens comme ça ?! Espèce de grand malade ! hurla Daishou de tout son soûl. Pourquoi t'as fait ça saleté d'abruti ?!

La rage de Daishou était, aux yeux de Kuroo, la chose la plus satisfaisante au monde, maintenant qu'il avait vue.

–Je ne sais pas... Une simple envie ? Pour info, c'est Mika qui m'a dit de venir ici, rit Tetsurou.

–Mais celle-là, grogna le vert dans sa barbe.

Kuroo sourit de nouveau, content d'avoir écouter la jeune femme. Il ne savait pas pourquoi, mais il sentait que la satisfaction qu'il éprouvait à énerver son pire ennemi allait devenir une des choses qu'il préférait, au moins pour ce mois de décembre. Il fut sorti de ses pensées par une autre boule de neige de la part du vert, qui ricana quand celle-ci atteignit sa cible – le nez du brun.

–Oh toi, tu vas le payer !

Pendant des heures, ils s'envoyèrent ainsi des boules glacées, jouant et riant comme de grands enfants, jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement au milieu de la neige, en étoile de mer, au centre de la clairière, inspirant et expirant pour reprendre leur souffle, qu'ils avaient perdu lors de cette grande bataille – c'était le cas de le dire, il y avait des trous et des traces de pas tout autour d'eux.

–T'es pas si agaçant que je le pensais, avoua Kuroo après quelques minutes. Et pas si grincheux. Je pensais que tu ne savais pas t'amuser.

–Je t'emmerde, je sais m'amuser si je veux. Et toi t'es pas si chiant et débile pour un mec qui fonce dans les gens juste parce qu'il est sous l'extase d'un bonbon.

Kuroo rougit un peu de gêne et faillit se relever précipitamment pour contester, mais finalement il était bien là, étendu dans la neige.

–Alors tu me regardais, techniquement ? demanda le brun avec un sourire joueur.

–Je regardais devant moi et tu es apparu dans mon champs de vision, nuance.

–C'est la même chose, insista Tetsurou.

Étrangement, Daishou n'ajouta rien, pas même une insulte ou un claquement de langue. Il n'avait pas non plus l'air de s'en faire pour son pull – blanc, cette fois –, qui prenait doucement l'eau dans tous les flocons qui fondaient.

Kuroo tourna la tête vers les peintures sur les roches. Il détailla pendant un moment toutes les courbes et formes, avant d'en déduire qu'il s'agissait d'un tas d'animaux fantastiques qui avançait dans un décor féerique et paisible, du style le plus réaliste possible, mais l'oeuvre n'était pas tout-à-fait finie. Même si on le menaçait de lui couper un membre, le brun ne l'admettrait pas, mais il était impressionné par cette peinture, d'autant plus que son artiste était allongé juste à côté de lui, et que même s'ils avaient eu des débuts douloureux, ils pourraient peut-être bien s'entendre, pour ce mois de décembre.

D'une quelconque manière, cette pensée réchauffa la coeur de Kuroo.

–Tu regardes quoi là ? demanda Daishou en se tournant vers lui.

–Ta peinture. C'est là que t'étais pendant tout ce temps ? Je te croisais pas.

–T'exagères, Mika m'a dit que tu sortais à peine de ta chambre, rit le vert.

Un petit silence s'installa de nouveau. L'un admirait la peinture, l'autre le ciel. Le plus petit des deux – d'une dizaine de centimètres – prit une grande inspiration, et sans même y penser à deux fois, posa une petite question au journaliste.

–Tu... Tu la trouves comment ?

Ce n'était pas dans ses habitudes de demander l'avis aux gens, surtout par rapport à ses œuvres. Mais il y avait quelque chose dans l'instant qui s'écoulait, qui lui avait simplement donner envie de poser la question.

–Vraiment magnifique, répondit-il finalement, sans même y réfléchir, un petit sourire au coin des lèvres.

Une flamme embrasa doucement le cœur de Daishou. Il en avait entendu, des discours qui louaient ses œuvres, qui lui rappelaient à quel point il choisissait bien ses couleurs, métrisait à la perfection l'espace, et autres. Des critiques professionnels redoutés de tous, il en avait émerveillé plus d'un. Mais c'était rare qu'un compliment lui fasse autant plaisir.

–C'est la pièce principale de mon exposition qui aura lieu je ne sais pas trop quand, sûrement quand je l'aurai finie. Puisque je ne suis là que pendant les vacances (même si cette année je suis là pour le mois) et que c'est immense, ça fait trois ans que j'y suis. Comme cette clairière était à mon père, elle m'appartient maintenant, tout comme la maisonnette au croisement, je peux faire ce que je veux de cet endroit et de ce mur de cinq mètres sur trois, donc je peins. Mais comme j'ai déjà mon appartement et mon autre travail à New York, je suis pas souvent là.

–Tu es peintre ? Ton père ? New York ? fit Kuroo, perdu.

Le vert ricana.

–Oui, je le suis. Mais j'ai un autre job à New York pour aider un ami. Mon père est mort il y a cinq ans, il m'a littéralement donné tout ce qu'il avait. Mon nom d'artiste, c'est Écaille verte, je suis plutôt célèbre.

–Chelou comme nom. Mais je crois que le journal pour lequel je travaille a déjà fait plusieurs articles sur toi. Tu comptes la finir quand ?

–Avant la fin d'année, pour exposer les prochaines vacances avec mes tas d'autres œuvres. Quand je ne suis pas là, je mets une bâche pour pas que ça s'abîme. Quand ce sera fini, je la recouvrirai d'un produit spécial pour la protéger des tempêtes de neige.

Même s'il ne le laissait pas paraître, le vert était mal à l'aise de parler ainsi de lui, et de sa vie.

–Donc t'es journaliste ? fit-il pour changer de sujet.

–Ouaip, affirma Kuroo. Et d'ailleurs, si je suis là, c'est pour mon job, j'habite aussi à New-York. Je dois rédiger les articles d'une double page, sur ce fameux village du père-Noël.

–Dur.

D'un coup, l'ambiance paisible sembla se faner. Daishou se releva, et tendit sa main à Kuroo pour qu'il se relève.

–Par contre, c'est pas parce que j'ai livré la meilleure bataille de boules de neige de ma vie avec toi et que je t'ai dit des trucs sur moi qu'on est meilleurs potes hein ? lança-t-il.

Le brun était un peu paumé, il y avait une minute, lui et son interlocuteur parlaient tranquillement, et soudain, Daishou était redevenu la vipère qu'il avait été quelques jours plus tôt. Il avait fait quelque chose de mal ?

Les deux rentrèrent ensemble, dans leurs pensées, tremblant de froid. Arrivés à l'auberge, ils se quittèrent dès le rez-de-chaussée, où le peintre se dirigea vers le bureau de Mika, laissant Kuroo penaud, et complètement désorienté.