Chapitre 2 : Draco

Draco remua une cuillère en bois dans la casserole de raviolis en boîte qu'il avait mise sur le feu 5 minutes plus tôt. Du coin de l'œil, il surveillait Potter qui, comme tous les soirs, s'était proposé pour mettre la table.

Draco s'attendait encore à demi à ce qui quelqu'un bondisse de derrière un meuble ou une porte en criant « Surpriiiiiiiise ! ». Pour l'heure, toujours rien. Comme souvent depuis l'emprisonnement de son père 10 ans plus tôt, après l'échec du département des Mystères, la réalité s'avérait en fait mille fois plus dingue que ce qu'il n'aurait jamais pu imaginer. Et pourtant, il en avait de l'imagination.

Potter tira finalement une chaise et s'assit. Il avait l'air encore plus fatigué que d'habitude, ce qui était une prouesse en soit. Depuis la bombe qu'il lui avait lâchée hier, Draco ne cessait de réfléchir à des combinaisons de plantes qui pourraient l'aider. Peut-être de la capobrotus edulis mélangée à des feuilles de mauves ? Comme la sève qu'il lui avait donné tout à l'heure, au moins ce ne pouvait pas lui faire mal.

A quel point le monde sorcier anglais partait-il à vaux l'eau si on le laissait lui, le traitre privé de magie, assurer seul la « sécurité » du Sauveur ? Il n'osait pas interroger Potter pour qu'il lui explique comment ils s'étaient retrouvés tous les deux dans cette situation. L'idée même de s'engueuler avec lui l'épuisait d'avance.

Néanmoins, Saint-Potter-priez-pour-lui n'avait pas l'air d'une humeur spécialement belliqueuse. Assis à table, le regard dans le vide et les bras serrés contre son torse malingre, il ressemblait plutôt à quelqu'un dont on avait envie de couvrir les épaules d'un plaid.

Draco se souvint de ce deal que Potter lui avait proposé plus tôt dans la journée : réparer le toit de la serre contre une chambre à coucher doté d'une cheminée et un accès à la réserve de bois. Draco n'avait pas osé lui dire qu'il n'y avait pas vraiment de réserve de bois. Enfin il y avait bien des arbres dans le parc mais Draco n'avait pas la moindre idée de comment il fallait s'y prendre pour les couper … Lui-même ne souffrait pas vraiment du froid : le manoir n'avait jamais été un endroit douillet même quand il était rempli d'elfes de maison dont l'existence était consacrée au bien-être de leurs maîtres. Et la salle commune de Serpentard, n'en parlons même pas … Draco s'était contenté de puiser dans la réserve qu'il avait trouvé dans la remise derrière la cuisine durant les premiers hivers qu'il avait passé seul ici, économisant pour la faire durer le plus longtemps possible. Il n'en restait déjà plus grand chose.

Les raviolis avaient l'air suffisamment réchauffés. Il coupa le feu de la gazinière et s'approcha de la table, sa casserole à la main.

-C'est vraiment ta conception d'une alimentation équilibrée ? le piqua Harry. Des boîtes de conserves, des boîtes de conserves et encore des boîtes de conserves ?

C'est une engueulade qu'ils avaient régulièrement depuis 10 jours. Draco lui avait pourtant dit qu'il n'y avait rien d'autre dans la réserve du manoir.

-Punaise, même en cavale, on mangeait mieux que ça avec Hermione …

-Eh bien grand bien vous fasses ! lâcha Draco exaspéré. Si tu veux allez chasser dans le parc du manoir, surtout ne te retiens pas Potter! Il doit sûrement y avoir deux ou trois lapins qu'on pourra faire rôtir à la broche !

Potter le dévisagea comme s'il venait d'annoncer ses noces futures avec le calmar géant du lac de Poudlard.

-Je ne pensais pas en arriver tout de suite à ce genre d'extrémité… Avant ça euh … on pourrait faire des courses ?

Il avait de la fièvre ou quoi ? Pourtant son front ne luisait pas. Draco fut pris d'un terrible doute. C'était bien de la sève d'aloe vera qu'il lui avait donné tout à l'heure ? Impossible de confondre avec quoi que ce soit d'autre normalement…

-Tu as vu dans quel état tu es ? grogna-t-il. Ça rimerait à quoi de faire la course ? Et en quoi ça nous nourrirait ?

Nouvel air sidéré de Potter, comme si Draco venait de dire une énormité.

-Je ne te parle pas des courses où on court, Malfoy mais de celles où on pousse un caddie pour mettre des trucs à acheter dedans. Ah ! C'est trop moldu, c'est ça ? Allez à l'épicerie, ça te parle plus peut-être ? lâcha-t-il de son insupportable ton méprisant. Ou chez le primeur ?

Ah ça.

Draco ne faisait pas ces trucs-là. Il préférait encore l'option collets pour les lapins du parc du manoir.

Potter dut lire cette réponse sur son visage parce qu'il secoua la tête avec un air évident de désapprobation.

-Une alimentation saine est essentielle quand on est aussi mal fichu que moi. Et j'ai vu une supérette à moins d'un kilomètre d'ici lorsqu'on est arrivé avec Hermione.

-Et tu comptes payer comment ?

Potter haussa les épaules.

-J'ai de l'argent moldu.

Après tout, qu'il fasse bien ce qu'il voulait. S'il pouvait débarrasser le plancher durant quelques heures, c'était tout bénéf pour Draco. Mais le jeune homme aurait dû savoir qu'il ne s'en tirerait pas si facilement …

-Tu vas venir avec moi, décréta Potter. Je ne peux pas porter tout seul des provisions pour deux personnes. Je suppose que tu n'as pas de chariots à roulettes ?

Draco lui renvoya un regard torve pour toute réponse.

-C'est bien ce que je pensais. Donc tu viens et tu portes. En échange, je paye et je cuisinerai ces prochains jours, ok ? Si je vois encore des haricots en sauce, je crois que je vais abréger mes souffrances plus tôt que prévu !

Il avait dit ça d'un ton presque guilleret. La manière dont il envisageait sa propre mort avec cette espèce de joyeux détachement mettait Draco profondément mal à l'aise.

Le dernier des Malfoy avait été entouré par la mort lors de son entrée à l'âge adulte. Des morts violentes. Des morts dans la souffrance. Des morts haineuses. C'était une atmosphère qu'il tentait de fuir à tout prix. C'est pour ça qu'il n'utilisait plus que les pièces de services du manoir, celles jadis réservées à l'usage des elfes de maison. Il n'y avait pas de fantômes de hurlements de douleur et de corps disloqués sous la souffrance ici. C'était plus facile de prétendre que tout cela n'avait jamais existé.

Sans avenir, marqué à jamais du sceau du mal absolu, ostracisé de sa propre communauté, incapable de même nouer le moindre début de dialogue avec ses propres parents, pendant ses premiers mois seul ici Draco avait songé à en finir. C'est une idée qui lui avait traversé l'esprit comme ça parce qu'il se disait au fond que c'est ce qu'on attendait de lui. Une fin dans le déshonneur pour clôturer une existence déshonorable. Mais il n'était pas passé à l'acte, tout simplement parce qu'il n'en avait pas envie. Son appétit de vivre n'était très puissant, mais suffisamment pour que la perspective d'en finir lui paraisse étrangère et qu'il n'ait nulle envie sérieuse de la mettre en pratique.

Non, le problème principal en fait, c'était que faire ? Il n'avait pas vraiment trouvé de réponse à cette question. Il s'occupait en attendant. Sans savoir ce qu'il attendait en réalité. De récupérer sa magie ? Certes son quotidien serait moins pénible mais fondamentalement, ça ne changerait pas grand chose. La sortie de prison de son père ? Cette perspective lui donnait plutôt envie de s'enfuir en courant. Cela faisait longtemps que Lucius ne lui inspirait plus ni crainte ni respect mais l'idée de partager un toit avec lui donnait au fils l'envie de se claquer la tête contre un mur. Potter était un colocataire bien moins pénible, c'était dire …

Il n'y avait pas d'avenir pour lui dans cette vie. C'était un état de fait qu'il avait accepté depuis des années. Pourtant, il n'arrivait pas à se mettre à la place de Potter. Qu'aurait-il fait si son propre corps s'était mis à avoir des ratés comme ceux que lui avait décrits l'autre homme la veille ?

Il pensa à sa propre enveloppe. Il n'y avait jamais songé avant mais c'était assez dingue quand il y réfléchissait. D'être ressorti de tout cela sans dommages physiques à long terme. Combien de doloris s'était-il mangé ? Il avait arrêté de compter.

Par une association d'idées, cela lui rappela quelque chose que Potter lui avait dit hier : il croyait que son état actuel était dû à des effets à retardement de l'Avada qu'il avait reçu en pleine poitrine dans la forêt interdite. Dès que Draco avait entendu cette théorie, quelque chose l'avait gêné. Instinctivement, cette hypothèse lui paraissait complètement foireuse mais il n'aurait su dire exactement pourquoi. Il avait besoin de faire des recherches.

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Ce maudit Potter était tout particulièrement guilleret cet après-midi-là. Jadis, quand Draco était enfant, son père avait élevé des chiens destinés à la chasse à courre. Potter lui faisait penser à l'une de ses créatures dès qu'elle apercevait une laisse destinée à la promenade.

N'était-ce pas prodigieux que ce garçon réussisse à trouver chaque jour à un nouveau moyen d'exaspérer Draco ?

Ils avaient donc traversé le bois qui entourait et protégeait le domaine Malfoy, jusqu'à sortir de la zone protégée par de séculaires sortilèges repousse-moldus. Draco connaissait cette limite bien sûr, il se souvenait très bien d'un Lucius, canne à la main, dominant son fils de toute sa hauteur et lui serinant qu'il était strictement défendu d'aller au-delà. Draco avait toujours été un enfant discipliné et sage. Il n'avait jamais désobéi jusqu'à aujourd'hui.

Tout comme lui, Potter sentit qu'ils quittaient la zone protégée. Ils échangèrent un regard. C'était comme une sensation de froid et d'abandon. Comme si la magie elle-même vous disait « Maintenant mon vieux, tu es tout seul ». Il n'y a pas encore si longtemps, cela l'aurait tellement terrifié qu'il aurait probablement eu du mal à mettre un pied devant l'autre. Là, il ne ressentait pas grand-chose, à part une exaspération à l'idée d'aller au ravitaillement tel un foutu elfe, et chez les moldus de surcroît … Tout ça pour satisfaire les envies de verdure de l'idole déchue qu'on lui avait collé sur le dos. Cruelle, cruelle existence.

-Arrête de bouder, Malfoy ! lui lança Potter qui marchait dix pas devant lui. Tu as vu comme le temps est splendide ? J'en regrette mes lunettes de soleil ! On est en novembre dans le Wiltshire !

Draco leva les yeux au ciel. L'autre n'insista pas et continua à caracoler de son pas joyeux. Insupportable.

Comme il ne faisait plus attention à lui, Draco put détailler à loisir la silhouette qui avançait devant lui. Potter avait toujours été du genre maigrichon, ce qui n'avait pas changé avec l'âge adulte. Il était sec et nerveux, plus petit que Draco d'au moins une demi tête. Ses foutus cheveux noirs étaient toujours aussi ridiculement mal coiffés. Il les portait plus longs que lorsqu'ils étaient ados, ce qui lui avait donné le tic de les ramener sans cesse en arrière du plat de la main. Lorsqu'on le voyait ainsi marcher dans ses fringues de moldus, il n'avait pas l'air maladif que Draco lui connaissait.

-On va longer la départementale depuis la forêt ! lui lança Potter.

Il avait l'air de savoir ce qu'il faisait, Draco haussa les épaules pour toute réponse. Il se dit que cela devait faire partie de leur quotidien, à Granger et lui. De marcher ainsi dans des endroits vides, passant d'une planque à une autre. Anonymes et invisibles. Chez eux nulle part. Pour la première fois, il prit conscience de l'épuisement mental que pouvait générer ce genre de vie. Pour quelqu'un comme lui qui avait une peur si viscérale de l'inconnu, c'était l'horreur.

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Potter l'avait viré manu militari de la cuisine, à peine Draco y avait-il déposé les sacs remplis de leurs emplettes.

Douze jours qu'il squattait là et ce bâtard se croyait déjà chez lui. Misère.

Draco était donc allé se réfugier dans sa serre, en essayant de digérer cette étrange expérience qu'il venait de vivre : la longue marche dans la forêt sous le soleil d'automne, le magasin avec sa lumière aveuglante et cette musique criarde venue de nulle part. Et puis au milieu de tout ça, Potter et son joyeux babillage qui déposait, sans paraître y réfléchir, des choses dans un immonde chariot à roulettes en fer qu'il avait forcé Draco à pousser. Draco ne l'aurait pas avoué même sous Doloris, mais ça l'avait rassuré que Potter soit là. Ce qui était complètement idiot quand on y pensait puisque c'était ce même foutu Potter qui l'avait traîné dans cet antre de la molduitude en premier lieu. Mais la bonne humeur et l'assurance tranquille de l'autre homme lui avaient servis de phare dans la tempête.

Ça avait quelque chose de réconfortant, songea l'ancien Mangemort en taillant le plus délicatement possible les feuilles d'un oiseau de paradis. De traîner en compagnie d'un tel parangon de vertus. Enfin merde quoi, le type avait achevé le Seigneur des Ténèbres avec un putain d'Expelliarmus. Draco eut un rire nerveux à cette pensée. Potter serait tout à fait capable de lui faire du mal s'il voulait. Aussi bien physiquement que mentalement. Surtout mentalement d'ailleurs, vu sa forme physique actuelle et son usage restreint de la magie. Mieux que personne, Draco savait comme les mots pouvaient heurter. Il savait combien quelques phrases bien senties pouvaient détruire la faible confiance que vous avez en vous-même pour les années à venir. Mais Potter n'en ferait rien. Parce qu'il était bon. Draco l'avait toujours pressenti de manière inconsciente, et ce dès la première fois où ils s'étaient rencontrés. Cela avait toujours exercé chez lui une sorte d'attraction répulsion, le poussant à rechercher l'attention de Potter en le piquant et en le blessant. C'était différent maintenant. Il ne désirait plus être Potter, le célèbre et l'adulé entre tous. Il ne désirait plus rien, ce qui lui facilitait grandement l'existence. Par contre, il était toujours pétri d'angoisses et il avait remarqué que Potter avait une étrange tendance à les éloigner. Une pique, une grimace de l'autre homme et Draco se sentait soudain pris d'un agacement beaucoup plus sain que le puits sans fond de terreur dans lequel un rien pouvait le faire sombrer.

Satisfait, Draco laissa l'oiseau de paradis tranquille. Le soleil avait bien tapé sur les vitres de la serre aujourd'hui, il serait bon d'arroser, notamment les plantes les plus gourmandes.

La pompe à eau qu'il utilisait pour la serre était la même que celle de la cuisine. On pouvait l'actionner via une seconde manivelle située sur la façade du manoir, juste en dessous d'une fenêtre qui donnait sur la cuisine. Draco avait souvent vu sa mère s'en servir lorsqu'elle entretenait sa roseraie. Aujourd'hui, la roseraie n'était plus. Dans un moment de colère, la tante Bellatrix y avait mis le feu afin de punir Narcissa pour un motif quelconque. Draco ne mettait jamais les pieds dans la serre qui avait servi d'écrin au travail amoureusement minutieux de sa mère. Le tapis de cendre au sol lui donnait envie de vomir. Objectivement, c'était idiot : bien mélangée, la cendre aurait constitué un super engrais. Mais c'était plus que ce Draco ne pouvait supporter.

Potter était aux fourneaux, constata le maître des lieux en s'approchant de la pompe avec son arrosoir. L'autre homme avait allumé la lumière de la pièce car le jour tombait déjà en cette fin d'après-midi d'automne. Draco pouvait donc l'observer à loisir alors que Potter ne pouvait pas le voir car le botaniste se fondait dans la pénombre de l'extérieur.

Une légère rougeur était montée aux joues de l'ancien Gryffondor et il portait un tablier dégoté allez savoir où qui le rendait vraiment ridicule. Pourtant Draco se figea. Il avait quelque chose dans ce tableau, dans la vision de cet homme - celui qu'il aurait dû détester entre tous sans jamais y être parvenu - quelque chose qui le troubla. Peut-être parce que Potter évoluait dans sa propre cuisine, un espace devenu familier à Draco ces dernières années par la force des choses mais qu'il n'avait jamais réussi à s'approprier réellement. C'était l'espace des domestiques et voilà que puni, ostracisé, il en était réduit à une existence subalterne. La scène qui se déroulait sous ses yeux avait pourtant le même décor et le même handicap : Potter cuisinait sans magie. Sa baguette, inutilisée, dépassait de la poche arrière de son jean. Et pourtant, il y avait de la chaleur qui s'en dégageait : les joues rouges de Potter, ses gestes assurés, son air concentré. Il avait l'air à sa place, voire même content de faire ça. De préparer à manger. Pour lui. Et pour Draco. Parce qu'évidemment, il allait partager puisqu'il était Saint-Potter.

Draco était incapable de décrire avec des mots ce que cette scène lui inspirait. Ça lui faisait un peu mal. Et chaud à la fois. Une nouvelle fois, il se rendit compte qu'il ne se sentait pas menacé et qu'il en était très surpris. Il savait que si Potter le surprenait à l'observer, il s'en amuserait ou le taquinerait mais ne chercherait pas à lui faire honte ou à le punir. Il laissait Potter toucher à sa nourriture et dormir dans une chambre voisine de la sienne sans en ressentir le moindre début d'inquiétude. Bon certes, au début il avait bien essayé de le faire dormir à l'autre bout du manoir mais le but n'était pas de le faire mourir de froid non plus.

Draco avait confiance en ce type. Fallait-il qu'il soit vraiment atteint …

Il retraversa la pelouse avec son arrosoir plein à craquer et arrosa ce qui devait l'être. Il n'avait plus vraiment de raison de traîner encore dehors alors il refit le chemin jusqu'au manoir à pas lents et rentra, non pas en passant par l'entrée principale qu'il n'utilisait plus mais par celle des domestiques qui donnait sur la remise juste à côté de la cuisine.

-Tu tombes à pic ! lui lança Potter, à peine Draco eut-il mis un pied à l'intérieur. C'est presque prêt, tu vas pouvoir mettre la table !

Draco donna plusieurs coups de pieds au sol pour se débarrasser de la terre qui s'était longé dans les semelles de ses bottes. Puis il retira sa cape d'extérieur. Pour leur virée de tout à l'heure, Potter l'avait obligé à porter une sorte de monstruosité en plastique rouge qu'il avait appelé une parka. Draco avait boudé durant l'entièreté de la sortie pour protester contre cette infamie mais bien malgré lui, il avait remarqué que ce truc tenait quand même bien plus chaud que sa bonne vieille cape, toute en peau de dragon qu'elle soit.

Il se lava les mains dans le petit évier sale de la remise et fit finalement un pas dans la cuisine.

Trois constats lui sautèrent immédiatement dessus : ça sentait terriblement bon, il faisait délicieusement chaud ici et Potter était insupportablement adorable avec ses joues rouges, ses cheveux en bataille et ses yeux verts brillants.

-Où est-ce que tu as trouvé ce machin ? lui demanda-il en désignant la poitrine de l'autre homme d'un geste de la main.

Potter baissa les yeux pour tomber sur le tablier qu'il portait et sourit.

-Au fond de ce placard, là. Il y avait aussi ces trucs très pratiques !

Il désigna d'un geste deux gants rembourrés qui permettaient de sortir des plats du four sans se brûler.

Draco hocha la tête sans mot dire et se dirigea vers le placard où étaient rangés couverts et assiettes pour éviter que l'autre homme ne puisse lire l'expression de son visage. Ça lui était revenu tout à coup : ce tablier et ses gants appartenaient à Narcissa. Quand Draco était petit et que Lucius était absent, l'une des activités préférées de sa mère était de faire de la pâtisserie avec son fils. Ils avaient réalisé ensemble moult gâteaux aux chocolat et charlottes aux fraises tandis que les elfes faisaient semblant d'être occupés ailleurs. Comment Draco avait-il pu occulter ce souvenir ?

Il posa les assiettes sur la table un tout petit plus brusquement que ce qu'il aurait voulu et Harry se retourna pour le dévisager. Il avait l'air à demi inquiet et Draco repensa soudain à ses propres réflexions de tout à l'heure, dans la serre et dans la cour. Si Draco ne pouvait qu'avoir confiance en la bonté de l'autre homme, la réciproque n'était pas vraie. Potter savait que Draco n'était pas quelqu'un de bien. Au-delà même du serpent qu'il arborerait sur son avant-bras jusqu'à sa mort, Draco s'était rarement illustré par sa bienveillance dans ses comportements envers autrui. Il n'avait pas envie d'être un neuneu à la Potter. Clairement, si quelqu'un lui lançait un Avada, il ne le contrerait certainement pas par un foutu Expelliarmus ! Mais il n'avait pas non plus envie que l'autre homme le craigne. Guette ses changements d'humeur d'un œil inquiet et soit sur ses gardes. En gros, il n'avait pas envie d'être une Bellatrix Lestrange … Donc il lui adressa un petit sourire contrit.

-Je … euh. Ça a fait remonter un souvenir. Désolé.

La lueur d'inquiétude dans les yeux verts disparut pour être immédiatement remplacée par de la compassion.

-C'est moi qui suis désolé, je ne voulais pas …

Draco balaya ses excuses d'un geste de la main.

-En fait, c'est un bon souvenir, laisse tomber. C'est juste que je ne savais pas comment euh … l'accueillir. J'ai pas l'habitude.

A sa grande surprise, Harry lui sourit. Comme s'il comprenait. Puis il s'approcha du four qu'il éteignit et en sortit un grand plat rempli à ras bord.

Draco se mit à saliver.

-Ce sont des lasagnes, lui dit Harry en réponse à sa question muette, tout en posant le plat sur la table. C'est italien. Donne ton assiette.

Draco fut obligé de fermer les yeux face à l'euphorie que lui procura la première bouchée. Il n'avait rien mangé d'aussi délicieux depuis Poudlard.

-Wahou, lâcha-t-il avant d'y avoir réfléchi et Harry eut un petit rire content.

-Tu ne connaissais pas ?

-Quoi donc, le plat ou tes talents culinaires ?

Nouveau rire pour toute réponse.

-Ni l'un ni l'autre, poursuivit Draco. Mais je t'embauche, tu commences demain.

Harry secoua la tête, un grand sourire aux lèvres.

-Et comment tu comptes me payer ?

-Je te soigne ! lui lança Draco.

Harry écarquilla les yeux.

-J'ai pas dit « je te guéris », précisa Draco, même s'il y a deux-trois trucs que je voudrais essayer si tu veux bien te laisser faire. Mais je peux au moins atténuer tes souffrances. Les problèmes osseux, musculaires ou respiratoires, ce sont des choses qu'on peut traiter par les plantes. J'hallucine que personne n'ait essayé…

-Depuis quelques années, c'est devenu difficile d'aller à Sainte Mangouste, ironisa Harry.

Même Draco qui refusait par principe de se tenir au courant de l'actualité sorcière savait que l'hôpital sorcier était passé sous contrôle des Restaurateurs. Quel monde de merde … Draco ne savait pas trop ce que ces types (en majorité composés de ses chers anciens camarades Mangemorts, mais pas seulement) voulaient. Mais ça ne lui disait rien de bon. Mais alors vraiment rien. Ce genre de truc finissait toujours dans le sang. Ce qui s'était passé à Poudlard il y a trois ans lui avait donné cruellement raison. Potter y était sûrement. Draco se demanda comment il faisait pour vivre avec.