Chapitre 4 : Draco
Les jours qui suivirent, Potter continua à donner des coups de main dans la serre et à y passer ses stupides musiques.
Draco se faisait un point d'honneur absolu à ne pas montrer le plus infime signe d'intérêt à la pollution sonore que Saint-Potter leur imposait tous les matins. Malheureusement, ça restait dans la tête. À force, il finissait par les reconnaître et même - horreur suprême - à en avoir des favorites dont les premières notes le mettaient en joie. Secrètement en joie, bien évidemment. Il ne ferait pas le plaisir au plus niais de ses invités de montrer ne serait-ce qu'un infime mouvement du visage pouvant laisser penser qu'il appréciait.
Pire encore … Sur le premier album que Potter avait passé et repassait depuis régulièrement, il y en avait une que Draco aimait tout particulièrement. Oui, bon. Deux hommes aux voix d'une superbe pureté y chantaient :
Because the wind is hight
It blows my mind
…
Because the sky is blue
It makes me cry
…
C'était une stupide ritournelle mais Draco se surprenait à y repenser à des moments incongrus. Comme lors de cette soirée où le ciel avait été particulièrement clair et où Potter avait insisté pour sortir le contempler dans le parc. Draco l'avait suivi, fatigué par ce garçon qui se comportait comme un enfant de 5 ans mais réticent à le laisser seul. S'il se cassait la tronche, comment Draco ferait pour retrouver cet imbécile dans le noir, hein ?
Ils avaient contourné les serres jusqu'à l'orée de la forêt et Potter, assis sur un tronc d'arbre abattu, la tête renversée en arrière, s'était abîmé dans la contemplation du ciel étoilé. En l'observant presque malgré lui, ce vers était venu hanter les pensées de Draco : « it blows my mind ». Objectivement, ça n'avait aucun sens mais apparemment ç'en avait un pour son cerveau dérangé. La raison aurait voulu qu'il s'énerve, engueule Potter pour ses idées de merde et le plante là. Mais au lieu de ça, il s'était assis avec lui sur le tronc d'arbre et avait regardé le ciel lui-aussi.
Les splendeurs célestes ne l'intéressaient que vaguement, il fallait l'avouer. Il avait toujours trouvé l'astronomie ennuyeuse à périr. Honnêtement, ce qui l'avait intéressé durant ce moment, c'était Potter. Il s'était dit que l'autre homme avait l'air d'aller mieux. Ses joues étaient moins creusées. Depuis le soir de leur première virée chez les moldus, il n'avait plus eu de grand moment de faiblesse où il était obligé d'aller s'allonger. Et le pire, c'est que Draco se rendait compte que lui-même allait mieux également. Lorsqu'il croisait son reflet dans le miroir le matin, il ne voyait plus un mort en sursis. La vie avait l'air d'avoir fait son retour sur son visage. Il avait plus d'endurance. Il s'en était rendu compte par exemple quand ils étaient retournés à la « supérette » comme disait Potter. Porter leurs emplettes sur un kilomètre au retour lui avait paru moins pénible que la dernière fois. Se pourrait-il qu'ils se fassent du bien mutuellement ?
Ce soir-là, ce n'était qu'une fois au fond de son lit, que la suite des paroles de la chanson avait tout à coup traversé l'esprit de Draco :
Love is old, love is new
Love is all, love is you
…
Nan mais sérieusement ?!
Il était en train de vriller gravement …
Potter avait peur que son mal inconnu atteigne son cerveau, alors que Draco était clairement le premier atteint !
.
.
-Tu as déjà réfléchi au premier sort que tu lanceras ? Quand tu auras récupéré le plein usage ta magie, je veux dire.
Ils étaient en route vers la « supérette » pour la troisième fois lorsque Potter lâcha cette question sur le ton de la conversation. Comme s'il lui demandait ce qu'il voulait manger ce soir.
Contrairement à leurs deux précédents allers-retours qui avaient été effectués sous des auspices radieux, la météo était exécrable ce jour-là. L'atmosphère était chargée d'humidité, les feuilles mortes glissantes sous leurs pieds et une petite bruine exaspérante s'obstinait à glacer Draco jusqu'aux os. Potter savait décidément toujours choisir ses moments pour jouer à « action ou vérité ».
-Eh bien puisque je devrai aller au Ministère pour la levée de blocage, j'imagine que ce sera un sort de transplanage pour rentrer, dit-il d'un ton funeste.
Grave erreur que de répondre. Potter avait envie de faire la causette.
-Oui, admettons. Mais une fois que tu seras rentré ?
Draco fusilla un caillou du regard et ne répondit pas.
-Oh allez, Malfoy ! Tu y as forcément pensé !
Eh bien non. Draco ne pensait à rien. Il se levait chaque jour, mettait un pied devant l'autre, vaquait à ses occupations et puis allait se coucher. Ça lui demandait déjà toute son énergie. Il n'avait d'ailleurs pas la moindre idée d'où il trouvait le rab d'énergie qui lui permettait de supporter les idioties de Potter à longueur de journée. Clairement, il en manquait aujourd'hui.
Il lui opposa donc un silence obstiné.
-T'es pénible par moment, grogna Potter.
Draco retint la remarque assassine qui lui vint aux lèvres. Lui, il était pénible ? Lui ? Sérieusement ?
Il se connaissait. S'il desserrait les lèvres, il ne contrôlerait plus rien de ce qui en sortirait. Y compris des choses idiotes et inconsidérées. Des choses qu'il ne pensait pas au fond mais qui lui venaient sous le coup de l'exaspération pour repartir aussi vite. Ça ne servait à rien d'aller là-dedans. Rien de bon ne pourrait en sortir.
Il regarda donc droit devant lui et continua à avancer. Potter se laissa devancer. Bientôt, Draco marcha 100 mètres devant l'autre homme, son pas vif d'exaspération l'entraînant toujours plus vite.
C'est alors qu'il arrivait en vue du petit hameau de quelques maisons où son hôte le forçait à se pointer régulièrement qu'il réalisa : Potter ne pouvait pas tenir ce rythme-là. Certes, il allait mieux ces derniers jours mais il restait affaibli et fragile. Draco se sentit soudain très con. Il ralentit. Mais un reste de fierté l'empêcha de se retourner. Il tendit l'oreille pour tenter de distinguer les pas de l'autre homme derrière lui. Rien. Il ralentit encore.
Finalement, un premier bruit de feuilles froissées suivi d'une succession d'autres. Potter était toujours dans les parages.
Sans vraiment l'avoir décidé, Draco s'arrêta pour l'attendre et se retourna pour le regarder.
Potter qui marchait en regardant ses pieds, releva la tête et le dévisagea, surpris. Il n'avait pas l'air spécialement épuisé ou mal en point. Juste pensif.
Draco ne dit rien et se remit juste à marcher à sa hauteur lorsque l'autre homme arriva jusqu'à lui.
Le reste du trajet se fit en silence, tout comme le passage dans la boutique moldue. La vendeuse les reconnut et adressa un grand sourire à Harry lorsqu'il lui tendit de l'argent moldu. Saint-Potter lui rendit son sourire et échangea quelques mots sans intérêt avec elle.
Il avait cette capacité à être d'humeur égale, jovial, agréable avec tout le monde. Parfois ça arrangeait bien Draco, d'autres fois ça lui donnait envie de lui en coller une. Foutu Potter, trop poli pour être honnête.
La moldue éclata de rire à une remarque inintéressante au possible de Potter et Draco eut soudain envie de frapper quelque chose. Il détestait cet endroit, il se haïssait de devoir y être. Il exécrait le monde entier de l'avoir rabaissé à ce niveau, celui d'un pauvre type bon a rien qui doit se ravitailler chez les moldus, faire des kilomètres à pied sous la pluie et être condamné à attendre que ça se passe.
Ils sortirent enfin et Potter lui jeta un regard vaguement inquiet. Immédiatement, Draco eut honte. Dire qu'il s'était juré à lui-même de ne pas être comme ça : une sorte de Bellatrix au masculin, irrationnel et imprévisible. Il se haït pour son comportement et cela ouvrit devant lui une spirale de pensées toutes plus négatives les unes que les autres qui l'enfoncèrent toujours plus loin dans son spleen.
Pas un mot ne fut échangé sur le chemin du retour.
A peine rentrés, Potter partit s'enfermer dans sa chambre. Ainsi livré à lui-même, Draco ne sût que faire. Tout à coup, la serre n'avait plus autant d'attrait qu'habituellement parce qu'il allait y faire froid et qu'il y serait tout seul dans un silence qui ne pourrait que rimer pour lui avec angoisses. Tout à coup, il repensa au bouquin que Potter lui avait fait piocher dans sa valise le soir de leur premier ravitaillement. Draco l'avait posé dans un coin de sa chambre, sur une commode qu'il n'utilisait pas et le considérait avec circonspection à chaque fois qu'il passait devant.
Après tout, pourquoi pas …
Mais il n'avait pas envie de s'enfermer dans sa chambre à son tour. Il poussa plutôt la porte du petit salon dans lequel il savait que Potter traînait parfois la journée. La pièce était glaciale alors Draco sortit et marcha jusqu'à la réserve où il puisa plusieurs bûches qu'il empila dans ses bras. Il alluma un feu, passa dans sa chambre à pas de loup pour récupérer l'ouvrage et s'installa dans une chauffeuse qu'il positionna pile pour qu'elle soit à bonne distance de l'âtre.
Ce n'est qu'une heure plus tard, lorsqu'il releva la tête, qu'il se rendit compte qu'il avait effectivement été happé par le truc. Mince alors.
Il avait un peu soif et une idée lui vint pour composer une tisane spéciale « pluie de novembre ». Il en fit une théière complète en espérant que ce serait un appel à Potter.
Ce fut un échec cuisant.
Il retourna dans le salon avec son mug et replongea dans les mystères de la lande brumeuse du Dartmore. Ces crétins ne comprenaient-ils pas qu'ils avaient affaire à un Sinistros ? C'était l'évidence même, non ? Et puis ce Watson était d'un niais … Il rappelait à Draco cet imbécile de Weasmoche qu'on voyait toujours collé aux basques de Potter quand ils étaient à Poudlard. À se demander ce qu'il était devenu celui-là, d'ailleurs. Potter ne parlait que de Granger. Draco aurait aimé savoir ce qu'était devenu son faire-valoir préféré … C'est sûr que tout le monde pouvait sembler malin à côté d'une andouille pareille !
Malheureusement, Potter n'était pas là pour entendre Draco se moquer de son side-kick et tout à coup, cela lui parut moins drôle de ricaner tout seul. Que faisait donc ce foutu Gryffondor de mes-deux ? Cela faisait au moins trois heures qu'il était enfermé là-dedans …
Draco tendit l'oreille. Pas un bruit. Le manoir était parfaitement silencieux. On n'entendait que les corneilles qui croassaient depuis leurs arbres dans le parc. Tout à coup, cette ambiance paisible parut menaçante à Draco. Et si …
C'était ridicule. Il n'était pas garde malade, ce n'était pas son rôle de surveiller Potter 24 heures sur 24. Mais quand même. Ce n'était pas le genre de l'autre homme de disparaître de la circulation comme ça. D'habitude, il s'arrangeait pour s'agiter ou faire du bruit quelque part, si bien que Draco savait toujours plus ou moins où il était et ce qu'il était en train de faire …
Pris d'une impulsion, Draco se leva, abandonna son livre et se dirigea à grand pas vers la chambre de son invité. Il colla son oreille contre la porte. Rien. Toujours pas le moindre signe de vie. L'autre allait le haïr mais tant pis. Draco avait besoin d'en avoir le cœur net. Il prit une profonde inspiration, frappa à la porte et la poussa sans attendre.
Potter était couché tout habillé en travers de son lit. Il eut comme un sursaut et se redressa face à l'intrusion de son hôte. Ses cheveux étaient tout ébouriffés et ses lunettes de travers. Un objet tomba sur le sol, sa chute raisonnant avec le bois du plancher. Le mouvement qu'avait fait Potter pour se redresser avait fait tomber le livre sur lequel il s'était apparemment endormi.
Draco décida qu'il analyserait plus tard l'attendrissement que cette scène avait fait naître en lui. L'important pour l'instant était de garder la face.
-Tu ne répondais pas, mentit-il éhontément, alors je me suis permis … J'ai fait une nouvelle tisane et elle est en train de refroidir, ce qui est une honte parce qu'elle est vraiment bonne.
Revenu de sa surprise, Potter lui adressa un sourire particulièrement doux. Franchement, il ne faisait rien pour aider Draco ce relou …
-Et puis c'est un peu trop calme ici, poursuivit le maître de maison en ayant à peine conscience des mots qui sortaient de sa bouche. Si je te ramène ta boîte à musique, tu nous joueras quelque chose ?
Potter ouvrit de grands yeux étonnés puis hocha la tête. Toujours allongé à plat ventre, il se hissa vers l'avant pour récupérer son livre, remit ses lunettes droites et se leva. Se faisant, il prit une grande inspiration et tous deux entendirent distinctement sa respiration craquer.
Ils se dévisagèrent.
-Ça faisait longtemps, non ? lui dit Draco alors qu'il précédait Harry dans la cuisine.
-Il fait particulièrement humide aujourd'hui…
Draco ne lui faisait pas dire.
-J'avais préparé quelque chose pour ça, au cas où, lui annonça-t-il. Tiens. Il vida le reste de la théière dans un mug qu'il lui tendit. J'ai décidé de l'appeler « Pluie de novembre » et j'espère que tu saisis bien toute l'ironie de la chose.
Potter lui adressa un grand sourire. Apparemment, ça lui évoquait quelque chose.
-J'ai fait du feu dans le petit salon. Installe-toi, je fais un aller-retour à la serre et je reviens.
Potter hocha la tête. Il était encore un peu vaseux d'avoir été tiré d'un sommeil apparemment profond. Ça le rendait calme et peu loquace. Draco réalisa qu'il appréciait particulièrement ce Potter-là. Toujours plus que celui qui posait des questions idiotes …
Il s'enfuit dehors avant de faire un truc particulièrement stupide, comme passer ses doigts dans les cheveux de l'autre homme pour lisser un épi qui était resté dressé sur sa tête…
Tout cela allait forcément déraper à un moment où un autre, se dit-il très lucidement en traversant le parc sinistre et désolé en cette morne journée de fin d'automne.
Et puis une autre pensée s'imposa à lui immédiatement alors qu'il entrait dans la serre : il n'avait pas peur. Enfin si, de lui-même clairement parce qu'il sentait qu'il n'était pas loin de perdre le contrôle. Mais pas de Potter. Une fois que Draco aurait eu un geste déplacé qu'il n'aurait pas réussi à retenir, il savait déjà ce qui allait se passer. L'autre homme serait probablement surpris mais pas agressif. Il remettrait son hôte à sa place, fermement Draco l'espérait, et on en parlerait plus. Oui, sûrement il fallait en passer par là. Et quelque part, c'était réconfortant de se dire qu'il n'allait pas se faire démonter la tronche ou traiter de tous les noms. Il savait déjà qu'il était un immonde déviant, pas la peine de se le faire crier à la figure.
Il hissa la boîte à musique de Potter sur son avant-bras gauche, comme un serveur le ferait avec son plateau et saisit dans sa main le bocal en verre contenant le traitement qu'il avait créé pour les problèmes respiratoires de Potter. Ça c'était facile et il était surpris que Granger n'y ait pas pensé elle-même. Il y avait des plantes réputées pour leurs propriétés respiratoires, notamment l'eucalyptus qu'on utilisait pour cela depuis la nuit des temps. En fait, ce traitement était le premier qu'il avait concocté.
Lorsqu'il pénétra dans le salon, il fut immédiatement saisis par l'agréable chaleur qui y régnait. Potter lui avait évidemment piqué sa place dans la chauffeuse mais Draco lui pardonnerait pour cette fois. Il leva la tête de son bouquin et lui sourit.
Draco fit un crochet jusqu'à lui pour poser sur ses genoux le bocal qu'il tenait toujours de la main gauche, puis se dirigea vers une commode dans le fond de la pièce sur laquelle il déposa le reste de son précieux fardeau.
-Tu l'appliques sur ta poitrine, à même la peau, dit-il sans regarder l'autre homme. Ce sera sûrement très froid, je préfère te prévenir. Mais tu peux le réchauffer un peu avec tes mains avant de l'appliquer. Ou même le laisser un moment près du feu, réfléchit-t-il tout haut. La température n'a pas d'importance.
-Ok, dit doucement Harry. Merci, Draco.
Le simple fait qu'il utilise son prénom mit un coup au cœur du susnommé. Il lui tournait toujours le dos, faisant semblant de positionner la boîte à musique bien au centre de la commode, ce qui fut fort pratique pour masquer son trouble.
-Regarde, l'appela Harry.
Non mais vraiment …
N'ayant pas de raison valable de se dérober, Draco obéit. L'autre homme lui désigna un de ces objets qu'il posait sur la boîte à musique pour en faire sortir des chansons. Il appelait cela un vinyle et avait expliqué un jour à Draco que chez les moldus, tout allait toujours très vite et que ces objets étaient déjà complètement dépassés. Que maintenant, on y écoutait de la musique grâce à des objets « hyper technologiques » plus petits qu'une main. Draco avait absorbé ces informations sans en penser grand-chose. En un peu plus d'un mois de cohabitation avec Potter, il en avait appris plus sur le monde moldu que le reste de sa vie durant. Il s'était surpris à jalouser la facilité apparente avec laquelle Potter naviguait entre les deux mondes. Acheter avec de l'argent moldu, cuisiner avec ou sans baguette selon ses possibilités, écouter de la musique moldue mais sur une machine qu'il faisait fonctionner avec de la magie … Draco avait toujours conçu l'univers moldu comme quelque chose d'heureusement lointain parce que vaste et effrayant. Potter, avec ses airs de ne pas y toucher, lui avait fait mettre un pied dedans et Draco savait instinctivement qu'il ne pourrait pas désapprendre.
Harry agita le vinyle pour que Draco vienne le chercher. Ce n'est qu'en s'approchant suffisamment près pour lire ce qu'il y avait écrit sur la pochette qu'il comprit le petit air malin qu'arborait Potter. Sur un fond blanc orné de grosses de gouttes de pluie grises, il lut d'abord les mots « Guns and Roses » et puis « November Rain ».
-C'est la parfaite bande son de notre journée, non ? dit Potter en le regardant avec un sourire mutin.
Bon sang de bonsoir. Draco avait une envie dévorante de l'embrasser.
À la place, il s'empara de l'objet et se détourna pour le placer sur son lecteur.
-C'est un 45 tours, alors il va falloir que tu pousses le petit loquet sur le côté, lui dit Potter.
Draco s'exécuta, puis fit un pas de côté pour qu'Harry puisse lancer le sort qui ferait fonctionner la machine.
Draco n'écouta pas les premières paroles parce que prit d'une impulsion, il reprit son remède en bocal des genoux de Potter où il l'avait abandonné et le plaça près du feu.
Ce n'est que lorsqu'il fut assis dans un fauteuil pas trop loin de l'âtre qu'un vers lui sauta aux oreilles :
Sometimes I need some time on my own
Sometimes I need some time all alone
Ooh, everybody needs some time on their own
Ooh, don't you know you need some time all alone
Oui, vraiment, la bande son de leur journée …
Potter lui sourit une énième fois puis lui tendit le livre que Draco avait abandonné tout à l'heure.
-Ça a l'air de t'intéresser !
Draco approuva.
-C'est clairement un Sinistros, non ?
Potter rit.
-Je me suis dit exactement la même chose en le lisant ! Tu te rappelles des cours de divination ?
Draco secoua la tête. Il n'avait pas choisi cette option, on ne pratiquait certainement pas ce genre de magie chez les Malfoy.
-Lors de mon tout premier cours, lui raconta Harry, le professeur Trelawney m'a soutenu mordicus devant toute la classe que le Sinistros était après moi.
Draco sursauta.
-Attends, c'est une blague ? C'est terrible de dire ça à quelqu'un, c'est comme le condamner à mort ! Tu avais quoi, 14 ans ?
-13.
-Non mais vraiment, c'est d'une cruauté !
-Toute l'année, je l'ai eu dans un coin de ma tête, lui dit Harry les yeux dans le vague comme si les souvenirs lui revenaient. La certitude que j'allais mourir. J'avais oublié, tu vois. En fait, ça fait longtemps que ça me poursuit.
Draco eut envie de l'attraper par les épaules et de le secouer un bon coup.
-Finalement, il s'est avéré que c'était du n'importe quoi … mais je me souviens que Ron y croyait à fond.
-C'est amusant que tu le mentionnes, Potter. Je pensais à lui justement tout à l'heure. Qu'est-ce qu'il est devenu, ce précieux membre de votre hydre à trois têtes ?
Cette pique ne fit pas rire le jeune homme comme il s'y attendait. Au contraire, le visage d'Harry s'assombrit.
Pour lui laisser de l'air, Draco se retourna pour retourner le vinyle qui s'était tu au bout d'une seule chanson.
-La Querelle nous a euh… beaucoup éloignés, dit Harry dans son dos. Enfin c'est un euphémisme.
-Quelle querelle ? s'enquit Draco.
-Celle avec un Q majuscule, Draco.
Vraiment, il allait falloir qu'il arrête d'utiliser son prénom sinon Draco allait finir par ne plus répondre de rien … Il s'efforça de se concentrer sur la conversation présente.
-Je ne vois pas de quoi tu parles.
Potter lui renvoya un regard ahuri.
-Tu étais où ces dernières … Laisse tomber. En fait, ça explique bien des choses. Ne t'énerve pas, je vais t'expliquer.
Il déglutit et prit une longue inspiration.
-Avant que nos chers amis et dirigeants de l'ombre actuels ne fassent leur apparition, notre monde a connu ce que moi j'ai vécu comme un âge d'or. Même si j'ai tout à fait conscience que pour toi par exemple, ça n'en était pas un. A l'époque, ma lecture du monde se limitait à mon nombril et on était dans une période d'ouverture, de discussions joyeuses. L'horizon semblait radieux et ça semblait être le moment pour s'interroger sur ce qu'on voulait pour notre futur en tant que société. Les idées fusaient et il y a eu une parmi tant d'autres, à laquelle Hermione et moi on a tout de suite adhéré. Tu me vois venir ?
Draco hocha lentement la tête. Il s'était tenu le plus possible à l'écart de la société ces sept dernières années mais il y avait tout de même des bribes qui étaient parvenues jusqu'à lui…
-La loi sur le secret magique, souffla-t-il.
Harry hocha la tête.
-Il y a un groupe de voix, dont la mienne et celle d'Hermione, qui s'est élevé pour dire que c'est la peur de l'autre qui nous a mené dans les dérives qu'on venait de connaître. Et que la seule manière de ne pas reproduire cette erreur eh bien c'est d'apprendre à connaître l'autre. J'étais, et je reste convaincu que s'il n'y avait pas une séparation aussi hermétique entre mondes moldu et sorcier, on éviterait bien des souffrances. Les levées de boucliers ont été immédiates ou presque. D'un coup, on n'était plus dans le joyeux débat. On est devenu des cinglés, des extrémistes, on allait provoquer la chute de notre civilisation et une nouvelle chasse aux sorcières. On n'a pas vu tout de suite le danger … et les qui-tu-sais se sont engouffrés joyeusement dedans, jusqu'à ce que ça prenne des proportions inimaginables.
Il poussa un profond soupir.
-Mais dès le début, Ron était en total désaccord avec nous. Il trouvait que c'était une hérésie. Que notre monde avait toujours fonctionné ainsi et que c'était dangereux de vouloir le changer. À la fin, on ne pouvait plus débattre, il devenait violent. On a cessé de se voir. Aux dernières nouvelles, je crois qu'il travaille toujours au Ministère.
Potter laissa planer un silence. Draco savait que travailler au Ministère de nos jours signifiait être dans les bonnes grâces des Restaurateurs. Par étonnant qu'ils aient gardé le Weasmoche dans leur escarcelle. À leur place, Draco aurait fait exactement la même chose. Le type renvoyait un double message : un héros de la bataille de Poudlard donc forcément un gentil, qui avait tourné le dos à Potter. Ce qui laissait facilement entendre qu'il y avait un problème avec Potter, qu'il avait dérivé du droit chemin …
Draco réfléchit longtemps, en observant du coin de l'œil son invité qui s'était abîmé dans la contemplation des flammes de l'âtre.
-Je crois que si on m'avait demandé mon avis, débuta-t-il, avant que ça parte en vrille je veux dire, quand on était encore dans ce que tu décris comme l'époque du débat et pas de la propagande, j'aurais sûrement réagi comme Weasley. Et quelque part, ce simple fait te donne raison parce que c'est une réaction de peur primale. La peur de ce qu'on ne connaît pas, tu sais.
Harry se mit à le dévisager intensément. Très vite, Draco ne put plus soutenir son regard et fixa les fils du tapis à la place.
-Aujourd'hui, avoua-t-il avec franchise, si on rompait le secret, ça me serait complètement égal. Je n'aurais pas peur mais quand tu as vécu sous le même toit que le mal absolu pendant un an, tu n'as plus peur de grand-chose …
-C'est comme ça que tu vois V. ? demanda doucement Harry. Comme le mal absolu ?
Draco hocha fermement la tête.
-La destruction faite homme. Rien n'aurait pu satisfaire assez son envie de … de sang. Il disait qu'il recherchait le pouvoir mais c'était faux. Le truc qui le faisait vraiment bander, c'était la souffrance. D'autrui, bien évidemment.
Du coin de l'œil, il vit Harry hocher la tête.
-C'est un truc qu'il m'a dit la première fois que je me suis retrouvé face à lui. « Il n'y a pas de bien et de mal. Il n'y a que le pouvoir et ceux qui sont trop faibles pour le chercher. ».
Draco hocha la tête. Cela ressemblait totalement aux discours creux qu'il avait de multiples fois entendus dans cette maison.
-Il essayait de te recruter en disant ça, non ?
-Oui, je suppose.
-Comment tu as fait pour résister ? Tu devais être si jeune.
-Même pas 12 ans, oui.
-Mon Dieu.
-J'ai pensé à mes parents. Il l'a su et m'a dit qu'on pourrait les ramener ensemble.
Draco ferma douloureusement les yeux. Quelle cruauté.
-Instinctivement, j'ai su qu'il mentait, lui dit Harry les yeux dans le vague, plongé dans ses souvenirs. Pourquoi les avoir tués si c'était pour proposer de les ramener ? Ça n'avait pas de sens.
Draco ne put s'empêcher de sourire. Il reconnaissait bien là le pragmatisme de l'autre homme.
-Et toi ? lui demanda Harry en lui jetant un regard par dessous, presque craintif. Quand est-ce que tu as su que … euh …
-J'avais vendu mon âme à un fou sanguinaire ? Le soir où Rogue m'a ramené ici après que j'ai été infoutu de tuer Dumbledore, je crois que c'est devenu assez clair … mais au fond de moi, je savais déjà avant. J'avais juste pas le choix. Où est-ce que j'aurais pu aller ?
-Je suis désolé, Draco.
-Tu n'y es pour rien.
Potter eut un petit sourire triste.
-D'une certaine manière, si. C'est parce que j'ai demandé à ce qu'on épargne Peter Pettigrew qu'il est allé chercher son cher maître au fond de la forêt où il était terré …
Draco haussa les épaules.
-C'est tombé sur nous, dit-il avec fatalité. Ça aurait pu être sur nos fils. Peut-être que ça aurait été pire finalement. De voir ça arriver à un autre, je veux dire.
Harry hocha pensivement la tête.
-J'imagine que c'est ce qu'a dû vivre ton père.
Draco en conçut un profond agacement mais s'efforça de ne pas le montrer. Potter ne disait pas ça pour le blesser. Il ne savait pas.
-Je pensais à ma mère plutôt, lui avoua-t-il.
A sa grande surprise, l'autre homme sourit.
-Tu sais ce qu'elle a fait quand V. l'a envoyée vérifier si j'étais mort et qu'elle a constaté que non ? Elle m'a demandé : « Est-ce que Draco est vivant ? Est-ce qu'il est au château ? ».
Draco en conçut une si vive émotion qu'il eut besoin de se lever et de traverser la pièce pour aller se poser devant la fenêtre.
Quelques minutes plus tard, lorsqu'il réussit à se reprendre et se retourna, il vit que Potter s'était levé et avait lancé un autre vinyle.
-Tu as encore du jus ? s'étonna Draco.
-C'est parce que j'ai dormi, je suppose.
Avant de se rassoir, l'ancien Gryffondor fit un crochet jusque devant l'âtre pour se saisir du remède que Draco avait posé là.
-Ça risque de tâcher tes vêtements, le prévient Draco. Et ce sera dur à faire partir surtout euh … sans magie.
-Ah ! tu fais bien de le dire.
En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il se débarrassa de son pull en grosse mailles de laine grise pour se retrouver torse nu. Puis sans cérémonie, il ouvrit le bocal, plongea la main dedans et s'en tartina la poitrine.
Par tous les dieux de l'Olympe …! Draco faillit s'étrangler. Ce type était fou… complètement fou !
Il fixa un point devant lui sans savoir quoi faire de lui-même. Puis finalement, il fit demi-tour et retourna à la fenêtre.
-Ça sent bon ton truc ! dit Potter.
C'était désormais une certitude : l'un d'eux allait avoir la mort de l'autre sur la conscience. Mais bien malin celui qui saurait prédire qui serait la victime et qui l'assassin …
