Chapitre 9 : Harry
New York,
Le 8 décembre 2006,
Très cher Harry,
J'avoue, j'ai une vision assez idyllique du Whitfordshire en hiver. J'imagine des sapins enneigés, des paysages purs et blancs figés par le givre. Détrompe-moi si je fantasme n'importe quoi : peut-être qu'en réalité, la météo de décembre est morose dans tes contrées. Mais je me plais à vous imaginer, Draco et toi, vous baladant main dans la main entre deux averses de neige et c'est une vision assez douce, je dois dire.
Mon dieu, si nos nous d'il y a dix ans lisaient cette lettre, est-ce que tu imagines seulement leurs têtes ?! J'ai envie de rire en y pensant. Heureusement que tu as détruit tous les retourneurs de temps, finalement !
Pardon, j'arrête de délirer. C'est étrange pour moi de vivre seule dans une grande maison vide. J'étais si habituée à toi, à nos petits huis-clos, à ce que dès qu'une pensée me traverse l'esprit, je puisse la partager avec toi. C'est déconcertant de devoir faire face au silence.
Ceci dit, ne vas pas t'imaginer que je passe mes journées à regarder mon plafond. Plus que jamais, j'essaie d'utiliser intelligemment mon temps. Je ne sais plus si je t'avais dit dans ma dernière lettre mais Vivian Louis, la cheffe du parti Wizards for Truth m'a proposée de la rencontrer. Elle est relativement jeune pour une cheffe de parti et candidate à la présidence du MACUSA, je dirais 45 ans maxi. Je m'attendais à avoir à faire à une femme sévère et pressée mais j'ai eu tout le contraire. Elle est chaleureuse, comme le sont souvent les américains mais elle m'a vraiment parue sincère. Elle plaisante volontiers et elle est très respectueuse avec ses collaborateurs - tu sais l'importance que j'attache à cela. En fait, en l'observant lors de la réunion à laquelle elle m'a conviée et puis en échangeant individuellement avec elle ensuite, je me suis dit qu'elle est tout à fait le genre de cheffe que je voudrais incarner un jour. On a envie de la suivre, de lui faire confiance. Elle n'a nullement besoin d'être crainte pour être respectée. Il y a dans cette attitude une modernité que je trouve très séduisante, j'avoue.
Tu dois te demander de quoi nous avons discuté ? Eh bien essentiellement de positions pro-divulgation … pour lesquelles elle et son parti font campagne actuellement. Oui, oui tu as bien lu. Et personne ne les traite de terroristes ou ne veut les faire enfermer. Les sondages sont assez fluctuants mais elle croit très sincèrement qu'ils ont une chance. Après, ça reste des américains hein, donc ils n'y vont pas avec le dos de la cuillère : il y a toute une branche de son équipe qui travaille à plein temps à des moyens d'éclabousser d'un scandale leur principal adversaire, un vieux conservateur comme on les aime. Ceci dit, franchement, leurs conservateurs ont l'air de doux agneaux par rapport aux nôtres. Et la presse se fait un point d'honneur à laisser un temps de parole égal aux deux partis, tu imagines ?
Je vais arrêter de tourner autour du pot et te lâcher la véritable bombe : Vivian Louis ne m'a pas seulement invitée par respect et commisération. Elle m'a proposée une place dans son équipe de campagne. Non mais tu imagines ? Elle est restée assez vague sur mon rôle mais évidemment, ça concernerait les affaires étrangères …
Je n'ai même pas fait semblant de peser le pour et le contre, j'ai dit oui immédiatement. Qu'est-ce que tu dis de ça, Harry ?
Vous venez quand me rejoindre, toi et ton cher et tendre ? Je sais, le convaincre ne sera pas de la tarte mais Harry, sérieusement. C'est ici qu'est notre avenir. Venez.
Je t'embrasse, écris-moi combien Draco est joli sous la neige. Et prends soin de toi, bon sang.
H.
Une fois sa lecture achevée, Harry plia en quatre la lettre d'Hermione et la glissa dans la poche arrière de son pantalon. Il avait bien envie de la donner à lire à son « cher et tendre ». Ce serait une première. Cela faisait des semaines qu'il racontait à son amant les aventures américaines d'Hermione, c'était un peu devenu leur feuilleton. Mais il n'avait jamais proposé à l'ancien Mangemort de lire directement une des missives. Elles étaient souvent pleines de private jokes qu'il n'aurait pas compris et Harry n'était pas sûr qu'il soit complètement à l'aise à l'idée qu'Hermione soit au courant de la nature de la relation qu'ils entretenaient.
La lecture de cette dernière lettre aurait pour mérite de crever l'abcès sur ce point. Et puis surtout, d'ouvrir enfin le débat au sujet de l'éléphant dans la pièce : et après ?
Ils ne pouvaient pas rester planqués éternellement ici. Bien sûr qu'Hermione avait raison. Harry maintenant avait envie de la rejoindre. Mais pas sans Draco. Il était hors de question qu'il le laisse derrière. Sauf qu'il n'avait pas la moindre idée de ce que serait la position du principal intéressé par rapport à ce projet …
On était désormais en décembre. Une confortable routine s'était installée, entre siestes plus ou moins crapuleuses, moments de tendresse ou simplement mauvais jours passés côte à côte. C'était un peu comme s'ils étaient en vacances.
Tous ces moments étaient hors du temps. Peut-être que, comme tous les bonheurs sincères, ils n'étaient pas destinés à perdurer. Mais Harry ne pouvait plus imaginer Draco seul dans cette ruine qui suintait le mal par tous ses murs. Il n'avait franchement pas envie non plus de repartir en cavale avec lui … Clairement, la troisième option offerte par Hermione était celle qui remportait tous les suffrages.
Peut-être qu'avant d'aborder le sujet qui fâche, ils pourraient se la jouer un peu romance de Noël, non ? Hermione avait daté sa lettre du 8, on était désormais le 10 décembre. Quinze jours avant Noël, n'était-il pas urgent de se doter d'un sapin ?
Draco ne put retenir un sourire lorsqu'Harry proposa l'idée.
-Ça fait combien de temps que tu n'as pas décoré un arbre de Noël ? s'enquit le Gryffondor.
Les yeux dans le vague, Draco prit un instant pour réfléchir :
-Dix ans, réalisa-t-il tout haut.
-Ah ouais … Punaise ! Bon, finis ton thé et on va en choisir un dans le parc !
Draco écarquilla les yeux :
-Mais comment on …
-Je vais le déterrer avec un sort de découpe. Par contre, choisis-en un pas trop lourd, parce qu'il va falloir qu'on le porte, mon vieux …
Draco émit un « tsss » sonore. Mais il s'exécuta sans la moindre protestation.
Ils choisirent évidemment d'installer l'arbre dans « leur » salon, devant la fenêtre. Cette fois-ci, ils n'eurent pas besoin de retourner tout le manoir : Draco se souvenait très bien où les décorations de Noël étaient rangées. Il sortit de la pièce à grand pas, Harry sur ses talons. Ils débouchèrent dans le couloir de l'entrée et Draco contourna le grand escalier en marbre pour aller ouvrir une petite porte dérobée.
Un placard sous l'escalier …
-C'est marrant, ils ont toujours un peu le même aspect, dit-il à son amant.
Draco avait tiré sur un cordon fixé au plafond et une lumière blafarde s'était diffusée dans le petit réduit remplis de boîtes en carton et de malles en cuir.
-Quoi donc ?
-Les placards sous l'escalier. Le mien ressemblait étrangement à celui-ci.
-Tu possèdes un placard quelque part ? s'étonna Draco. Je ne savais pas que tu avais acheté une maison.
Harry sourit.
-J'ai une maison oui mais je ne l'ai pas achetée, j'en ai hérité. Ceci dit, le placard auquel je pense est dans la maison de mon oncle et ma tante.
-Ils y stockent aussi de vieilles affaires de famille ?
-On peut dire ça comme ça, ouais. Pendant dix ans, ils m'y ont stocké, moi.
Draco se retourna d'un seul bloc.
-C'est-à-dire ?
-Bah c'est là que je vivais. Dans le placard sous l'escalier.
Draco écarquilla les yeux.
-Leur maison était si petite ?
-Bien plus petite que celle-ci, c'est sûr. Mais il avait quand même trois chambres : une pour mon oncle et ma tante, une pour mon cousin et une pour les affaires de mon cousin.
Draco fronça les sourcils. Tournant la tête, il sembla considérer son propre placard d'un nouvel œil.
-Et c'est quoi le pire, d'après toi ? s'enquit-il finalement d'une voix lente. Le placard ou la chambre que je t'avais donnée à ton arrivée ?
-Sincèrement ? La chambre. Désolé.
-C'est moi qui suis désolé. Pour les deux.
-En ce qui concerne le placard, tu n'y es pour rien !
Draco le lui concéda d'un haussement d'épaules. Mais cette révélation semblait l'avoir ébranlé. Il se mura dans un silence pensif.
Une fois de retour dans le salon avec la malle contenant une profusion de guirlandes et autres décorations scintillantes, Harry sélectionna ce qu'il savait être le vinyle préféré de Draco : Rumours de Fleetwood Mac.
Listen to the wind blow
Watch the sun rise
Running the shadow
Damn your love
Damn your lies
Cela eut assez rapidement l'effet escompté : Draco lui sourit et sembla arrêter de tourner en rond dans sa tête.
-La règle, c'est d'abord les boules et ensuite les guirlandes, c'est ça ? s'enquit Harry.
-Tu t'entendrais bien avec ma mère !
-Aussi étonnement que ça puisse paraître, peut-être bien, ouais. Enfin, j'imagine qu'elle serait moyennement ravie de me voir te rouler des pelles mais à part ça …
Draco eut l'air horrifié.
-On ne se roule pas de pelles en public, Potter, tu rêves ou quoi ?! C'est tellement mal-élevé …
Harry éclata de rire.
-Comment je vais faire pour me retenir alors que tu es si joli ? le taquina-t-il.
Comme souvent, Draco rougit. Honnêtement, Harry aimait beaucoup trop cela.
Il était en train de faire une provision de boules dorées, au grand agacement de Draco, quand une détonation au loin les firent tous deux sursauter.
-Mais qu'est-ce que … lâcha Draco.
Harry sentit tout son corps se figer et son sang se glacer.
Deuxième détonation et il sut. Il sut avec certitude.
-Ce sont eux, dit-il. Le calme de sa propre voix ne le surprit pas. Les situations de crise amenaient toujours chez lui une sorte de calme presque surnaturel. Ils sont en train d'essayer de faire sauter les protections des terres Malfoy.
-Bordel de merde ! jura Draco en se redressant d'un bon.
Une troisième détonation bien forte que les deux premières les assourdit pour quelques secondes et Draco parut se rendre à l'évidence. Ils échangèrent un regard de terreur pure.
Tout à coup, le décalage avec cet environnement devenu si familier, si agréable et la terreur qui courait dans les veines d'Harry lui parut obscène. Figé de terreur, Draco ne semblait pas savoir comment réagir.
-Draco ! Harry lui attrapa les joues et plongea son regard dans le sien. Draco, écoute-moi. Ils n'en ont pas après toi ! Va-t'en, fuis. Écoute-moi ! Mets-toi à l'abris dans le monde moldu, attends un peu et contacte Hermione, elle t'aidera. Draco, tu m'entends ?
Une quatrième détonation les fit de nouveau sursauter. Et ce fut comme si Draco était brusquement redevenu lui-même :
-Non, dit-il. Toi, tu contactes Hermione ! Là, tout de suite ! Va dans la bibliothèque, il reste de la poudre de cheminette. Trouve là, dis-lui de venir avec tous les amerloques qu'elle trouvera en renfort. Moi, je vais les retenir le plus longtemps possible.
Harry resta figé une demi-seconde. En fait, il avait raison. C'était ce qu'il fallait faire. Il regarda l'autre homme. La simple perspective de le quitter des yeux lui retournait l'estomac. Mon dieu, et si c'était la dernière fois …
Il l'embrassa d'un baiser rapide.
-Je t'aime.
C'était le moment ou jamais pour lui dire.
-Moi aussi, répondit Draco du tac au tac.
La joie gonfla un instant dans le cœur d'Harry. Puis il se reprit et, après un dernier regard, courut vers le premier étage.
Le souffle court, il repensa à la demande qu'il avait faite à Draco des semaines plus tôt, de lui concocter quelque chose qu'il pourrait avaler en « dernier recours ». Ils n'en avaient jamais reparlé. Selon toute probabilité, Draco n'avait rien fait. Merde, merde, merde, pensa Harry. Il fallait à tout prix qu'il le sorte de là. Qu'il les en sorte, tous les deux. Quel sort ces salopards pourraient-ils réserver à Draco quand ils comprendraient qu'il avait hébergé Harry de son plein grès ? Quand ils verraient qu'ils s'apprêtaient à décorer un sapin de Noël ensemble - putain de merde !
Cinquième détonation. Il fallait se tirer d'ici, bordel !
Harry se jeta à genoux devant la cheminée balança une poignée de poudre dans l'âtre en beuglant :
- Hermione Granger, New-York, États-Unis !
Il ne fallut pas plus de quelques secondes pour qu'il voit apparaître un parquet couleur miel et un tapis bleu. Juste à gauche, il reconnut les jambes d'Hermione qui était visiblement assise à un bureau. Elle se précipita immédiatement devant son propre âtre.
Harry ne prit pas le temps de s'étonner de la facilité avec laquelle la connexion s'était nouée. Le soulagement qu'il ressentait était trop intense.
-Ils sont là ! lui dit-il, ils nous encerclent.
-Merde, merde, merde ! jura Hermione.
-On peut tenter de s'enfuir par les bois mais j'imagine qu'ils vont patrouiller … On a cinq minutes, dix peut-être … On fait quoi ?
Sa meilleure amie le vrilla de son regard brun.
-J'ai créé une liaison entre ces deux cheminées, lui dit-elle. Je ne sais pas si tu y survivras mais …
Harry ne fut même pas surpris. C'était tout à fait le style d'Hermione.
-Ça vaut mieux que ce qui m'attends si on reste ! décida-t-il. Il prit le temps de sourire à sa meilleure amie. Tu t'occuperas de lui ?
Elle le regarda intensément, avec un grand sérieux, une vraie solennité. Puis elle lâcha :
-Évidemment.
-Je le savais. Ok, on arrive.
Il fit un mouvement en arrière, rompant la connexion et se retrouvant de nouveau tout entier dans la bibliothèque glaciale des Malfoy.
-Draco ! beugla-t-il. Draco, viens !
Il entendit les pas de l'autre homme monter les escaliers quatre à quatre.
Draco apparut finalement à l'entrée de la pièce. Il était livide. Sa baguette brandit devant lui diffusait un puissant halo de couleur bleue. Un Protego. Draco avait dû sentir les défenses magiques du manoir s'effondrer. Elles n'avaient vraiment pas tenu longtemps …
Harry lui sourit pour le rassurer.
-Hermione a ouvert une liaison pour la rejoindre ! Elle va la refermer derrière nous ensuite !
Draco écarquilla les yeux mais le rejoignit devant l'âtre.
-Toi d'abord, dit-il en lui désignant sa baguette du regard.
Harry le voyait venir à 1000 kilomètres … S'était-il mis en tête de rester ici pour protéger coute que coute sa demeure ?
-Vas-y, s'énerva Draco, tu penses vraiment que j'ai la moindre envie de rester ici ?! Vas-y bordel, Harry, je serai juste derrière toi.
-Non, non, trancha Harry. Ensemble.
-Oh bon sang de bonsoir ! éructa Draco mais il s'exécuta.
L'âtre était suffisamment large pour qu'ils puissent y tenir tous les deux. Draco tenait désormais à deux mains sa baguette. Son corps entier tressaillait, visiblement sous le feu nourri de dizaine d'attaques. Harry passa un bras autour de sa taille, répéta la destination de la cheminée d'Hermione et … ils furent avalés par des flammes bleues.
