Épilogue : Draco - Dix ans plus tard

Draco Malfoy adorait les samedis matins. C'était son moment de tranquillité de la semaine. L'émission à la radio publique sorcière qu'animait Harry était diffusée tous les samedis matin à 10h, alors généralement, Draco s'arrangeait pour émerger juste un peu avant, comme ça il pouvait commencer tranquillement le week-end en écoutant la voix de son cher et tendre tout en buvant son thé.

Depuis presque 8 ans maintenant, tous les samedis sauf durant les deux mois d'été, Harry interviewait pendant une heure une personne, sorcière ou moldue, issue d'une minorité politique, religieuse, sexuelle, raciale ou autre. Le principe était de donner une voix à ceux et celles qu'on entendait rarement, et participer à ce qu'Harry appelait « la grande conversation collective » en y faisant entendre des points de vue alternatifs.

Aujourd'hui, Draco serait tout particulièrement attentif parce qu'il savait que cette émission était importante pour Harry.

Attrapant son smartphone qu'il avait mis à charger la veille dans un coin de la cuisine avant d'aller se coucher, Draco écrivit rapidement un texto à son compagnon : « Prêt à t'écouter avec attention ! Go Poufsouffle ! » qu'il ponctua d'un émoji cœur de couleur jaune. Il savait que ça amuserait Harry et c'était l'idée : lui alléger le cœur avant qu'il n'entame une émission qui s'annonçait particulièrement lourde. « Go Poufsouffle », c'était aussi une plaisanterie entre eux depuis des années : Draco ne manquait jamais de traiter Harry de Poufsouffle manqué dès qu'il faisait preuve de bons sentiments. La plaisanterie était donc récurrente… Et elle trouvait une actualité toute particulière aujourd'hui parce qu'Harry, en sa qualité d'interviewer vedette des sorciers américains, s'apprêtait à recevoir une sorcière britannique. Une authentique Poufsouffle : Hannah Abbott. Elle était de la même année qu'eux à Poudlard. C'était aussi la veuve de Neville Londubat, un grand ami d'Harry et d'Hermione qui avait été assassiné durant l'exercice de ses fonctions de professeur de botanique, 13 ans plus tôt.

C'était Hannah elle-même qui était venue sonner à leur porte, quelques semaines plus tôt. Draco s'en souvenait d'autant mieux que c'était lui qui avait ouvert la porte. Cette petite femme aux courts cheveux blonds et au regard hanté avait tout de suite allumé un alerte dans son cerveau. Il n'avait pourtant pas la moindre idée de qui elle était.

Un jour, au tout début de leur relation quand ils squattaient encore le manoir Malfoy et que Draco essayait de soigner Harry sans magie, il l'avait taquiné en lui affirmant qu'il ne gardait pas le moindre souvenir d'un quelconque de leurs condisciples de Poufsouffle. C'était de la provocation. En réalité, il se souvenait de Cédric Diggory : il l'avait toujours trouvé très beau. Mais il y avait aussi une vérité là-dedans. Devant Hannah Abbott avec laquelle il avait assisté aux mêmes cours de sortilèges pendant 6 ans, pas le moindre souvenir n'étaient revenu à Draco. Il aurait pu jurer sans malice qu'il ne l'avait jamais vue de sa vie.

Ce qui était particulièrement gênant là-dedans, c'était qu'elle de son côté l'avait immédiatement reconnu :

-Oh euh … bonjour, Draco. Je ne m'attendais pas … Tu es venu en visite à Harry, toi aussi ?

Draco avait retenu un petit rire. Il n'avait pas dit qu'il vivait ici, ni montré qu'il n'avait pas la moindre idée d'à qui il avait à faire. Il l'avait juste poliment guidée jusqu'à la cuisine où Harry, un tablier par-dessus ses fringues d'intérieur, était en pleine séance de pâtisserie.

En voyant cette femme, il s'était précipité pour la serrer dans ses bras, en larmes.

C'était le moment dans l'émission où après les quelques infos d'actualité commentées par Harry, il présentait son invitée. Draco reposa sa tasse dans sa soucoupe.

-C'est un immense honneur pour moi de recevoir Hannah Abbott. Hannah, tu nous viens de Grande-Bretagne et avant de te laisser te présenter pour nos auditeurs et auditrices, il faut que je leur dise que toi et moi, nous nous connaissons de longue date.

-Oui, dit la voix étonnamment rauque de l'ancienne Poufsouffle. On se connaît depuis nos onze ans !

-Tout à fait, nous étions dans la même année à Poudlard, l'école de sorcellerie située en Écosse. Et nous avons gardé contact pendant un moment, après l'école.

-Oui, tu étais présent à mon mariage, dit-elle et on sentait le sourire dans sa voix.

Draco ressentit une infinie tristesse pour elle. Depuis qu'il l'avait rencontrée et qu'il avait compris qui elle était, il la trouvait digne.

-Est-ce que tu peux nous dire qui tu es et d'où tu viens, Hannah ? demanda Harry.

-Avec plaisir. Je m'appelle Hannah Abbott Londubat. Je suis née en 1979 à Londres. Il y a 13 ans, ma vie a basculé parce que mon mari, Neville Londubat, a été assassiné.

-Neville était mon ami, dit Harry et le cœur de Draco se serra encore un peu plus. Et c'était un héros.

On entendit Hannah émettre un petit son amusé dans son micro.

-C'était aussi un très bon professeur de botanique, dit-elle. Et un excellent danseur !

-Vous n'étiez pas ensemble quand on était à l'école, souffla Harry. Comment est-ce que ça a commencé entre vous ?

-En fait si mais tu n'étais déjà plus là. On s'est rapproché pendant l'année où Poudlard a été dirigée par des Mangemorts. Neville ne pouvait pas supporter que des gamins de premières années soient torturés, il a été une des premières voix qui s'est élevée pour protester. Évidemment, il a été persécuté mais comme il avait de la ressource, il a trouvé le moyen de se planquer dans l'école elle-même !

À son tour, on entendit Harry sourire.

-Et tu l'as rejoint ?

-Avec d'autres, oui. Juste avant la bataille de Poudlard, on était une cinquantaine. Et on s'était organisés pour renvoyer chez eux les élèves les plus jeunes et qui ne pouvaient plus rester.

-Pour nos auditeurs et auditrices qui n'en auraient jamais entendu parler, ce qu'on appelle la bataille de Poudlard c'est l'envahissement de l'école il y a 18 ans par une armée de Mangemorts et leur chef, Tom Jedusor, mieux connu sous le surnom de Voldemort.

-Tout à fait, oui.

-D'ailleurs Neville et toi, vous avez combattu durant cette bataille.

-Oui. J'ai surtout soigné les blessés. Et Neville était auprès de toi, à la fin.

-Il a eu un geste héroïque et décisif : il a tué le meilleur allié de Voldemort, son serpent. C'est grâce à lui, et à toutes les autres personnes qui m'ont aidées ce soir-là, cette année-là, que j'ai pu triompher de Voldemort.

Draco mit ses deux mains autour de sa tasse de thé pour rechercher une chaleur réconfortante. Il était rare, très rare d'entendre Harry parler de la bataille de Poudlard. Jamais il n'en avait parlé publiquement aussi ouvertement.

-Mais à peine cinq ans plus tard, ses partisans nous ont rattrapé, poursuivit Harry.

-Oui, souffla Hannah. Poudlard était un symbole, j'imagine que c'est pour ça qu'ils l'ont attaquée. Ils ont tué tous les professeurs, dont Neville.

Elle avait dit cela d'un ton très calme, presque détaché. Draco avait peine à imaginer les souffrances qui pouvaient se cacher derrière.

-Et puis, les assassins de Neville et de ses collègues ont désigné des boucs-émissaires, poursuivit Hannah, toujours aussi calme.

-Oui, moi notamment, dit Harry d'un ton faussement guilleret. Il faut que je dise aux personnes qui nous écoutent que nous n'avons plus eu de contacts après cela : moi, j'ai dû entrer dans la clandestinité pour sauver ma vie. Il aurait été beaucoup trop dangereux de te contacter. Jusqu'à il y a quelques jours, je ne savais pas ce que tu étais devenue.

-Pareil pour moi. Bien sûr, j'ai toujours su qui étaient les véritables assassins de mon mari et de ses collègues. Mais je … Enfin pendant longtemps, il a semblé que j'étais bien seule. Non contents d'accuser des innocents et de les persécuter, les meurtriers de Neville ont monté une véritable campagne d'opinion. Ils étaient partout dans la presse sous toutes ses formes. Bientôt, c'était comme si plus personne ne voulait simplement regarder la vérité en face. C'était terrible.

-Est-ce que tu as pris le parti de te la jouer discrète, pour ta propre sécurité ?

-Au début, oui. Mais ça me tuait. Je n'arrêtais pas de penser à Neville et à ce qu'il aurait fait à ma place … Et finalement, environ 3 ans après sa mort, il y a eu des rumeurs. Comme quoi tu avais été attaqué par ses meurtriers.

-C'est tout à fait vrai. Ils ont pris d'assaut l'endroit où je me cachais.

-Ça nous a redynamisé, expliqua Hannah. Tout à coup, il y a d'anciens amis qui ont repris contact. Une flamme est apparue dans le regard des gens. Des élans de colère plus aussi bien maîtrisés qu'avant. Et sans le vouloir, je … je me suis retrouvée au centre.

-Au cœur d'une forme de résistance ?

-Oui.

-Tu étais la patronne d'un pub très connu des sorciers britannique à l'époque, c'est bien ça ?

-Oui, le Chaudron baveur. Il est situé dans l'un des seuls villages entièrement sorciers du pays. Enfin, je devrais dire, il était. Il a été entièrement détruit.

-Et le village aussi ? s'enquit Harry.

-Le village aussi, confirma Hannah.

Draco était déjà au courant mais il sentit une sueur froide picoter sa nuque. Pré-au-lard, comme Poudlard, était de ces endroits, ces lieux d'enfance dont on est persuadé qu'ils sont immuables.

-Assez vite, je suis devenue la femme à abattre, sourit Hannah. À ce stade, je crois qu'une forme d'illusion collective s'était enfin levée : plus personne en Grande-Bretagne n'avait encore la bêtise de croire que Les Restaurateurs étaient des types sympathiques qui ne voulaient que la paix et la sécurité et leurs opposants de dangereux terroristes. Déjà, à cette époque-là, la plupart des sorciers connaissaient quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui avait été arrêté et torturé pour des motifs complètement arbitraires voire délirants. Et tout le monde savait que votre seul moyen de vous en sortir si vous tombiez entre leurs griffes, c'était de pouvoir aligner les pièces d'or. Beaucoup de pièces d'or.

-Tu t'es cachée ? s'enquit Harry.

-Pas vraiment. Je savais que ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils ne me mettent la main dessus. Ils avaient des oreilles partout. On avait décidé, avec les camarades, qu'il fallait que mon arrestation soit spectaculaire. Il fallait qu'on se la raconte sous le manteau. Que l'histoire circule, qu'elle soit amplifiée, qu'elle soit scandaleuse.

-Et ça a marché ?

Elle eut un petit rire.

-Eh bien, c'est revenu à tes oreilles, non ? J'imagine que c'est une belle réussite.

-C'est vrai, confirma Harry. Je ne savais pas que c'était toi. Mais alors que tout était verrouillé et que presque aucune info nous parvenait de la Grande Bretagne sorcière ici aux États-Unis, on a fini par entendre parler de l'histoire de cette femme, qu'on nous présentait comme une sorte d'icône de la résistance et qui était tombée sous les baguettes de plus d'une trentaine de Restaurateurs en plein milieu du quartier sorcier de Londres.

-Bah c'était moi, dit joyeusement Hannah. Mais honnêtement, ils étaient cinq ou six, pas plus !

Harry eut un petit rire.

-Tu étais connue sous le pseudonyme de Mandragore, j'aurais tout de suite dû comprendre que c'était toi !

Elle rit à son tour.

-Et est-ce que tu te sens de nous raconter … comment tu as survécu ? s'enquit doucement Harry.

Même depuis sa cuisine, Draco sentit l'atmosphère se faire lourde.

-Je ne sais pas trop moi-même. Tu sais, le sort qu'ils réservaient à leurs ennemis, c'était pire que la mort. Tout ce qu'ils pouvaient faire pour t'humilier, te ramener à un état de sous-humain, ils le faisaient…

Elle laissa planer un silence.

-J'ai eu de la chance, je crois, souffla-t-elle. Mes camarades ont bénéficié d'une aide insoupçonnée. Ils ont tenté un coup d'éclat et m'ont libérée puis immédiatement exfiltrée hors du pays.

« L'aide insoupçonnée » dont parlait Hannah, c'était évidemment Harry et Hermione qui avaient arrosé d'argent et de toutes les formes de soutiens possibles les rebelles avec lesquels ils avaient réussi à prendre contact. Mais Hannah, Hermione et Harry avaient décidé de garder ce fait sous silence. Tout comme la technique qu'ils avaient utilisée pour libérer Hannah. C'était assez simple en fait : quelqu'un avait jeté un sort de blocage de magie sur l'ancien manoir Malfoy, devenu le QG des Restaurateurs. Le même type de sort que le ministère de la Magie avait jeté à Draco pour le priver de ses pouvoirs pendant 10 ans. C'était lui qui avait eu l'idée. Et puis, un appel anonyme avait prévenu la police moldue qu'il se tramait les pires crimes dans cette bicoque isolée. Soudain privés de leurs pouvoirs et face à des forces police surentraînées et spécialisée dans l'assaut, autant dire que les Restaurateurs n'avaient pas fait le poids. Ils avaient évidemment disparu de leurs geôles dès le retour de leurs pouvoirs. Mais Hannah et leurs autres victimes, prises en charge dans des hôpitaux moldus, avaient pu être facilement sorties du pays. Hermione s'était arrangée pour les envoyer en Australie, pays dont elle commençait à bien connaître les arcanes …

-Tout ça, c'était il y a cinq ans, c'est ça ? demanda Harry à Hannah.

-Oui, tout à fait. C'est le temps qu'il m'a fallu pour me reconstruire et être capable de témoigner.

-C'est la première fois que tu en parles ?

-Oui.

-Je te remercie de la confiance que tu me fais. Et que tu fais à mes compatriotes américains qui nous écoutent, souffla Harry.

-C'était important pour moi que vous sachiez. Après tout, on partage la même langue et pour partie, la même histoire. Je voulais témoigner pour dire. À quel point il faut être vigilant. Pour ne pas laisser la haine et la peur s'installer. Diviser des familles et des amis. Briser des vies. Nous amener dans une régression qui aurait paru inimaginable quelques temps plus tôt.

-Merci Hannah, dit Harry. De là où il est, Neville doit être tellement fier !

-Je l'espère, Harry.

Draco s'essuya rapidement le visage du bout de ses doigts. Il avait à peine conscience de s'être mis à pleurer. À la radio, Harry annonça qu'il allait lancer un morceau de musique. Classiquement, c'était l'invité qui le choisissait.

-Qu'as-tu choisi, Hannah ?

-New Year's Prayer de Jeff Buckley, annonça la jeune femme. C'est une chanson qui m'a beaucoup accompagnée pendant ma convalescence.

Draco n'avait jamais entendu ce morceau. Il fut frappé par les paroles qui pouvaient complètement s'appliquer à lui :

Feel no shame for what you are

Feel no shame for what you were

As the marrow in your bones

Fall in light

Après la musique, Hannah et Harry menèrent une conversation plus joyeuse où ils parlèrent des projets de la jeune femme. Elle voulait faire le tour des États-Unis et Harry enjoignit les personnes qui les écoutaient à lui envoyer des idées de destination, voire même à se signaler si elles se trouvaient disposer à jouer les guides d'un jour.

Finalement, comme toujours, Harry conclut par un second morceau de son propre choix.

-C'est une chanson pour Neville et Hannah, dit-il. À la semaine prochaine !

Draco se leva pour monter le son. Il savait tout à fait quelle chanson allait passer : c'était lui-même qui en avait la suggestion à Harry. C'était une chanson tragique qui parlait d'une femme contrainte de voir son amoureux se faire abattre de six balles sans pouvoir rien y faire :

Caught in the middle of a hundred and five

The night was heavy and the air was alive

She couldn't find how to push through

Le potionniste pleurait encore silencieusement lorsque son portable émit le petit « Ting ! » caractéristique. Harry avait répondu à son texto : « C'est toi le Poufsouffle ».

Draco rit à travers ses larmes.

FIN

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Cher·es lecteur·ices, j'espère que vous avez aimé ce Drarry !

Merci de m'avoir lue et merci encore à FlynnRyder pour la relecture.

Joyeux Noël à vous !