Son souffle était erratique. Ses jambes ne le portaient qu'à la seule force de l'adrénaline. Son cœur tambourinait à plein régime. S'il avait pu prendre le temps de se regarder, peut-être ne se serait-il même pas reconnu. Ses traits étaient tirés par un tumulte d'émotions mélangeant peur, appréhension. Le sol se mit à tanguer. Sa vue s'embrouilla. Il perdait pied. Petit à petit, doucement mais sûrement, son destin fut scellé. Comment aurait-il pu lui échapper ? Comment aurait-il pu survivre à cette nuit ?

Sa gorge le brûlait d'avoir hurlé à en perdre la voix, d'avoir respiré à en perdre le souffle. D'une part son corps le tiraillait, d'autre part son esprit s'écroulait. Son pied buta et l'homme tomba. Plus aucune échappatoire ne se présenta à lui. Finalement ce fut au froid de la lame sur son cou, qu'il sut que son heure était venue.

- Une dernière parole avant de rejoindre vos hommes ? La voix ne portait aucune intonation. Comme si à force de prononcer cette simple phrase, elle avait perdu toute saveur.

- Pourquoi ? L'homme n'obtint aucune réponse. La lame le décapita. Elle emporta avec elle les dernières interrogations d'un homme sans valeur, ou alors est-ce sa valeur qu'elle emporta ?

Il faisait sombre. Pourtant la lune avait pris place depuis longtemps. Mais, cette nuit-là, personne n'aurait pu l'apercevoir même Dieu n'aurait pas eu la force d'assister à ce spectacle.

Une brise fit soulever ses vêtements et la personne en frémit. Elle traînait un sac. Ce dernier lui paraissait lourd, il pesait sur ses épaules. Il eut contenu, dans un sens, une partie d'elle-même. Une traînée se dessina suivant le parcours nocturne de ce sac.

Son parcours s'arrêta aux aurores. Il fut posé sans grâce sur le comptoir d'un guichet. A ses côtés son propriétaire somnolait. Ce dernier se releva à l'entente du tintement de porte.

Si cela avait pu la déstabiliser voire l'ébranler les premières fois, ce petit bout de femme n'en laissa plus rien transparaître. Elle n'était certes qu'une simple secrétaire, mais était surtout une secrétaire d'une base marine.

L'odeur saisit en premier ses sens, elle en frémit d'horreur. Un frisson imperceptible, un frisson qu'elle aurait aimé contenir. Pourtant celui-ci représentait ce fossé entre elle et l'auteur de ce spectacle, un fossé que certains auraient nommé « humanité ».

L'homme se releva de son siège. Elle n'était plus sûre que cet être fut un homme. Le tour l'avait peut-être convaincu les premiers temps, le mélange de peur et d'horreur y avait sûrement joué. Cependant ce jour-là elle l'avait pressenti. Avant même de passer les portes de ce qui représentait la justice, elle savait qu'elle n'y verrait aucune justice.

Alors elle le détailla, lui, et non ce qu'il s'évertuait à mettre en scène comme ci l'acte se devait d'être joué ainsi et nul autrement. Ses gestes furent las, sans entrain. Il ouvrit le sac. Il prit un premier contenu et le déposa sur le comptoir. Il en prit un second et le déposa. Il répéta la mécanique dix fois. Puis sous chaque visage reposa leur représentation avec le prix de cette dernière, le prix de la vie d'un homme.

Dans un sens le spectacle aurait pu être comique. Peut-être que si cela n'avait pas été une dizaine de têtes suintant la mort, le sang et la barbarie d'un homme. Peut-être que si cela n'avait pas été présenté comme sur un étalage de fruits mal pourris, mais justement des fruits qu'on lui présentait. Alors, oui, peut-être que dans un sens elle aurait pu rire.