Décidément, la hôte du Père Noël était bien pleine cette année ! Voici donc le cadeau de Mam'zelle Emelyne, un petit OS sur Les Cinq Légendes, qui j'espère te plaira !

Bonne lecture !


Au moment d'arriver aux portes de la maison de North, Pitch avait perdu toute sa superbe. Même s'il tâchait de n'en faire rien paraître, Jack sentait son agitation. Juste avant qu'ils partent des souterrains, Pitch lui avait bien fait comprendre qu'il ne craignait en aucun cas cette confrontation, lui, le maître de la terreur. Il n'allait tout de même pas reculer devant une bête fête en compagnie des autres Gardiens. Pourtant, la conduite des cauchemars n'avait pas échappé à Jack. Même s'ils ne s'approchaient pas, tenus à l'écart par l'aura de l'esprit de l'hiver, ils tournaient autour de Pitch comme des loups prêts à bondir sur leur proie.

Jack serra la main de Pitch dans la sienne et constata qu'elle était glacée. Le blizzard soufflait en bourrasques autour d'eux, il devait avoir froid. Le retenant toujours du bout des doigts, il le guida à l'intérieur de l'atelier du Père Noël. Les yétis leur jetèrent des regards curieux, certains réprobateurs mais Jack ne s'en soucia pas. Il était forcé de l'admettre, lui aussi avait peur et le contact de leurs peaux le rassurait. Il voulait que tout se passe bien. Parce que même s'il avait trouvé une nouvelle famille en rencontrant les Gardiens, aucun d'entre eux n'arrivait à comprendre la solitude qui le rongeait. Il lui arrivait parfois de se sentir isolé même au milieu des autres, conscient qu'il n'était pas vraiment des leurs, qu'il était à part et que son vécu différait du leur. Même s'il savait que Pitch et les Gardiens ne seraient jamais les meilleurs amis, Jack souhaitait mettre un terme à leur conflit. Après tout, Pitch faisait partie des Gardiens désormais.

Jack n'en avait parlé qu'à Sandy pour le moment. Il n'en avait même pas encore discuté avec Pitch. Il faudrait bien qu'il le fasse un jour, mais pour le moment, il avait plus important en tête. Un jour, il finirait par lui dire que c'était lui qui avait demandé à l'Homme de la Lune de lui accorder une seconde chance. Trois ans après leur affrontement, quelques jours avant Halloween, Jack était retourné sur les lieux. La carcasse du vieux lit avait disparu, emportée dans le gouffre par les cauchemars en même temps que Pitch. Il ne subsistait au sol qu'une vague trace de brûlure, qu'on ne pouvait voir qu'en sachant qu'elle se trouvait là.

Il s'était souvenu de la proposition de Pitch lorsqu'il l'avait trouvé au Pôle Sud, prêt à jeter ses souvenirs aux oubliettes. Il s'était rappelé cette main tendue qui lui avait semblé si sincère sur le moment, cette alliance promise pour oublier à deux la solitude qui les rongeait. Ces derniers temps, alors qu'il faisait s'abattre sur la ville les premiers frimas, Jack n'avait pas pu passer à côté des décorations d'Halloween. Pitch avait raison : ils allaient ensemble à merveille.

Parfois, Jack se demandait comment il avait pu ne pas s'en rendre compte avant : les enfants adoraient se faire peur. Ils ne se lassaient pas des monstres, vampires et autres loups-garous qui rôdaient la nuit pour les croquer, des maisons hantées qui les faisaient hurler de terreur, des histoires de fantômes à se raconter autour d'un feu de camp, une lampe torche braquée sur le visage, des marshmallows grillés plein la bouche. Ils criaient et se cachaient les yeux mais ils en redemandaient toujours, un grand sourire aux lèvres.

Ils s'arrêtèrent un instant devant l'endroit d'où avait jailli le piédestal qui avait désigné Pitch comme le nouveau Gardien. Jack avait attendu ce moment avec tant d'impatience qu'il avait foncé au Pôle Nord à la seconde où il avait aperçu l'aurore boréale qui zébrait le ciel. Il y avait retrouvé les autres, qui n'avaient aucune idée de ce qui se tramait et attendaient avec appréhension de voir le visage de celui ou celle qui rejoindrait bientôt leurs rangs. Après un instant de surprise générale, la stupéfaction avait fait place à l'indignation, à l'incompréhension et la colère. Comment un tel monstre, qui avait failli tous les réduire à néant, pouvait-il maintenant rejoindre leurs rangs ? Jack avait à grand peine réussi à dissimuler sa joie, de peur que les autres s'en rendent compte et ne le rejettent, croyant à une trahison. Seul Sandy avait compris tout de suite et, après une petite discussion avec Jack, lui avait fait comprendre qu'il pensait lui aussi qu'il fallait attendre pour leur révéler la vérité. Jack commençait tout juste à se faire une vraie place au sein des Gardiens mais l'équilibre restait fragile.

Presque un an avait passé depuis cette révélation mais Pitch et les autres Gardiens ne s'étaient toujours pas rencontrés. Juste après Halloween, Jack avait avancé à North l'idée de l'inviter au repas du Nouvel An, pour mettre fin à ces vieilles rancœurs dans un contexte festif. Bien sûr, North avait refusé au début, et flanqué Jack dehors pour avoir osé suggérer de faire entrer le mal dans sa maison. Mais cela, Jack l'avait prévu et il avait un plan. Tous les ans, North leur offrait un petit quelque chose, juste comme ça, pour voir l'émerveillement dans leurs yeux. Quand il avait demandé à Jack ce qui lui ferait plaisir, il avait simplement répondu : « Je veux que vous acceptiez de rencontrer Pitch ». North n'avait pas pu le lui refuser.

Dans l'atelier du Père Noël, maintenant le 24 décembre passé, le silence régnait. La fabrication de jouets ne reprendrait qu'à la fin du mois de janvier et, pour le moment, les lutins étaient repartis chez eux profiter de leur famille. Seule restait une poignée de yétis pour monter la garde contre les intrus, mais les problèmes étaient si rares en cette période, qu'ils passaient plus de temps à jouer aux dés en sirotant du lait de poule qu'à jouer leur rôle de vigiles.

— On dirait que personne n'est encore arrivé, dit Jack en regardant aux alentours. Viens, on va aller voir si North est dans son bureau.

Il toqua à la porte du bureau du Père Noël. Quelques secondes et un bruit de fracas plus tard, North apparut sur le seuil, ses lunettes de travail sur le bout du nez. À l'intérieur du bureau, le gramophone crachait des airs de ballet russe avec force grésillements.

— Ah, Jack ! Et… Pitch

Sa mine s'assombrit l'espace d'un instant, mais il parvint à le cacher derrière son habituel air jovial. Il se précipita sur une étagère d'où il sortit deux verres

— Vous prendriez bien un petit verre de liqueur ! Menthe poivrée ! Ça réchauffe cœur et aussi la bedaine ! J'espère que le voyage n'a pas été trop long !

Jack accepta avec un grand sourire et Pitch dans un haussement d'épaules. L'enthousiasme de North semblait forcé, son expression crispée.

— Oh non, tu sais avec le cauchemar, on est là en quelques minutes, dit Jack, nonchalant. Et puis, Burgess n'est pas si loin, à vol d'oiseau.

Une nouvelle fois, North tiqua et son visage se fit plus sombre. Jack devina que c'était parce qu'il avait mentionné leur moyen de locomotion, ces chevaux de sable noir qu'ils avaient combattu, trois ans auparavant. Il comprenait un peu que le Père Noël s'en méfie mais maintenant qu'il connaissait bien Princesse et son addiction aux sucres d'orge, ses craintes lui semblaient des plus injustifiées.

Ils sirotèrent leur liqueur dans un silence absolu, jusqu'à ce que Phil débarque en trombe dans le bureau en baragouinant un torrent de phrases que Jack comprit à peine — le Yéti n'était pas son fort. Il était question, apparemment, d'un lutin qui serait resté bloqué dans une des machines ; ou bien d'un accident de lait de poule, il n'était pas sûr. North sortit à grands pas du bureau, sans doute trop heureux de s'esquiver à ses responsabilités et dévala les escaliers jusqu'aux chaînes de production. Restés à l'entrée de la pièce, Jack et Pitch l'observaient de loin, leurs verres à la main. Pitch regardait un point dans le vague, l'air soucieux. Cette première entrevue avec North s'était moins mal passée que ce que craignait Jack, mais il restait encore du chemin à parcourir. Le Père Noël dissimulait à peine son animosité envers Pitch.

— Ça ira, ils ne vont pas te manger, tu sais…

— Ils peuvent bien essayer, j'ai des dents moi aussi.

Il ponctua sa phrase d'un ricanement mesquin, mais arrêta dès qu'il vit la moue réprobatrice de Jack.

— D'accord, je ferai un effort.

Jack avait fait promettre à tous les autres Gardiens qu'ils se comporteraient bien pendant la soirée. Il faisait confiance à Sandy et Toothiana pour se tenir et se doutait que North ferait de son mieux, mais il craignait la réaction de Bunny. Même si le lapin de Pâques avait juré, non sans grommeler, qu'il ne ferait pas de scène et qu'il respectait la décision de l'Homme de la Lune, Jack n'était pas certain qu'il tienne parole. Bref, le repas de la Nouvelle Année allait pour la première fois se passer sous tension.

Jack leva les yeux vers la branche de gui que North avait accrochée au-dessus de la porte et tira sur la manche de Pitch pour attirer son attention.

— Même pas en rêve, espèce de démon.

Pitch leva les yeux au ciel mais Jack savait que l'idée ne lui déplaisait pas, au contraire, même. Depuis qu'il avait appris à mieux le connaître, il savait reconnaître la moindre de ses émotions à travers le masque froid qu'il affichait en permanence.

— C'est la tradition, ce serait bête de ne pas la respecter…

Il avait accompagné cette remarque faussement innocente d'un regard enjôleur, qui finit par faire craquer Pitch. Toujours en soupirant — même si Jack savait que c'était juste pour le principe —, il se pencha vers lui et l'embrassa au coin des lèvres. Loin de se satisfaire de si peu, le Gardien de l'hiver entoura son cou de ses bras et l'attira dans un baiser passionné digne des plus beaux films hollywoodiens.

Jack sentit le rouge lui monter aux joues. Leurs quelques démonstrations d'affection n'avaient jamais dépassé l'enceinte de la caverne de Pitch. C'était la première fois qu'ils s'embrassaient en public, et à plus forte raison, dans un endroit où tout le monde pourrait les voir. Enfin, tout le monde, c'était un bien grand mot. North parti et les yétis en pleine partie de carte quelque part dans les étages inférieurs, il n'y avait personne pour jouer les indiscrets.

— Vous êtes sérieux, là ?

Jack et Pitch se séparèrent pour se tourner vers l'origine de la voix, qui se trouvait être nul autre que le Lapin de Pâques. Il se tenait devant eux, son terrier à peine rebouché, un air aussi horrifié que dégoûté au visage.

— Bunny ! s'exclama Jack sur un ton qu'il voulait nonchalent. Quand est-ce que tu es arrivé ?!

— Il y a approximativement quatre secondes. Mais tout bien réfléchi, peut-être que je vais repartir maintenant.

Il n'en fit pourtant rien, puisque North les rejoignit à ce moment-là et qu'il put se rabattre sur lui pour éviter les deux autres. Ravi d'avoir un sujet de conversation tout trouvé, il demanda au Père Noël comment s'était passée la soirée du 24 au 25, sachant pertinemment qu'il serait intarissable à ce propos et que, une fois lancé, il pouvait parler de sa distribution annuelle de cadeaux pendant des heures. Toothiana et Sandy arrivèrent alors qu'il dissertait tout seul sur les conditions climatiques dans l'hémisphère Nord. On échangea des banalités, on se mit à table. La tension que faisait régner la présence de Pitch au dîner n'avait pas disparu, loin de là, mais chacun s'efforçait de n'en faire rien paraître, pour le plus grand bonheur de Jack. Il savait que cette première rencontre ne serait pas évidente mais, si tout se passait bien, ce serait un premier pas vers son objectif. Un jour, peut-être dans dix ans, toutes ces vieilles rancoeurs seraient oubliées et ils pourraient tous vivre en harmonie, heureux.

Une fois que plus personne ne trouva que dire, un lourd silence s'installa à table. Bunny regarda North du coin de l'oeil, qui a son tour lorgna Sandy, qui fixa Toothiana, qui observa le Lapin de Pâques d'un air entendu. La boucle étant bouclée, Bunny laissa échapper un soupir et se tourna vers Jack et Pitch, qui n'avaient bien sûr rien manqué de ce petit manège.

— Et donc, vous… vous faites Halloween ? demanda-t-il, plein de fausse désinvolture.

Jack hocha la tête entre deux bouchées de la délicieuse bûche aux trois chocolats de North. Il expliqua comment il avait eu cette idée et se lança dans une série d'anecdotes, qu'il trouvait tordantes et auxquelles les autres firent l'effort de ricaner. Jack se doutait bien qu'ils ne faisaient que se montrer polis, mais il s'en fichait. Le simple fait de raconter ces événements l'y replongeait comme s'il y était et remplissait son coeur de la même joie qu'il avait ressentie ce soir-là.

Une fois mêlé à sa poussière de rire, le sable de cauchemar ne paraissait plus si atroce. Il peignait des grimaces sur les visages, mais des grimaces amusées, faisait battre les petits coeurs au fond des poitrines tandis qu'on se mettait au défi de plonger sa main dans cette boîte pleine de mystérieux objets gluants ou bien d'aller frapper à la porte de cette terrifiante vieille dame aux allures de sorcière pour aller quémander des bonbons. Même s'il l'avait su bien avant, par pure intuition, Jack avait compris durant la soirée d'Halloween que Pitch était fait pour devenir un Gardien. Il s'était délecté de la lueur de joie qui brillait dans ses yeux quand un enfant, pris dans les méandres de la terreur, respirait une grande goulée d'air avant de s'élancer vers l'objet de sa peur. Oui, s'était-il dit, cela ne faisait aucun doute, il était un Gardien. Le Gardien du Courage.

A la fin du repas, comme de coutume, Toothiana ouvrit un sachet qu'elle avait amené avec elle et qui contenait une poignée de petits bonbons sans sucre. Elle laissa les petites fées qui l'accompagnaient piocher à l'intérieur et en distribuer à chacun des invités. Jack accepta ce petit cadeau avec plaisir. Même si ces friandises n'avaient, soyons honnêtes, aucun goût, elles possédaient cette douceur que n'ont que les choses qu'on offre avec le coeur.

Une petite quenotte flottait en vol stationnaire devant ses yeux, son bonbon à la main. Jack comprit vite la raison de son comportement : seul Pitch n'avait pas encore reçu son cadeau et elle était terrorisée à l'idée de l'approcher. Jack, sans la pousser ni la brusquer, l'invita de la main à avancer.

— Allons, n'aie pas peur.

La fée observa longtemps ce nouvel arrivant auquel elle n'accordait aucune confiance, mais qui gardait la main tendue vers elle.

— Oh, désolée Pitch, dit Toothiana assise face à lui. Attends, en voilà un.

Elle plongea sa main dans le sachet et en sortit un bonbon qu'elle allait lui tendre, mais Jack l'arrêta d'un geste assuré. Il sentait la nervosité de son amie à l'idée de laisser ses quenottes approcher de celui qui leur avait fait tant de mal, et il la comprenait. Mais il savait aussi qu'on n'avance pas sans se confronter à ses peurs.

— Ne t'inquiète pas, dit-il d'une voix rassurante, elle va y arriver.

— Jack, je ne suis pas sûre que…

Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase que la quenotte avait secoué la tête pour se redonner une contenance et avançait déjà vers Pitch. Dans un couinement satisfait, elle déposa le bonbon au creux de sa main et le roi des cauchemars la remercia d'un grand sourire. Jack sentit les larmes lui monter aux yeux. Il savait à quel point Pitch avait pu souffrir de la solitude et le voir ici, entouré de gens qui ne tarderaient pas à l'accepter et l'entourer quoi qu'il arrive, c'était un rêve devenu réalité.

— Mille mercis, charmante demoiselle.

La fée laissa échapper un petit rire aigu. C'était le seul son qu'on entendait autour de la table ; tout le monde retenait son souffle, dans l'attente de ce qui se passerait ensuite. Les joues rouge brique, la quenotte mima une révérence et Pitch avança ses doigts vers elle. Il effleurait à peine sa toute petite main qu'un fracas de vaisselle se fit entendre. Tout le monde se tourna vers Toothiana, qui venait de planter sa fourchette à dessert dans la table, manquant de peu la main de Sandy et renversant par la même occasion leurs deux assiettes, qui s'écrasèrent sur le sol.

— Ne la touche pas ! siffla-t-elle, les dents serrées.

Elle expira, les dents découvertes comme un fauve sur le point de bondir, les poings serrés, les plumes dressées. Puis, quand elle se rendit compte de la façon dont elle venait de réagir, ses yeux se remplirent de larmes.

— Oh non, je… je suis tellement désolée…

Elle se redressa et, le visage entre les mains, voleta jusqu'au bureau de North, dont elle ferma la porte derrière elle. Les autres convives restèrent un instant interdits, ne sachant comment réagir face à cette brutale rupture de la trêve annoncée.

— Je m'en occupe, dit Jack.

Il s'engouffra dans le bureau de North à la suite de son amie, laissant les autres dans un silence gêné, où chacun se regardait en chien de faïence.

— N'ayez aucune crainte, finit par dire Pitch. Une fois cette petite fête terminée, je ne viendrai plus jamais vous importuner.

L'amertume transparaissait dans sa voix.

— Mais Jack est venu me chercher dans le noir au moment où je pensais ma dernière heure venue. C'est lui qui tient à ce que tout se passe bien ce soir et je ne veux pas le décevoir.

Les premières secondes, personne ne répondit. Tout le monde savait que la paix qu'ils s'étaient efforcés de maintenir toute la soirée était factice. Il faudrait encore longtemps, sans doute des années avant que les Gardiens songent à pardonner à Pitch ce qu'il avait fait subir aux enfants du monde entier. Mais il y avait tout un monde entre le savoir et le dire à voix haute.

Ce fut Bunny qui se décida à lui répondre, au bout d'une minute qui leur avait semblé durer des heures.

— Je t'aime pas, Pitch, déclara-t-il, sec. On sera jamais potes tous les deux.

Pitch ricana. Au moins, il avait le mérite d'être honnête.

— Mais Jack, c'est mon ami. Alors, on enterre la hache de guerre.

Il tendit sa patte à Pitch, qui la serra et invita North et Sandy à en faire de même. Ils s'échangèrent un regard étonné, surpris que ce soit Bunny qui joue les médiateurs quand tous les paris le donnaient comme trouble-fête de la soirée. Puis, ils comprirent qu'en tant que Gardien de l'Espoir, il était en fait le mieux placé pour croire en ce nouveau départ, malgré son caractère revêche. Une fois les mains serrées et la promesse tacite de tous faire des efforts échangée, North proposa d'aller préparer des chocolats chauds pour tout le monde. Ravi d'avoir une excuse pour s'éloigner, Sandy le talonna pour lui donner un coup de main.

Restés seuls autour de la table, Bunny et Pitch lançaient de temps en temps des regards perplexes vers le bureau de North, dont la porte restait résolument fermée. Qu'est-ce qui pouvait bien se dire là-dedans ? Pitch ne pouvait s'empêcher de se ronger les sangs, ce que Bunny finit par remarquer.

— Toothiana est fâchée mais ça durera pas, le rassura-t-il. Elle a juste besoin d'un peu de temps. Ses quenottes, c'est comme ses filles, c'est normal qu'elle s'inquiète pour elles.

Pitch murmura un « Sans doute » à peine audible, pas plus rasséréné pour autant.

— Bon, et sinon comme ça, lança Bunny pour changer de sujet, Jack et toi, vous… (il toucha le bout de ses doigts). Remarque, ça m'étonne pas qu'il ait des goûts de chiotte.

— Allons Bunny, chantonna Pitch dans un haussement de sourcils suggestif, la jalousie ne te va pas.

Bunny ricana.

— Reprends donc un peu de tarte, ça t'évitera d'ouvrir ton claque-merde pour dire n'importe quoi.

Il poussa le plat vers lui au moment où la porte du bureau de North s'ouvrit. Jack en sortit, accompagnée de Toothiana, qui avait les yeux rouges mais semblait tout de même plus sereine. Elle s'avança vers Pitch, le visage rivé vers le sol. Quand elle arriva à sa hauteur, elle leva toutefois le regard, pour l'affronter de ses yeux encore brillants de larmes.

— Sache que je suis vraiment désolée, dit-elle d'une voix étranglée.

Pitch s'apprêtait à répondre quand il fut coupé par la musique du gramophone. Sandy, qui venait d'installer le disque, leur adressa un pouce en l'air agrémenté d'un large sourire.

— Allons, on danse ! s'exclama North, un plateau de tasses fumantes entre les mains.

Deux quenottes s'échangèrent un regard et poussèrent leur maîtresse dans les bras du roi des cauchemars, avant de se chamailler pour savoir laquelle aurait l'honneur de partager la première danse avec Jack. Pitch aida Toothiana à se remettre d'aplomb et, à coup de grands gestes exagérés, l'invita à s'avancer sur la piste.

— M'accorderiez-vous cette danse, chère Madame ?

— Seulement si c'est moi qui mène.

— Mais bien évidemment.

Les morceaux s'enchaînèrent, entrecoupés de pauses pour boire un chocolat chaud ou suçoter une canne à sucre artisanale. Les couples de danseurs se faisaient et se défaisaient au rythme des mélodies et Jack garderait pour toujours l'hilarant souvenir de Pitch et Bunny dansant tous les deux un tango décoiffant.

Il arriva finalement à saisir la main de Pitch alors que la soirée était plus que bien avancée et que le gramophone leur jouait une tendre valse. Les autres, épuisés, avaient fini par rejoindre leur chaise et discutaient d'une voix fatiguée de choses et d'autres, dont Jack se fichait bien. Pour l'instant, il n'avait qu'une envie : partager ce moment avec l'homme de sa vie.

— Content de cette soirée, alors ? lui demanda Pitch.

— Ravi.