Musique du jour : "Late night" de Foals, issu de l'album "Holy fire" (2013).


Chapitre 13 :

Late night

La nuit d'encre fait ressortir les centaines de flocons qui chutent lentement sur la route qu'emprunte un jeune garçon à vélo. La chaîne grince légèrement, tandis que le cycliste pédale plus vite que d'habitude, guidé par l'urgence. Derrière lui est attaché un petit siège où est installé un autre garçon, bien plus jeune que lui. Ce dernier observe tranquillement la neige tomber tout autour de lui, tandis qu'il serre dans ses bras une peluche représentant un joli setter roux. Le doudou s'accorde très bien avec le bonnet enfoncé jusqu'aux oreilles du garçonnet. Mais malgré ledit bonnet et la douce fourrure de son compagnon en coton, l'enfant tremble légèrement, n'étant pas habitué aux sorties de nuit, encore moins en hiver. Tandis qu'il regarde le dos du cycliste, le petit repense à tout ce qu'il s'est passé aujourd'hui.

Cette après midi, après le goûter, ses parents sont partis faire des courses au supermarché à une trentaine de miles d'ici. Durant les vacances scolaires, son père et sa mère aiment passer du temps avec lui et le plus grand. Ce dernier s'est d'ailleurs occupé de lui pendant l'absence des adultes, gérant le cadet comme un chef. Tandis qu'il lui apprenait à jouer aux dames, le téléphone sonnait. Le plus petit regardait d'un air curieux le plus grand, observant les traits de ce dernier devenir de plus en plus inquiet, puis paniqués. Il tend l'oreille pour essayer d'entendre la personne à l'autre bout du fil, mais il ne perçoit vaguement que quelques mots, sans être vraiment sûr que ce soit les bons. Voiture ? Route ? Forêt ?

Puis l'aîné commençait alors à faire les cents pas dans le grand salon, ignorant les questions de l'autre, tandis que quelques larmes glissaient malgré lui son visage. Mais il avait tôt fait de les essuyer, ne voulant pas perturber le plus jeune.

- Mickey, 'se passe quoi ?

- « Qu'est-ce qu'il se passe », et ne m'appelle Mickey, je te l'ai déjà dit.

Le garçonnet hoche la tête pour acquiescer, ne comprenant toujours pas l'inquiétude de son grand frère. Grand frère qui jette un œil à sa montre, puis à la fenêtre. En hiver, et dans la région où ils vivent, la nuit arrive très tôt, si bien que le soleil commence déjà à se coucher. Il réfléchit à toute vitesse, tel une machine où tous les rouages tourneraient à plein régime. L'aîné regarde à nouveau son petit frère, un peu plus désolé à l'idée de faire ça. Il aurait espéré ne jamais faire ça, surtout pas à son âge. Il se dit que s'il était ne serait-ce qu'un peu plus vieux, il aurait pu gérer sans soucis son petit frère. Mais là, maintenant, même s'il est déjà très mature pour ses dix ans, il ne peut pas s'occuper de son cadet seul, et encore moins avec-

- Mike, pourquoi t'es tout bizarre ?

Finalement, « Mike » s'agenouille devant son petit frère, le prenant par les épaules, le regardant droit dans les yeux. Avec son frère de trois ans, il sait que chacun de ses mots sont importants. Pourtant, il sait déjà lesquels choisir.

- Sherlock, écoute-moi, c'est très important. Je sais que ça va être difficile, mais il faut que tu ailles aux Hêtres Dorés. Ce n'est pas très loin si on y va en vélo, tu comprends ?

- Mais...pourquoi je dois aller là ?

- Parce que… nos parents ne peuvent plus s'occuper de nous.

- Pourquoi ?

- Ils… Ils ont eu un soucis sur le trajet au supermarché, et maintenant, d'après les docteurs, ils dorment pour un petit moment.

- Ils font une grande sieste ? Comme...la princesse ?

- Oui, c'est ça, comme la Belle au bois dormant. Mais on ne sait pas comment les réveiller. C'est pour ça qu'il faut que tu ailles aux Hêtres Dorés, pour que quelqu'un s'occupe bien de toi.

- Mais j'ai toi ! répond le petit Sherlock, les yeux humides.

- Je suis trop petit. Il faut que ce soit un adulte qui s'occupe de toi, tu comprends ?

L'aîné sent presque une crampe dans son estomac tant il doit contenir ses larmes. Il sait d'avance ce qu'il va arriver, et cela le brise d'avance. Il voit l'hésitation passer dans le regard de Sherlock quelques instants, puis le cadet hoche la tête à contre cœur, une larme glissant sur sa joue. Son grand frère l'essuie de son pouce, souriant pour le rassurer.

- Tu vas voir, c'est joli là-bas, et tu pourras aller à l'école pour apprendre pleins de choses.

- Et avoir des amis ? demande Sherlock d'une toute petite voix.

- Ce n'est pas le plus important. Il faut surtout que tu sois en bonne santé, que tu dormes bien, et que tu manges suffisamment.

- Maman dit que je suis mai...mai…

- Maigrichon, oui, c'est parce qu'elle s'inquiète toujours pour toi, elle t'aime tellement, comme Papa.

- Tu m'aimes aussi ?

- Oui, c'est pour ça que je te dis qu'il faut que tu ailles là-bas.

- Pourquoi tu viens pas, toi ?

- Je ne peux pas, je suis désolé. S'il te plaît Sherlock, fais-moi confiance. Tu me fais confiance ?

Le cadet hoche à nouveau la tête, essuyant les quelques larmes qui tombent de temps en temps. Il suit alors les ordres de son frère, c'est-à-dire prendre le strict nécessaire, tandis que l'aîné sort d'une commode plusieurs vêtements pour les mettre dans une petite valise. Sherlock regarde tout autour de lui dans sa chambre, réfléchissant à ce qu'il va emporter, tandis que pleins de questions se bousculent dans sa tête. Combien de temps il va vivre là bas ? Est-ce que Papa et Maman vont vite se réveiller ? Est-ce que Mickey va rester à la maison ? Finalement, il évite de trop y réfléchir, et choisit après quelques minutes d'hésitation Barberousse, sa peluche préférée. Il aurait bien aimé prendre le parapluie de Mike comme souvenir, mais c'est d'après ce dernier trop encombrant pour le voyage.

Une fois les deux garçons au rez-de-chaussée, le plus grand file à la cuisine, et prépare en quelques minutes une chaude collation qui donnera des forces au cadet, étant donné le froid et ce qu'il l'attend à l'arrivée. Durant la confection du repas, il se répète en boucle une philosophie qu'il a apprit à ses dépends, notamment à cause de l'école et d'un membre de sa famille. Il ne sait guère si c'est bénéfique ou non, mais au moins, cela lui permet d'éviter de fondre en larme devant Sherlock.

Plus tard, une fois que le garçonnet a mangé son deuxième goûter, il suit son frère au garage, après que ce dernier l'ai aidé à mettre d'épais vêtements pour affronter la neige et le vent. Sherlock l'observe en train d'installer la valise sur le porte bagage derrière le siège enfant. Le petit garçon aime le côté bricoleur de son papa, il peut tout réparer et adapter en fonction de ses besoins. Soudain, le coucou se met à chanter dans le garage, indiquant dix-huit heures. À cette heure-ci, la nuit est déjà tombée, mais ça ne dérange guère l'aîné, qui sait que le moment est arrivé, et le cadet aussi.

Sherlock laisse son frère le soulever et l'attacher sur le siège, tandis qu'il garde fermement Barberousse dans ses bras pour se rassurer. En plus du bonnet, le plus grand lui met le seul casque à vélo disponible. Enfin, après avoir tout éteint au garage, et fermé les portes, il se met en selle, et commence à pédaler, la route étant éclairée par une petite lampe attachée au vélo.



Avec le froid, la neige, et le poids à l'arrière du vélo, le grand frère est rapidement épuisé. Pour ne pas l'aider, Sherlock commence à se sentir mal et apeuré, posant de plus en plus de questions d'un ton inquiet, comme s'il avait oublié tout ce que son frère lui avait dit tout à l'heure.

- Mickey, où c'est qu'on va ? Quand c'est qu'on rentre à la maison ? Papa et Maman vont être inquiets !

- Je t'ai dit que je t'emmène aux...Hêtres Dorés…Sherlock, répond l'aîné en haletant de fatigue. Et puis...ne m'appelle pas...Mickey.

- Pardon.

- Ce n'est...pas grave.

Le trajet continue pendant encore une heure, sans plus un mot, bien que l'aîné entend par moment son petit frère marmonner à l'oreille de son chien en peluche, ou même chantonner ses airs préférés des dessins animés qu'il regardait à peine hier avec sa mère. Le grand laisse ses yeux pleurer, il peut toujours prétexter au cas où que c'est à cause du froid…

De son côté, le nez enfoncé dans la fourrure de Barberousse, Sherlock pense. Durant les trajets en voiture, ils sont déjà passés avec sa famille devant les Hêtres Dorés. C'était à chaque fois en journée, et il apercevait pleins d'enfants jouer, courir et sauter. L'idée d'aller là-bas l'inquiète. D'un côté, l'idée de se faire des amis l'impatiente, voulant jouer avec des garçons aux pirates, mais de l'autre, imaginer être avec pleins d'enfants, sans Maman ou Mickey le terrifie. Il n'aime pas ne pas connaître. Mais d'après son grand frère, il n'y a pas d'autre choix. Et il le croit, son grand frère ne lui ment jamais. Finalement, Sherlock finit par s'endormir, le visage toujours collé au doux pelage de sa peluche couverte çà et là de flocons.



- Sherlock, réveille-toi.

Le garçon papillonne des paupières, réveillé en douceur par son frère. Il frémit en se rendant compte que ce qu'il a vécu n'est pas un rêve. Il laisse son frère le détacher et le descendre, avant de récupérer la valise. L'aîné tient ainsi d'une main son petit frère, et le bagage de l'autre. Tous deux marchent sur le trottoir tout blanc, les habitants de ce petit village s'isolant naturellement tous au chaud. Il ne reste que quelques mètres avant d'arriver au bâtiment que les deux redoutent tant, et le plus grand sent son cœur qui cogne un peu plus à chaque pas, en parfait accord avec les doigts de Sherlock qui semblent vouloir écraser les siens.

Finalement, les deux compères arrivent à un grand portail où est fixé une plaque gravée dans une élégante calligraphie « Orphelinat Les Hêtres Dorés ». L'aîné déglutie. Il espère que son frère ne va rien dire. Il déteste lui mentir, mais il ne peut pas lui dire la vérité. Heureusement, ou pas, Sherlock ne pose qu'une question.

- Mick… Mike, je vais rester là longtemps ?

- Je ne sais pas, mais je te promets que tout va bien se passer, répond l'aîné en chuchotant.

- Reste avec moi, demande Sherlock, murmurant à son tour pour imiter son frère, tandis que les larmes commencent pour de bon à barbouiller son visage rougit par le froid.

- Je te l'ai déjà dit, je ne peux pas…

- Pourquoi ?

Chaque mot émit par Sherlock est dit avec une voix de plus en plus paniquée et brisée, mettant à rude épreuve le mental de son aîné.

- Je te promets que je te le dirai quand tu seras plus grand. On se reverra, je le jure. Je t'expliquerai tout à ce moment là. D'accord ?

Le plus grand se doute que le marmonnement étouffé par la peluche Barberousse veut dire « D'accord ». Il sort alors d'une poche intérieure de son manteau une enveloppe, et la remet à son cadet. Ce dernier y jette à peine un œil, tandis qu'il ne cesse de pleurer sans un bruit. L'aîné s'agenouille, prenant à nouveau les épaules de Sherlock. De cette position, il sait que le garçon est toujours des plus attentifs.

- Écoute-moi, Sherlock. Je vais partir, je ne peux pas faire autrement. Toi, tu vas toquer, et donner la lettre à la personne qui va ouvrir, sans lui parler de moi ou de nos parents, d'accord ?

- Mais s'il n'y a personne ?

- Il y a toujours des adultes dans cette maison, d'accord ?

En guise de réponse, Sherlock laisse tomber Barberousse et se réfugie dans ses bras, pleurant dans son cou. L'aîné serre de toutes ses forces le petit corps frêle et tremblant de son frère. Après quelques minutes, le plus grand se recule, toujours à genoux. Il hésite un instant, mais en voyant la mine abattue de Sherlock, il se lance.

- Il faut que je te dise une dernière chose, c'est très important. Quelqu'un me l'avait expliqué quand j'étais plus petit. Évite le plus possible de t'attacher aux autres, d'accord ? Plus tu aimes un ami, plus tu risques d'être blessé. Et je ne veux pas que tu pleures, que tu es mal, tu comprends ?

- Ou...Oui, bégaie Sherlock en essuyant ses larmes.

- Il n'y a aucun avantage à se faire des amis, ou quoique ce soit. Tôt ou tard, ils finissent par te faire pleurer, comme moi. Alors, s'il te plaît, ne t'attache pas. S'attacher n'est pas un avantage.

- Mais toi, t'es mon grand frère, je t'aime quand même !

- Au revoir, répond l'aîné en se levant, sachant que la conversation va tourner en rond, et puis il ne faut surtout pas qu'il soit vu.

Il ramasse Barberousse qui est désormais trempé, et le rend à son frère qui pleure à nouveau. De même qu'il pose bien juste à côté du garçonnet la valise paraissant énorme à côté de lui. Puis il hésite à nouveau, mais se penche tout de même pour déposer un baiser bref dans la chevelure en désordre de Sherlock. Ce dernier regarde ensuite sans un mot son frère partir sans se retourner, s'installer sur son vélo, et faire demi-tour, sous la neige, et dans la nuit. Un silence d'aplomb tombe, seulement perturbé par le son du vent qui souffle par moment. Comprenant au bout de quelques minutes sa situation, le petit Sherlock serre de toutes ses forces sa peluche, tentant en vain de se calmer. Même dans cette situation, Barberousse ne peut rien y faire. Les lèvres du garçon commencent à trembler.

- Mi...Mickey… se met-il à balbutier. Mickey.. ! Mickey ! MICKEY ! MICKEY !



- Mickey… Mickey…

Ses mains tremblent sans qu'il ne s'en rende compte. Sherlock se réveille grâce à l'intervention de John, qui caresse délicatement son bras. Le garçon se rend compte à quel point il s'est perdu dans la narration de son souvenir. C'est comme s'il le revivait. Mais en regardant pendant un long moment ce qui l'entoure, la chambre, ses livres, la fenêtre, et surtout John qui est allongé contre lui dans une douce étreinte, il comprend qu'il est en sécurité. Il se répète le mot en boucle dans sa tête, tandis qu'il répond à l'étreinte de son petit ami. Sécurité, sécurité, sécurité… Il entend John chuchoter diverses paroles incompréhensibles, mais au combien rassurantes. Au bout d'un moment, une fois apaisé, Sherlock se sent de nouveau capable de parler. Mais c'est John qui prend en premier la parole, toujours dans une position où les deux ados ont bras et jambes emmêlés l'un à l'autre.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé après ?

- J'ai fait ce que mon...frère a dit. J'ai toqué à la porte, et c'est madame Hudson qui a ouvert. Je lui ai dit...que j'étais perdu, et tout seul. Elle m'a tout de suite laissé entrer. À cette heure là, là plupart des enfants étaient déjà couchés. Madame Hudson m'a installé dans un fauteuil, avec des couvertures, et m'a apporté un chocolat chaud. Après, je lui ai donné la lettre. Quand elle l'a lu, elle m'a dit qu'elle allait s'occuper de moi, et que...que j'aurai une chambre à moi tout seul. Comme les autres enfants.

- Tu sais ce que la lettre disait ?

- « Prenez soin de mon petit frère, svp. » J'imagine que… Mike savait ce qu'il faisait. J'imagine aussi que madame Hudson a fait des recherches par la suite, sans succès. Il faut dire qu'on habitait dans un manoir à part des villages.

- Je...Je ne sais pas quoi dire, répond John, les larmes aux yeux.

- Il n'y a rien à dire, c'est arrivé, c'est tout.

- Je suis désolé, Sherlock.

- Ce n'est pas ta faute.

- Je suis quand même désolé. Tu ne mérites pas ça.

- Peut-être, mais quelque part, je suis content.

- Comment ça ?

- Je serai près à revivre ça, si c'est pour te rencontrer à nouveau.

Malgré leur position, Sherlock voit très bien le net rougissement de John. Il adore quand son compagnon devient écarlate comme ça. Ce dernier se redresse, s'asseyant en fasse de Sherlock, à califourchon sur ses jambes, puis approche son visage.

- Tu ne devrais pas dire ce genre de choses, dit-il en chuchotant juste contre les lèvres de Sherlock, se donnant mutuellement la chair de poule.

- Pourtant, c'est ce que je pense. Et je suis heureux d'être attaché à toi. Peu importe si c'est dangereux ou non.

Les deux garçons se sourient tendrement, puis s'embrassent longuement, évacuant toute leur tristesse et leur stress dans un ballet dont ils ne lassent guère de danser. Sherlock frémit quand John passent ses mains derrière sa nuque. Avec un tel contact, il oublie en un instant tout ce qu'il vient de raconter, s'abandonnant à la douceur de John.



Plus tard, Maxine, la veilleuse de cette nuit, fait le tour des chambres, alternant entre celles des petits où tous dorment déjà comme des marmottes, et celles des grands où la plupart se reposent aussi dans les bras de Morphée, tandis que d'autres vaquent à leurs diverses occupations, que ce soit la lecture, l'écoute de la radio à un volume raisonnable, ou les études pour les plus studieux. Quand elle arrive à la chambre de Sherlock, elle est d'abord surprise, puis attendrie en voyant le garçon et John enlacés dans le lit, dormant tous deux à point fermés. Elle contourne le lit pour éteindre la lampe de chevet, et sort en toute discrétion de la chambre.

Maxine sourit au milieu du couloir plongé dans l'obscurité. Elle n'a pas vu une telle expression apaisée sur le visage de Sherlock depuis bien longtemps.


À suivre...

Merci aux personnes qui commentent :)