Musique du jour : "Song for someone" de U2, issu de l'album "Songs of innocence" (2014). Je vous conseille vivement d'écouter la version live du concert Innocence + experience Tour à Paris, qui est infiniment plus belle :D


Chapitre 15 :

Song for someone

Lorsqu'il ouvre les yeux, Sherlock n'est pas sûr de son état. Est-il en train de dormir, ou bien est-il dans son palais mental ? Même si ce dernier est encore petit, il arrive au jeune homme de se perdre dans sa tête, parfois trop plongé dans ses réflexions ou ses pensées d'après les autres. Et par les autres, c'est surtout John. Sherlock ne compte plus le nombre de fois où son ami l'a sorti plus ou moins délicatement de son palais mental, sous prétexte qu'il l'inquiète à ne pas bouger ni parler pendant parfois des heures. Qu'est-ce que ça peut bien lui faire ? À rester immobile ainsi, il peut très bien le dessiner comme il aime faire, ou aller voir d'autres personnes, non ? Plusieurs mois se sont écoulés depuis sa visite à la maison Musgrave, et Sherlock commence à avoir pleins de doutes, sur sa propre personne, mais aussi sur John. Est-ce que ce garçon serait capable de le supporter toute une vie ? Est-ce qu'il tiendra ses promesses ? Ou bien est-ce une énième fantaisie d'adolescent comme il aperçoit dans les histoires à l'eau de rose de ses camarades ? D'un côté, Sherlock essaye de disséquer sous tous les angles possibles la phrase de son grand frère, semblable à un ordre, et de l'autre, il ne souhaite guère être seul. Car à qui parlerait-il de science ? De musique ? De sa passion pour la criminologie ? La police ne veut toujours pas qu'il l'aide, alors il se contente en attendant de lire des romans policiers, mais il devine toujours les coupables au bout d'un chapitre et demi, quand ce n'est pas dès les six premières pages. Et que dire des cours auquel il assiste sans être là. Tous plus inutiles par leur contenu que Sherlock juge superficiel, ou qu'il connaît déjà.

Toutes ses pensées se bousculent après qu'il ouvre les yeux, ne sachant toujours pas identifier la nature de son état. Mais à en juger le calme olympien, il doit certainement dormir. Surtout lorsqu'il découvre que sa chambre est entièrement vide, à l'exception du lit dans lequel il est allongé. Les murs sont dépourvus de cadres, des dessins de John, ou même de papier peint, le tout remplacé par des crevasses çà et là dans le plâtre, dû à des coups. Et si ce n'était que ça. Il n'y a même pas de fenêtre. Seul une faible ampoule pendue au milieu du plafond éclaire légèrement la petite pièce.

Sherlock se relève, posant ses pieds par terre. En touchant le sol, il découvre aussitôt qu'il est terreux, comme si la chambre était faite directement sur un terrain abandonné. D'habitude, c'est un tapis soyeux qui attend chaque matin la plante de ses pieds, aussi doux que ses chaussons qu'il remplace vite par ses chaussures de journée. Sherlock se lève alors du lit, le faisant grincer. En se retournant, le garçon se rend compte que le meuble a disparu à peine qu'il l'ai quitté. Maintenant, il n'y a vraiment rien dans la pièce. Parce qu'il n'y a pas de porte non plus. Dubitatif, Sherlock s'approche des murs et les parcourt un à un, espérant trouver une sortie caché. Mais chaque surface qu'il touche de ses paumes asséchées demeurent identiques, le même plâtre partout. Il décide alors de cogner légèrement, comme on toquerait à une porte. Sherlock doit s'y reprendre plus d'une trentaine de fois avant d'entendre finalement un son différent des autres, signifiant un creux derrière un des murs. Le problème qui ensuit est comment casser ce mur ? Car même si c'est du plâtre, cela reste tout de même dur et difficile à casser sans le bon matériel. Or, la seule chose à sa disposition pour enfoncer ce mur sont...ses mains. Il les regarde un instant, serrent les poings, et hoche la tête.

Le premier coup vient sans que Sherlock ne s'en rende compte, et le seul résultat qui en découle est une vive douleur dans toute la main. Pourtant, comme mu contre son gré, les coups qui suivent le premier s'enchaînent à une telle vitesse que la douleur est aussi forte que muette, et le garçon frappe à n'en plus finir, sans que le mur ne change véritablement d'aspect, mise à part quelques craquelures. La peau de ses phalanges est depuis un temps indéterminé de plus en plus rouge. Lorsque Sherlock s'en rend compte, il arrête aussitôt, observant ses mains qui tremblent désormais comme des feuilles. Pourquoi ne se réveille t-il pas ? C'est pourtant bien connu, la moindre parcelle de douleur vous sort d'un rêve, non ? Le grand classique étant la chute qui vous réveille d'un coup avec une sensation furtive de vertige. Sherlock se demande alors pourquoi il dort toujours ? Il serait tellement à part des autres que même ses rêves marchent différemment ? Non! Il est comme les autres ! C'est ce que John lui dit toujours ! Il est juste plus intelligent que la moyenne ! Oui, c'est ça ! Il est normal ! Alors…

- Pourquoi...je...ne...me...réveille...PAS ?!

Sherlock ponctue chacun de ses mots par un violent coup de poing sur le mur, étonné que ses doigts n'aient guère encore cassés. Il remarque à peine les larmes qui commencent à s'enfuir de ses yeux. Au fil des coups, l'ampoule du plafond se met à vaciller tout en devenant plus faible, laissant petit à petit Sherlock dans l'obscurité.

- Rév...veille...balbutie le garçon.

- ...Toi !

Sherlock sursaute, bondit presque du lit dans lequel il est adossé, ses jambes désormais pleines de fourmis. Le garçon ressent faiblement les mains fermes qui secouent ses épaules. Quand il ouvre les yeux, il tombe aussitôt sur un visage plus que familier. Visage qui exprime un sentiment clair de crainte, voire de panique. C'est pourtant assez rare chez une personne comme Capucine.

- Tu m'as fait peur, ça faisait au moins deux minutes que je t'appelais, et tu ne répondais pas, dit la rousse avec sa voix toujours aussi aiguë malgré les années passées.

En la regardant, Sherlock se dit que si Dame Nature existait vraiment en personne, il lui dirait à quel point, comme tout artiste, elle met plus d'énergie et de travail dans certaines œuvres que d'autres. Quand il observe les personnes qui l'entoure, que ce soit les enfants, adolescents ou adulte de l'orphelinat ou du village, la plupart ont un physique au pire banal au mieux quelque peu charmant, guère plus. Mais quand il regarde Capucine, Sherlock se dit qu'elle est un peu la Mona Lisa ou la Chapelle Sixtine de Dame Nature. Il ne porte que peu d'intérêt à la gente féminine, mais il est toujours impressionné par la beauté presque mystérieuse de l'adolescente aussi rousse qu'à son premier jour aux Hêtres Dorés. Sa chevelure semblable au feu à presque triplé de longueur, étant rassemblé en une élégante tresse. Ses tâches de rousseur au nombre indéterminable contraste avec la délicate blancheur de son visage parsemé tout de même de rose sur ses pommettes, assorties à ses fines lèvres. Ses yeux verts rendraient jaloux tous les émeraudes du monde. Et le garçon a tout aussi bien remarqué que ses camardes de classe sa fine silhouette, sans pour autant faire de commentaires navrants et/ou déplacés. Ajouté à tout ça un caractère toujours aussi bien trempé qu'à son enfance, et Sherlock a devant lui la fille la plus incroyable qu'il connaisse. Il est d'ailleurs étonné qu'elle n'ait pas de copain, étant donné les sentiments qu'elle avait autrefois pour lui. Perdu dans sa contemplation, il n'entend pas les mots de sa camarade.

- Tu as entendu ce que j'ai dit ? demande Capucine.

- Pardon, tu disais ?

- Je demandais si tu avais les leçons de Monsieur Howell, je n'ai pas pu assisté à ses deux derniers cours.

- Ah oui, tu étais en entretien, c'est ça ?

- Oui ! Ça fait plusieurs fois que je discute avec Madame Caufield et son époux, ils sont vraiment sympas !

Sherlock acquiesce. L'avantage de n'avoir « que » deux amis, c'est qu'on n'a à observer moins de futurs éventuels parents. Et à chaque nouvel entretien que passent Capucine et John, Sherlock regardent le plus possible les personnes qui viennent les voir, veillant à ce que ses amis ne se fassent pas adopter par des gens incompétents, pleins de défauts...ou pire. Une fois, une dame d'une quarantaine d'années et son mari qui aurait pu être son fils étaient venus voir Capucine, et Sherlock avait déduit en deux minutes que l'époux infidèle cherchait une jeune femme à peine pubère pour se satisfaire. Qu'est-ce qu'il n'aurait pas fait pour faire arrêter ce psychopathe. Mais il n'avait que onze ans, alors à la place, il s'est contenté de le dire discrètement à son amie, sachant qu'elle le croirait sur-le-champ, et cette dernière a bien fait foirer son entretien, faisant exprès d'être malpolie et insolente.

Mais les personnes qui viennent voir régulièrement Capucine ces derniers temps sont des gens de confiance, sans aucun doute. Sherlock a comprit la nature délicate de Barbara Caufield, de par toute sa passion qu'elle met dans son métier de puéricultrice, et à ses heures perdues son activité préférée qu'est la photographie, et le dynamisme et la détermination de James Caufield par l'énergie qu'il met dans ses cours de boxe et d'auto défense. En dehors de son métier, l'homme anime chaque dimanche toutes sortes d'activités pour les résidents d'une maison de retraite, comme des concerts de piano ou d'accordéon, ou alors de la danse. Sherlock en est certain, Capucine mérite ces gens comme ces gens méritent Capucine. Ils feraient une famille incroyable. La jeune rousse lui en parle tellement qu'il espère sans s'en rendre compte qu'elle se fera enfin adoptée, afin qu'elle est enfin une véritable famille. Car au début, elle appelait Madame Hudson « Maman », comme beaucoup d'enfants, mais elle a vite arrêté en grandissant.

- Où est John ? demande Capucine.

- Il est en entretien.

- Oh, c'est vrai. Lui aussi voit depuis un moment les mêmes gens. Je serai tellement heureuse qu'ils l'adoptent !

- Moi aussi, répond Sherlock avec un faible sourire.

Il le veut, oui. Car John serait enfin heureux. Complètement heureux.

- Dis, Sherlock, il date de quand ton dernier rendez vous ?

Le garçon se lève, va vers la commode, ouvre un tiroir, et sort une liasse de feuille, toutes recouvertes de son écriture impeccable. Il les tend à sa camarade.

- Tiens, c'est les leçons de maths que tu as loupé.

Capucine les récupère sans un mot, une profonde expression désolée dans ses yeux verts, mais Sherlock ne le voit pas, préférant scruté l'horizon par la fenêtre de sa chambre. La rousse comprend, et s'en va sans un bruit. Dire merci reviendrait à parler à un mur. Une fois seul dans sa chambre, Sherlock grince des dents. De quoi se mêle cette sale garce ? Elle est jolie, elle est drôle, elle est cultivée, intelligente, elle est parfaite. Pas la peine de cracher son bonheur à la gueule des autres ! Le garçon tire une poignée de cheveux pour se calmer. Il déteste être jaloux ainsi. C'est immature. C'est stupide. Il répète alors en chuchotant Ce n'est pas un avantage, ce n'est pas un avantage.

- Ce n'est pas un avantage…



Ne s'en rendant compte que maintenant, Sherlock se dépêche d'aller au gymnase de l'orphelinat, ses affaires en main. La plupart des participants à la fête de musique doivent tous déjà être là bas, en train de préparer leurs instruments, et eux-mêmes. Et John lui a dit qui l'attendrait là bas aussi.

Aveuglé par la frénésie de sa course, Sherlock manque de de percuter quelqu'un sous le préau. S'il était dans un dessin animé, ses pieds auraient fait un bruit semblable aux pneus qui crissent. Le garçon en fait tomber ses partitions, les feuilles glissant au pied de la personne qu'il allait percuter, que cette dernière ramasse aussitôt.

- Fais attention à toi quand tu cours, mh ?

- Désolé, marmonne Sherlock en regardant son vis à vis.

Il s'agit d'un membre du personnel récemment arrivé, Simon. L'homme est un peu le couteau de suisse dans l'équipe. Quand il manque une personne pour le ménage, le réfectoire, ou la nuit, Simon répond toujours présent. Il fait parti de ces membres de l'équipe dont Sherlock n'a aucune opinion, se contentant de dire qu'il est là. Ce n'est clairement pas à ce type qu'il se confirait quant à ses cauchemars ou quoique ce soit.

- Je t'ai déjà entend jouer du violon, tu es très doué, dit Simon de sa voix étonnamment douce.

- Merci.

Sherlock ne sait guère quoi dire quand le jeune homme pose sa main sur son bras, souriant tendrement.

- Amuse-toi bien à la fête.

- ...Merci, murmure Sherlock tout en partant d'un pas hésitant.

Tandis qu'il se dirige vers le gymnase, adoptant un pas plus prudent, il jette un œil derrière lui, remarquant la silhouette immobile de Simon.



Quelques minutes plus tard, Sherlock arrive finalement en trombe dans le bâtiment, dans les vestiaires de derrière où sont entreposés pleins d'affaires sans rapport avec le sport. Avec la fête d'aujourd'hui, c'est l'occasion pour de nombreux pensionnaires de faire leurs adieux aux autres avant de partir avec leurs nouvelles familles. Il sait que Capucine en fait partie, lui ayant dit en demandant de ne le répéter à personne avec un clin d'œil complice.

- Ah, Sherlock, te voilà !

Madame Hudson est extatique en voyant tous ses pensionnaires musiciens mettre autant d'entrain pour cette fête, y compris Sherlock. Elle sait à quel point il aime jouer du violon. Au fil des ans, il est devenu tellement doué qu'elle se demande s'il ne devrait pas intégrer une école ou un orchestre, mais ses difficultés d'intégration seraient une claire entrave. À la place, il joue dans son coin, ou parfois pour les anniversaires, Noël et le nouvel an, ou pour John. Quand il ne joue pas du violon, il apprend toutes sortes de choses liées au crime et à la science. Elle ne serait pas étonnée de le découvrir des années plus tard scientifique, violoniste ou détective. Du moins, elle espère continuer à le voir une fois adulte. La directrice fait toujours en sorte de garder contact avec ses anciens pensionnaires. Mais pour Sherlock, elle est inquiète. Le garçon ne semble avoir aucune envie d'être adopté, comme il a cessé ses recherches sur son passé. La vieille dame avait commencé dès l'arrivée du petit, mais très vite, après de nombreuses interrogations des villages environnants, elle a comprit que c'était sans espoir. Et des années après son arrivée, même en ayant avoué avoir plus de souvenirs, en autre ceux liés à une maison, Madame Hudson n'a rien trouvé. Il faut croire que ceux qui ont laissés le garçon tenait à ce qu'on ne les retrouve pas, veillant à ce que leur courrier ne les démasquent pas.

- Madame, je passe quand déjà ?

La dame regarde l'adolescent qui est presque aussi grand que lui, ayant une mine ni triste ni joyeuse, mais neutre. Comme à chaque fois qu'il joue du violon. Non, comme à chaque fois qu'il est en public. William, le psychologue, lui a parlé quelques fois du garçon, tout en gardant la plupart de ses informations pour lui, tel est son choix. Et il lui a parlé d'un jeune homme précoce, voire trop précoce. Comme si un adulte était emprisonné dans un corps d'ado et qu'il ne pouvait rien faire. Et comme beaucoup de personnes, il se réfugie dans la musique.

- Après Léo.

- Il passe après qui ?

- Capucine.

C'est vrai que Sherlock ne parle pas spécialement avec les autres pensionnaires autres que l'adolescente et John, ces deux derniers étant presque comme des boussoles pour le garçon.

- Merci.

Sans plus un mot, Sherlock se rend aux loges, où les autres musiciens discutent avec impatience ou appréhension. Le garçon vérifie une dernière fois son violon, veillant à ce qu'il soit bien accordé. Il n'entend pas les pas de son ami approcher. John arrive ainsi à le surprendre en lui déposant un tendre baiser sur la joue avec un salut amusé. Sherlock sourit légèrement, se sentant enfin moins seul. Avec John à ses côtés, il est sûr d'enflammer la scène. Pas pour le public entier, pour son public à lui. C'est-à-dire juste John. Que John.

- J'ai hâte de t'entendre.

Et en une petite phrase, le blond fait sourire pour de bon Sherlock.



Les numéros s'enchaînent, passant parfois d'un genre à l'autre. Dans l'ordre, il y a un garçon de neuf ans qui joue du clavier, une fille de dix ans jouant de la guitare sèche, un petit garçon de cinq ans qui chante d'une voix qui s'accorde parfaitement à la mélodie que joue Maxine au xylophone. Sherlock ne retient guère leurs noms, se contentant de les écouter d'une oreille distraite. Puis vient le passage de Capucine, avec un instrument plus imposant et qui illustre toute sa douceur apparente. Sherlock est toujours amusé par les deux facette de la rousse. La harpe et la boxe sont deux activités que certaines personnes auraient du mal à associer. Mais lorsqu'elle se met à jouer, et que les sons des cordes de l'instrument résonnent avec sa voix dans tout le gymnase, le temps semble s'arrêter. Un bref instant, Sherlock se dit que John aurait mieux fait de choisir Capucine. Mais en observant la main de ce dernier entourer avec attention la sienne, le brun soupire de contentement, et comme John, il ferme les yeux et se laisse porter par la voix de son amie.

Dans cette douce nuit d'été,

Je regarde le ciel étoilé,

Et je ne peux m'empêcher de sourire,

Car dans mes souvenirs se cachent de nombreux rires.

Je regarde le ciel étoilé, et je prie,

Pour que vous le regardiez aussi.

Je sais que je pleurerai des fois,

Que je serai triste des fois,

Car dans chaque nouvelle maison,

On pense d'abord rester tout au fond.

Et quand je serai ainsi,

Je penserai à mes amis,

Qui n'ont pas toujours de famille.

Et pour eux, je promets d'être la grande fille

Que mes parents chérissent.

Quand la mélodie et le chant s'arrête, le public applaudit de toutes ses forces. Sherlock en fait de même. Quand il le réalise, il se dit que c'est aussi la première fois de toute sa vie qu'il applaudit.

Un garçon chante après Capucine.

Puis les mains de Sherlock deviennent légèrement crispées quand vient son tour de jouer.

- Tu vas y arriver.

Il entend à peine la voix de John que ce dernier l'embrasse. Sherlock rougit malgré lui en sentant brièvement sa langue être furtivement caressée par celle de son copain. John le laisse respirer, posant ses mains sur ses joues.

- Mets-y tout ton cœur, dit-il avec un tendre sourire.

Rien que pour ça, Sherlock serait prêt à jouer devant Beethoven, Bach, Vivaldi et Strauss réunis.

Le moment venu, il monte les quelques marches qui mènent à la scène, le cœur battant. En voyant les centaines de personnes le scrutant, il se sent petit. Peut-être que parmi ces gens, il y a son frère. Qu'est-ce qui lui prend de penser ça d'un coup ? Il focalise alors ses pensées sur John, et uniquement John. Il est ainsi certain de jouer quelque chose de magnifique. Lorsque l'adolescent commence à jouer, le public entend en quelques secondes une mélodie originale, composée par le garçon lui-même. Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'il s'agit d'une totale improvisation que l'auteur joue sans véritablement l'entendre, pensant à une seule chose.

John. Ses yeux...Ses cheveux...Son rire...Ses compliments...Sa tenue de rugby...Ses bras…Sa patience...Sa voix...Son humanité...Sa gentillesse...Ses...ses baisers...sur mes joues...dans mes cheveux...sur ma bouche...sa...sa...ah...sa langue…Sa langue et la mienne qui...Ses câlins...Sa respiration quand il dort...Quand il m'embrasse...Quand il est désolé…Quand il va partir...Oui...il va partir un jour...il est tellement...parfait...Les sentiments...je l'aime...ne sont...il est si compréhensif...un...il me comprend depuis le début...avantage...non...tais toi...TAIS TOI… !

Sherlock rouvre d'un coup les yeux, se demandant un court instant où il se trouve. Puis il comprend en voyant le gymnase et toutes les personnes faces à lui. Personnes qui ont pour une bonne partie les yeux embuées de larmes, tandis que les autres applaudissent, voire sifflent. Il ne sait pas ce qu'il a joué, mais apparemment, c'était bien. 0 se demander pourquoi il a amené des partitions.



Avec l'été, le soleil se couche tardivement, et Sherlock en profite pour rester plus longtemps assis contre le chêne de la cour, toujours aussi majestueux. Avec tout le brouhaha de la fête, il ne voulait qu'une chose, s'éclipser au calme. C'est pourquoi, cette fois-ci, il entend de suite les pas de John, l'herbe quelque peu asséchée craquant sous ses pieds. Le blond s'assoit à côté de lui, une expression étrange sur le visage. Sherlock le voit aussitôt.

- Ça va ?

- Oui, oui… Je crois que tu as fais pleurer tout le monde tout à l'heure.

John essuie une larme qui perle au coin de son œil. Mais ce n'est pas pour ça qu'il commence à pleurer ainsi. Autant être direct, surtout avec Sherlock. Il lui tend une feuille pliée en quatre.

- Je ne sais pas chanter, mais j'aime bien écrire des textes...et...je tenais à ce que tu le lises.

Sherlock regarde longuement John, et tout en dépliant la lettre, il serre la main de son ami, craignant le pire. La première chose qui le frappe, c'est l'écriture. D'habitude, John a une écriture assez illisible, en pattes de mouches. Mais là, le brun voit à quel point son copain a prit tout son temps pour rédiger ces quelques lignes.

Je n'ai pas encore le visage de la laideur ou de la beauté.

Je ne connais pas encore le reflet des années passées.

Et même si je ne peux atteindre ce miroir,

J'ai l'impression de connaître déjà quelques nuances de noir.

Parfois, je me demande comment je suis dans les yeux d'un autre.

Parfois, je me demande si j'ai le courage d'ouvrir cette porte.

Si je devais être un insecte, ce serait sans doute une luciole.

Je serai pour certains une petite lueur dans la nuit,

Et pour d'autres, un moucheron qui vole.

Mon corps frêle tremble comme une feuille au matin.

J'écrase mes doigts, et peut-être un peu les tiens.

Si seulement la lumière pouvait être comme mes impressions,

Je pourrais enfin comprendre tes intentions.

Parfois, je me demande comment font les oiseaux

Pour aller aussi loin sans jamais songer à aller plus haut.

Je suis un insecte, il n'y a pas de doute.

Je n'ai qu'à observer certaines petites gouttes.

Si pour certains, je suis une luciole,

Pour moi, je suis encore un moucheron qui vole.

Un jour, je suis allé dans un champ pleins de lucioles.

Elles volaient et brillaient ensemble, m'invitant à quitter le sol.

Et même si j'ai hésité, j'ai décidé de me joindre au vol...

Quand Sherlock a fini de lire, il relâche la pression de ses doigts sur ceux de John. Il le regarde droit dans les yeux, et dit la première chose qui lui vient à l'esprit.

- Ça ne te ressemble pas.

- C'est parce que ce n'est pas moi…

Sherlock déglutit. Il est si transparent que ça ? Ou alors John le connaît bien. Trop bien…

- Mais le dernier paragraphe…

- C'est parce que j'espère que tu trouveras une famille, toi aussi.

- Ah, tu es au courant pour Capucine ? Elle m'a dit qu'elle part demain.

- Euh oui… Mais...je ne pensais pas à elle…

Quand le chaud vent d'été souffle, il emporte à quelques mètres la feuille que tient à peine les doigts fébriles de Sherlock.

- Quand ? demande le brun.

- La semaine prochaine…

Même en chuchotant, John ignore qu'il perce les tympans de Sherlock.


À suivre...

Merci aux personnes qui commentent :)