Musique du jour : "Black flies" de Ben Howard, issu de l'album "Every kingdom" (2011).
Pour ce chapitre, il y a une scène vers la fin que j'ai réécrite plusieurs fois, mais elle me paraît correcte maintenant.
Chapitre 16 :
Black flies
Sherlock avait une fois de plus décidé de bafouer le règlement de l'orphelinat, pour dormir à la belle étoile. Il a déjà fait ça plusieurs fois, quand il sait quand telle personne est moins attentive quant à la surveillance des pensionnaires la nuit. Bien entendu, Sherlock n'a jamais fait de grosses bêtises, se contentant à chaque fois d'aller dans la cour, et de se poser sur le grand chêne, et se laisser bercer par les sons de la nature. Cette nuit ne fait pas exception, malgré les fraîches températures. Le garçon ne semble nullement perturbé, ayant simplement pensé à mettre des chaussettes épaisses et un pull. Ainsi, il commence à délicatement sombrer dans le sommeil, sous le regard attentif du croissant de lune au milieu du ciel quelque peu nuageux.
Un peu plus tard, deux secondes, ou bien un quart d'heure, il n'en a aucune idée, Sherlock se retrouve dans la forêt qu'il avait traversé l'autre fois avec John. La forêt qui englobe son ancien foyer désormais abandonné et en ruine. Il y fait également nuit, les chants des insectes et du vent se faisant plus forts avec l'épaisse végétation. Le garçon se sent mal à l'aise, d'une part parce qu'il est seul, qu'il fait nuit, rendant les chemins bien moins visibles, mais surtout, parce qu'il est persuadé d'entendre autre chose qu'un son de provenance animale. Comme...un murmure. Sherlock regarde tout autour de lui, les mains sur ses bras pour garder le peu de chaleur qui reste en lui, tandis que sa respiration se fait un peu plus sifflante.
- Il y a quelqu'un ?
La voix rendue fluette par la crainte se fait à peine entendre dans toute l'agitation forestière, à se demander si c'est normal que les insectes fassent autant de bruit. N'obtenant pas de réponse, Sherlock se met à marcher, prenant une direction au hasard. Les feuilles et petites branches craquent sous ses pieds, n'aidant pas l'ado à se détendre, bien au contraire. Au fil des minutes, la pression de ses doigts autour de ses biceps se fait plus forte, au point de se faire mal. Mais même dans cette profonde sensation d'inconfort et de crainte, Sherlock entend toujours au loin ce murmure, comme si la voix le suivait. Un craquement bien plus fort que les précédents se produit sur la gauche du garçon, étant tout de suite suivi par un bruissement de feuilles, puis par un petit renard qui bondit et s'arrête au milieu du chemin, face à Sherlock, à quelques mètres de lui.
C'est la première fois que le brun voit un animal sauvage d'aussi près. Les seules fois qu'il en a vu, c'est pendant les sorties au zoo et aux réserves naturelles organisées par l'orphelinat. Sauf qu'à cet instant, le renard qui fixe du regard Sherlock ne semble aucunement effrayé par sa présence, bien au contraire. Le garçon s'agenouille lentement pour ne pas effrayer l'animal, avant de tendre une main quelque peu hésitante. Les doigts tremblent, de froid ou de crainte, impossible de le déterminer.
- Hé...Approche, murmure Sherlock tout en esquissant un léger sourire.
Il est assez étonné que le renard obéisse, et qu'il avance à pas feutrés, ses pattes n'émettant presque aucun son sur le sol jonché de feuilles. En observant l'animal qui s'approche, Sherlock peut voir à quel point son pelage est flamboyant, luisant à la faible lumière de la lune. De même pour ses yeux, qui brillent presque comme ceux d'un chat. Finalement, le renard n'est plus qu'à une trentaine de centimètres de Sherlock, tendant le museau pour renifler au loin la main qui lui est tendue. Le garçon prend le risque d'avancer à son tour. Il est toujours étonné de ne pas avoir effrayé la bête, étant donné qu'elle le laisse s'approcher, au point que sa main est désormais à porter de son crâne allongé et duveteux. Il se laisse même caresser ! Sherlock ne peut s'empêcher de sourire béatement, ayant l'impression de communiquer avec la nature.
- Tu as l'air perdu, dis-moi, chuchote t-il tout en grattouillant sous le museau du renard.
- Toi aussi.
Sherlock bondit littéralement en arrière, choqué que l'animal parle. Il se souvient alors qu'il rêve, que ce n'est pas la réalité. Mais ce n'est pas pour autant que ça le rassure. De son côté, le renard demeure impassible, assis, sa queue touffue délicatement enroulée autour de ses pattes. L'animal paraît bien moins sympathique aux yeux de Sherlock.
- Tu...Tu parles ? demande t-il, ne comprenant absolument pas ce qui se passe, ce qui est une première.
- Évidemment que je parle, c'est moi qui t'ai apprit à t'exprimer, répond le renard avec une voix comme médisante.
Au même instant, le vent souffle fort en direction de Sherlock, amenant des feuilles et quelques poussières en plein visage. Par réflexe, il ferme les yeux pour se protéger. Lorsqu'il les rouvre, il ne peut contenir un hoquet de surprise. Devant lui se tient maintenant un garçon aux cheveux roux foncés, mais sans visage, sa tête n'ayant que la chevelure et les oreilles. Sherlock frissonne en voyant ce visage sans yeux, ni nez, ni bouche. Mais il reconnaît facilement le reste, se relevant à son tour. En faisant ce geste, il se rend compte qu'il a son corps de petit garçon, ses mains redevenues minuscules.
- C'est toi...Mike ?
- Oh, tu ne m'appelles plus Mickey ? C'est bien. Tu n'as pas idée à quel point ce surnom m'agaçait.
- Qu'est-ce que tu fais là ? demande le petit Sherlock d'une voix aiguë typique d'enfant.
- Je viens voir comment tu te portes, et je dois dire que je suis assez mitigé.
- Pourquoi ?
- Parce que tu n'as pas retenu ma leçon. Tu la connais pourtant très bien. Qu'est-ce que c'est ?
- S'attacher n'est pas un avantage, murmure Sherlock.
- C'est ça, répond Mike d'un ton plus doux, avant de s'avancer.
Le garçon sans visage s'agenouille, comme pour rassurer son frère cadet, puis tend la main. S'il avait une bouche, Sherlock est persuadé qu'elle serait tordue dans un délicat sourire. Il a beau réfléchir, se concentrer, il n'arrive pas à se rappeler du faciès de son frère. C'est déjà presque un miracle qu'il se souvienne d'autant de choses alors qu'il n'avait que trois ans.
- Ça, c'est parce que tu n'es pas comme les autres, Sherlock, dit Mike comme s'il lisait dans les pensées du petit garçon. Tu es bien plus intelligent et fort que les autres. Tu as une grande mémoire, et je suis ravi que tu t'en serves pour t'intéresser aux enquêtes. Fais ça uniquement pour ça. Pas pour le reste.
- Comment ça..? demande Sherlock d'une voix tremblante.
- N'encombre pas ton cerveau de choses superflues. Tu sais déjà très bien trier les cours d'école entre l'utile et l'inutile. Fais la même chose pour le reste.
- Quoi ? La musique ? Les sciences ?
- Bien sûr que non, ça t'aide à forger ta vraie personnalité. Non. Ce qui perturbe ta croissance, c'est le reste. Les-
- Sentiments ?
- C'est ça.
Sherlock sent une larme glissé le long de sa joue. Il sait qu'il a plus d'une fois pensé à cette fameuse consigne, presque comme un ordre. Mais à chaque fois qu'il est en présence de John, c'est comme si les mots qui formaient la phrase n'avaient plus aucun sens. Sherlock ne peut repousser John. Les rares tentatives sont vite suivies par des gestes encore plus doux et amoureux qu'à l'accoutumée, réduisant le garçon à un corps chaud et vibrant d'amour. Rien que d'y penser, Sherlock visualise très bien la forme des lèvres de John, et de leur douceur sur sa peau.
- Tu es bientôt adulte, Sherlock, tout comme moi, s'écrie d'un coup Mike, comme pour sortir le cadet de ses pensées. Tout comme moi. Il est temps que tu grandisses, et que tu arrêtes de jouer à ça !
- Je ne joue pas… Je l'aime. Et il m'aime autant, voire plus.
- Ça n'a pourtant pas l'air de l'empêcher de partir.
Sherlock ne sait guère quoi répondre à ça. Il se rappelle de la façon dont John a annoncé ça. Il fallait bien que ça arrive, c'est un garçon bourré de qualités. Mais Sherlock aurait aimé que cela n'arrive jamais. Sans John, le quotidien est plus lent et insipide…
- Je te l'ai dit, Sherlock. Ça t'encombre le cerveau. Et ne répond surtout pas avec une histoire de cœur, ce serait tellement fleur bleue de ta part.
- Tu m'as bien abandonné, toi aussi ! s'exclame Sherlock, fronçant les sourcils.
- Sauf que moi, je n'avais pas le choix. Lui, il l'a, et il préfère quand même partir vivre avec d'autres personnes que toi.
- Facile à dire, tu es parti sans rien m'expliquer.
- C'est pour ton bien, je te l'ai dit plusieurs fois pendant le trajet. La preuve, si tu n'avais pas une si bonne mémoire, je suis sûr que tu ne te souviendrais pas de la maison. Ni de moi en fait !
- Si tu veux que je t'oublie, pourquoi tu me harcèles ?!
- Parce que tu n'as pas retenu la leçon. Tant que tu ne l'auras pas appliquée, je serai toujours là.
- La leçon ? S'attacher n'est pas un avantage ?
- Oui. Dis-le pour moi.
- S'attacher n'est pas un avantage.
- Encore.
- S'attacher n'est pas un avantage…
- Encore ?
-S'attacher...n'est pas un avantage…
La voix de Sherlock se brise malgré lui, ignorant la nouvelle larme qui tombe. Il ne remarque pas non plus au début le changement d'atmosphère au fil des secondes, l'environnement redevenu plus calme et doux. Le garçon sent alors une pression sur son épaule. Par réflexe, Sherlock crispe ses mains sur ses bras, se mouvant d'avant en arrière. Puis il sent cette fois-ci une main passer sur sa joue. Une main douce, chaude et tendre. Il n'y a qu'une personne qui le touche ainsi. Le garçon ouvre d'un coup les yeux, voulant s'assurer que le propriétaire de cette délicate main soit bien celui auquel il pense.
- John.. ? chuchote t-il.
- Chhh...Détends-toi, tu es réveillé maintenant. Tu ne rêves plus.
Toujours frissonnant, Sherlock laisse son ami le serrer dans ses bras, posant son visage contre son torse. Recroquevillé contre le tronc du chêne, le brun est surplombé par John qui est à genoux. Les mains de ce dernier frottent délicatement sa chevelure et son dos pour le détendre et le rassurer. Par réflexe, Sherlock enfonce son nez dans le pull de John, respirant à pleins poumons son odeur. Il sent aussi son cœur qui bat la chamade. À moins que ce ne soit le sien ? Puis sans qu'il ne puisse se contrôler, ses bras viennent entourer la taille de son petit ami, tandis qu'il ne cesse son mouvement de balancier. Juste après, Sherlock sent sur sa chevelure les lèvres de John déposer çà et là de doux baisers, tout en continuant de caresser délicatement son dos courbé.
- Tu es frigorifié, Sherlock… Viens avec moi.
Le brun prend presque par automatisme la main de John, et se lève, ses jambes sont engourdies. À pas feutrés, les deux garçons rentrent et retournent discrètement vers la chambre, celle de John. D'habitude, ils vont dans celle du jeune apprenti détective, mais cette fois-ci, John sent que son copain sera plus rassuré en étant dans l'autre pièce, pour une raison qui lui échappe. À peine que le blond s'installe dans son lit que Sherlock le rejoint, se collant à lui, tel un chat en manque d'affection. Les minutes passent, sans qu'aucun mot ne soit émit, seuls leurs respirations et les doux sons de la nature passant par la fenêtre entrouverte se font entendre. Puis à un moment donné, Sherlock change de position, s'asseyant à califourchon sur les cuisses de John, le regardant droit dans les yeux.
- Quand est-ce que tu pars ?
- Dans quatre jours, maintenant.
- Où ça ?
- À Liverpool.
- Dans quoi ?
- Un grand appartement et une terrasse.
Sherlock enchaîne les questions avant que son courage ne s'estompe trop vite. Il est d'un côté heureux pour John. Le couple qui l'adopte sont des personnes clairement charmantes, attentionnées, prévenantes, et bienveillantes. Tous ce qu'il faut pour être un bon parent. Sherlock a eu plus d'une occasion de les voir, notamment après chaque entretien passé avec John. La femme, qui s'appelle Lisbeth, fait partie d'une équipe professionnelle de rugby, tandis que l'homme, s'appelant James (comme le père de Capucine, c'est un prénom tellement banal), est professeur en médecine dans une université. Sherlock sait que ce sont des gens de confiance, et qui seront sans aucun doute d'excellents parents pour John. Pour ça, Sherlock est heureux, John sera en sécurité.
Mais de l'autre côté, l'idée d'être bientôt seul à l'orphelinat, c'est-à-dire dans quatre jours...et dix heures, le rend presque pétrifié. Où est passée l'époque où il faisait ses choses dans son coin, sans être abordé par les autres enfants, et sans ce que cela ne le dérange, bien au contraire ?
S'attacher n'est pas un avantage.
Ferme les yeux et baisse la tête, comme s'il venait de se faire mal.
- Sherlock…
Le garçon ne se rend compte que maintenant qu'il pleurait à nouveau lorsque John essuie les larmes sur ses joues de ses pouces, passant plus délicatement sur ses pommettes.
- Je te l'ai dis, Sherlock. On restera en contact. Lisbeth et James ont le téléphone, et l'appartement est juste à côté d'un bureau de poste.
- Tu leur as parlé de moi ? demande Sherlock d'un ton étonné.
- Bien sûr. Vous formez un couple charmant, qu'ils ont dit. Ils ont tout de suite parlé du téléphone et du courrier, pour être sûr que je parle toujours avec toi.
Sherlock n'en revient pas. John n'a pas l'air de se rendre compte de quelque chose. Le brun repense au dernier entretien qu'il a passé, il y a deux mois. C'est long, deux mois. Mais les gens ont tendance à préférer adopter des enfants plus jeunes que des adolescents de treize ans. Rien que de le réaliser, Sherlock a l'impression d'être un de ses pensionnaires pour animaux, et où les gens préfèrent là aussi prendre un mignon petit chiot, plutôt qu'un bâtard à l'âge avancé… Il grimace en y pensant. La même grimace que quand il a déduit la personnalité des adultes qui sont venus le voir à ce dernier entretien en date.
Pour une fois, Sherlock a fait un effort. D'habitude, il arrive en retard, ou d'un air absent, voire les deux, étant plus absorbés par ses activités, plutôt qu'à la discussion avec d'éventuels futurs parents. Il sait que cela attriste Madame Hudson, voire que ça la désespère. Mais Sherlock ne sait plus sourire par commande, et à être faussement guilleret. Il ne veut pas de nouvelle famille. Il veut retrouver son frère, ou bien commencer une nouvelle vie avec John dès qu'il en aura l'âge, quitte à rester à l'orphelinat pour encore des années. Toujours est-il que ce jour-là, pour cet entretien, Sherlock a pour une fois envie d'y mettre du sien, ayant une bonne première impression du couple après l'avoir aperçu depuis la fenêtre de sa chambre. Avant de se rendre au bureau, Sherlock a fait un crochet dans le hall principal pour voir John, histoire de se donner du courage. Éblouie-les ! s'est exclamé le blond après l'avoir tendrement embrasser.
Lorsque Sherlock est entré dans le bureau, où l'attendait le couple, il a tout de suite senti que quelque chose n'allait pas. Il a malgré tout prit le siège en face des deux adultes, et s'est installé, près à discuter avec eux pendant une durée indéterminée. Après les bonjours polis et de brèves présentations, Sherlock a reçu une question auquel il ne s'attendait guère.
- Le garçon que tu es allé voir, c'est ton ami ?
- Oui. C'est aussi mon petit copain.
De cette réponse s'est enchaîné en quelques secondes une série de regards entre l'homme et la femme (Noms effacés par la mémoire du garçon), puis avec Sherlock. À cet instant, quelque chose s'est brisé en lui, le dégoûtant sur-le-champ. Après quoi, les deux adultes ont fait sembler de s'intéresser à Sherlock en posant des questions plus idiotes les unes que les autres.
- Tu as d'autres amis ? Tu as de bonnes notes à l'école ? Tu t'entends bien avec les filles ?
Heureusement que ces crétins n'ont pas posés de questions quant à ses passions. Sherlock aurait répondu sans scrupule qu'il s'intéresse à la criminologie et à la dissection de cadavres.
Quand le couple est parti, non sans une expression faussement désolé que même le pire des acteurs n'envierait guère, Sherlock, dans le seul but d'énerver le couple, est allé voir John, toujours dans le hall à lire un livre dans un fauteuil, et l'a embrassé avec bien plus de fougue que d'habitude lorsqu'ils le font en public. Du coin de l'œil, le garçon a vu le regard plein de dégoût des deux personnes.
- À quoi tu penses ?
La voix de John semble réveiller Sherlock, qui s'est installé contre le torse de son ami comme par réflexe.
- À mon dernier entretien. À quel point les gens peuvent être stupides.
- Sherlock, je peux te poser...une question ?
- Vas-y, répond le brun malgré le ton hésitant de John.
- Tu en as passé combien, depuis ton arrivée, des entretiens ?
- Une trentaine, je dirai, pourquoi ?
Un silence d'aplomb suit sa réponse, et Sherlock se demande si John a bien entendu, alors il répète. Sauf que son copain ne répond toujours pas. Il ne s'est quand même pas endormi ? Surtout pas après lui avoir posé une question ? Sherlock se relève pour s'en assurer, et fait face à une expression totale de choc.
- John ? Ça va ?
- Comment ça se fait ?
- Quoi ?
- Que tu...tu n'es pas eu de...de…
- Que tous ces rendez-vous se soient terminés sur des refus ? Soit parce que je ne correspondais pas aux critères, que ce soit mes passions, mon caractère, ma difficulté à communiquer. Apparemment, ce ne serait pas qu'une simple timidité, ce serait autre chose...
- Pourtant, avec moi…
- Toi, c'est différent. À la limite, il y a le psychologue, mais ça, ce n'est pas pareil.
- Pourtant, il y a des personnes qui ont adoptés des enfants hyper timides ici, tente d'argumenter John.
- Ça, c'est parce qu'ils étaient tous petits, et adorables. Et aussi parce qu'ils ont des passions plus communes. Imagine-toi adulte, et tu veux adopter un gamin. Tu choisirai celui qui bégaie, mais qui adore faire des coloriages, jouer au foot et qui aime les doudous, ou le gamin qui apprend le tableau périodique, qui parle bien mais pour dire tout ce qu'il pense, et qui n'est pas sociable ?
- Sherlock, on ne résume pas un gosse à ses inté-
- C'est ce qu'ils font tous, pourtant. Regarde-toi. James et Lisbeth t'ont choisi car tu es sportif, tu joues au rugby, tu as un talent pour le dessin, tu es drôle, sociable, et tu as un comportement exemplaire à l'école. Moi, je suis maigrichon, très calme, introverti, et les profs me reprochent de ne jamais participer en cours.
- Ça ne m'a pas empêché de tomber amoureux de toi.
Sherlock rougit à cette réponse, faisant tout pour garder contenance.
- Oui mais ça, c'est parce que tu...tu…
Mince, voilà qu'il ne trouve plus d'argument. Il a horreur d'être celui qui ne sait pas quoi répondre. Sherlock frémit quand les mains de John se posent à nouveau sur ses joues, l'obligeant à le regarder droit dans les yeux.
- Sherlock, je m'en fous de ce que pense les autres, que ce soit les enfants, les profs, ou les adultes qui viennent pour adopter. Moi, je t'aime pour ce que tu es, et ça ne changera pas.
Et pour parfaire ses dires, John l'embrasse avec lenteur, caressant de ses lèvres et de sa langue chaque coin de sa bouche. Sherlock en gémit de plaisir, oubliant tout le reste. Enfin, presque tout. Dans sa tête, tel un compte à rebours, il pense. Quatre jours, neuf heures, et quarante minutes.
•
Les derniers jours passent à une telle vitesse que Sherlock a à peine le temps de compter. Les journées et nuits s'enchaînent que ça lui en donne le vertige.
Trois jours…
Deux jours…
Un jour…
Puis quinze heures…
Quatorze heures…
- Sherlock ?
Le garçon rouvre les yeux, confortablement installé dans son lit, John à ses côtés. Les deux amis ont passés chaque dernière nuit ensemble, Sherlock dormant toujours un peu moins au fil du jour J. L'idée que cette nuit soit la dernière le rend fiévreux. Étonnamment, ils ne se parlent que très peu, préférant rester dans les bras de l'un et l'autre, sans rien faire d'autre que de penser. Alors quand John brise ce long silence malgré son murmure, Sherlock s'attend à toutes sortes de questions. Sauf qu'elles n'ont toutes rien à voir.
- Oui ?
- Est-ce que je peux...essayer quelque chose ?
- Quoi donc ?
- En lisant les livres de sciences, j'ai lu plusieurs chapitres en rapport avec...quelque chose.
Même dans la semi obscurité, provoqué par l'unique lumière douce faîte par la même veilleuse depuis des années, Sherlock perçoit très nettement les joues écarlates de John, réagissant de la même façon, par mimétisme. Il comprend les intentions de son ami. Seulement, il se pose une question. Jusqu'où compte t-il.. ? Cela ne l'empêche pas de répondre dans un chuchotement :
- Vas-y.
Les joues brûlantes, Sherlock observe son vis à vis déboutonner sa chemise, lentement, comme si à tout moment, cela allait exploser. Ce qui semble être le cas vu son cœur qui bat à tout rompre. Quand le blond écarte les pans du vêtement, Sherlock se rend compte à quel point sa poitrine bouge, sa respiration étant lourde. Il ne peut lâcher des yeux John qui approche tout doucement son visage de son torse, son souffle se répercutant à sa peau.
Sherlock ferme brusquement les yeux et plaque une main sur sa bouche quand celle de John se referme sur un de ses mamelons.
L'instant qui suit (Sherlock est incapable d'en déduire la durée) le garçon lutte pour garder une respiration correcte tandis que son ami joue avec ses boutons de chairs. Entre baisers, caresses, et même quelques pincements, son corps n'en finit plus de trembler. À cet instant, il n'y a qu'une chose qui compte pour Sherlock.
John.
John.
John.
Sherlock est incapable de décrire la sensation de plénitude qui ensuit, semblable à un bref moment d'inconscience...
Pendant que la température corporelle des deux garçons redescend progressivement, John embrasse Sherlock avec toute la douceur du monde.
- Je t'aime, murmure t-il.
Le brun ne sait guère si ses larmes sont dues à la joie, ou à un profond sentiment de tristesse.
•
Le matin est éclairé par un splendide ciel dégagé et lumineux. Le vent souffle comme à son habitude dans les arbres qui sont dans son passage. Au milieu de la cour de l'orphelinat Les Hêtres Dorés, un couple souriant et rayonnant attend patiemment la venue de leur fils, leur voiture garée un peu plus loin, le porte bagage prêt à être chargé. Les deux mariés trépignent presque en voyant enfin un jeune adolescent à la chevelure dorée sortir de la porte principale, une grande valise à la main. L'homme se dirige aussitôt vers lui, suivi par sa femme. Il récupère le bagage, après une franche poignée de main amicale avec le garçon. La femme lui fait la bise, ce qui ne gêne guère le blond.
Au même moment, un autre jeune homme sort, l'air neutre, contrastant avec la mine joyeuse de son camarade. Le couple comprend tout de suite, et s'éclipse jusqu'à la voiture, après un bref signe de la main aux deux adolescents. Le blond se retourne vers son ami, coiffé et habillé comme s'il était en cérémonie. Mais dans un sens, c'est le cas.
John est surpris que ce soit Sherlock qui amorce le premier geste d'adieu. Comme beaucoup de gens, il préfère faire certaines choses rapidement pour s'en débarrasser au plus vite. Il comprend, et n'est aucunement blessé. C'est pourquoi il prend le temps de répondre à son délicat baiser, effleurant une dernière fois son cou. Il pense brièvement à leur dernière nuit, rougissant quelques secondes comme une pivoine.
- Au revoir, John, prends soin de toi, et sois heureux.
Le garçon reste pantois, ayant l'impression par ses paroles qu'il ne reverra plus Sherlock. Il tient alors à le rassurer.
- Sherlock, on restera en contact, d'accord ? Je t'enverrai pleins de lettres, de photos et des cartes. Ah, des dessins auss-
- Salue James et Lisbeth de ma part.
- ...Sherlock, est-ce que je peux te demander une chose ?
- Je t'écoute, répond le brun, conscient que son ami ait évité de dire « dernière ».
- Promets-moi de trouver un nom de famille.
- J'ai déjà une autre promesse à tenir…
- Sher-
- Je crois que James va abîmer ses chaussures à force de piétiner sur place.
John tremble. Il sait qu'il peut encore changer d'avis. Il peut encore choisir entre les parents les plus aimants, ou le garçon le plus aimant, qui semble plus près que lui. John ferme les yeux, retient un soupir, et raccroche son regard aux yeux azur de son camarade.
- Au revoir, Sherlock.
Les deux garçons se serrent la main pendant quelques secondes, puis se séparent. John rejoint aussitôt ses parents, le pas droit et fier, comme lui apprenait autrefois son défunt oncle. Une fois installé dans la voiture, il jette un dernier coup d'œil en direction de l'orphelinat. Il ne voit pas Sherlock, ce dernier étant rentré dès que John s'est dirigé vers Lisbeth et James.
Le son du moteur, une vieille Volkswagen coccinelle que le père chérit, ne parvient pas à couvrir les battements de cœur du fils.
À suivre...
Merci aux personnes qui commentent :)
