Musique du jour : "Under pressure" de Queen et David Bowie, issu de l'album "Hot space" (1982).


Chapitre 20 :

Under Pressure

Un mois passe sans que Sherlock ne le réalise. Le temps finit par passer vite, même pour lui. Il a reprit il y a quelques temps les cours, se sentant à nouveau capable de sortir sans ressentir une forme de malaise. Il faut dire que la bienveillance des pensionnaires et du personnel l'aide beaucoup dans son rétablissement. Dire qu'il y a des années, beaucoup d'enfants le regardaient de travers juste parce qu'il énumérait certaines choses qu'il ne fallait apparemment pas faire. Sherlock en a parlé plusieurs fois à Madame Hudson, cette dernière lui expliquant que ce n'est pas très respectueux de divulguer des secrets nonchalamment. Ainsi, depuis ses dix ans environ, Sherlock déduit seulement dans sa tête, et ne pense plus à voix haute, même si parfois, c'est difficile de tout garder pour lui, très difficile.

Parfois, notamment lorsqu'il est seul, Sherlock repense à ce qui lui est arrivé. Le veilleur, dont son cerveau a supprimé le nom, n'a rien laissé paraître, et le garçon se sent stupide de ne rien avoir pu déduire de ce type. Il avait pourtant bien réussi à le faire pour un gars qui voulait adopté Capucine. Alors pourquoi il n'a rien vu ? Le veilleur semblait si gentil, il n'aurait imaginer qu'il puisse-

Sherlock se sent soudainement prit d'un vertige, posant une main sur son front tandis qu'il s'appuie sur son coude, sur le pupitre de la salle de classe. C'est vrai...Il est en cours, il a oubli ce fait l'espace de quelques minutes. Le garçon ferme les yeux pour reprendre ses esprits, essayant de chasser sa nausée.

- Sherlock ? Tu as entendu ?

Le brun lève la tête, entendant la voix mi-inquiète mi-méfiante de la professeure. Vite, penser à pleins de choses pour aller mieux. Comment s'appelle la prof ? Euh...Charlotte Adams. Quelle matière elle enseigne ? Le...L'histoire. Quelle est la leçon du jour ? On lit un chapitre d'un roman sur la seconde guerre mondiale. Bien, et quel est ce bouquin ? Euh...C'est...C'est…

- Je...Je n'ai pas entendu, mademoiselle, dit Sherlock d'une voix chevrotante, qu'est-ce que vous avez dit ?

- Je t'ai demandé de lire la page suivante, répond la professeure d'un ton neutre.

- D'accord.

Sherlock regarde la page en question, et commence à lire, ou du moins, il essaye. Mais très vite, les mots deviennent flous, se mélangeant entre eux, comme si les lignes du livre étaient prises dans une tempête. Ce qui n'arrange guère l'état de Sherlock qui se sent de moins en moins bien. Soudain, un bruit sourd se fait entendre sur sa gauche, quelque chose qu'on bouge brutalement, puis une main sur son épaule tremblante. Depuis quand tremble t-il ? Il n'en sait rien. Toujours est-il qu'il entend vaguement deux voix distinctes.

- Je crois que Sherlock ne va pas bien, il devrait aller à l'infirmerie, mademoiselle !

- D'accord, accompagne-le, Victor, mais n'y voit pas comme un prétexte pour échapper à mon cours !

- Je reviens au plus vite, mademoiselle. Allez, viens, Sherlock.

Le garçon comprend qu'on lui demande de se lever, obéissant sans trop réfléchir. Puis il voit son camarade à la tignasse rousse ranger ses affaires à toute allure, avant de lui donner son sac. Depuis quand ce type, Victor, est attentionné ? Il n'a pas beaucoup parlé avec lui, si ? En attendant, Sherlock suit Victor, ce dernier marchant d'un rythme lent dans l'école. Les couloirs sont vides, et Sherlock se sent déjà mieux, arrivant à respirer plus facilement. Son malaise se fait bien moins fort, bien qu'une boule demeure dans son ventre. Ça doit être une mauvaise digestion, se dit le brun. Oui, c'est sûrement ça. Pourtant, il n'a aucun souvenir de ce qu'il a mangé. Sherlock essaye de s'en rappelé, histoire de penser à quelque chose, mais les seuls éléments qui lui viennent à l'esprit sont la sensation d'une brûlure à la main, une main entourant la sienne, le froid de la neige, et un visage livide.

- Sherlock ? Détends-toi, ça va aller, on est bientôt arrivés. Tu vas voir, l'infirmière va te donner ce qu'il faut, et tu vas pouvoir te reposer. Suis-moi.

Sherlock sent alors une douce chaleur dans sa paume, le faisant oublier tout ce qui vient de s'enchaîner dans son esprit. Le garçon marche juste derrière Victor, ce dernier tenant sa main pour le tirer doucement, l'obligeant à marcher à un rythme soutenu. Les minutes passent, et les deux élèves arrivent enfin devant l'infirmerie, la porte se démarquant des autres par sa teinte verte citron et les nombreux dessins fait par des enfants la recouvrant.

- Repose-toi bien, Sherlock, à tout à l'heure ! dit Victor en souriant.

Le garçon fait quelque chose qui surprend son camarade. Sherlock pose aussitôt sa question.

- Pourquoi tu as fait ça ?

- Oh...euh…Si tu es vraiment malade, je vais avoir avec un peu de chance tes microbes, on sera malade tous les deux, et on pourra rester dans nos chambres ! À tout à l'heure !

Tandis que Victor s'en va en courant, Sherlock porte ses doigts à la zone où son camarade l'a embrassé. Pas sur la bouche, ni sur la joue entre les deux. Et à cet instant, Sherlock ne ressent ni du dégoût, ni une douce chaleur ou quoique ce soit. Non, il ne ressent rien. Mais au vu de sa tête, ce n'était pas le cas de Victor. Peu importe.

Le brun se tourne vers la porte, et toque. Il entend presque aussitôt le « Entrez » de l'infirmière. Sherlock ouvre la porte, et redécouvre l'infirmerie, n'y étant guère allé depuis bien longtemps, mis à part pour les visites médicales. La pièce est faite de murs blancs, mais de nombreux dessins les couvrent, ainsi que des guirlandes et toutes sortes de décorations, avec çà et là quelques affiches de préventions liées à la santé. Sur le côté, il y a le bureau principal, dans un bazar sans nom, où surgit au milieu de papiers, dossiers et crayons une figurine de danseuse Hawaïenne qui se déhanche sans s'arrêter. Puis derrière, assise bien droitement dans son fauteuil aux motifs criards, l'infirmière. Sherlock ne se rappelle plus de son nom, et ce n'est pas important du tout.

- Oh, bonjour, Sherlock ! Qu'est-ce qui ne va pas ?

- J'ai des vertiges, répond le garçon d'une petite voix qu'il reconnaît à peine, et je me sens très fatigué.

- D'accord, installe-toi là, je vais prendre tes constantes.

Sherlock s'assied sans un mot sur la table où est déroulée une longue bande de papier. S'il devait être honnête, le garçon n'en voit pas l'utilité. Il regarde dans le plus grand des silences l'infirmière l'examiner avec ses différents petits appareils. Sherlock se rappelle alors de John qui veut être médecin. Est-ce qu'il a déjà fait ça ? Ou bien il n'a pas encore commencé ses études de médecine ? C'est probable, il n'a que treize ans. Et puis les vocations peuvent très vite changer. Si ça se trouve, il ne veut plus être médecin, mais bien tout autre chose. Qu'est-ce que ça pourrait être ? Sherlock le voit bien en puériculteur, ou en fleuriste. Ça lui irait bien aussi, Sherlock en est certain.

- Essaye de te détendre, Sherlock, il faut que je prenne ta tension.

Le garçon ne dit rien, mais obéit docilement, se forçant à ne penser à rien. À la place, il regarde sans trop voir les dessins plus ou moins beaux des pensionnaires. Puis l'infirmière s'écarte, un sourire aux lèvres, tandis qu'elle enlève le stéthoscope de ses oreilles.

- Tu as des constantes tout à fait normales, tu as juste un coup de fatigue, dû au stress. Va t'allonger dans la pièce d'à côté. Si ça ne va pas mieux, je te donnerai un comprimé aux plantes. Je préfère donner ça en premier avant de donner tout de suite des médicaments chimiques.

Sherlock acquiesce d'un vague marmonnement, puis se rend dans ladite pièce indiquée par l'infirmière. C'est une petite salle, avec plusieurs lits séparés par des rideaux, à moitié dans l'obscurité grâce aux volets fermés, et une lampe qui diffuse un ciel étoilé au plafond. En prenant le lit du fond, Sherlock voit un autre patient de quatre ou cinq ans, profondément endormi. En s'allongeant à son tour, le garçon est surprit du confort du matelas. Pour un peu, il a l'impression d'être dans son propre lit dans sa chambre. Il se rend alors compte qu'il observe le ciel artificiel, les étoiles bleutées se mouvant légèrement sur le plafond et les murs. Sherlock comprend pourquoi certains enfants adorent aller à l'infirmerie. Même lui admire sans le vouloir la délicate décoration, la lampe émettant un léger bourdonnement.

Le garçon commence à se détendre, se forçant tout d'abord à avoir une respiration lente et régulière, puis au bout d'une minute, il inspire et expire profondément automatiquement. En rouvrant les yeux, et en voyant le ciel étoilé, Sherlock pense à ces moments passés avec John à contempler les cieux de la nuit, le walkman parfois présent, parfois absent. Le garçon se sent nostalgique. Est-ce la première fois ? Il n'en sait rien. En attendant, il se sent bien, détendu, en sécurité. Personne ne va venir le déranger, lui demander une énième fois comment il a fait pour retrouver cette stupide perle, comment il fait pour faire ci, pour faire ça. Depuis quand les gens s'intéressent à lui ? Les quelques pensionnaires qui ont le même âge ou plus ne s'intéressent pas plus à lui, ou un peu, mais pas autant que les enfants. Est-ce qu'il était aussi curieux quand il était petit ? Sherlock ne sait plus. Cela dit, il préfère être honnête avec lui-même. Il préfère cette situation. Au moins, il ne risque pas de se faire taper par des camarades jaloux ou susceptibles, du moins, tant qu'il ne déduit pas à voix haute. Parce qu'il voit toujours des choses plus ou moins compromettantes. Si toutes les filles qui admirent Georges, un élève de la classe de Sherlock, savaient qu'il renifle ses chaussettes pour vérifier leur niveau de saleté, ou qu'il mange ses crottes de nez, elles ne seraient plus du tout mièvres à chaque fois qu'elles le voient.

Sherlock peut résumer sa situation ainsi : Populaire, surtout chez les plus jeunes, mais que grâce à sa façade. Que grâce au violon et au titre de « super détective ». Pas pour sa vraie personnalité.

Sur ses pensées, il finit par s'endormir, non sans un long soupir.



Sherlock n'aurait jamais imaginé que son palais mental devienne aussi grand. Tout au fond de ce dernier, il y a une porte en bois, à moitié rongée par l'humidité. Cela n'empêche guère le garçon de manipuler la lourde poignée pour ouvrir régulièrement ladite porte. En l'ouvrant, Sherlock est toujours surpris de découvrir son jardin secret un peu plus feuillu et fleuri à chaque visite. Les allées faîtes en petites pierres plates demeurent intactes, tandis que les arbres et bosquets tout autour deviennent un peu plus massifs au fil du temps. Les oiseaux y chantent, le vent souffle délicatement dans les branches, les insectes émettent divers sons, et l'eau du petit étang clapote discrètement. Le point d'eau entoure d'ailleurs un grand arbre au milieu du jardin, joignable par des petits ponts de pierres. Sherlock en emprunte un pour aller au grand chêne qui garde son intense feuillage, malgré les nombreuses feuilles qui tombent en continu, de manière harmonieuse, faisant de petits tourbillons au gré du vent.

Le garçon aime ce jardin qui se développe indépendamment. Le reste du palais mental nécessite d'être construit, d'être agrandi manuellement. Mais ce petit coin de paradis échappe complètement à Sherlock. Il ne sait même plus quand il est apparu et quand il a décidé de s'y rendre régulièrement. En attendant, il laisse ses oreilles profiter de ce concert naturel. Si seulement John pouvait le voir, Sherlock serait plus que fier de lui montrer, main dans la main.

- Mais je peux le voir, Sherlock.

Le garçon se retourne d'un coup, surpris par la voix qui vient de lui parler. Il reconnaît sans peine John. Le blond est debout sur le pont, les mains dans le dos, un délicat sourire illumine son visage. Et il est magnifique avec sa chemise rouge, semblable aux feuilles de l'érable qui se situe vers le sud du jardin.

- Tu me manques, John, tu n'as pas idée. Je m'ennuie. Je me sens seul.

- Tu n'es pas seul, Sherlock. Tu as moi. Je suis toujours là, dans ce beau jardin.

- Ce n'est pas pareil. Je ne peux que te parler. Et dehors, on ne s'est pour le moment qu'écrit. Quand est-ce que tu vas me téléphoner ?

- Bientôt, je te le promets. Je ne te mens jamais, tu le sais bien.

Malgré ses doutes, Sherlock se sent merveilleusement bien en voyant John et en l'entendant lui dire des choses d'une voix si douce, si prévenante. Qu'est-ce qu'il aimerait le voir en vrai, et peu importe l'endroit. À peine qu'il pense cela que le garçon en face de lui, le John de sa tête, s'avance lentement vers lui, ses mains toujours dans le dos. Sherlock sait à quel point son ami fait souvent ça dans la vraie vie, n'aimant pas avoir les bras pendant bêtement. Il a enregistré toutes les informations possibles sur lui. Ses yeux, ses cheveux, sa morphologie, ses gestes, ses manières, les petits détails de son visage. Tout. Du moins, ce qu'il a pu voir. À y penser, Sherlock se sent rougir. Puis il réalise que John est juste en face de lui, à quelques centimètres. Il le regarde droit dans les yeux, continuant de sourire.

- Je ne sais pas qui est cette personne qui t'a fait du mal, qui t'a humilié. Mais sache qu'elle ne mérite pas d'exister, ni dans le vrai monde, ni dans ta tête. Tu mérites bien plus que ça.

- Je me sens tellement stupide d'avoir réagi aussi longuement, répond Sherlock, la voix chevrotante.

- Ce n'est pas ta faute, Sherlock. Ne te reproche rien, d'accord ?

Le garçon sent une larme couler, tandis que John a désormais ses mains sur ses joues, son pouce essuyant avec douceur la goutte qui y glisse. Leurs visages sont toujours un peu plus proches au fil des secondes, si bien que Sherlock peut sentir la respiration du John de sa tête, identique à celle du vrai.

- N'aie pas peur, je suis là, chuchote le blond, avant de joindre leurs lèvres.

Sherlock, même en sachant qu'il est dans un endroit secret de son palais mental, peut sentir son cœur battre plus vite, sa température grimper, la chair de poule parcourir sa peau, et ses poumons se vider. Il a beau être dans un jardin imaginaire, en train d'embrasser un garçon imaginaire, Sherlock perd le contrôle, le baiser devenant de plus en plus profond, John le faisant doucement reculer jusqu'au chêne, le serrant contre le tronc. Sherlock se souvient très bien de certains baisers avec John, semblable à celui-ci, qui le laissait à bout de souffle. Il aime ce sentiment indescriptible. Quoique, il a bien un mot, extase. Le garçon en tremble. Il frémit davantage en sentant la bouche de John se poser désormais dans son cou, y déposant de nombreux baisers. Sherlock couvre sa bouche de sa main, étouffant ses gémissements.

- Tu peux faire autant de bruit que tu veux, Sherlock. Nous sommes dans ta tête. Personne ne peut nous entendre.

- John…

Le garçon ne sait pas quoi penser de lui. Est-ce normal d'imaginer son petit ami mordiller ses lèvres, embrasser sa gorge, et d'émettre de tels soupirs ? Et de le sentir caresser son corps ? D'avoir des images étranges flasher rapidement, montrant des choses...d'adultes ? Qu'est-ce qui lui prend de penser à tout ça ? Ça ne devrait pas être aussi agréable. Ça devrait être révulsant, comme une langue de serpent, et pourtant... Il se sent à la fois bête, et tellement bien, tandis que John l'embrasse à nouveau, sa langue taquinant la sienne. Au bout d'un moment, John s'écarte, les lèvres rougies par les baisers, les yeux dans le vague. Sherlock est certain d'être dans le même état.

- Je crois que je t'attends.

- Qu...quoi ?

- Réveille-toi.

-...lock ? Sherlock ? Il y a quelqu'un à l'appareil qui veut te parler !

Le garçon cligne des paupières à plusieurs reprises, complètement perdu. Il sent encore son cœur battre à toute vitesse, et une intense chaleur parcourir son corps, notamment au niveau de son aine. À cet instant, il est soulagé d'être à moitié dans le noir, se sentant sale. Il récupère le téléphone tendu par l'infirmière, le câble de l'appareil étant suffisamment long pour permettre à Sherlock de rester dans la pièce de repos. D'une main tremblante et moite, il pose le combiné contre son oreille.

- Allô ?

- Salut, Sherlock ! C'est John ! On a enfin le téléphone ! Je suis tellement content de t'entendre !

Le brun se demande ce qu'il peut bien répondre à ça. Je t'ai entendu à l'instant dans ma tête. Tu étais en train de me rouler une pelle et de me peloter au fond d'un jardin imaginaire. Non, il le prendrait pour un fou, c'est sûr. Il vaut mieux jouer la carte de la sûreté.

- Je suis content aussi. Comment tu vas ?

- Euh, bien, je m'entends de plus en plus avec mes parents, ils sont vraiment chouettes. Là, ils sont dehors en train de faire des courses, et je me suis dis que je pourrais te téléphoner tranquillement. On m'a transféré le numéro, tu as un téléphone dans ta chambre ?

- Non, non, je suis à l'infirmerie, c'est tout.

- À l'infirmerie ? Tu vas bien ?

- Oui, ne t'inquiète pas, un simple coup de fatigue, répond Sherlock en souriant, heureux que John s'inquiète toujours autant pour lui.

- Tant mieux, si ce n'est que ça. Tu arrives à dormir ?

- Oui, je faisais une sieste et-

- Oh désolé de t'avoir réveillé ! On peut se rappeler plus tard, si tu veux.

- Non !

Sherlock se surprend en réagissant ainsi, ce non étant sorti de lui-même. Il peut d'ailleurs sentir aussi l'étonnement de John, son copain restant muet quelques secondes. Sherlock se lève de son lit, et regarde la pièce principale. L'infirmière est visiblement plongée dans ses dossiers, chantonnant, comme ailleurs. Parfait. Et le gosse de tout à l'heure n'est pas là. Il est tranquille, avec John. Parfait. Il suffit de ne pas parler trop fort.

- Je...J'ai envie de parler avec toi.

- Je suis là. Je t'écoute.

Le cœur de Sherlock s'était jusque là calmé, ayant reprit un rythme normal. Mais suite à ses mots, dit d'une voix basse, Sherlock sent son traître d'organe repartir de plus belle. Il n'aime pas cacher des choses à John, c'est plus fort que lui. Mais il ne sait pas comment lui parler de ce qu'il vient de faire il y a quelques minutes. La voix qu'il a par la suite est plus basse, moins sûre.

- John ?

- Oui ?

- Est-ce que je peux...t'avouer quelque chose ?

- Bien sûr.

- Je...Je...J'ai rêvé de toi. Ou plutôt...tu étais dans mon palais mental...et tu...on…

Sherlock se demande s'il ne devrait pas raccrocher, se frapper, ou se sentir incroyablement bête, ou les trois en même temps. Quelle idée de dire ça à John !

- Nous quoi ?

- On s'embrassait. Et tu...me touchais, me caressais…

Sherlock ronge l'ongle de son pouce, ayant conscience d'aller sur un terrain très miné. Et le silence à l'autre bout de l'appareil ne l'aide aucunement à se calmer. Il s'apprête à s'excuser, quand il entend John soupirer.

- Tu sais...Moi aussi. Enfin, je veux dire, je n'ai pas de palais mental comme toi. Mais...je pense souvent à toi...et...je nous imagine...faire des choses.

Sherlock frissonne en entendant John émettre un tout petit rire nerveux. Il se sent rassurer, et moins bête.

- Je commence à prendre des cours de médecine, notamment grâce à mon père, et je lis des bouquins là dessus à la bibliothèque pas loin de l'appartement. Et dans certains chapitres, il y a des témoignages, des études… Enfin, tout ça pour dire que c'est normal. Pleins de gens de notre âge pensent à ça. Et t'entendre raconter ce que tu penses, ça me rassure. Après...On m'a fait certaines... remarques.

- Quoi donc ? demande Sherlock. Comment ça, « des remarques » ?

- J'ai discuté une fois avec une élève de ma classe, et… Disons qu'elle m'a regardé d'un air gêné. « Tu ne préférerais pas sortir avec une fille ? » qu'elle m'a demandé. Et...franchement, qu'est-ce que tu veux répondre à ça ? Qu'est-ce que ça peut lui faire ?

Le soupir que lâche John inquiète Sherlock. Avec toutes les semaines ayant suivies son départ, le garçon se doute bien que son compère a dû déjà se faire de nouveaux amis. Peut-être même qu'il a songé à avoir une copine, étant donné la popularité qu'il avait à l'orphelinat. Et puis ça reste sûrement moins gênant d'être en couple avec quelqu'un de l'autre sexe. Perdu dans ses pensées, Sherlock entend tout de même l'hésitation de John dans un étrange soupir.

- Je sais que c'est stupide, reprend John d'un ton désolé, mais c'est difficile de ne pas s'énerver avec des gens comme ça. Je peux être d'un susceptible, et c'est chiant.

- John ?

- Oui ?

Les deux garçons parlent de plus en plus doucement au fil de la conversation, et le doute ronge un peu plus Sherlock à chaque mot de John. Alors il décide de poser une question avant qu'elle ne devienne envahissante.

- Je sais que tu as reçu plusieurs fois ce genre de remarques, et… Ça ne change rien ?

- Sherlock, si tu crois que ces cons vont me faire remettre en question, tu te trompes.

Un ange passe à nouveau. Sherlock se demande comment se sent son camarade à l'autre bout. Car lui se sent étourdi. Les conversations aussi sérieuses et importantes qu'il a eu avec John ou qui que ce soit sont rares, étant donné qu'il a tendance à garder beaucoup de choses pour lui depuis plusieurs années. Et cet instant compte. Sherlock se rend compte qu'il retenait son souffle en entendant John prendre une profonde inspiration.

- Je t'aime, Sherlock. Tu dois me croire quand je te dis ça. C'est la chose dont je suis le plus sûr.

Sherlock sent une profonde chaleur naître au creux de son ventre, douce, réconfortante. Rassurante. Il aimerait tant que John soit là pour le serre dans ses bras, l'embrasser et le remercier de vive voix.

- Sherlock ? chuchote John.

- Oui ?

- Je rêve souvent de toi la nuit, tu sais. On rit, on plaisante, et on est seuls au monde. Rien que tous les deux.

Sherlock ne sait pas quoi répondre à ça. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il sourit, assis contre le mur, sous le regard des étoiles artificielles au plafond. Il pourrait écouter John parler pendant des heures, même si le garçon ne faisait que réciter un quelconque livre de cours ou de recettes.

- Hé, dit John, toujours dans un murmure, la nuit dernière, nous étions dans mon lit, et...on…On...

Silence. Plus un mot. Sherlock s'inquiète.

- On..? demande t-il d'une petite voix.

- On faisait l'amour.

Aussitôt, le brun entend le téléphone être raccroché, ne laissant plus que le son de la tonalité. Sherlock se lève, et remet le téléphone à sa place sur le bureau, le tout dans des gestes lents. Au même moment, l'infirmière se lève de son bureau, un gobelet de café à la main, toute pleine d'énergie.

- Ça va mieux ? demande t-elle avec un grand sourire.

- Oui, répond Sherlock d'une voix atone.



Alors que l'archet termine sa danse sur les cordes du violon, les applaudissements fusent dans toute la salle du réfectoire, où nombreux gâteaux en guise de dessert pour le dîner attendent d'être dévorés. Sherlock regarde le public qui l'entoure, souriant à l'assemblée. Ou plutôt, se forçant à sourire. Mais ça, personne ne le remarque, pas même la directrice qui est extatique de voir un de ses plus anciens pensionnaires semblant pour de bon épanoui et heureux. Sherlock descend de la marche, et rejoint une table pour s'asseoir et ne plus rien voir ou entendre, ayant prit l'habitude de se réfugier dans son palais mental dès qu'il en l'occasion.

En cours, il s'ennuie. Il connaît toutes les leçons qui y sont enseignées.

Les animations l'ennuient, elles ne sont aucunement stimulantes pour son esprit.

La récréation l'ennuie, les enfants sont bruyants, et les plus âgés viennent lui parler uniquement pour lui demander des conseils pour les devoirs.

Les repas l'ennuient, n'ayant aucun intérêt pour la nourriture, elle n'est là que pour subsister un besoin du corps.

Il n'y a que quand il dort où il ne s'ennuie pas. Car il ne pense pas.

Le pire moment de la journée, c'est le matin, car il se réveille.

La seule chose qui le pousse à se lever, c'est John.

Les garçons font comme si la fin du coup de fil de l'autre fois ne s'était jamais produit. Cela n'empêche guère Sherlock d'avoir parfois certaines pensées la nuit, quand l'insomnie le frappe, et son imagination échappant à son contrôle. Mais la journée, le garçon arrive à ne pas y songer, attendant sans s'en rendre compte chaque nouvelle lettre de John. Il y a deux semaines, Sherlock en a reçu une, contenant une photo de lui avec son uniforme scolaire. Le garçon a prit le soin de punaiser le cliché sur le mur juste à côté de son lit. Et à chaque fois qu'il se couche, Sherlock lui souhaite bonne nuit, espérant le retrouver dans ses rêves. Sauf qu'il ne le voit jamais. En fait, il ne se souvient jamais d'aucun rêve. Et la porte menant au jardin est impossible à ouvrir désormais, des ronces la recouvrant.

Sherlock se demande combien de temps il va tenir. Il semblerait que personne ne soit décidé de l'adopter, obligeant le garçon à rester dans cet orphelinat. J'ai l'impression de vivre dans une cage dorée. Une belle cage, mais une cage quand même, a t-il dit une fois à William. S'il devait être honnête, Sherlock se force à se lever pour continuer à voir le psychologue. Au fil des années, il s'est attaché à cette personne bienveillante, l'écoutant sans jamais l'interrompre, trouvant la plupart du temps les mots justes. Cependant, Sherlock se pose pleins de questions quant au psychologue. Si ça se trouve, William n'en a plus rien à foutre de lui, le voyant juste comme un ado faisant sa crise comme un autre. Et ça ronge Sherlock, se rendant compte que c'est vrai. Ce n'est qu'un ado en pleine crise d'identité et de puberté. S'il est comme tout le monde, alors ça veut dire que son avenir est tout tracé, comme une histoire racontée pour la énième fois. Si on connaît tout à l'avance, autant ne pas perdre son temps à la raconter, non ? Sherlock pense alors à quelque chose qu'il n'a pas entendu depuis longtemps.

S'attacher n'est pas un avantage.

- Hé, ça va ?

Sherlock relève la tête, ne se rendant pas compte d'avoir caché son visage dans ses mains. C'est Victor qui vient de lui parler. Pourquoi faut-il que ce garçon soit toujours dans ses pattes ? Qu'est-ce qu'il a de spécial pour qu'il s'intéresse à lui ? Il ne peut pas retourner discuter avec les pimbêches comme autrefois ?

- Oui, oui, ça va, répond Sherlock d'un ton neutre.

Sherlock entend alors clairement qu'on lui pose une question. Il est trop fatigué pour écouter quelque chose de probablement inintéressant, alors il répond par un vague oui marmonné. Il sent alors Victor se lever, marcher, et l'attendre. Apparemment, il doit le suivre. Ah, et on lui tient la main. Peu importe. Au bout de quelques minutes, Sherlock se retrouve devant sa chambre.

- Bonne nuit, entend t-il.

Par pure politesse, sans qu'il ne sache trop pourquoi, Sherlock répond.

- Toi aussi.

Il se rend alors compte que Victor est très près de lui, son souffle se mêlant au sien.

- Hé, tu te rappelles quand tu m'as dit que tu me trouvais beau ?

- Oui.

Sherlock ne s'en souvient que maintenant, ce n'est pas une information importante, mais à en juger le regard de Victor, ça l'est pour lui.

- Tu le penses toujours ?

- Oui.

Victor est beau, oui, c'est un fait. Mais c'est tout. Sherlock ne comprend pas que ça obsède autant le concerné. Concerné qui s'est encore rapproché.

- Sherlock, tu es amoureux de John ?

-...Oui, répond le brun après une courte hésitation.

Sherlock s'en veut désormais d'avoir confié sa lettre de l'autre fois à Victor, ce dernier ayant certainement tout lu sans aucun scrupule.

- Il a tellement de chance… Est-ce qu'il te manque ?

- On s'écrit, et on se téléphone, répond Sherlock en essayant de rester le plus neutre possible.

- Mais vous ne vous voyez pas ?

- Non.

Sherlock se rend compte à quel point il répond spontanément aux questions de Victor. Le fait de parler de John lui donne chaud. Et la proximité de son camarade n'aide en rien.

- Est-ce qu'il te manque ? répète Victor.

- Oui…

Sherlock aimerait tellement que John soit là, à cet instant, comme la toute première fois où il l'a embrassé, au pied de la porte, dans le noir. Quand ils n'étaient que des enfants. Il aimerait tant le prendre dans ses bras, sentir son pouls, sa peau. L'entendre parler et rire en vrai, pas à travers un téléphone. Il sent alors des mains délicates se poser sur ses joues. Elles ont quasiment la même taille et la même douceur que celles de son ami.

- Ferme les yeux, Sherlock. Et imagine que c'est lui.

Le garçon obéit, et est surprit en sentant aussitôt des lèvres douces se poser sur les siennes, pour ensuite les embrasser sans plus s'arrêter. Ce n'est pas exactement comme celles de John, mais Sherlock se sent partir dans son imagination, dans son fantasme, dans son désir de retrouver John, pour finalement être prit par le tour. Sherlock sent sa respiration accélérer en sentant des mains entourer son cou, son pouls battant contre les doigts de son camarade. Puis quand le baiser devient plus profond, quand sa langue est caresser par une autre, il gémit.

John…

Sherlock lève les mains pour les poser sur le visage de son camarade. Sauf que ce n'est pas celui de John. John a un visage plus carré, la mâchoire plus prononcée que celle de Victor. Tout comme Victor est plus grand que John. Ce n'est pas John, c'est Victor, et Sherlock se dégoûte à embrasser un autre garçon. Il repousse le plus fort possible le roux, ne le faisant reculer que d'un pas. Victor a une expression déçue.

- Je...Je ne peux pas, ce n'est pas une bonne idée, dit Sherlock, faisant tout pour ne pas fuir du regard.

- Pourquoi ? Je peux être un substitut. Ça ne me dérange pas, répond Victor avec un étrange sourire.

- Non ! C'est dégueulasse, c'est...c'est glauque. J'aime John, et rien ne peut le remplacer.

- Tu ne sais pas ce que tu rates, tant pis pour toi.

Sans plus un mot, Victor s'en va, sans un regard pour Sherlock. Ce dernier n'en a que faire, se réfugiant aussitôt dans sa chambre et fermant la porte à double tour. Il n'est pas encore vingt heures, et le garçon s'en fiche. Il s'allonge dans son lit, jette un œil à la photo de John. Sherlock lève sa main tremblante, et effleure la photo du bout des doigts. Il finit par se recroqueviller, n'espérant plus que deux choses. Rêver de John, et ne pas se réveiller.


À suivre...

Merci aux personnes qui commentent :)