Musique du jour : "Neon noon" de Kasabian, issu de l'album "Velociraptor!" (2011).
Ce chapitre est très important à mes yeux, et j'espère du plus profond de mon cœur que j'ai été juste dans mes propos...
Chapitre 21 :
Neon noon
Le lendemain, en se rendant au réfectoire, Sherlock a une certaine appréhension. Ne connaissant pas vraiment Victor, qu'est-ce qui garantie qu'il va tenir sa langue ? Le garçon peut très bien se mettre à lancer des rumeurs, influant comme il semble être. Il n'y a qu'à voir toutes les filles qui l'écoutent pendant des heures, pensant à peine à cligner des yeux. Ainsi, alors que Sherlock s'assoit à une table à part pour prendre son petit déjeuner, il regarde tout autour de lui, cherchant Victor. Bien que le garçon soit parti hier d'un air assez décontracté, Sherlock se doute que tout comme lui, il n'a pas oublié ce qu'il s'est passé. Rien que de penser à nouveau à cette idée de substitution donne des frissons à Sherlock. Il n'est pas désespéré au point de se plier à un plan aussi grotesque.
Une sueur froide parcourt son dos quand Sherlock voit Victor arriver, un plateau en main, s'approchant de plus en plus de lui. Mais finalement, le rouquin passe à côté du garçon, sans même un regard, se contentant de prendre une table au fond du réfectoire. Et une minute plus tard à peine, trois filles le rejoignent, le sourire aux lèvres, probablement des amies. Le reste du petit déjeuner se passe dans le plus grand des calmes, comme presque chaque matin, et Sherlock n'est dérangé par personne. Quant à Victor, il discute avec les filles, pouffant, souriant, sans un seul coup d'œil en direction de son camarade.
Quand Sherlock s'en va, il en conclue que Victor fait comme si de rien n'était. Même si le garçon est spécial, Sherlock lui est reconnaissant d'être discret, et de garder ce bien étrange secret pour lui. Au fond, le garçon est soulagé.
•
Si Sherlock déteste le matin car il faut se réveiller et se lever, il doit reconnaître que le calme qui y règne est reposant, surtout le dimanche où une grande partie des pensionnaires font la grasse matinée. C'est pourquoi le hall principal de l'orphelinat est presque silencieux, se contentant de petits sons discrets tels que la musique aiguë de la petite console de Warren, un enfant de sept ans. Le petit garçon adore parler de ce jeu bizarre où il faut attraper des créatures en tous genres. Quand il en parlait à Sherlock avec passion, ce dernier faisait mine d'être attentif, alors que dans sa tête, il réfléchissait à autre chose, son cerveau n'ayant aucun besoin de savoir que telle bestiole peut faire ça, et qu'il faut faire ci pour qu'une autre puisse voler ou je ne sais quoi. Mais faire semblant de s'intéresser aux activités des autres permet à Sherlock de ne plus avoir de remarques de la part de l'équipe, s'inquiétant sans cesse quant à son manque de sociabilité.
En dehors du son strident du jeu, le hall est très calme, les autres pensionnaires vaquant à des activités plus calmes. Un jour comme celui-ci, Sherlock n'a aucune idée de quoi faire, son ennui se fait bien plus ressentir ces jours-ci. C'est alors qu'une voix toujours familière l'appelle.
- Sherlock ! Téléphone !
Le garçon accourt, sachant pertinemment de qui il s'agit. Maxine lui tend le téléphone, et laisse le garçon tout seul dans l'intimité avec son interlocuteur.
- Salut, Sherlock ! Comment tu vas ?
D'habitude, le brun n'aime pas cette question. Elle est banale, générique, et presque hypocrite. Qui va sincèrement dire que ça ne va pas fort si on pose cette question au travail, à l'école ou n'importe où. Mais avec John, ce n'est pas agaçant, juste un peu contraignant. Au moins, avec lui, Sherlock peut être lui-même, alors il répond honnêtement.
- Pas trop, je m'ennuie de plus en plus.
- Oh...Je suis désolé, tu ne parles à personne ?
- Il y a William, le psychologue, mais sinon, non.
- Tu devrais, je suis sûr que tu peux faire de nouveaux amis.
- Je n'ai pas envie, pour être franc.
- Sherlock, il n'y a pas que moi, tu sais. C'est normal de faire connaissance avec d'autres personnes quand tu n'as plus ton ami à proximité.
- Tu dis ça parce que tu t'es fait d'autres amis, toi ?
- Oui, bien sûr. Je m'entends super bien avec un gars, il s'appelle Peter.
- Vous vous voyez souvent ? demande Sherlock sans une once de jalousie, bien qu'une minuscule toute petite chose pique son cœur pour une raison qui lui échappe.
- On n'est pas dans la même classe, mais on se croise souvent, et on passe tous les midis et les pauses ensemble. Tu sais quoi ? Il voudrait être flic. Quand je lui ai parlé de toi, et de cette perle que tu as retrouvé, il était bouche bée !
Sherlock lève les yeux au ciel, non sans un sourire amusé. Ce que les gens peuvent en faire des caisses sur cette perle, c'est incroyable.
- Il te passe le bonjour, d'ailleurs !
- Je ne le connais pas.
- Ce n'est pas grave, il te salue quand même.
- Ah...et bien merci.
Un silence prend place dans la conversation, amenant une gêne palpable. Sherlock se demande pourquoi ni lui ni John n'ose continuer à parler. Quand ils étaient ensemble à l'orphelinat, surtout dans l'intimité de la chambre de l'un ou de l'autre, ils pouvaient se dire tout ce qu'il se passe dans leurs têtes sans appréhension. Alors depuis quand discuter devient aussi délicat ? Mais la voix plus douce de John sort le brun de ses réflexions anxiogènes.
- Sherlock ?
- Oui ?
- Quand tu dis que tu t'ennuies, qu'est-ce que tu veux dire ?
- Et bien… Les cours que les profs donnent ne sont pas intéressants, et je n'arrive pas à m'intéresser aux autres. Du moins, je fais semblant, pour ne pas que madame Hudson ou les adultes en général s'inquiètent.
- Je vois. Il n'y a rien d'autre ?
- Co...Comment ça ?
- Ne le prends pas mal...mais...Des fois, j'ai peur pour toi. Je m'inquiète parce que...je me trompe peut-être, et je l'espère, mais des fois, je me dis que tu as l'air...dépressif.
- Ah bon ?
Sherlock dit cela d'un ton atone. Qu'est-ce qu'on peut bien répondre à ça ? Surtout quand c'est juste ? Sherlock ne sait pas si « dépressif » est le bon terme, mais il comprend ce que John sous entend. S'il doit être honnête avec lui, autant l'être jusqu'au bout.
- Tu sais, John, quand je me couche le soir… Je…
- Tu… ?
- J'espère ne pas me réveiller. Souvent.
Sherlock s'en veut aussitôt de dire ça. John doit avoir peur maintenant de parler à un type pareil. Lui qui est si débordant d'énergie et d'enthousiasme, qu'est-ce qu'il fait à perdre son temps à parler à un type comme lui ? Sherlock hésite à raccrocher, mais la voix de son ami l'en empêche, non sans un tremblement.
- C'était déjà le cas avant ? Tu...Tu avais déjà ce genre de pensées avant que...que je parte ?
- ...Non.
- Je suis toujours là pourtant, on se téléphone, on s'écrit des lettres, on-
- Ce n'est pas pareil que de se voir physiquement, John. Et ça me perturbe de ne pas pouvoir te voir et t'entendre en vrai.
- Ah...Fait chier, pourquoi j'ai fais ça ? demande son interlocuteur, d'un ton absent.
- John, si tu t'en veux d'être parti, tu te trompes, répond aussitôt Sherlock. Je suis content pour toi et tes parents, tu sais, et c'est la vérité.
- Je ne parle pas de ça. Je me disais… En fait, comme je t'ai dis, j'ai commencé à étudier la médecine grâce à mon père, et si tout se passe bien, je pourrai intégrer d'avance une école spécialisée. Il paraît qu'il y a pleins d'élèves de mon âge là-bas.
- Je ne comprends pas, répond Sherlock, dans l'incompréhension la plus totale.
- Déjà que j'habite loin de l'orphelinat, je ne vais encore avoir moins l'occasion de venir te rendre visite en allant à cette école, étant donné les études qui m'attendent. Mais je veux tellement avoir ce diplôme. Je ne sais pas ce que je dois faire, je ne veux pas te laisser seul.
- John, je ne veux pas être un obstacle. Si tu veux être médecin, ou quoique ce soit, je ne vais pas t'en empêcher.
- Mais toi ?
- On a les lettres et le téléphone, comme tu dis, c'est déjà bien.
- D'accord…Mais...Ça va être difficile de se voir. J'ai l'impression que ça fait des années que l'on ne s'est pas vu.
- John ?
- Oui ?
- Passe le bonjour à ton ami Peter. À bientôt.
Et tout doucement, Sherlock raccroche, un faible sourire aux lèvres. À cet instant, il est incapable de décrire ce qu'il ressent. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il a maintenant une forte envie d'écouter de la musique pendant des heures, quitte à vider les piles de son walkman.
•
Deux ans sont passés de manière presque anecdotique, comme un claquement de doigt ou l'énième tic d'une horloge. Le quotidien demeure le même, régulièrement pimenté par la réception de lettres et d'appels de John. Et même si ça ne vaut pas le contact physique, Sherlock est quand même satisfait de cette routine instaurée avec John. Surtout qu'au fil des appels, les deux garçons ont fini par retrouver petit à petit une certaine complicité, même si ça ne vaudra jamais celle qu'il y avait autrefois à l'orphelinat. John est aussi revenu quelques fois au village, en compagnie de ses parents, le garçon passant des heures et des heures en compagnie de Sherlock.
Le brun se souvient de chaque minute d'une soirée en particulier, où lui et John se sont promenés dans un champ, main dans la main, sous le regard complice du ciel étoilé de l'été. Le problème d'habiter loin de l'orphelinat, et de n'avoir pas beaucoup de temps et de moyens font que la petite famille ne peut rester que quelques jours dans la région. Ainsi, cette nuit, Sherlock s'est senti partir vers d'autres cieux quand John l'a amené vers un grand arbre pour l'embrasser avec une grande passion. Malgré les mois et les mois d'absence, John reste le dominant dans le couple, Sherlock ne trouvant pas de meilleur terme à ça. Et avec le temps passé, et leurs corps, pensées et expériences ayant évolués, Sherlock s'est senti à la fois surpris et bien quand John lui a demandé s'il pouvait essayer quelque chose, le teint écarlate, clairement visible grâce à la lune. Et par essayer quelque chose, le brun ne s'attendait pas à être caché derrière un arbre au milieu d'un champ, la nuit, avec John l'embrassant à n'en plus finir, tout en prodiguant par moment...certaines caresses.
Sherlock devient brièvement cramoisi, tandis qu'il se trouve dans la bibliothèque, une grande pile de livres de sciences à côté de lui. Il fait tout pour ne plus penser à ces souvenirs, le faisant se demander s'ils ne sont pas des adultes précoces, ou de simples ados en rut. Sherlock hoche la tête, et se concentre sur son livre.
C'est une journée où il est plutôt de bonne humeur, arrivant à occuper son cerveau insatiable. Il ne cherche plus vraiment à adresser la parole à quelqu'un, mise à part les formules de politesse habituelles. Il a bien tenté de faire connaissance avec d'autres ados de son âge, ou même des enfants plus jeunes, suite au conseil de John, mais Sherlock n'y arrive pas. D'ailleurs, il semble que la majorité des pensionnaires, et même du personnel, a oublié le « super détective ». Mais pour ça, cela ne dérange guère Sherlock, les gens étant enfin passés à autre chose. Mais de l'autre côté, le brun aurait aimé en profiter afin de faire de nouvelles enquêtes. Toujours dans le journal, il y avait une fois un article parlant d'une série de cambriolages dans un village à une vingtaine de miles de l'orphelinat. Sherlock en avait discuté avec la directrice, et cette dernière semblait enclin à ce qu'il s'y rende, accompagné bien entendu. Mais c'est la police qui a refusé toute intervention du jeune homme, pensant qu'il prenait cela pour un jeu.
Dire que Sherlock était déçu est un euphémisme. Car ce que le chef de police ignore, c'est qu'il avait raison. Enquêter est un potentiel terrain de jeu incroyable pour l'adolescent. Mais pour le moment, il se contente de jouer au Cluedo avec les pensionnaires plus ou moins malins, ou bien avec les membres du personnel, mais le manque d'intérêt de Sherlock est trop palpable pour rendre les parties amusantes.
Ainsi, Sherlock se concentre pour le moment sur la science, et la musique. Il ne compte plus le nombre de fois où une veilleuse est venue le gronder car il réveillait tout le couloir en jouant du violon. Ou cette fois où Matthew est arrivé dans sa chambre, et a sursauté en voyant Sherlock disséqué le corps d'un moineau. Heureusement, l'animateur prend cela aujourd'hui à la légère, bien qu'il appréhende à chaque fois qu'il entre dans la chambre du garçon et que ce dernier est penché sur son bureau, la mine concentrée.
Cette après-midi, donc, est très calme, les cours s'étant terminé relativement tôt. La plupart des camarades de Sherlock sont dehors, à profiter des derniers rayons de soleil, tandis que lui reste dans la salle silencieuse où reposent un nombre indéterminé de livres. Même le bibliothécaire semble s'être endormi, vu son âge avancé et le calme régnant. Le pauvre homme frôle la crise cardiaque lorsque son téléphone sonne, la petite mélodie résonnant dans la salle. Sherlock n'y prête aucune attention, tournant tranquillement la cinquante quatrième page d'un livre parlant des différents types de sols en Europe. Cela serait indispensable s'il venait un jour à enquêter.
- Petit, c'est pour toi !
La voix du bibliothécaire sort Sherlock de sa bulle. Il sourit au fond, persuadé que John va être content quand il va lui dire qu'il étudie plus en profondeur la science, parce que oui, c'est de la science ! Le garçon se lève et récupère le combiné que tend le vieil homme d'une main tremblante.
- Salut John ! dit Sherlock d'un ton enthousiaste.
- Oh, bonjour. Désolé, mon garçon, ce n'est pas « John ».
Sherlock ne reconnaît pas la voix fluette à l'autre bout du fil. Ce n'est pas la mère de John, ni un membre du personnel de l'orphelinat. Qui ça peut bien être ?
- La directrice de l'orphelinat a transféré le numéro, tu es occupé ?
- Je suis à la bibliothèque, mais...qui êtes-vous ?
- Je m'appelle Joyce, et j'aimerai beaucoup faire ta connaissance. J'habite un peu loin des Hêtres dorés, donc je voulais savoir avant de prendre rendez-vous si tu veux qu'on se rencontre ?
- Euh...Oui, bien sûr. Moi, c'est Sherlock.
- Oui, je sais, c'est très joli, c'est de quelle origine ?
- Je ne sais pas.
- En tout cas, j'aime beaucoup. Qu'est-ce que tu es en train de lire ?
- Un livre...parlant des différents types de sols, en fonction des régions, des climats…
- C'est chouette, ça ! Tu jardines ?
- Non, c'est pour la science.
- J'en ai enseigné il y a quelques années, je peux t'assurer que c'est fascinant !
- Ça, je le sais depuis longtemps, ça fait plusieurs années que j'étudie ça.
- J'en suis ravie. Écoute, tu me raconteras tout ça quand on se verra, d'accord ?
- D'accord, répond Sherlock d'une petite voix qu'il ne reconnaît pas.
Après s'être dit au revoir, les deux raccrochent presque en même temps, se voyant ainsi mercredi prochain. Sherlock se sent étrangement bien après cet appel. La voix de Joyce est d'une douceur presque irréelle, avec un petit accent amusant, et elle semble si bienveillante et ouverte à ses intérêts. Le garçon est confiant pour ce rendez-vous. En fait, au fond de lui, il espère même que cela débouche sur quelque chose de plus grand. L'idée d'avoir une mère fait battre son cœur à toute vitesse. Depuis des mois, même des années, il a hâte d'être en entretien. Il ne reste plus qu'à attendre...cinq jours. Bon sang, que ça va être long !
Sherlock reprend ainsi sa lecture, mais n'arrive plus à se concentrer comme il faut.
•
Quatre jours passent, et les professeurs sont assez surpris de découvrir Sherlock aussi communicatif à leurs cours, levant régulièrement la main pour répondre aux questions, et écouter attentivement, au lieu de rêvasser. Lors de l'anniversaire d'un des pensionnaires, Sherlock joue une joyeuse mélodie avec son violon, et sourit franchement une fois terminé, tandis que les autres applaudissent.
Le soir venu, la veille du jour J, Sherlock passe toute la soirée à ranger sa chambre, à remettre de l'ordre dans toute la pièce. De même qu'il réorganise la décoration, déplaçant dessins et photos pour les disposer plus harmonieusement au dessus du bureau et à côté du lit, notamment avec des petites guirlandes qu'il a fabriqué pendant un atelier bricolage organisé par Matthew. Ainsi, les photos de John en uniforme scolaire et en maillot de rugby sont entourés d'une longue guirlande colorée avec quelques perles çà et là, égaillant la déco. Après avoir terminé son installation, Sherlock regarde sa photo préférée de John, le cliché le montrant souriant à l'objectif, les cheveux en pagaille, un ballon de rugby sous le bras. Le brun pose ses doigts sur la photo, le cœur léger.
- Tu vas voir, John, je vais la tenir cette promesse. Je vais avoir un nom de famille.
La nuit passe, et Sherlock ne rêve pas, mais est prit dans un profond sommeil réparateur, comme il n'a pas eu depuis longtemps.
•
Pour l'entretien, Sherlock décide de s'habiller de ses vêtements préférés, c'est-à-dire un jean noir et une chemise blanche. Il ne comprend toujours pas pourquoi il a une telle hâte. Peut-être est-ce parce que le dernier rendez-vous qu'il a passé date d'il y a plus de six mois. Plus il grandit, plus il est difficile pour lui d'être adopté. Et aujourd'hui, Sherlock se sent confiant. L'heure approche, et il sort de sa chambre d'un pas vif, le regard pétillant. Madame Hudson le rejoint dans le couloir des chambres, elle aussi toute radieuse. En voyant l'expression de son pensionnaire, elle en devient extatique. Elle a passé un long coup de fil avec Joyce, et elle est persuadée que Sherlock et cette femme sont fait pour s'entendre. Cependant, il y a bien une chose qui risque de gêner, mais la directrice ne perd pas espoir. Elle a en mémoire des enfants qui étaient extatiques à l'idée de changer de lieu de vie à ce point.
- Bonjour, Sherlock ! Prêt pour ton rendez-vous ?
- Oui, madame ! répond le garçon en souriant.
- J'espère de tout cœur que tout va bien se passer !
Hudson embrasse la tignasse bouclée de Sherlock, même si elle sait que ça déplaît au garçon, ce dernier ne faisant pourtant aucune remarque la dessus. Les dernières minutes qui passent semblent interminables pour l'adolescent…
•
Sherlock est surpris en découvrant l'apparence de Joyce. C'est une femme de taille moyenne, la silhouette bien droite, les épaules larges, et avec une chevelure couleur jais, s'accordant à ses yeux noisettes et son visage clair. Elle semble porter une attention particulière à sa tenue, portant un chemisier jaune pâle, un pantalon noir, et des bottines marrons. Le petit foulard à pois autour de son cou apporte une touche de fantaisie à sa tenue. Rien qu'en la voyant, Sherlock se sent bien, étant donné le nombre de fois où il est tombé sur des couples coincés, ennuyeux, voire austères. Cette femme respire la joie de vivre.
Le garçon l'observe quelques secondes pendant qu'elle parle à la secrétaire de l'accueil, essayant de déduire le plus de choses possibles. Gauchère, fille unique, passionnée de peinture et de musique, commence à pratiquer le yoga, possède un labrador noir et un chat calicot. Sherlock se sent fier de lui de pouvoir déduire ce genre de choses. Il n'y a même pas un an, il en serait incapable.
Quelques minutes plus tard, lui et Joyce sont dans la salle d'entretien, toujours décorée de peintures célèbres, mais aussi des dessins des pensionnaires de l'orphelinat.
- Je suis contente de te voir en vrai, Sherlock, commence Joyce, le regard pétillant. Mon nom complet, c'est Joyce Cooper.
- Moi, c'est juste Sherlock.
- J'adore ton prénom, je te l'ai déjà dit ?
S'ensuit alors une longue conversation, avec un Sherlock plus ou moins confiant dans ses questions et ses réponses. Il est toujours un peu plus surprit au fil des minutes en découvrant que Joyce n'est aucunement amère quant à sa passion pour les enquêtes, la criminologie et les déductions. Elle est même enthousiaste, demandant à un moment :
- J'imagine que tu as déjà déduis pleins de choses sur moi ?
- Euh...et bien…
- Ne t'inquiète pas, il en faut beaucoup pour me vexer, et puis avoir un jeune détective devant soi, ce n'est pas tous les jours que ça arrive. Alors, qu'est-ce que tu connais de moi en me regardant ?
Quand Sherlock énumère tout ce qu'il peut voir et comprendre, Joyce semble un peu plus admirative, si bien que le garçon n'a jamais vu une telle expression de respect, mise à part chez John.
- Tu es très intelligent, tu dois être fort en cours.
- À vrai dire, je m'ennuie tellement c'est facile.
Joyce rit franchement, et Sherlock rougit. Il ne s'est jamais senti aussi bien. Des mots sortent alors de sa bouche sans qu'il ne puisse se contrôler.
- Vous êtes tellement gentille, pourquoi vous êtes célibataire ?
Le silence qui suit donne des frissons au garçon, se sentant bête au point de s'insulter intérieurement. J'ai tout gâché, pense t-il en serrant les poings sous la table. Il s'apprête à s'excuser, conscient d'avoir dit quelque chose qu'il fallait clairement éviter. Sherlock réfléchit, essayant de déduire autre chose. Joyce est veuve ? Ou a eu un mari abusif ? Quelque chose l'empêchant d'être en couple ? Ou elle ne souhaite tout simplement pas être en couple ? Ça peut être tout simplement être ça. Mais en voyant l'expression toujours douce de la jeune femme, l'ado sent sa respiration se calmer d'elle-même.
- Tu es gentil, toi aussi, Sherlock. Moi non plus, je ne comprends pas pourquoi tu es encore dans cet orphelinat.
- Disons que je n'ai pas eu la chance de rencontrer des gens aussi tolérants que vous.
- On est pareil.
- Comment ça ? demande Sherlock, sa curiosité grandissante.
- Moi non plus, on ne m'accepte pas comme je suis.
- Pourquoi ?
Joyce baisse quelques instants la tête, une expression d'hésitation claire sur son visage. Mais en regardant une nouvelle fois Sherlock, elle lui fait confiance. Elle prend une profonde inspiration avant de parler.
- J'ai reçu pleins de remarques. Pour beaucoup, je ne suis pas vraiment une femme.
Le garçon déglutie en voyant l'expression presque désolée de la jeune femme. En l'observant pour ses déductions, il n'a pas vraiment prêter attention à certains petits traits physiques. Non pas volontairement, mais tout simplement parce que Sherlock n'y voit aucune particularité à le mentionner. Cependant, il comprend que cela concerne vraiment Joyce, cette dernière commençant à s'expliquer d'un ton incertain.
- Je comprends que ça te dé-
- Je m'en fous.
Sherlock ne parvient pas non plus à retenir ces mots, coupant la parole à Joyce. Mais depuis toujours, quand sa franchise devient très expressive, le garçon a toujours du mal à contenir ses paroles. Et là, il s'autorise à s'exprimer. La tête que fait son vis à vis lui fait alors se demander si c'est une bonne chose. Il choisit de s'expliquer avant tout quiproquo.
- Je m'en fous de ce que la biologie dit. J'ai un ami qui a été adopté, et qui compte plus que tout pour moi. Il m'a apprit d'être moi-même, même si ça ne plaît pas aux autres. Et même si des fois, je fais semblant de m'intéresser à d'autres activités, je ne peux pas abandonner la science, le violon, les enquêtes, les déductions, c'est ce qui compte le plus. C'est ce qui me définit le mieux. Alors, s'il vous plaît, Joyce, soyez celle que vous voulez. Et tant pis si ça ne plaît pas aux autres.
Sherlock a conscient d'être naïf, dans le sens où il se doute que le monde ne sera jamais entièrement tolérant, il en a déjà eu un large aperçu avec tous les couples qui sont venus le voir et sont repartis en découvrant ses intérêts ou son homosexualité, mais s'il peut redonner courage à au moins une personne, autant être sincère dans ses mots, et ne pas chercher à faire un discours larmoyant. Il entend alors Joyce soupirer. Soupirer de soulagement.
- Tu es un bon garçon, Sherlock. Je ne connais pas ton ami, j'imagine que c'est ce John, mais il t'a apprit de belles choses. J'espère que d'autres personnes vous comprendront au fil du temps.
- J'espère aussi.
Un nouveau silence prend place, mais bien plus agréable et doux que celui d'il y a quelques minutes, les deux compères s'échangeant des sourires réconfortants. Joyce prend alors une autre inspiration, devant annoncer une autre chose importante.
- Dis-moi, Sherlock, tu es déjà allé dans d'autres pays ? Non ? Je vois… En fait, je n'habite ni dans la région, ni dans ce pays. Quand je t'ai dit l'autre jour au téléphone que j'habitais loin, j'aurais dû plutôt dire très loin.
- Comment ça ? demande Sherlock, sentant un petit nœud se former dans son ventre.
- Je suis en voyage depuis maintenant deux ans au Royaume uni, et je vais bientôt rentrer chez moi, en Australie.
Sherlock sent maintenant un froid glacial. En Australie ? Mais...c'est à l'autre bout du monde ! Jamais il ne pourrait revoir John dans ses conditions ! Le garçon ferme brièvement les yeux, ayant clairement la sensation d'une belle occasion qui lui échappe.
- Je suis désolée, j'aurai dû te le dire dès le début. Je me doute que ça doit être impossible pour toi de tout quitter pour partir là-bas.
- Pour être honnête...J'aurai dit oui...si je n'avais pas un petit ami à Liverpool. On ne se voit déjà pas souvent depuis son adoption et ses études, mais on reste en contact via des lettres et le téléphone.
- John est un garçon très important, n'est-ce pas ?
Sherlock acquiesce d'un hochement de tête, les joues légèrement roses. Joyce continue de sourire, mais d'une façon plus mélancolique.
- Je ne veux pas t'enlever ça, tu mérites ce garçon.
- Je suis désolé, Joyce.
- Tu n'as pas. Au contraire, j'aurai dû y penser. Et puis il y a pleins d'enfants qui attendent d'être adopté en Australie aussi.
Finalement, au bout d'un nouveau silence, les deux compères décident de mettre fin au rendez-vous, se levant doucement de leurs chaises. Sherlock regarde Joyce remettre sa veste en cuir, se disant qu'elle a vraiment bon goût pour les vêtements. Il se surprend lui-même dans le geste qui fait juste après.
- J'espère que vous trouverez quelqu'un qui vous comprend, dit-il en serrant la jeune femme dans ses bras.
Il sent tout de suite ceux de Joyce entourer délicatement ses épaules, tout en chuchotant J'espère aussi. Prends soin de toi.
Quand Joyce part en voiture, elle adresse un dernier signe de la main à Sherlock, ce dernier y répondant d'un petit coucou. Plus tard, dans la soirée, dans son lit, le garçon sert de toutes ses forces la peluche Barberousse dans ses bras, le visage enfouit dans la fourrure toujours aussi soyeuse. Il ne pleure pas, ni ne crie, mais y étouffe des soupirs interminables.
•
- Qu'est-ce qui te désole le plus dans cette histoire ?
Sherlock est allongé sur le divan, écoutant attentivement la question de William. Même après deux ans, le psychologue reste le seul adulte en qui Sherlock raconterait tout. Et il est soulagé quand il lui a expliqué le mal être de Joyce. D'après l'homme, il en a déjà entendu parler, mais n'a jamais rencontré de personnes comme Joyce. La question qu'il vient de poser est compliquée à répondre. Dès le lendemain, le garçon a senti le besoin d'en parler à William. Pour l'heure, il ne sait guère s'il doit en parler à John ou non.
- Je ne sais pas. Sûrement le fait que j'aurai pu avoir une mère.
- Pourquoi as-tu refusé ?
- Vous ne m'avez pas écouté ? demande Sherlock, légèrement agacé.
- Si, parce que tu as John.
- Et ce n'est pas une raison suffisante ?
- Je ne juge pas ton choix. Je ne le ferai jamais. Je te demande pourquoi.
- Parce que je l'aime, il m'aime, et je ne peux pas le laisser. C'est si incompréhensible que ça ?
- Tu dois savoir une chose, Sherlock. La plupart des gens résument leurs vies, ou plutôt, les centre sur une chose. Pour beaucoup, ce sont leurs enfants, d'autres leurs passions, d'autres leur travail, ou même une religion, un rêve, pleins de chose en somme.
- Je le sais, ça. Où vous voulez en venir ?
- Qu'est-ce qui est le plus important pour toi ?
Sherlock cligne des yeux, se rendant compte que la réponse n'est pas aussi simple que prévue. D'un côté, John le remporte haut la main, mais de l'autre, Sherlock aimerait tant avoir enfin une véritable personne à qui se référer en tant que famille. Il a beau être solitaire, introverti et peu bavard, il ne peut empêcher ce pincement au cœur se produire à chaque fois qu'un enfant est adopté. Que ce soit avec les plus petits ou les plus grands, comme Victor qui a été adopté il y a un an et demi. De même que son grand frère Mike, bien qu'il ne hante plus ses nuits, reste une des questions demeurant sans réponse à ce jour. Sherlock aimerait tant ne serait-ce le voir, pour savoir à quoi il ressemble, et déduire des choses.
- Tu n'es pas obligé de répondre, ni aujourd'hui, ni n'importe quand.
William se lève alors de son fauteuil, et ouvre un placard. Sherlock est surprit en le voyant sortir une guitare sèche. Et sans un mot, le psychologue se met à jouer un doux morceau, chantant pour un public d'une personne.
Un oiseau vient de se poser.
Il sifflote, comme apaisé.
Lui sait comment s'envoler.
Lui a su comment quitter son nid, tout recommencer.
Je ne peux pas voler, mais je peux courir.
L'oiseau peut s'envoler, mais il ne peut pas sourire.
Entre ailes et lui, je ne sais pas quoi choisir.
Sherlock ouvre les yeux qu'il a fermé au fil de la mélodie, et regarde William qui sourit tendrement.
- C'est un petit cadeau pour toi, dit-il.
- En quel honneur ? demande le garçon.
- Il n'y a pas besoin de raison pour faire un cadeau.
- Merci en tout cas. C'était joli.
William hoche la tête, et range l'instrument dans le plus grand des silences. Quand l'homme se tourne vers son patient, il fronce les sourcils. Au fil des années, il sait distinguer le moindre changement d'expression chez Sherlock, même le plus minuscule.
- Tu n'as pas tout dit, je me trompe ?
Sherlock soupire. Même en étant le plus naturel qui soit avec William, il en oublie par moment qu'il arrive à discerner le moindre changement de faciès, même le plus minime. Avec toutes ces années passées, Sherlock a arrêté il y a bien longtemps le nombre d'heures partagées en compagnie de William. Alors quitte à être toujours franc avec lui, autant l'être aussi aujourd'hui.
- Je veux quitter cet endroit. Je veux faire des études supérieures.
- Tu en as parlé à la directrice ?
- Pas encore, mais ça ne devrait pas traîner.
- Tu y as bien réfléchi ? Ce n'est pas une décision à prendre à la légère.
- Je sais ce que je fais. Et puis si personne ne peut m'adopter, je ne vais pas rester pour toujours dans cet orphelinat.
- Je vois. Et tu sais où aller ?
- Je vais demander de l'aide, je préfère bien me renseigner.
- C'est une bonne chose.
Sherlock est surpris que William n'est pas plus de réaction que ça. Il sait qu'ils sont avant tout psychologue / patient, mais avec le temps passé ensemble, il sait qu'un étrange lien s'est formé entre eux, quelque chose d'indéfinissable, mais qui s'accorde bien à un lien de confiance. Le garçon se redresse dans le divan pour regarder droit dans les yeux William, puis il voit l'expression de ce dernier. L'homme ouvre son sac, prend son portefeuille, puis en sort une carte, et la tend à Sherlock. Le garçon lit ce qui y est inscrit. Un simple numéro, noir sur blanc. Pas de nom, pas d'adresse. Et le numéro n'a rien d'ordinaire.
- Quand tu quitteras cet orphelinat, peu importe la raison, garde ce numéro, que ce soit la carte ou de mémoire. Si un jour, tu sens que tout espoir n'est plus là, qu'il n'y a plus rien à faire, appelle ce numéro, peu importe le moment ou l'endroit. Et ne parle de ce numéro à personne, ok ?
Sherlock regarde une nouvelle fois la carte, avant de scruter les yeux luisant de sincérité de William.
- Ok.
À suivre...
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