Musique du jour : "Still" de Ben Folds, composée pour le film d'animation "Nos voisins les hommes" (2006).

Ça y est, l'heure des réponses est arrivée !


Chapitre 23 :

Still

Sherlock cligne à plusieurs reprises des yeux, se demandant s'il ne délire pas une fois de plus. Son frère ? Il serait vraiment apparu ainsi d'un coup ? C'est avec lui qu'il a parlé au téléphone ? Depuis tout ce temps, il avait l'occasion de retrouver son aîné, et ça lui a échappé… En comprenant cela, Sherlock se sent dans un sens plus bête que jamais. Puis une colère noire le prend un instant. Est-ce que le type qui lui a refilé ce numéro, William, était au courant ? Si c'est le cas, Sherlock parlait à un menteur depuis probablement des années. Le pauvre jeune homme a tellement de questions à poser qu'il en mal à la tête malgré les antalgiques donnés par les médecins de l'hôpital. Et l'homme tranquillement assis à côté de lui s'en rend compte.

- J'imagine que tu as pleins de choses à demander ? questionne Mycroft, le ton doux.

- Oui…

La voix de Sherlock est croassante, semblable au grincement d'une chaîne rouillée. Il n'en revient toujours pas que son frère Mike, non, Mycroft, soit là, vivant, et bien réel. Le cadet ferme les yeux, cherchant dans sa tête quelle question poser en premier, et il n'a pas à réfléchir très longtemps.

- Pourquoi...tu m'as laissé là-bas ?

À peine que Sherlock articule non sans douleur ces mots qu'il voit son frère fermer à son tour les yeux, la culpabilité parcourant son visage. Avec toutes ces années passées, Sherlock se demandait au fil du temps si le garçon de ses cauchemars d'enfance n'était pas juste un imposteur, ou une hallucination. Mais ses doutes s'estompent en voyant Mycroft ainsi. Ce dernier finit par parler, après un profond soupir.

- Je savais que tu allais demandé ça. Et je préfère être direct, je ne peux plus te mentir, n'est-ce pas ? Bon…

Sherlock attend. Mycroft demeure muet pendant un temps indéterminé, cherchant probablement ses mots. Le cadet exprime tant bien que mal son impatience. Cela fait plus de vingt ans qu'il attend des réponses.

- Tu avais trois ans à cette époque, et moi dix. Et malgré nos jeunes âges, nous étions déjà...différents. Que ce soit dans notre comportement, nos connaissances, et notre intelligence. Même en étant si petit, je savais que tu serai comme moi, pour le meilleur comme pour le pire. Et nos parents avaient déjà beaucoup de mal à gérer ça. Alors quand ils sont partis un jour en ville, me laissant m'occuper de toi, et qu'il a eu ce coup de fil, j'ai dû réfléchir à toute vitesse, car je n'avais pas le temps.

- Pas le temps de quoi ? demande Sherlock, fronçant les sourcils.

-Tu ne peux pas t'en rappeler, mais tu avais du te faire opérer un jour d'une appendicite quand tu étais encore un nourrisson. L'opération s'était très bien passée. Mais ce que nous ne savions pas, c'est que cet hôpital de cambrousse avait eu des problèmes de communication. Il y avait un autre enfant d'une autre famille qui devait être opéré ce jour-là, mais le chirurgien qui devait s'en charger s'occupait déjà de toi. L'enfant n'a pas survécu, et ses parents ont très vite compris pourquoi. Ils ont entièrement rejetés la faute sur nos parents. Il y a eu par la suite des menaces pendant une ou deux semaines tout au plus. Nous pensions tous que c'était leur colère qui les faisaient agir ainsi, si bien que nous n'avions plus entendu parler d'eux pendant près de trois ans. Mais un jour, ce couple a fini par fomenter je ne sais quel plan, causant un accident de la route à nos parents. Ils sont...restés plusieurs jours dans le coma avant de succomber.

Mycroft regarde son frère, se demandant s'il doit continuer. Mais à en juger les prunelles du cadet, il comprend qu'il ne doit pas s'arrêter.

- Nous avions un oncle, il s'appelait Rudy. Mais tu ne le connaissais pas, étant donné qu'il habitait loin de chez nous. Et c'était le seul membre de la famille toujours présent. Par conséquent, c'était mon parrain. Il était au courant de cette histoire de menace, et défendait bec et ongles nos parents. Et quand nous avons appris que ce n'était pas un simple accident, nous avons compris que tu étais en danger. Oncle Rudy avait certes les moyens de s'occuper d'un enfant, mais pas de deux. Et notre nom de famille te mettait en danger. Au départ, il voulait me laisser à l'orphelinat et s'occuper de toi, mais...connaissant son caractère assez rustre, je craignais que tu ne tienne pas le coup. Quant au couple, il n'a pas pu te retrouver, étant donné que tu étais en sécurité dans cet orphelinat. Si je n'ai pas donné notre nom de famille au personnel, c'est bien pour qu'il ne remonte pas jusqu'à moi et notre oncle, et encore moins au couple. Nous avons prit cette décision ensemble. Au début, il pensait t'emmener lui-même aux Hêtres Dorés, mais je ne pouvais pas prendre le risque d'attendre plusieurs heures le temps qu'il arrive de chez lui. Quand il a comprit que je l'ai fait de moi-même, je ne te cache pas qu'il m'a grondé, mais il a vite compris mon choix. Après ça, je suis allé vivre chez lui, à l'abri des tueurs. Nous n'avons jamais retrouvé la trace du couple, et je crois que le fait d'avoir tué nos parents leurs ont suffit. Mais nous n'étions guère à l'abri d'une autre tragédie... Aujourd'hui, je sais qu'ils sont morts. Disons que...je me suis occupé de leur cas...

Mycroft cesse de parler, bien qu'il est encore beaucoup de choses à dire. Mais en voyant l'expression de Sherlock, il préfère prendre une pause, craignant de perdre son frère avec autant de révélations. Cependant, le cadet demeure d'un calme olympien, scrutant le plafond d'un air songeur tout le long des explications. Seuls ses doigts pâles et fins trahissent sa nervosité, tremblant plus ou moins forts à différents moments. Sherlock fait comme pour désormais beaucoup de choses, il analyse et déduit. Maintenant, il a d'autres questions à poser, se rappelant de choses qu'il a vu ou vécu comme si c'était hier. Et malgré la fatigue qui l'étreint, il veut tout savoir maintenant, hors de questions d'attendre encore des heures.

- Pourquoi vous n'avez pas cherché à me recontacter ?

- Pour être honnête, énonce Mycroft d'une voix grave et sincère, nous aurions espéré que tu te fasses adopté, comme n'importe quel pensionnaire de cet orphelinat. Que tu es de nouveau une famille qui prenne soin de toi, avec un autre nom. Mais de ce que nous sachions, tu faisais presque tout pour ne pas être adopté. En attendant, Rudy envoyait de l'argent. Et au fond de moi, je me suis toujours demandé si c'était une bonne idée de faire ça. À donner un clair signe de vie, je n'imagine pas à quel point ça a dû-

- Tu n'as pas idée, dit Sherlock en coupant la parole de son frère d'un ton sec.

Mycroft déglutie, mais continue de parler.

- Rudy était cependant déjà âgé, et quand il est décédé, j'ai prit la relève, et j'ai fait des petits boulots pour que tu continues à avoir de l'argent. Pour notre oncle, c'était primordial que tu ais de l'argent de côté, et je ne compte plus le nombre de fois où il m'a demandé de continuer à en envoyer une fois qu'il serait parti. Et en plus de ça, Rudy avait engagé un homme pour garder un semblant de contact avec toi. Ce dénommé William était d'accord. Rien d'étonnant vu son passif avec son fils… Mais peu importe. Toujours est-il qu'on lui a demandé de garder un œil vigilant sur toi tout le temps où tu serais à l'orphelinat. Parmi ses tâches, il devait étudier en profondeur chaque dossier de personnes souhaitant t'adopter, pour ne pas que le couple tente de te récupérer, vous que nous avions une photo des deux parents. Et un jour, j'ai donné à William le numéro que tu as utilisé, avec la consigne de te le passer une fois que tu quitterais Les hêtres dorés, quelque soit la manière. Mais avant que tu ne poses la question, non, je ne lui jamais parlé de notre lien de parenté. Il n'a jamais su que tu étais mon frère. En plus de l'argent qu'il envoyait pour toi, Rudy payait assez généreusement cet homme pour ne qu'il ne pose aucune question à qui que ce soit, pas même la directrice de l'orphelinat. Il m'avait également prévenu pour cet...incident avec un membre de l'équipe. Il pensait que j'allais vouloir te chercher, mais...j'ai continué à penser que tu pouvais te faire adopter. Alors William à renforcer sa surveillance, et moi, je me suis chargé personnellement du cas de ce criminel.

Sherlock réprime un frisson, et ferme les yeux. Il sait qu'il doit beaucoup à William. En dehors d'être un bon psychologue, c'était un homme bon, toujours à l'écoute. Même si cela fait des années, Sherlock se souvient de la douce mélodie à la guitare que William lui a joué, des exercices de relaxation qui lui a fait faire, ou de cette nuit où il l'a rassuré en le prenant dans ses bras. Il ne faisait pas que remplir un rôle de surveillant, il voulait réellement veiller sur lui, et Sherlock lui est une fois de plus reconnaissant. Mycroft continue de parler, répondant une fois de plus à une question avant qu'elle ne soit posé, le cadet se disant que cela va sûrement devenir une habitude.

- À l'heure qu'il est, il vit tranquillement une vie de famille en Irlande, c'est tout ce que je sais.

Sherlock sourit. Ce serait une joyeuse coïncidence, mais il ne peut s'empêcher de l'imaginer vivre avec son fils, espérant qu'il s'agisse de la réalité. Comment il l'a appelé, déjà ? Ah oui, Hank.

- Et les tombes ? demande t-il d'un coup pour changer de sujet.

- Les tombes ?

Mycroft semble perdu un bref instant, puis comprend, ne pouvant retenir un minuscule gloussement.

- Je me doutais que tu allais retrouver notre maison. C'est moi qui ait fait ça. Si tu découvrais ton nom, les personnes de l'orphelinat auraient fait des recherches, et il était hors de question qu'ils parviennent à nous. Tu avais encore beaucoup de mal à parler à l'époque, notamment pour dire notre nom, ou mon prénom. C'est pour ça que tu m'appelais Mike, ou même Mickey. J'espère que tu ne m'appelles plus ainsi, hein ?

- Non, répond Sherlock avec un maigre sourire. Comment je m'appelle, alors ? demande t-il, son sourire s'estompant quelque peu.

- Étant donné que je sais maintenant que le couple n'est plus de ce monde, je peux te dire ton nom ; William Sherlock Scott Holmes. Je suis désolé que tu aies retrouvé la maison dans cet état. Rudy ne voulait pas la mettre en vente, craignant que si quelqu'un l'achète, cela devienne un potentiel élément qui mène au nom "Holmes". Très honnêtement, je crois qu'il cherchait un peu la petite bête. Quel gâchis d'abandonner une si belle maison...

Le brun n'entend pas vraiment les paroles de son frère quant à la demeure, enregistrant à la place ses trois prénoms. Peu importe. Celui qu'il a depuis toujours suffit. Et Holmes. Voilà donc son nom de famille. Il en a enfin trouvé un. Ou plutôt, il a retrouvé son ancien nom. Ça convient au jeune homme, qui répète plusieurs fois le nom dans sa tête. Sherlock Holmes, ça sonne plutôt bien. Il pense alors à autre chose, une chose qui enlève pour de bon son sourire.

- Il y a aussi...autre chose, dont je me souviens. Ce que tu m'as dis avant de partir.

- Oh… Tu t'en souviens aussi ? demande Mycroft, d'un ton...désolé ?

L'aîné soupire quand le cadet acquiesce d'un léger hochement de tête.

- Pour être honnête, je ne sais pas ce qui m'a prit de te dire ça. J'étais un gamin à l'époque, et...je t'avais dis ça un peu sur le coup de la panique. C'est oncle Rudy qui m'a appris ça, une fois où je me pleurais à cause de mes camarades qui me harcelaient à l'école. Aujourd'hui, je me demande si j'ai bien fait, étant donné que je n'applique qu'à moitié cette...philosophie, si je puis appeler ça ainsi. Je pense que c'est dans un sens protecteur, mais c'est aussi très dur à suivre. J'imagine que tu as appliqué cette consigne si tu t'en rappelle, mh ?

- Il y a quelques années, maintenant, oui, répond Sherlock dans un murmure.

Le silence qui suit devient pesant, perturbé par les sons discrets des machines à côté du lit du cadet. Ce dernier repense à ces nombreuses fois où la voix de son frère l'a hanté petit et adolescent, lui quémandant de ne s'attacher à rien, ni à personne. Mais Sherlock ne peut ne pas oublier et aimer les personnes qui l'ont acceptés tel qu'il est. La plupart l'ont fuit tant de fois pour ses différences, les gens aiment tellement ce mot. Ce qui plombe le plus son moral, c'est qu'aujourd'hui, les dites personnes qui l'ont appréciés, et bien plus pour certaines, ne sont plus là. Sherlock comprend qu'en dehors de Mycroft, il est seul. Sa vie ne tient de nouveau qu'à une seule personne. Perdu dans ses réflexions, il finit par comprendre que son frère continue de parler.

- Tu sais, j'ai lu les journaux qui parlait de cette fois où tu as retrouvé une perle pour un musée. Et...j'ai aussi discuté avec quelques personnes des squats que tu fréquentais. Tu as toujours aimé faire ça ? Les enquêtes ?

- Oui, pourquoi ?

Cette fois, Mycroft sourit vraiment, et Sherlock se sent soudainement mieux.

- J'ai parmi mes connaissances plusieurs personnes travaillant pour Scotland Yard, particulièrement un inspecteur du nom de Lestrade.

Sherlock ne voit pas le furtif rougissement de son frère.

- Si tu veux, je peux lui en parler, et proposer une place pour toi, qu'en dis-tu ?

- Je ne sais pas. Je vais réfléchir…

Pour l'heure, Sherlock n'aspire qu'à une chose, dormir, se reposer. Mais Mycroft semble avoir d'autres choses à expliquer.

- Je dois te dire que désormais, je ne te laisserai plus, tu comprends ? Je travaille au gouvernement depuis bientôt huit ans, et...disons que j'ai déjà accès à plusieurs choses. Tu n'as plus à t'inquiéter quant à avoir un toit, de quoi vivre, de l'argent, etc. Je vais me charger de tout, d'accord ?

Sherlock répond une fois encore d'un lent mouvement de la tête, le jeune homme se rendant à peine compte qu'il n'est plus à la rue et en danger, la fatigue recommençant à l'assommer pour de bon. Cependant, il entend bien les dernières phrases que dit son frère, toujours d'une voix sincère et juste.

- Je te demanderai juste une chose à faire. Tu as fais subir à ton corps pleins de choses, et tu ne peux pas guérir seul. Dès que possible, je t'enverrai dans un centre privé pour te faire désintoxiquer. Mais ne t'inquiète pas, je viendrais te voir tous les jours, je t'accompagnerai. Tu...Tu m'entends, Sherlock ?

Nouveau hochement de tête, encore plus lent et faible. Mycroft comprend. Il se lève, récupérant son parapluie, avant de regarder une fois de plus son frère alité. La dernière fois qu'il l'a vu, il était tout petit, emmitouflé dans de chauds vêtements, un chien en peluche dans les bras. En le voyant ainsi, il tente un dernier contact. Il pose sa main moite sur celle froide de Sherlock.

- Je ne te demande pas de me pardonner, mais sache que je te présente mes plus sincères excuses.

La main du cadet frémit à peine, mais Mycroft ressent tout de même une forme de réponse de la part de son frère. Ce dernier ouvre difficilement la bouche, mais parvient tout de même à croasser ses paroles :

- Tout le long, j'hésitai à être adopté, parce qu'au fond de moi, j'étais persuadé que quelqu'un m'attendait...

Les deux frères échangent un regard qui en dit long. Puis sans plus un mot, Mycroft quitte la chambre, dans l'optique d'y retourner le lendemain le plus tôt possible. Une fois la porte fermée, de son côté, Sherlock tourne doucement le visage, jetant un œil à la fenêtre donnant sur un ciel éclairé par le couchant. Les fois où il regardait pendant des heures ce genre de chose, il le faisait en compagnie de…

- John…

Son murmure disparaît aussi vite que les sons des machines, lui rappelant que son cœur bat toujours...


Suite et fin au prochain chapitre...

Merci aux personnes qui commentent :)