Auteur : Ookami97 pour Zofra !
Titre : « À cœur ouvert »
Personnages : La famille Todoroki
Rating : T pour mention d'automutilation et de troubles mentaux
Format : OS
Note : Joyeux Noël, Zofra ! Tu avais demandé un Secret Santa sur la relation entre Enji et Touya… Le voici ! J'espère de tout cœur que le texte que je t'ai écrit te plaira, c'est ma première fic sur eux et j'ai fait tout mon possible pour coller à leurs personnalités du canon et à ce que tu avais mis sur ta liste. Pour la petite mise en contexte, ceci est donc un OS qui se passe dans un UA sans alter où Enji est le PDG d'une grosse entreprise, et qui, à cause de son travail, à mis sa famille de côté. Parmi ses enfants, son premier fils, Touya, est celui qui souffre le plus de cet éloignement au point de se venger sur son propre corps… J'ai aussi inclus les autres membres de la famille qui gravitent autour de tout ça chacun à leur façon. Pour la suite, je te laisse découvrir en lisant !
Comme dit plus haut, le texte contient pas mal d'angst et de moments un peu difficiles. Pour ceux qui le liront (même si vous ne vous appelez pas Zofra, vous avez le droit ! xD), gardez à l'esprit qu'il peut être un peu dérangeant. Cependant, si vous décidez de passer le pas, je vous souhaite une bonne lecture !
Et une fois de plus, Zofra, passe de joyeuses fêtes, en espérant que ton cadeau te plaise ! \0/ Enjoy !
À cœur ouvert
Le crissement des pneus sur les gravillons de la petite parcelle de jardin qui se trouvait devant l'immense maison traditionnelle japonaise retentit dans la quiétude du soir. Il était six heures de l'après-midi passées, et la nuit était tombée sur Tokyo. Il faisait froid ce soir, le mois de décembre étant déjà bien entamé. Les fêtes approchaient et avec elles, leur lot de joie, d'allégresse, et de soirées en famille où l'on partage des présents sous le sapin et un bon repas autour d'une table bien garnie.
Fuyumi coupa le contact et sortit de sa voiture, son épais manteau bordé fourrure synthétique blanche bien serré au col pour se protéger du froid. D'un pas rapide, elle ouvrit la porte arrière pour récupérer son cartable d'institutrice et s'empressa de se réfugier au chaud dans la demeure qui l'attendait, frigorifiée.
Lorsqu'elle entra à l'intérieur, le silence était complet. Les lumières étaient toutes éteintes, et pas un son ne s'élevait depuis l'immense bâtisse. C'était comme si Fuyumi était seule. Et c'était presque le cas.
Elle posa ses clés dans le petit vide-poche et retira sa veste qu'elle pendit dans le placard. Elle troqua ses chaussures de ville contre une paire de pantoufles et alluma l'interrupteur en passant la petite marche de l'entrée. Une lumière jaune inonda instantanément l'intérieur, révélant une cuisine moderne qui dénotait cruellement avec l'esthétique traditionnelle du reste de l'habitation.
Cette maison était celle de son père, où elle habitait avec deux de ses frères. Son cadet, Shoto, un lycéen qui vivait à l'internat la semaine et qui ne revenait que le week-end, et son aîné, Touya.
Celui-ci ne travaillait pas. Il ne faisait pas non plus d'études. Touya était… Un jeune homme perturbé. Il ne passait que rarement ses journées en dehors de sa chambre dans laquelle il restait inlassablement enfermé, de jour comme de nuit, ne sortant à peine que pour s'alimenter.
Fuyumi avait également un autre frère cadet, Natsuo, un étudiant qui avait pris son indépendance et qui était allé vivre dans un petit appartement non loin de la fac, et qu'elle ne voyait plus beaucoup à cause de leurs emplois du temps respectifs.
Elle était toujours un peu peinée de retrouver cette immense maison si vide, le soir, après le travail. Elle regrettait l'époque où elle et tous ses frères vivaient encore ici, jouant dans la large cour centrale sous les regards protecteurs et bienveillants de sa grand-mère et de sa maman. Rei, c'était son prénom, ne vivait plus parmi eux, elle non plus.
Elle avait quitté leur maison il y avait de ça quelques années, pour des raisons de santé et était internée à l'hôpital de Tokyo en soins psychiatriques.
La jeune femme glissa le bout de ses doigts sur le marbre froid du plan de travail, ravalant un rictus amer en avisant la note qui y avait été déposée. Elle s'en saisit pour la parcourir des yeux, reconnaissant l'écriture de son père.
« Il reste du kimchi au frigo. Ton frère aura déjà mangé, je te laisse te débrouiller. Je ne rentre pas ce soir. »
Froid, bref et distant. Elle plia le mot qu'elle fit disparaître dans la poche de sa jupe, soupirant tristement. D'après elle, il n'y avait rien de plus triste que de manger à cette grande table sans personne avec qui partager son repas. Comme souvent, elle finirait sûrement par prendre son dîner devant la télévision, histoire d'oublier sa solitude.
L'approche des fêtes de Noël était toujours un peu douloureuse pour elle, et tout moyen était bon pour se changer les idées. Il y avait cette série qu'elle aimait bien regarder… Au moins, ça l'aidait à se détendre un peu.
Le climat de chaleur humaine qui rayonnait au cœur de l'hiver lui rappelait toujours qu'elle n'avait pas eu cette chance, malgré sa grande famille. Depuis qu'elle était toute petite, les Todoroki n'avaient pas une seule fois fêté Noël. Fuyumi le regretterait probablement toute sa vie, mais elle ne pouvait rien y faire, car celui qui était à l'origine de ce qui avait éclaté la famille en morceau était le rédacteur du mot qui avait été soigneusement glissé dans la poche de la jeune femme.
§§§
Enji Todoroki était le PDG d'Endeavor Corporation, une entreprise financière dont les principales activités étaient l'achat et la revente d'actions en bourses. C'était un travail stressant demandant un investissement total, qui brassait des millions chaque jour. Il fallait être au top pour diriger un tel business et Enji avait toujours travaillé avec beaucoup d'acharnement. Droit, rigoureux et ambitieux, il s'était donné les moyens de réussir, mettant toute son âme dans un travail qui lui prenait tout son temps au détriment de sa vie de famille.
Il avait épousé Rei lorsqu'il n'était âgé que de vingt ans, un mariage arrangé par leurs deux parents. Il y avait eu de l'amour, entre eux, mais il avait vite délaissé sa toute jeune épouse pour se consacrer pleinement à son métier de trader. Même si, professionnellement parlant, les sacrifices avaient payé, son cercle familial avait grandement pâti de son absence et de sa rigidité.
Rei avait donné naissance à quatre enfants. Le premier, Touya, avait aujourd'hui vingt-sept ans. Fuyumi, la seconde, en avait vingt-trois. Natsuo avait dix-neuf ans et le plus jeune, Shoto, en avait quinze. Ils avaient majoritairement grandi sous la tutelle de la mère de Rei, car très vite, cette dernière avait développés des troubles mentaux qui l'empêchaient de prendre soin d'eux. La jeune femme s'en était longtemps voulu, mais elle n'avait rien pu y faire, voyant sa santé mentale se dégrader un peu plus chaque jour.
Les enfants avaient donc grandi dans un environnement distant. Côtoyant peu leur père qui, lorsqu'il était présent, les poussait à l'excellence et les noyait sous les exigences -ayant toujours voulu voir sa progéniture devenir au moins aussi bonne que lui ; et étant impuissants face à la dégradation de l'état de santé de leur mère, ils avaient eu eux-mêmes du mal à se forger. Si les trois cadets étaient aujourd'hui relativement stables, on ne pouvait malheureusement pas en dire autant du premier né du couple.
Touya, comme sa maman, avait développé des bouleversements mentaux sévères. Seulement, chez lui, ils étaient arrivés plus tôt, avaient frappé plus forts et avaient fait bien plus de dégâts. Le jeune homme était sujet à des crises de bipolarité, et à cause d'elles, était incapable de mener une vie normale.
Quand il n'était encore qu'un enfant, il était un petit garçon souriant et toujours prêt à redoubler d'efforts pour impressionner son papa. À une époque que lui seul avait connu, lorsqu'Enji n'était pas encore totalement obnubilé par son travail, il lui était arrivé de passer des jours agréables avec lui, à tout donner pour lui montrer qu'il était à la hauteur de ce paternel qu'il voyait comme un être tout puissant. Oui, enfant, Touya avait admiré son père. Mais les choses n'étaient pas restées éternellement les mêmes, et l'agréable enfance de Touya était vite devenue un enfer. Les naissances de Fuyumi, Natsuo et Shoto s'étaient succédé, et avec elle, le lot de travail du papa avait augmenté de manière exponentielle. Rei, fragile, n'avait pas supporté. Et les premiers signes avant-coureurs de sa maladie avaient mis le feu aux poudres au sein du couple.
Enji, pris dans l'engrenage infernal du travail, devant toujours donner plus de sa personne et s'investir dans son entreprise, avait calqué ce mode de fonctionnement sur sa propre famille. Il était celui qui avait pris la décision d'envoyer sa femme en hôpital psychiatrique, afin qu'elle puisse être aidée, l'atmosphère tendue qui régnait à la maison n'aidant pas. Bien que ses enfants aient toujours été persuadés que leur père les avait séparé de leur mère dans le seul but de se débarrasser d'elle, il avait toujours nié. Il avait fait ça pour son bien à elle, mais l'image que Fuyumi, Natsuo et Shoto avaient de lui était éloignée de la réalité, le voyant comme un tyran qui les séparait de leur mère.
Touya, lui, ne se contentait pas de ne haïr que son père, qui était devenu si distant avec lui. Il voyait ses frères et sa sœur comme le déclencheur de cette dégringolade et s'était toujours tenu éloigné d'eux, persuadé qu'ils étaient la cause de tous ses malheurs.
L'aîné était probablement celui qui en avait le plus souffert. La folie de sa mère et l'éloignement de son père, ajoutés à l'arrivée de sa sœur et de ses autres frères alors que tout allait si bien avant que l'orage n'éclate l'avait profondément marqué. Et toute cette souffrance était ressortie plus tard, durant son adolescence. Pendant que Fuyumi prenait sur elle en remplissait sagement les attentes toujours plus hautes de son père, que les deux plus jeunes, Natsuo et Shoto, s'étaient rapidement éloignés de lui, Touya avait commencé à agir de manière étrange.
Au début, les crises avaient été faibles. D'un naturel distant et froid, il lui arrivait de se sentir invincible. Ces jours-là, les joutes verbales avec son père, emplies de haines et de reproches, fusaient dans la maison. Dans ces moments, Touya était persuadé de pouvoir gagner et faire ployer son paternel en le mettant devant les faits, mais Enji était invulnérable. Ces épisodes étaient suivis d'autres, très différents, où le jeune homme s'enfermait dans sa chambre sans en sortir pendant parfois presque deux semaines. Il ne s'alimentait plus, abandonnait toute motivation et remettait sa vie entière en question, traversant des phases d'auto-mutilation intenses.
Sa maman n'était plus là pour le protéger. Son père se réfugiait au travail pour ne pas le voir faire. Ses frères s'étaient renfermés sur eux-mêmes. Seule sa sœur, qui avait toujours fait office de médiateur au sein de la famille, avait tenté de l'épauler comme elle avait pu, en vain.
À vingt-sept ans, Touya n'avait ni études, ni emploi, ni relations sociales. Ses crises l'en empêchaient totalement et le coupaient du monde, et le reste de sa famille, qui vivait sa vie comme elle le pouvait, ne lui était d'aucune aide. Il était seul. Et il était dévasté, car l'amour qu'il avait tenté de donner à son père ne lui avait pas été rendu.
§§§
Des yeux d'un bleu océan, limpides et profond comme les abysses et une chevelure nivéenne appartenaient au jeune homme assis, les jambes ramenées contre son buste, dans un coin de la pièce. Ses cheveux initialement roux, un roux flamboyant, presque rouge, comme ceux de son père, étaient devenus blancs un peu avant l'âge de ses dix ans. D'abord par endroits, mais aujourd'hui, la totalité de sa chevelure avait perdu son pigment naturel. Parfois, il les teignaient en noir pour faire enrager son paternel, mais la teinture ne tenait jamais bien longtemps. Touya arborait sur la tête les mêmes mèches blanches que sa mère.
Le crissement de la pierre du briquet émit une petite étincelle qui se mua en une flamme ondoyante, bleue à la base et orange en son centre. Lorsque Touya lâchait la pression exercée par son pouce sur la petite languette du briquet, la flamme disparaissait pour réapparaître aussitôt dès qu'il faisait crisser la molette.
Il avait joué avec le petit objet depuis les vingt dernières minutes, ses yeux plongés infatigablement dans la flamme qui lui faisait face, un éclat de fascination teintant son regard. Touya avait toujours adoré le feu. Sa chaleur, la force de ses flammes, leur densité et leur puissance destructrice. Il avait commencé à cramer de petits objets dans sa chambre, le jour ou il avait piqué le briquet de son père, celui qu'il gardait toujours dans la poche droite de sa veste. Des petits jouets en plastique d'abord, qui avaient fondus et laissé une tâche sur le tatami. Puis des feuilles. Des pages de ses anciens cahiers de cours, des livres entier qu'il regardait s'embraser depuis le fond de sa corbeille.
Plus d'une fois, il avait faillit mettre le feu à la maison. Faite en majorité de bois et d'autres matériaux hautement combustibles, ses petits incendies improvisés avaient souvent dégénéré. Et, lorsque regarder le feu consumer ses biens n'avait plus suffit, Touya avait essayé sur autre chose, pour voir. Il avait laissé la flamme courir sur la peau fine de l'intérieur de son avant bras. Dès que le feu avait touché sa chair, il avait glapi de douleur et lancé le briquet à travers la pièce, tenant d'une main tremblante la brûlure rouge qui avait marqué sa peau si pâle. La douleur avait été aussi vive et piquante qu'une morsure, et pourtant… Touya avait rampé jusqu'au briquet qui avait atterri près de son bureau et l'avait ramassé.
Ce feu avait sur lui un pouvoir qu'aucun autre élément ni être ne lui avait jamais fait ressentir. Et malgré la douleur, il avait recommencé. La morsure cruelle des flammes avait laissé de nombreuses traces sur son corps. Des cicatrices brunes qui n'avaient épargné aucune parcelle de ses tissus. Après ses bras, il avait essayé son ventre. Lorsqu'au début, il tentait des endroits où les cicatrices ne seraient que difficilement visibles, il avait vite oublié cette résolution avec les années et était allé de plus en plus loin. Ses jambes, son cou et son visage portaient aujourd'hui les vestiges de ces dix dernières années, toujours remplacées par de nouvelles brûlures, fraîches et douloureuses.
Et aujourd'hui était un jour comme les autres. Le jeu avec la flamme n'était que le préquel de la séance qu'il prévoyait de se faire subir.
Il fit crisser la pierre une dernière fois. Après l'étincelle à peine visible qui éclata avant que la flamme ne s'embrase, il approcha le briquet de son muscle, tendant son bras en le tournant vers l'extérieur. Là où la peau était la plus fine et la plus sensible. Les traces des précédentes brûlures étaient si nombreuses qu'aucune parcelle saine n'était trouvable sur l'épiderme tant le jeune homme s'acharnait souvent sur son corps.
Touya cilla à peine lorsqu'il fit glisser la flamme tout contre sa peau. La morsure brûlante fut vive, mais il y était habitué, à présent, et c'était cette sensation de crocs contre sa chair qu'il recherchait à chaque fois. La chaleur, il ne la sentait pas. Rapidement, la membrane qui rougissait sous les flammes devint de plus en plus foncé, et lorsque le jeune homme recula enfin le briquet après plusieurs secondes, le poing serré et le bras tremblant, une cloque se forma à la surface. Elle était remplie de lymphe. Touya passa la pulpe de ses doigts sur l'ampoule avant de recommencer quelques centimètres plus bas.
Lorsqu'il se brûlait, il ne pensait à rien. Il était focalisé uniquement sur les sensations qui traversaient son corps, oubliant tout le reste. Son père qu'il haïssait au moins autant qu'il l'aimait, sa mère enfermée à l'hôpital, sa vie qu'il avait passée sur la ligne de départ, le bruit du moteur de la voiture de sa sœur qui venait de rentrer du travail… Tout cela était projeté au second plan, annihilé par les boursouflures et les croûtes suintantes qui se formaient sur ses bras.
Ces jours-ci, encore plus que d'habitude, il n'avait envie de voir personne. Il ne se sentait même pas l'envie ni la force d'ouvrir la bouche pour prononcer ne serait-ce qu'un bonsoir. Fuyumi allait passer la soirée seule, mais ça lui était égal. Lui aussi était touché par l'ambiance des fêtes de Noël, et ça le gavait. Toute cette joie débordante lui donnait envie de vomir, et pour oublier, il se brûlerait deux fois plus.
Mais après tout, personne ne se souciait de lui, alors ce n'était pas bien grave.
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Enji avait travaillé sans s'arrêter durant tout l'après-midi. Depuis la dernière fois qu'il avait posé les yeux sur l'horloge, après une pause déjeuner prise en quatrième vitesse, presque six heures s'étaient écoulées. Il ne les avait pas vues défiler, mais une fatigue sournoise s'était glissée sous ses paupières et un mal de tête coriace commençait à poindre après cette journée passée sur l'ordinateur.
L'homme quitta son bureau, faisant reculer sa chaise pour se lever. Il sentit son dos craquer et s'étira en grognant, soupirant en passant une main lasse sur ses deltoïdes qui le faisaient souffrir. Il fit un pas dans la pièce pour venir se planter à la fenêtre de son bureau, un large open space très moderne, posant ses yeux sur la mer illuminé de la ville en contrebas, un voile éclatant de millier de petits points lumineux et clignotants semblables à une mer d'étoiles.
Enji aimait Tokyo. Il aimait la dynamique de la mégalopole, il aimait la ville et ses buildings qui lui avaient toujours fait tourner la tête. Son agence se trouvait au quinzième étage d'un gros immeuble en plein centre, et il ne s'était jamais lassé de la vue depuis la première fois qu'il avait mis les pieds dans ce bureau au sein duquel il passait tant de temps.
En ce moment, il avait beaucoup de travail. En général, il pouvait rentrer chez lui, se poser une heure pour avaler son dîner et prendre une douche avant d'aller se coucher pour se lever à l'aube et retourner dans ses bureaux le lendemain matin. Mais ces dernières semaines, il avait passé plus de temps assis devant son ordinateur et en réunion que jamais, surchargé de travail à l'approche de la date de la signature d'un gros contrat avec une firme jumelle à la sienne. Des millions de yens étaient en jeu et il devait tout donner pour que le final soit impeccable.
Il avait passé ses dernières nuits dans un hôtel à quelques minutes à peine en voiture de son bureau. Les nuits au sein de la suite dans laquelle il avait à moitié emménagé depuis le début de la semaine étaient aux frais de la boîte, sa propre maison se trouvant trop loin du travail, le trajet lui faisait perdre un temps qu'Enji n'avait pas.
Il se frotta les yeux. Il avait atteint sa limite et la fatigue était trop grande pour qu'il reste dans ce bureau une minute de plus. Il attrapa sa veste qu'il enfila rapidement, tâtant ses poches à la recherche de ses clés de voiture, et alla s'engouffrer dans l'ascenseur, appuyant sur le bouton qui menait au sous-sol. Une fois arrivé au parking, il déverrouilla de loin sa berline allemande dont les phares clignotèrent dans la pénombre du garage. Il monta à l'intérieur avant que le grondement sourd du moteur ne s'élève lorsqu'il quitta les locaux, laissant derrière lui son agence pour prendre la direction de l'hôtel qu'il pouvait apercevoir d'ici tant il était proche.
Après un rapide trajet à peine ralenti par la circulation qui se faisait bien moins dense à cette heure, l'homme atteint enfin la chambre dans laquelle il coucherait pour les soirs à venir. Il avala rapidement son repas sans même se soucier de sa saveur, s'éclipsa quinze minutes à peine sous la douche avant de se glisser, lessivé, dans le grand lit qui avait été refait par la femme de ménage dans la matinée.
Pourtant, même malgré la fatigue, Enji gardait les yeux grands ouverts. Un bras replié derrière la tête, sous la nuque, et le regard rivé vers le plafond, il fixait le vide, plongé dans le silence. Le calme lui avait toujours permis de mieux réfléchir, et maintenant, loin de l'écran d'ordinateur en face duquel il avait passé la journée, ses pensées revenaient et le prenaient d'assaut, l'engloutissant totalement. Si, le jour, Enji Todoroki était un PDG modèle et dévoué à la réussite et la prospérité de son entreprise, le soir, il n'était rien de plus qu'un homme qui se laissait envahir par les doutes et les remords de sa vie de famille qu'il avait délaissée au profit de sa carrière.
Le silence… Il lui rappelait à quel point il était seul, ce soir, alors que quelques années en arrière, les rires de ses enfants envahissaient encore la cour et la grade maison dans laquelle ils vivaient tous. Leurs pleurs, lorsque petits, ils s'écorchaient les genoux ou se cognaient en chahutant, les éclats de voix du poste de télévision, leurs discussions insouciantes à l'heure dîner… Tout cela lui semblait si loin et inaccessible maintenant que ces années futiles avaient été remplacées par les cris, les pleurs de rage et les portes closes.
Enji se tourna dans le lit pour s'allonger sur le flanc, le regard perdu sur un point vague dans la pénombre de la pièce. Il aimait sa famille. Il ne les avait jamais détestés, ni Rei, ni leurs enfants, et n'avait souhaité que leur bien en se voulant si strict avec eux. Mais il s'y était mal pris, et il le savait. Pourtant, son égo et sa maladresse l'empêchaient de faire machine arrière pour réparer ce qu'il avait brisé et tenter de recoller les morceaux. Et puis, comment pouvait-il bien s'y prendre ? Et à quoi bon ? Son épouse était à l'hôpital, et même si son état s'était amélioré ces derniers temps, elle avait encore beaucoup de chemin à parcourir avant sa totale rémission. Il pensait souvent à elle, depuis son bureau au quinzième, et lui envoyait des fleurs toutes les semaines. Mais il n'osait pas aller la voir. Il savait qu'il aurait été mal vu, car tous pensaient qu'il était le responsable de sa maladie, et peut-être que c'était un peu vrai, au fond. Ses enfant le haïssait au point que deux de ses fils ne lui adressaient plus la parole. Seule Fuyumi était la dernière à revenir vers lui pour essayer d'ouvrir le dialogue, mais il avait du mal à le lui rendre.
Et son premier enfant, Touya… Il avait pensé qu'il aurait pu y arriver. Lorsqu'il avait tenu ce minuscule nouveau né dans ses bras pour la première fois, il avait voulu prendre soin de lui, le protéger des malheurs du monde et lui offrir une vie agréable en faisant tout son possible pour qu'il ne manque jamais de rien. Mais les choses ne s'étaient pas passées comme prévu, et aujourd'hui, son fils ne passait pas un jour sans souffrir.
Et de voir dans quel état se trouvait cet enfant à qui il avait appris à faire ses premiers pas le terrifiait. Touya avait détruit son corps et son esprit avec, glissant comme du sable entre les doigts de son père. Enji se sentait pris au piège. Il ne savait plus quoi faire pour lui. Une barrière invisible l'empêchait d'agir, et le fossé qui s'était creusé entre eux était immense. Il aurait aimé que les choses soient normales. Mais quelque chose avait dégénéré, et, oui, c'était peut-être de sa faute.
À présent, il se sentait impuissant, et avait chaque jour l'impression de s'éloigner un peu plus des siens. Il finit par s'endormir quelques longues minutes plus tard, tous ses songes dirigés vers son fils.
§§§
Les fêtes étaient passées. Ce matin, une couche de givre recouvrait toute la ville, déposée en un voile de cristaux blancs sur la mégalopole, enveloppant Tokyo d'une atmosphère magique lorsque les rayons du soleil levant se réfractaient sur la glace.
Fuyumi se rendait au temple où elle avait rendez-vous avec ses frères, Natsuo et Shoto, où ils pratiqueraient ensemble le rituel du Hatsumōde. Alors qu'elle marchait, un nuage de buée se formant devant son nez qu'elle avait à moitié emmitouflé dans une épaisse écharpe bleue. Pour la jeune femme, ce rituel représentait beaucoup : dans la culture japonaise, il avait pour but de purifier en faisant table rase du passé afin de repartir sur de bonnes bases pour l'année à venir, et lors de la prière au temple, on demandait la protection et la santé pour la famille.
Lorsqu'elle arriva devant l'immense bâtisse, il y avait déjà foule. Elle se faufila entre la centaine de personnes déjà présente et passa sous le large torii, repérant ses deux frères de loin. Natsuo leva les yeux de l'écran de son téléphone portable et lui fit un signe de la main lorsqu'il aperçut sa sœur pour l'encourager à venir les rejoindre.
Une fois réunis et leurs vœux échangés, les trois jeunes se rendirent près de la fontaine qui constituait la première étape de la prière : le rituel du Temizuya, où l'on se rinçait les mains et la bouche pour se purifier. Ils firent ensuite la queue devant l'autel, attendant leur tour pour pouvoir faire eux aussi leurs demandes aux kamis.
Pendant qu'ils patientaient, la conversation qui s'était égaré du côté du mode de vie de chacun, Natsuo dans son appartement et Shoto à l'internat, glissa rapidement sur les membres restés vivre sous le toit de la maison familiale.
« Comment ça se passe, à la maison ? Demanda Natsuo qui, même s'il tentait au mieux de le camoufler, était concerné par la situation.
-Ça va… Soupira Fuyumi, une orbe de vapeur se créant devant ses lèvres. Papa est rentré, il a pris quelques jours de vacances. On mange ensemble, ce midi, avec lui et Touya. »
Natsuo et Shoto s'échangèrent un regard. Même s'ils ne vivaient plus avec leur sœur et leur grand frère, ils savaient très bien que les rapports entre l'aîné des Todoroki et leur père étaient désastreux.
« Tu es sûre que ça va bien se passer ? Demanda Shoto qui lui, gardait un visage impeccablement clos. Sa sœur pinça les lèvres.
-Je vais tout faire pour. » Ses yeux se perdirent dans le vague, pendant qu'un air contrit flottait sur son visage. Puis ce fut à eux.
Ensemble, ils saluèrent en s'inclinant. Après avoir mis de l'argent dans la boîte à dons, ils sonnèrent la cloche chacun leur tour, puis saluèrent deux fois de plus avant de pouvoir faire leur prière.
Natsuo et Shoto joignirent leurs mains qu'ils portèrent devant le bas de leur visage. Fuyumi les imita en priant de toutes ses forces, tous ses vœux dirigés vers son père, sa mère et ses frères, au détriment d'elle-même. Ils clôturèrent le rituel en tapant à deux reprises dans leurs mains, avant de se rendre près de ce qui constituait la dernière étape du Hatsumōde : le comptoir du tirage des Omikujis.
Les petits papier qui contenaient des prédictions pour l'avenir, chanceuses ou malchanceuses, se retiraient contre la somme de cent yens au stand. Fuyumi, Natsuo et Shoto s'y rendirent, et lorsqu'ils eurent tous les trois leurs oracles entre les doigts, décidèrent de les ouvrir en même temps.
« Vous êtes prêts ? Fit Natsuo, Un, deux… Trois ! »
Il se passa une seconde dans un pur silence religieux, durant laquelle les frères et sœur déchiffrèrent le message qu'ils avaient tiré. Natsuo fut le premier à se lamenter :
« Bon sang, j'ai eu un Daikyo(1) ! Geignit-il. Sa sœur rit doucement en lui flattant l'épaule :
-Ce n'est pas grave ! On ira l'attacher près du temple avant de rentrer, comme ça, la mauvaise fortune ne te poursuivra pas. Qu'est ce que tu as eu, toi, Shoto ?
-Daikichi(2). Fit celui-ci avec la flegme qui lui était propre en leur montrant son papier. Natsuo s'insurgea :
-Quoi ? C'est pas juste ! C'est pas toi qui en as le plus besoin, on échange ! »
Fuyumi rit de bon cœur cette fois en voyant ses frères -ou plutôt, Natsuo- se chamailler comme dans leur jeunesse. Cet instant de légèreté lui fit oublier le stress qui la rongeait à l'idée du déjeuner qui l'attendait et dont elle redoutait l'issue. Ce fut Shoto qui la tira de ses pensées lorsqu'il lui demanda ce qu'elle avait tiré :
« J'ai eu un Shokichi(3), fit-elle en posant les yeux sur la petite prédiction. Mais je suis heureuse comme ça, du moment que mes vœux se réalisent, ça me va. »
Après avoir accroché le présage malchanceux de Natsuo près de l'autel, les trois jeunes descendirent les marches qui menaient au temple et se quittèrent au bas de l'escalier. Il était déjà bientôt midi, et tous avaient quelque chose à faire. Natsuo avait encore quelques partiels à passer et des révisions l'attendaient, Shoto retournait à l'internat et ne voulait pas rater son train, et Fuyumi avait rendez-vous avec Touya et son père. Alors qu'ils se saluaient, Shoto prit la parole :
« Fuyumi, j'aimerais que tu salues Touya pour moi. Souhaite-lui une bonne année. Ça fait longtemps que je n'ai pas eu de nouvelles de lui et je sais qu'il ne nous porte pas vraiment dans son cœur, mais j'espère qu'il va bien.
-Passe-lui aussi de ma part, s'il te plaît. » Ajouta Natsuo avec un sourire franc.
Fuyumi acquiesça. Elle leur promis de faire passer le message, mais n'eut pas le cœur de leur avouer que Touya allait toujours aussi mal, si ce n'était pire.
Elle quitta ses frères qui prenaient ensemble la direction opposée à la sienne, et fit demi-tour pour revenir sur ses pas et retourner à la maison familiale qui se situait à une quinzaine de minutes de marche du temple. Elle n'avait pas pris sa voiture, préférant partir à pieds pour profiter de ce premier jour de l'année ensoleillé.
En chemin, elle se mit déjà à cogiter. Touya était celui qui était le plus véhément vis-à-vis de leur paternel, et ils ne s'étaient pas vus en face à face depuis très longtemps. Il leur arrivait de se croiser dans les couloirs de la maison, lorsqu'Enji était là et que Touya sortait de sa chambre, mais ils s'adressaient à peine un regard. La jeune femme était celle qui avait proposé un déjeuner tous les trois maintenant que leur père avait pris quelques jours de congés, mais elle regrettait un peu son idée, à présent. Si Enji se contenterait probablement de manger en silence, son grand-frère, selon l'état dans lequel il se trouvait, ne raterait probablement aucune occasion de le provoquer pour le pousser à bout.
En arrivant devant le portail de leur demeure, elle serra les poings. Leur père était de retour chez eux après avoir signé ce contrat qui lui avait demandé tant de travail et avait pris des vacances pour voir sa famille. Même s'il y avait des tensions et que Touya était le roi pour jeter de l'huile sur le feu, elle espérait qu'il se tiendrait tranquille… Elle avait prié, au temple, pour que tout aille bien pour les siens et comme chaque année, inlassablement, avait demandé à ce qu'ils soient à nouveau une famille… Elle n'y croyait plus trop, mais elle serait contente si le déjeuner pouvait déjà se dérouler sans encombres.
§§§
La table débordait de nourriture. Il y avait plus de plats que trois personnes ne pourraient jamais en manger, et lorsque Fuyumi poussa la porte d'entrée pour arriver dans la cuisine, elle fut envahie par les odeurs alléchantes qui s'élevaient dans la pièce et qui embaumaient toute la maison.
Son père était là. Il avait troqué son éternel costard contre une tenue bien plus sobre et banale, un simple pull noir et un jean, par dessus lesquels il avait enfilé un tablier, taché de maigres éclaboussures qu'il avait reçues en cuisinant derrière les fourneaux. En voyant qu'il semblait s'être donné tant de mal, elle ne put s'empêcher de sourire.
« Bonjour, Papa. C'est toi qui a préparé tout ça ? Demanda-t-elle en avisant la farandole de mets qui s'alignaient sur la table.
-Non, répondit son père en rajoutant une pincée de sel dans la marmite qui accaparait toute son attention. Je n'ai préparé que le kimchi. Le reste, je l'ai commandé chez le traiteur. Appelle ton frère, on va passer à table. »
La jeune femme acquiesça. Elle disparut dans le couloir pour se rendre devant la chambre du jeune homme et toqua trois coups légers contre la porte. Elle l'appela d'une voix douce qui s'entendit à travers la fine cloison, et, laissant à Touya le temps de venir, retourna dans la cuisine où attendait leur père qui venait d'éteindre le feu.
Fuyumi commença à poser le couvert. Mais alors qu'elle ouvrait un tiroir à la recherche d'une paire de baguettes, elle entendit Enji émettre un grognement réprobateur. Lorsqu'elle leva les yeux, elle vit Touya, qui venait d'arriver à son tour. Ses cheveux étaient noirs, et la teinture était fraîche… Il venait de le faire, sachant pertinemment que son père détestait ça. Fuyumi arqua les sourcils avec inquiétude, s'apprêtant à entendre de la bouche d'Enji un reproche cinglant, mais rien ne vint.
Au contraire, il tira une chaise et la présenta à son fils.
« Bonjour, Touya. Assieds-toi. »
Le jeune homme fut pris de cours. Il semblait surpris de ne recevoir aucune remarque de la part de son paternel, vu la magnifique tignasse noire de jais qu'il arborait. Alors qu'il prenait place à table, sa sœur le gronda des yeux en fronçant les sourcils, mais il l'ignora royalement.
De savoir son père à la maison pendant plusieurs jours d'affilée rendait Touya malade d'avance. Sur ses bras, les plaies n'avaient jamais été aussi nombreuses, remontant même jusqu'à son cou et se devinant sous le col rond du t-shirt à manches longues qu'il avait enfilé. À l'intérieur, il bouillonnait, et dans sa tête, les reproches qu'il avait envie de balancer au visage de l'homme assis à sa droite fusaient. Tu as pris des vacances, alors ? Tu n'as pas l'impression d'avoir vingt ans de retard ? Tu crois que c'est un stupide repas en famille qui va réparer tes erreurs ? Tu ne me regardes même pas. Tu ne te préoccupes jamais de moi…
Touya fut coupé dans son flot de pensées noires et grouillantes par une marmite fumante à l'odeur alléchante déposée au milieu de la table. La vapeur parfumée qui s'en échappait était irrésistible. Malgré lui, le jeune homme saliva. Il n'avait pas mangé de repas décent depuis plusieurs jours, grignotant à la va vite dans sa chambre sans jamais prendre le temps de s'alimenter correctement. D'ailleurs, il avait maigri. Son pantalon flottait sur ses cuisses et lui glissaient sans cesse sur les hanches.
« Bon appétit ! » Fit Fuyumi qui se voulait enjouée, mais les deux hommes répondirent à peine. Touya, le regard las et Enji, concentré sur son assiette.
Il était mal à l'aise. Une nouvelle année allait de pair avec un nouveau départ, et il avait tenté de bien faire. Mais les éclairs dans les yeux bleus de son fils et l'atmosphère tendue qui régnait dans la cuisine lui annonçaient que ça n'était pas gagné. Après tout, c'était normal. Ce n'était pas si facile. Il connaissait l'état dans lequel Touya s'était mis, et il savait qu'un simple geste n'arrangerait pas des années de souffrance. Seulement, il ne savait pas par quel bout prendre le problème.
« J'ai pensé qu'on pourrait aller voir votre mère, essaya-t-il enfin. Ça lui fera plaisir. »
Touya, qui s'apprêtait à porter une bouchée de nourriture depuis ses baguettes jusqu'à ses lèvres, stoppa net en entendant les mots de son père. Il leva ses perles océan sur lui, fronçant les sourcils. Cette fois, c'en était trop.
« Non, j'crois pas. Elle voudra pas te voir. »
Ses doigts se resserrèrent sur ses couverts en bois. Son cœur s'emballa et rata un bond lorsqu'il croisa le regard de son père. Mais Touya était lancé, et il avait trop de choses à dire pour s'arrêter maintenant.
« Tu t'es débarrassé d'elle en l'envoyant à l'hôpital et maintenant tu veux aller la voir ? Tu vas faire quoi, te pointer avec des fleurs et un petit mot pour lui demander pardon ?
-Touya ! » Objecta Fuyumi, blême.
Mais Enji leva la main pour tempérer. Il restait calme.
« Je ne me suis pas débarrassé d'elle, Touya. J'ai fait ça pour son bien. Votre mère était malade.
-Menteur. Scanda le jeune homme. Ses mains tremblaient.
-Arrêtez… Tenta Fuyumi, mais sa voix timide fut recouverte par celle encolérée de son frère.
-Tu t'es débarrassé d'elle parce qu'elle t'empêchait d'être à fond dans ton putain de boulot. C'était un frein pour toi, comme nous ! Tu penses qu'au fric. Regarde l'état dans lequel tu as mis notre famille ! »
Touya avait crié et s'était levé d'un bond, éjectant sa chaise derrière lui. Les tremblements avaient pris ses bras et ses jambes, et ses yeux le brûlaient. Une énième dispute avec son père qui lui fendait le cœur une fois de plus, car il était persuadé qu'il ne changerait jamais. Après tout, Enji faisait ça pour avoir bonne conscience.
« Assez, Touya ! »
Le père avait levé la voix à son tour. Touya serra les poings. Il respirait fort. Sa tête tournait, ses brûlures le démangeait. Il fut pris d'un spasme incontrôlable, et d'un geste vif, brusque, et désespéré, balaya la table du bras, balançant la moitié de son contenu sur le sol. Les bols explosèrent dans un éclat de faïence, le verre se brisa en morceaux et la nourriture s'étala partout, glissant jusque sous les meubles.
Fuyumi se tassa sur elle même et clos les paupières aussi fort que possible quand le fracas retentit dans la pièce. Mais lorsqu'elle vit son père se lever, elle n'écouta que son courage et bondit pour se placer entre eux.
« Ça suffit, tous les deux ! Calmez-vous ! »
Mais Touya était en rage. Rongé par la tristesse et la rancœur, il n'écoutait plus que sa colère. Il poussa brusquement sa sœur en lui grognant de dégager, son regard bleu planté dans celui de son père. Lorsqu'Enji tenta de le tempérer, lui ordonnant de se calmer en haussant encore le ton, ce fut la goutte de trop.
Le jeune homme se mit à hurler, et un quelques secondes, les reproches se mirent à fuser dans la pièce. Dans sa rage, Touya pleurait de colère. Fuyumi, elle, était complètement démunie. Elle était impuissante. Soudain, son frère fit un pas en arrière, vers le couloir. La détresse pouvait se lire sur son visage.
« Même si t'es jamais là, tu continues de nous détruire ! J'aimerais que tu disparaisses ! »
Et alors que son père fit mine de venir vers lui, il prit la fuite en direction de sa chambre. Sa vue était brouillée par les larmes et ses jambes refusaient de le porter, mais il força, distançant l'homme dont il entendait la voix dans son dos. Il ne voulait plus le voir. Il ne voulait plus l'entendre. Si son géniteur ne voulait pas disparaître, alors il disparaîtrait lui.
Il tourna à droite au bout du couloir et se jeta dans sa chambre. L'architecture traditionnelle de la maison ne lui permettant pas de s'enfermer à clé, il fit aussi vite que possible. Derrière son bureau, il gardait un bidon d'essence. Il l'avait caché entre ses livres, simple précaution. Personne ne pouvait venir fouiller chez lui car il était toujours enfermé dans la pièce, de toute façon.
Le bidon bien en main, il chercha le briquet avec lequel il se brûlait du regard. Il était là, abandonné sur le tatami. Celui de son père. Touya s'en saisit et le fourra dans sa poche.
Les fenêtres coulissantes de sa chambre donnaient sur l'extérieur de la maison, le côté qui faisait face à la rue. Touya en ouvrit une et passa par dessus bord. Alors qu'il venait de mettre les deux pieds dehors, son père entra dans sa chambre. Il posa les yeux sur ce que tenait son fils entre ses mains, et ils s'échangèrent un bref regard avant que Touya ne détale, disparaissant dans la rue.
Pendant une seconde, Enji resta muet et immobile, sous l'effet de la surprise.
Ce que transportait Touya… Il ne s'agissait tout de même pas ?…
§§§
Touya courait dans la rue. Il courait à en perdre haleine, cherchant à fuir aussi loin que possible, ignorant le goût du sang dans sa gorge, l'air glacial qui lui brûlait les poumons et le bitume qui foulait agressivement la plante de ses pieds nus. À chacune de ses enjambées, l'essence dans le bidon remuait et faisait un bruit aqueux, et le briquet sursautait dans la poche de son pantalon trop large. Il le sentait contre sa cuisse comme un poids terriblement lourd, et chacun des frôlements lui semblait aussi cinglant qu'un véritable coup de poing.
Les Todoroki vivaient dans un coquet quartier résidentiel. Tiré à quatre épingles, tout était impeccable, hormis un terrain vague en bordure des habitations où se trouvait un vieux bâtiment destiné à être détruit dans un futur proche. Les vitres étaient cassées, l'intérieur recouvert de tags et le sol jonché de mégots et de canettes vides. Touya connaissait bien cet endroit, souvent, ses pas le guidaient jusque là lorsqu'il se perdait pour s'enfuir de cette maison dans laquelle il étouffait lorsque s'isoler dans sa chambre n'était plus assez.
La vieille bâtisse, sûrement d'anciens bureaux, était haute de quatre étages. De là où il se trouvait, il apercevait le toit envahi par la verdure pointer dans le ciel clair de janvier. Il prit à droite, s'engouffrant dans une étroite ruelle entre deux grosses maisons. Derrière lui, il entendait la voix de son père qui l'appelait. Il criait son nom et le suppliait de revenir. Il avait sûrement dû comprendre ce qu'il prévoyait de faire ; après tout, son vieux n'était pas débile.
Même s'il accélérait à chacun de ses appels, le jeune homme ne pouvait s'empêcher de sentir son cœur se serrer lorsque la voix grave retentissait dans son dos. Depuis combien d'années avait-il attendu que son père se soucie enfin de lui de la sorte ? Et pourquoi devait-il en arriver là pour qu'enfin son géniteur agisse comme tel ?
Le ressentiment eut l'effet d'un coup de fouet, et il redoubla d'efforts pour courir jusqu'à l'entrée de l'immeuble qui se profilait à l'horizon. Il n'était plus qu'à une dizaine de mètres, venant de déboucher hors du sentier, droit sur le terrain vague.
Les larmes brouillaient sa vue et il manqua de trébucher, son pied ripant contre le sol. Mais il bondit derechef sur ses jambes, et la seconde d'après, disparut à l'intérieur de l'immeuble. Enji lui emboîtait le pas, et lorsqu'il fut à l'intérieur à son tour, il vit la silhouette du jeune homme, déjà en haut du premier palier.
Touya était à bout de forces, mais malgré ses jambes tremblantes, il enjambait les marches deux à deux. Ses cuisses le brûlaient et ses pieds le faisaient atrocement souffrir mais il ne faiblissait pas, et arriva sur le toit du bâtiment une poignée de secondes plus tard après avoir gravit les quatre étages aussi vite qu'il l'avait pu.
Une bourrasque de vent glacée l'accueillit de plein fouet. L'espace d'une seconde, c'était comme si le temps s'était arrêté. Un silence pur régnait en haut de l'immeuble, seulement troublé par les battements lourds et désordonnés du cœur de Touya qui observait, les yeux grands ouverts, l'immensité de la mégalopole qui s'offrait à lui sous le ciel clair. L'horizon semblait sans limites vu d'en haut, et il en eut le souffle coupé. Mais un nouveau coup de vent dans son dos, plaquant son t-shirt trempé de sueur contre sa peau le ramena soudainement à la réalité. Il serra le bidon d'essence entre ses doigts, avant d'en dévisser le bouchon d'un coup sec. Ses mains tremblantes ne lui facilitaient pas la tâche, mais enfin, l'opercule fut éjecté et retomba sur le sol, roulant sur lui même avant de s'immobiliser totalement.
D'un geste, il renversa le réceptacle au dessus de sa tête et en l'espace de quelques secondes, fut recouvert du liquide odorant qui se déversa sur son corps à grosses goulées, éclaboussant le sol autour de lui, créant une large flaque sombre sous ses pieds.
L'odeur d'essence qui l'envahit fut insupportable et agressive, lui donnant un mal de tête vif. Mais il n'en tint pas compte. Dans quelques secondes, tout ça serait terminé.
Derrière lui, son père venait d'arriver sur le toit de l'immeuble. Le bidon tomba au sol, rebondissant dans un bruit creux. Enji fit un pas vers son fils.
« Touya… »
Sa voix grave sifflait. Ses épaules, secouées par sa respiration hachée. Ses yeux, grands ouverts, les pupilles réduites à deux minuscules têtes d'aiguilles. C'était une peur sourde qui se lisait dans ses iris bleus. Touya grimaça, sentant son cœur se serrer. Mais il ne ferait pas marche arrière. Sa main disparut dans sa poche avant d'en ressortir avec le briquet de son père.
« Arrête. Jette ce briquet. S'il te plaît Touya, écoute-moi. »
Enji fit un pas en avant, et Touya fit un pas en arrière.
« Reste où tu es ! Ne t'approche pas ! Tout ça… C'est de ta faute. »
Ses épaules maigres secouées par des sanglots silencieux, Touya mordait avec force dans sa lèvre inférieure pour ne pas laisser sortir ses pleurs. Le goût infâme de l'essence lui donnait envie de vomir. Il tenait le briquet bien devant lui, comme une arme qui dissuaderait son paternel d'agir.
Enji, lui, était pétrifié. Les mots étaient bloqués dans sa gorge, pris au dépourvu par la peur de voir son fils commettre l'irréparable. Il ne savait pas quoi faire, et les pensées fusaient dans sa tête. Il avait tout de suite compris, lorsqu'il avait vu Touya fuir avec le bison d'essence, ce qu'il prévoyait de faire. Il avait couru aussi vite qu'il l'avait pu, tous ses sens en alerte. Et maintenant, il se retrouvait face à lui et avait littéralement sa vie entre ses mains. Si Touya allumait la flamme du briquet, c'en était fini de lui.
Enji repensa à cette barrière invisible qui l'avait si souvent empêché d'agir. Au fossé qui s'était creusé entre lui et les siens. Et à l'urgence de la situation. En face de lui, Touya appuya son pouce sur la molette du briquet.
Sans réfléchir, il bondit droit sur son fils.
Leurs deux corps entrèrent brusquement en contact et Touya fut projeté au sol, écrasé sous le buste de son père qui enroula ses bras autour de lui pour le protéger. Le briquet fut éjecté de ses mains, rebondit deux fois, et passa par dessus bord, tombant dans le vide.
Pendant une poignée de secondes, ni Enji ni son fils ne firent le moindre geste, retenant leur respiration comme s'ils redoutaient que l'essence s'enflamme soudain. Mais rien ne vint. Et sans réfléchir, Touya s'agrippa de toutes ses forces aux bras de son père, incapable de retenir ses pleurs une seconde de plus. Avec précaution, Enji les redressa tous les deux sans jamais le relâcher une seule seconde. L'essence avait imbibé ses habits, mais il n'en avait cure. Touya venait d'échapper au pire et il le tenait contre lui, il le serrait pour ne plus jamais le laisser tomber, comme le jour de sa naissance.
Le visage caché au creux de son cou, Touya pleurait bruyamment. Enji leva la main, et eut une petite hésitation qu'il balaya immédiatement avant de la poser avec douceur contre la tête du jeune homme, ses doigts se mêlant aux mèches noires.
« Je suis désolé, mon fils. Je n'ai jamais voulu que ton bonheur mais je m'y suis mal pris. Pardonne-moi. » Chuchota-t-il, ses lèvres posées contre le front de Touya qui fut incapable de formuler la moindre réponse.
Mais la force avec laquelle il le serrait valait bien tous les mots de la terre.
§§§
La fenêtre de la chambre d'hôpital donnait sur un petit jardin, quelques étages plus bas. Dehors, les cognassiers du Japon étaient en fleurs sous la neige du mois de février, leurs pétales d'un rose vif pointant sous la maigre couche givrée qui les recouvrait. Installé dans son lit, Touya laissait son regard se perdre sur l'extérieur, les paupières mis-closes et les yeux dans le vague. Ce furent quatre légers coups contre la porte qui le tirèrent de sa léthargie.
Il se retourna vers la source du bruit et grimaça lorsque les pansements qui recouvraient ses joues et son cou lui tirèrent la peau. Mais en voyant les trois figures qui passèrent la porte, un léger sourire naquit sur ses lèvres.
Fuyumi, Natsuo et Shoto, enveloppés dans des couches de manteaux et d'écharpes pour se protéger du froid de l'hiver, venaient lui rendre visite. Dans ses mains, sa sœur tenait un magnifique bouquet de jonquille qu'elle déposa sur la table de chevet, où reposait déjà une corbeille pleine de gros fruits.
Touya était entré à l'hôpital quelques semaines plus tôt, après l'accident sur le toit de l'immeuble. Ses brûlures avaient été correctement soignées, et il n'avait plus recommencé depuis la dernière fois. Le soutien psychologique qui lui était apporté l'aidait un peu, même s'il avait encore beaucoup de chemin à parcourir. Mais déjà, sa peau se réparait peu à peu, et sur son visage, les marques commençaient à disparaître. Natsuo le lui fit remarquer avec un large sourire.
« D'où est ce qu'ils viennent, ces fruits ? » Demanda à son tour Fuyumi en déposant les fleurs près de Touya. Le jeune homme posa les yeux sur la corbeille, l'air pensif. Puis, il releva la tête vers sa sœur et ses frères, souriant :
« C'est papa qui me les a apportés. Il vient juste de passer. »
Fin
Daikyo (1) : Très mauvaise fortune
Daikichi (2) : Très chanceux
Shokichi (3) : Un peu de chance
Sont des prédictions d'Omikuji.
Et voilà ! C'était pas facile, mais c'était assez sympa d'écrire sur des personnages différents et sur la thématique de la famille.
Zofra, j'espère que ce texte t'as plu ! Pour le petit clin d'œil, je te laisse aller voir quel est le symbole que représente la jonquille ;)
Encore une fois, Joyeux Noël et bonnes fêtes de fin d'année à tous, gavez vous de bûche c'est le plus important. À la prochaine !
