En attendant un signe
«... Accepteriez-vous de m'accompagner ? »
La voix de Tohru était claire, elle se précipitait un peu sur les mots, il l'entendait clairement. Mais il n'était pas inquiet ; Shigure ne s'inquiétait pas pour les autres. Pas si cela devait lui nuire en tout cas. Il s'était toujours vu comme un solitaire parmi la masse. On lui attribuait parfois un comportement de sage, distant et désintéressé mais il n'y avait rien de plus faux.
Il sourit doucement, trouva des excuses pour noyer le poisson et cacher le fait qu'il ne voulait pas répondre. Une réponse demandait un certain engagement et il s'y refusait.
Ils étaient tous si... quémandeurs.
Shigure Sôma n'avait jamais été ainsi.
Son plus vieux souvenir c'était de s'être perdu dans un parc quand il était petit. À un moment où il avait peur, il était alors trop petit pour savoir quoi faire, un chien l'avait trouvé. Ou il était mécaniquement venu à lui. Il s'était dit qu'être seul allait être difficile et pourtant c'était quelque chose qu'il avait ressenti trop souvent depuis.
Il se souvenait de quand il était petit. Ses parents étaient très attachés à être de bons parents. De bons parents, l'idée le faisait sourire vraiment beaucoup. La vérité c§'était que ses parents n'en avaient rien à faire des histoires des Sôma. Par contre, l'idée de mériter l'argent obtenu sur le dos de leur fils unique... Cela avait une importance considérable. Alors ils étaient gentils avec lui, il vivait dans une impression de normalité.
De temps en temps, sa mère s'arrêtait d'un coup et se tournait vers lui. Il savait ce qu'il se passait dans son esprit. Une idée fugace avait fini par lui venir, il connaissait cet air, il le reconnaissait depuis le temps. Sa mère allait vers son mari, lui saisissait le bras, murmurait à son oreille. Il lui répondait quelques marmonnements indistincts d'un ton bougon. Mais il finissait par obtempérer ; Shigure leur offrait une très belle vie à peu de frais, pourquoi faire les difficile ?
Alors ses parents s'approchaient de lui, d'abord son père en première ligne – jamais ils n'oubliaient ce qu'il était – puis sa mère venait les entourer. Venait le décompte : six, cinq, quatre, trois, deux, un. Zéro : vous pouvez vous retirer. Shigure y avait beaucoup réfléchi : pourquoi six ? Peut-être que cinq ou moins, cela aurait semblé pingre. Ils avaient ce genre de réflexions quand il fallait offrir une boite de chocolat. En tout cas, ils poussaient jusqu'à six pour lui faire sentir leur amour.
Sentir, ce n'était pas exactement le bon terme. Il n'y avait rien à ressentir dans leur relation. Ils étaient des colocataires et peu importe qu'il ait six ans et eux trente, ils étaient tous aussi immatures. Mais même cela ne le rendait pas malheureux, il n'attendait rien d'eux. Leur attitude n'était jamais parvenu à le blesser d'une manière ou d'une autre. À se demander si la malédiction l'avait éloigné de ces sentiments basiques ou si son caractère détaché l'avait empêché de souffrir de celle-ci.
Finalement, être un chien ou être un homme ; c'était à peu près la même chose. Le faux sentiment d'appartenance. Cette loyauté attendue et civilisée, tellement loin des individus. Et malgré tout, un besoin certain d'être vu, entendu, comme si vivre seul n'avait aucun sens. C'était cela qu'il avait ressenti à chaque fois qu'il avait rencontré Akira – un don existentiel et inestimable. Un homme pas très grand, aux traits doux, la voix envoutante,... L'écouter parler lui donnait une sorte de plaisir primaire, il ne pouvait que rester coït et l'observer en silence.
Ainsi était la vie. Une masse informe d'âmes de toute sorte livrées à l'injustice. Il y avait ceux qu'on observe et ceux qui observent. Et cela différenciait l'utilité des personnes sur cette terre. Comme il y avait les chiens de garde sûrs et protecteurs et les chiens sauvages juste bons à rapporter la rage et à boulotter les cadavres.
Il se souvenait d'avoir passé son enfance avec Hatori et Ayame, une enfance heureuse malgré l'enfermement qui les accompagnait. Parfois Kureno. Ils n'avaient pas vraiment vu les autres maudits, la plupart était vieux. Ritsu était né, mais il était trop petit pour être intéressant.
Peut-être parce qu'ils étaient trois, des fois quatre, peut-être que ça leur donnait un semblant de normalité. Ils pouvaient s'en foutre d'être anormal s'ils étaient plusieurs dans cette situation. Ils pouvaient rester ensemble quand les choses allaient mal, refuser les jeux menaçant leur secret et se réfugier à l'intérieur quand on les accablait de questions.
Peut-être aussi qu'il n'en avait rien à faire. Ce n'était pas si grave de se transformer en chien, d'être incapable d'approcher des personnes du sexe opposé. Il pensait en souriant qu'il suffirait qu'il soit homosexuel pour mener sa vie comme il le souhaitait. Mais il n'avait rien choisi, et rien à choisir.
Kureno n'était pas beaucoup plus jeune qu'eux et il avait fini par les approcher. Ça n'avait guère accroché avec Ayame et Hatori mais avec lui, oui. Ils s'entendaient bien. Découvraient la forêt. Volaient dans les cuisines. S'échangeaient des livres.
Shigure avait alors la sensation qu'il existait vraiment quelque chose. Un lien tangible même s'il était abstrait entre lui et ses amis. Quelque chose qu'ils avaient fabriqué et qui n'appartenait qu'à eux. Pourtant cela disparaissait systématiquement quand il faisait face à leur chef de famille, le magnifique Akira.
En sa présence, tous restaient assis le regard brillant à boire chacun de ses mots. Qu'il était beau. Qu'il parlait bien. Chaque moment qu'il leur offrait prenait une valeur particulière, c'était un vrai don.
Un de ceux qui le rendait furieux.
Aucun d'eux n'était ainsi pourtant. Ayame était le centre de l'attention et du monde, ce n'était pas lui d'écouter quelqu'un raconter une stupide histoire pour enfant. Il était plutôt du genre à corriger les adultes qui parlaient. Du genre à sourire quand il ne fallait pas, parce qu'ils avaient déjà remarqué comme les adultes énervés devenaient stupides.
Hatori était déjà un roc, quand il n'était pas avec eux, il restait muet dans la salle d'attente de son père. Inébranlable et ce malgré divers tests. Ce n'était pas son genre de se faire avoir par un sourire doux et une phrase bien tournée.
Ses chers amis avaient été transformés et Shigure n'y avait pas échappé.
Il rentrait chez lui complètement vidé avec une unique volonté : retourner auprès de son chef de famille. Sa présence donnait un sens à un univers impitoyable et sombre. Et ce sentiment tapi en lui l'écœurait. Il ne s'y reconnaissait pas, il ne voulait pas si reconnaître.
Il se souvenait de s'être réveillé un matin avec la sensation de sortir d'un rêve. Seul un rêve aurait pu le laisser avec un tel sentiment. Fort. Poignant. Absolu. Une émotion pure et même brutale, celui d'un coup de foudre, de la découverte d'un être à qui dédier son existence.
Son dieu.
Dans un état second, il avait marché jusqu'à la demeure de son chef de famille, il avait eu la surprise d'y trouver Hatori, Ayame et Kureno. Ils avaient l'air hébétés, assez pour ne pas réagir à sa pique. Pourquoi n'était-il pas dans le même état de sidération complète ?
La réponse lui était venu plus tard, quand l'existence de la future Akito avait commencé à poser problème. Ren avait explosé devant leurs regards larmoyants, leur mains tendues et leur litanie de « je t'attendais » . Elle avait reculé, crié et même leur calme chef de famille avait paru surpris. Elle avait refusé cette nouvelle existence divine – en tant que mère, elle s'en était octroyé le droit.
Shigure avait pensé du haut de ses sept ans qu'elle était folle. Piquer une crise de jalousie pour un fœtus pas encore né ; il fallait être folle. Et bizarrement ce non-sens l'avait fait sourire avec ironie. C'était comme les câlins de six secondes finalement. Et il avait su qu'il était bien lui.
Quelque soit ce nouveau lien, Shigure n'avait pas disparu. Il existait, le seul et l'unique, et conservait tout son mordant. Il s'était endormi en souriant. Akira mourait bientôt.
Il se souvenait avoir expliqué la jalousie de Ren envers sa fille à Kureno. Son obsession de l'amour romantique qui n'avait pas faibli malgré le décès de son bien-aimé. Il la trouvait pathétique du haut de son expérience d'adolescent. Il les trouvait tous pathétiques.
Les naissances s'enchainaient renouvelant le panel des douze maudits, attisant convoitise financière et conflits familiaux. Il se souvenait d'avoir été curieux et de s'être approché du pavillon du Chat. L'homme dedans était vieux, un vieux paria oublié.
« Il parait que vous êtes un monstre. Faites voir. »
Il avait fait tomber son bracelet de perles rouges et blanches et lui avait montré. Et ça s'était gravé en lui.
Quoi qu'il se passe, il n'était pas vraiment maudit. Pas comparé au Chat.
Il se souvenait s'être occupé d'Akito. L'avoir vue grandir habillée en garçon, entendre les mythes qu'on lui servait. Des mythes vieux comme le monde et qui ne changeraient jamais. La promesse était bien trop belle : une fête éternelle, un lien indestructible, des retrouvailles assurées. Quand l'extérieur perdait tant de temps et d'énergie, bafouillait ses déclarations ou les retenait par orgueil, eux étaient présents les uns pour les autres.
Shigure s'était longtemps dit que ce mythe s'était vérifié. Il lui suffisait de voir le trio qu'il formait avec Hatori et Ayame. C'étaient les seuls à le comprendre alors il pouvait leur parler. Il se souvenait comme c'était facile même.
Il regardait le dénommé Monsieur Akito et son doux sourire. Éblouissant. Il sentait son cœur battre, ses yeux étaient attirés vers lui, sa satisfaction devenait la sienne. Ce lien qu'il avait ressenti, c'était de l'amour. Un amour mille fois confirmé.
Mais certainement pas sain. Pas quand il acceptait d'être un simple croyant dont le regard était dédié à l'autre. Une autre part de lui voulait être vu, voulait être essentiel et y parvenait. La plupart du temps.
Quand il était le seul à voir qui était en face de lui. Quelqu'un qui aimait les jolis cadeaux et qui voulait des réponses. Quelqu'un qui lisait de la poésie et regardait des combats en cachette. Quelqu'un avec qui il aimait discuter malgré cette grande différence d'âge. Quelqu'un qui l'aimait sincèrement. Madame ou Monsieur peu importe.
Mais ce n'était pas tout le temps. Shigure se souvenait que la foi pouvait engendrer des déceptions sans égales. Akito pouvait répondre à sa mère, mais pour cela il fallait que les douze lui soient dédiés corps et âme. Shigure n'existait plus, il était le « chien ». Et il voulait la déchiqueter à chaque fois.
Il avait gagné une certaine indépendance, celle d'être lui. Une personne propre, pas contaminé par un lien sempiternel, pas aveuglé par son dévouement. C'était drôle que ce soit lui le solitaire. À moins qu'ils le soient tous, un groupe de solitaires. Shigure s'en fichait. Il voulait Akito – il était le seul à l'aimer vraiment.
Ce n'était certainement pas sain. De se réveiller en pleine nuit à cause des collisions entre son visage juvénile et ses rêves mouillés. Il se détestait d'être ainsi, une sorte de chien lubrique déchainé. Le plus sale des sales types. Il se rendormait des heures plus tard honteux et plein de remords.
Shigure se souvenait des remords : il avait très vite arrêté. Ça ne réparait pas les torts causés, ça n'empêchait pas d'en causer de nouveaux. C'était inutile. D'ailleurs Ayame vivait très bien sans. Alors que Hatori vivait plutôt mal avec.
C'était bon pour écrire des histoires, voilà tout. La vie des Sôma hantés n'avait rien d'une histoire, ni d'une fête finalement. Cela ressemblait davantage à une tragédie perpétuelle et Shigure avait une bonne place dans le public.
Il se souvenait qu'Akito jonglait avec les douze, les attirant, les repoussant. N'ayant jamais appris à les considérer comme des personnes au même titre que lui. Mais puisque c'était un dieu, qui pouvait faire face ?
Tous avaient ressenti ce lien dans leur chair. Une sorte de tension qui les poussait vers leur chef, une attention accrue à ses mots et ses décisions et cette peur latente mais omniprésente. Akito avait tout pouvoir.
Shigure ne se leurrait pas. Cela ne l'empêchait pas d'avoir quelques ambitions. Comme arracher la personne confinée à cet amas de sornettes et lui faire découvrir le monde. Il y avait bien une fête qui les attendait quelque part. Shigure était prêt à la créer à partir de rien.
Mais toute tragédie doit monter en drames. Et du public, il avait la sensation de perdre tout contrôle. Il se souvenait s'être dit qu'Akito s'était brusquement transformé. Leur chef était plus dure encore, plus défaitiste, plus hautain aussi. La divinité dont on supportait les caprices était devenu un tyran qui imposait ses diktats. Shigure aurait pu avoir peur. S'il n'avait pas reconnu ses cris stridents, déjà maintes fois entendus et qui restaient toujours aussi pathétiques à son oreille.
Les colossales déceptions de la foi.
Shigure haïssait Akira. Il le haïssait d'autant plus sachant que s'il s'était retrouvé devant lui, il n'aurait rien dit et rien fait. Muet d'admiration. Il le haissait d'être absent et encore central. D'être tout même réduit à néant.
— Shigure ! Pourquoi faut-il que tu t'endormes à chaque fois que tu viens soi-disant m'aider à travailler ?
Il étouffa un bâillement et sourit innocemment. Elle n'a pas besoin de savoir qu'il aurait tortu le cou de son père de ses propres mains s'il le fallait/pouvait.
Akito avait fini par le virer de la demeure principal et il avait fait selon sa volonté. Jamais il ne s'opposerait frontalement à son dieu. Inutile quand il était si doué pour provoquer autrement sa confusion et sa colère. Dorénavant, il serait au loin. Il était presque flatté que son dieu le considère à ce point comme une menace pour sa sécurité.
Presque.
Car il savait dans quoi se vautrait Akito. L'amour placide de Kureno. Et la bienveillance extrême de Hatori. Il était naturellement hors de question de se passer de l'un ou de l'autre. Que Kana se le tienne pour dit. Et toutes les autres pareillement.
Shigure se souvenait d'avoir été trop loin pour arrêter le geste malheureux de leur chef de famille. Mais la proximité n'aurait rien changé, il ne s'y attendait tellement pas. Bien sûr dans son esprit cynique ça avait peu de chance de bien se passer. Ça aurait équivalut à se débarrasser de cette malédiction et personne ne l'aurait permis.
Il s'attendait à une explosion, à des cris stridents, des reproches en avalanche mais pas à quelque chose d'aussi irréparable. Pas le sang du gentil Hatori débordant de sa main crispée pour imprégner le parquet.
Il avait arrêté Akito oui, mais après le coup. Ça ne comptait pas.
Shigure se souvenait encore de la panique qu'il avait ressenti devant cet évènement inattendu. Parce qu'il était peu touché par l'air effaré de Kana ou les cris toxiques d'Akito, tout ce qui comptait c'était son ami. Son meilleur ami. Un phare de moral. qu'est-ce qui venait de lui arriver ?
Il se souvenait d'avoir arraché sa chemise pour éponger le sang. Hatori s'était raidi, il avait un mal fou à le faire se redresser. Cette blessure était trop grave pour se contenter des médecins du clan, il fallait rejoindre l'hôpital. Hatori s'était laissé trainer dehors.
Shigure se souvenait du visage d'Ayame à leur vue. Il avait lâché son splendide bouquet au sol et les roses s'étaient imprégnées des gouttes rouges échappées.
« Occupe-toi de Kana, je l'emmène de suite ! »
Son cœur s'étranglait ; il n'avait pas prévu quelque chose d'aussi inéluctable. Il avait prévu de souffrir et de faire souffrir, il avait prévu de mentir et de manipuler. Il avait été le pire des gosses, persuadé que rien ne pouvait réellement changer. Qu'une éternité leur était dédiée. L'idiot : il avait cru à leur conte. Hatori venait de perdre son œil gauche devant lui, aucune opération, aucun soin ne pourrait changer cela. Et tout le cynisme du monde ne l'apaiserait pas.
L'éternité, ce n'était pas pour eux. Ils étaient maudits, et à chaque fois qu'ils l'oublieraient, un rappel serait fait.
Il avait prévenu Mayuko au téléphone. Il l'aimait bien pour quelqu'un de l'extérieur. Elle était droite, fidèle à elle-même, peu effusive, et il devait reconnaître qu'il éprouvait un sentiment particulier en la voyant si amoureuse de son ami. Quelque chose qui se rapprochait de l'empathie ; lui aussi aurait pu tomber amoureux de Hatori, il était si facile à aimer.
Il se souvenait d'être resté longtemps à fixer le plafond à l'heure où il aurait dû dormir. Il ne devait plus laisser les évènements se dérouler ainsi, laisser Akito n'en faire qu'à sa tête. Il fallait une vraie contre-attaque. Il était hors de question que le chef soit le seul à jouer. C'était trop facile de réclamer l'amour et l'adoration de tous et d'ignorer les plus insupportables. Il aurait son adoration complète, constante, même quand ça ne serait pas voulu.
Shigure se souvenait passer plus fréquemment à la demeure principale, fureté à la recherche de pièces d'information, de tout ce qui pourrait le mettre en rage. Traiter avec Ren en faisait partie bien sûr. La femme qu'il avait trouvé si pathétique dans sa jeunesse parvenait finalement à l'émouvoir. Confinée à son pavillon, enfermée, son amour n'avait rien perdu de sa force ni de son engagement. Elle avait pris l'habitude de tenter d'approcher ou plutôt de faire venir à elle les hommes des Douze. De les séduire pour rabaisser les mythes des Douze et de leur dieu.
Cette guerre était une perte de temps à ses yeux : leur camp se ressemblait trop.
Mais son avis ne comptait pas, il n'était qu'un pion entre deux haines. Cela l'énervait, mais ne l'empêchait pas de jouer. Il avait ses propres objectifs qui différaient aussi bien de ceux de son chef de famille que de ceux de sa mère. C'est pour ça qu'il avait accepté d'aider Hatsuharu, il ne voulait plus rien d'inéluctable. Alors si une nouvelle demeure aidait Yuki pourquoi pas.
Parfois, ces mauvaises actions avaient de bonne conséquences – il laissait le monde en bénéficier.
— Tu vas accompagner Hatori chercher Tohru et Kyo ? questionna sa compagne.
Il répondit en secouant la tête. Il se recevait des chaussures quand il l'ignorait mais il était encore dans ses pensées. Il gardait beaucoup de souvenirs en lui. Ces souvenirs avaient tendance à l'attrister, il ne savait pas vraiment pourquoi. Beaucoup de ses souvenirs étaient effectivement tristes : il se souvenait du silence après les soins d'Hatori, du silence après l'effacement de la mémoire de Kana. Lui qui pensait que l'amitié de leur trio était simple avait été étonné de la chape de plomb qui leur était tombé dessus. C'était à ce moment qu'il avait décidé de coucher avec Ren : ce serait une bonne punition, ça ferait bien souffrir Akito et c'était aussi irréversible que la perte d'un œil.
Il se souvenait comme Kureno était devenu distant et effacé et qu'il avait trouvé ça bizarre. Il se souvenait avoir rencontré Tohru, et même ça devenait un triste souvenir tant cela lui paraissait loin aujourd'hui. Une jeune lycéenne polie et intéressée par ces vieux contes du zodiaque. Il avait trouvé cela charmant. Puis il avait découvert qu'elle dormait dans une tente ; quelle forte tête ! Bien sûr qu'ils avaient des idées derrière la tête en lui demandant de s'installer chez lui. Comme quand il s'était mis d'accord avec Kazuma pour héberger Kyo.
Elle avait dépassé toutes ses attentes. Il aurait peut-être dû dire merci. Mais cela demandait un engagement qui lui était inconnu. Il ne se rappelait pas avoir déjà fait un effort pour aller vers quelqu'un. Il était toujours motivé par ses intérêts propres ou sa curiosité parfois. Finalement, même sa relation avec Akito en était la preuve : rien n'était jamais facile. Et dès que ce lien mythique s'était officiellement rompu, il s'était écarté de ses deux meilleurs amis sans avoir rien vu venir.
Il pensait que c'était la vieillesse ou bien le fait d'être officiellement en couple. Mais y réfléchir plus de deux minutes lui suffisait pour reconnaitre à quel point il était dans l'erreur. Ayame vivait au dessus de sa boutique en compagnie de Miné depuis des années, cela n'avait jamais changé son comportement avec eux. Hatori ne les avait pas délaissé non plus quand il s'était mis en couple. Alors quoi ? Ils avaient acquis cette liberté pour perdre leur amitié ?
C'était triste mais Shigure était assez vieux pour se résigner. Comme on disait souvent, on ne peut pas tout avoir. Il était prêt à l'accepter. Même si ça pouvait l'attrister. De toute façon, il s'était déjà engagé auprès d'Akito ; il n'allait pas prendre le risque de s'écarter du chemin de la victoire pour renouer une vieille amitié.
Tout à ses pensées, il se fit bêtement surprendre par le visage d'Akito à moins de deux centimètres du sien. Il s'écarquilla les yeux, leva un sourcil interrogateur. Sa proximité soudaine l'interrogeait.
— Que me veux-tu ?
— J'étais à deux doigts de te mordre pour obtenir ton attention.
Elle avait un voix un peu grave, sortant de sa gorge. Souriant, il se pencha doucement vers elle.
— Tout ce que tu dis est extrêmement tendancieux, murmura-t-il presque contre ses lèvres.
Elle ne devait pas être d'humeur car elle leva les yeux au ciel. Son corps s'éloigna, le froid le saisit. Il fronça les sourcil, lisant sur ses traits un air sérieux et concerné. Avait-il loupé ses inquiétudes ?
— Je t'écoute, déclara-t-il avec une attention suprême.
— Il y avait deux raisons pour lesquelles Ayame m'insupportait. La première est son caractère bien sûr : son assurance m'écrasait. Mais j'aurais pu faire avec, j'étais assez orgueilleuse et fière pour. Par contre, je n'aurais pas pu passer outre votre relation.
Shigure fronça les sourcils. Déjà qu'il ne comprenait pas pourquoi elle évoquait l'ancien serpent, il était étonné de la mention de leur amitié.
— J'en étais jalouse, vous aviez construit quelque chose de si singulier, si exclusif... À côté, je ne pouvais pas « rivaliser ».
Un petit rire lui échappa, qui s'étrangla quand il s'apperçut du sérieux de sa compagne. Shigure se précipita vers elle, prit son visage en coupe, et déposa avec toute la tendresse possible un baiser sur ses lèvres.
— Tu n'as jamais eu de concurrence, et encore moins en la personne d'Ayame.
— Je le sais maintenant, acquiesça Akito. Comme je sais que je ne suis pas suffisante pour te rendre heureux.
Shigue s'empressa de nier, surpris de la tournure de la discussion. Mais sa compagne ne lui laissa même pas le temps d'argumenter, elle lui couvrit la bouche et annonça qu'il était l'heure de diner.
Il était occupé à monter un plan pour la rassurer alors il tomba des nues quand il apperçut les personnes présentes autour de la table. Il cligna des yeux, y croyant à peine.
Ritsu, Ayame et Hatori étaient déjà attablés, leur verre servi.
— Oh mon bien-aimé, pourquoi me faire languir ainsi quand mon corps et mon cœur te sont entièrement dévoués ?
Son cœur à lui battit plus fortement. Il sentit une sorte de tremblement et cette fois, son sourire ironique l'avait lui-même pour cible. Qu'il pouvait être bêtre parfois. Mais heureusement pour lui, il était entouré de personnes bienveillantes qui ne le laisseraient jamais s'embourber. L'effort n'était pas une barrière mais un simple pont. Les mots lui vinrent d'eux-même, coulant de source :
— Oh Ayame ne sais-tu pas que ton air quémandeur est la seule chose qui me tient en vie ?
Shigure tourna la tête sur sa gauche et y croisa le regard moqueur de sa douce. Elle avait raison, il ressentait un tel plaisir à cet instant précis.
Il accompagnerait Hatori chercher les jeunes, tout simplement parce qu'il avait une mariée à accompagner.
Bonjour, voici un OS tout spécialement pour Zofra en espérant égayer un peu ses fêtes. Pleins de bonnes choses à vous et n'hésitez pas à me laisser un mot.Maneeya.
