Elle était assise sur le banc du parc de l'hôpital. Entre ses doigts graciles, une grande boîte à moitié ouverte et froissée. Elle glissait par moment sa main sur sa jupe pour la lisser, puis entre ses mèches bleutées qu'elle tortillait et emmêlait. Son cœur tambourinait dans sa poitrine. Les coups qu'il donnait contre sa cage thoracique étaient douloureux, comme s'il cherchait à la quitter pour ne jamais y revenir. Nejire le comprenait; elle aussi, elle aurait souhaité être partout ailleurs. Ses phalanges vinrent serrer un peu plus violemment la boîte déjà abîmée. Cette dernière avait contenu des chocolats, dont elle s'était emparée un à un. Ils gisaient désormais au creux de son estomac noué, car le chocolat n'était pas un remède miracle, ce dont elle avait pourtant toujours été persuadée.
Peut-être parce que la peur, l'anxiété, l'angoisse terrible qu'elle ressentait n'étaient pas ordinaires. Ce n'était pas une peine passagère qu'elle aurait ressentie à cause d'une journée trop grise; ce n'était pas non plus comme quand elle avait perdu un objet auquel elle tenait plus que de raison. Ce n'était pas comme si c'était elle qui allait vraiment mal. Ce n'était pas comme si c'était elle que la situation concernait surtout. Elle était égoïste, sans doute, d'être dans un état pareil alors qu'elle allait bien. Ses dernières aventures avaient été mouvementées, pour sûr, mais rien qu'une héroïne professionnelle était incapable de gérer.
Ce n'était peut-être pas l'héroïne qui parlait en mangeant des chocolats qui ne lui étaient même pas destinés, mais l'adolescente, la presque jeune adulte qui manquait encore d'expérience. Mais qui pouvait se vanter d'être habitué à ce genre de situation ? Nejire tremblait un peu, c'était plus fort qu'elle, cette envie de pleurer, de disparaître sous terre et de ne ressortir que dans un millénaire ou deux. Elle songeait aux autres, autour d'elle, qui semblaient à l'aise avec la situation, comme si elle était normale.
Elle songeait à lui, surtout. Le vrai centre de cette affaire que tout le monde avait l'air de prendre à la légère. Du moins, pas assez gravement à son goût. Lui qu'elle avait si peur de voir. Elle n'était pas effrayée d'avance par ses blessures, du moins, pas physiques; elle ne craignait pas de voir du sang sur les bandages, ou des plaies peut-être un peu sales. Nejire, elle, avait peur de quelque chose de beaucoup plus insidieux; elle avait peur de voir de la peine, au fond de ses yeux d'ordinaire si doux et remplis de détermination à ne plus savoir qu'en faire. Elle avait peur de voir des coupures en lui; du genre qui ne se referme pas avec du fil et une aiguille. Des meurtrissures qui pourraient rester et déteindre sur lui, jusqu'à le transformer en quelqu'un de nouveau, en quelqu'un de triste et de morose.
Nejire était terrifiée de ça. C'était un sentiment d'une violence inouïe, qu'elle n'avait jamais ressenti auparavant. Même enfant, les monstres sous le lit paraissaient plus gentils et plus accueillants que cette situation de malaise constant. Elle soupira.
Elle était assise sur ce banc depuis près d'une heure. C'était long, une heure; et les secondes s'amusaient à s'écouler aussi lentement que possible, pour la torturer d'autant plus. C'était comme une goutte qui tombait à répétition sur son front sans qu'elle ne puisse l'arrêter, et qui la rendait folle. C'était de la torture qu'elle s'infligeait, mais c'était trop difficile de juste prendre son courage à deux mains, se lever et aller le voir.
Nejire se sentait pathétique. Elle était énervée contre elle-même; de ne pas être une meilleure amie, de ne pas être plus courageuse, de ne pas être capable d'une action pourtant si simple. Mais peut-être était-ce la clé du problème; peut-être n'était-ce pas si facile de juste se redresser, d'enchaîner les pas dans les longs couloirs, de juste ouvrir la porte. De découvrir Mirio, sans savoir de quoi est-ce qu'il serait fait; d'espoir, de désespoir, de joie, de tristesse, d'envie de vivre ou de pensées anarchiques, désordonnées, violentes, meurtrières ?
Elle n'était plus sûre des mots qui se battaient dans ses pensées; elle n'était plus sûre du fonctionnement de ses méninges qui se cognaient les unes avec les autres; elle paniquait, désormais, et ses tremblements s'accentuaient et son esprit fusait dans tous les sens et cette douleur dans sa cage thoracique et cette envie de fuir et -
Une main se posa sur son épaule, douce et réconfortante. Une main qu'elle connaissait, et qui la sortit immédiatement de cette crise qui commençait à prendre contrôle d'elle; Tamaki lui accorda un petit sourire nerveux dont il avait le secret, et s'assit à ses côtés. Elle ne percevait pas chez lui une anxiété démesurée ou une peur palpable. Il semblait... Plutôt calme. Pour une norme Tamaki-esque, du moins; il était déjà beaucoup plus calme qu'elle. Elle ignorait d'où lui venait cette non-anxiété qui était si loin de ce qui la dévorait elle. Elle qui n'arrivait pas à calmer ses tics nerveux; ses paupières clignaient un peu vite, et ses jambes ne cessaient de trembler. Elle qui, malgré l'arrêt de la crise, se sentait toujours au bord du vide, à la limite de sombrer.
Elle finit par lâcher, d'une voix qui se voulait enjouée mais qui se trouvait toute éraillée;
« Tu es venu le voir aussi ? Je pensais pas qu'on se croiserait. »
Ses doigts se serrèrent davantage sur la boîte de chocolats vide, qu'elle commença à triturer comme pour calmer cette détresse en elle.
« Oui. Pourquoi tu as l'air aussi mal ? »
Ouch. Il avait piqué là où c'était douloureux. Elle détourna les yeux, et glissa une main entre ses mèches déjà désordonnées.
« Oh, tu sais... C'est la situation. Je veux dire, c'est pas habituel. Enfin, ce que je veux dire, c'est que c'est grave. Enfin... j'ai peur, tu vois. J'ai peur de sa réaction, finit-elle par confesser. J'ai peur de comment il se sent, j'ai peur de pas pouvoir l'aider, j'ai peur de servir à rien et de le voir sombrer. C'est idiot, je sais, mais je -
-C'est normal, la coupa-t-il d'une voix douce. »
Elle le regarda. Son expression était si sereine, soudainement; si sereine et si rassurante. Il attrapa sa main et caressa sa peau du pouce, et c'était tendre et réconfortant comme sensation. Elle déposa la boîte de chocolats à côté d'elle.
Le soleil brillait haut dans le ciel, mais ne réchauffait pas leur peau. C'était une lumière froide, parfois obscurcie par quelques nuages qui traînaient dans le ciel clair. Une brise froide se faisait même sentir par moment, faisant frissonner la jeune femme qui expira un long moment pour reprendre un semblant de calme. Tamaki faisait des ronds sur sa peau avec son doigt, et reprit avec douceur :
« C'est normal d'avoir peur. C'est pas une situation habituelle. C'est pas quelque chose auquel on est préparé au lycée. C'est pas une éventualité qu'on a déjà envisagée. C'est normal que tu te sentes mal, c'est normal que ce soit compliqué. C'est ton ami. C'est notre ami, après tout.
-... Alors comment tu fais pour rester aussi calme ? On dirait que les rôles se sont inversés, ahah. »
Son rire était un peu distordu. Ses yeux s'embuaient doucement de larmes.
« Parce que je lui fais confiance. Je sais qu'il va s'en sortir. Je sais qu'il est fort, et qu'il n'abandonnera pas. Et je sais que même si c'est dur pour toi, tu sais aussi tout ça. »
Cette fois, elle pleurait vraiment; les larmes s'écoulaient sur son visage qui rougissait à vue de nez. Elle pleurait, aussi fort qu'elle pouvait, pour évacuer cette angoisse, cette tristesse, cette peur abominable qui rongeait ses os; elle pleurait parce que c'était douloureux comme situation, elle pleurait de son égoïsme, elle pleurait pour se sentir un peu mieux.
Elle pleurait de soulagement, aussi; car, grâce à la douceur du garçon à côté d'elle, un poids semblait doucement se retirer de son cœur qui battait un peu moins vite. Elle pleurait, mais cette fois avec l'intime conviction que tout irait mieux.
Tamaki la prit entre ses bras. Il n'avait pas pour habitude de se lancer dans de longs discours réconfortants, ce n'était pas tant son fort. Mais Nejire en avait besoin, alors il l'avait fait. Parce qu'il l'aimait, avec toute la sincérité dont il était capable. Comme une amie ? Comme quelque chose de plus ? Il n'était pas sûr, mais cette frontière floue ne le dérangeait pas; tant qu'il pouvait continuer de l'aimer avec cette tendresse qu'il ressentait, alors ça lui allait. Il la berça un moment, lui murmurant au creux de l'oreille des mots doux qui semblèrent l'apaiser un peu. Et il continua, encore et encore, jusqu'à ce qu'elle se détache de ses bras.
Lui aussi avait peur. Lui aussi, cette situation le désespérait profondément; mais sa confiance en Mirio, qui était tout de même son meilleur ami, n'avait aucune limite. Comme celle qu'il portait à Nejire, qu'il savait forte et capable de tout. Il la vit d'ailleurs se redresser d'un seul coup, en essuyant ses joues humides d'un coup de manche. Elle posa ses mains sur ses hanches, dans une posture victorieuse, et inspira une grande bouffée d'air frais.
Elle était belle, Nejire. Tamaki la trouvait magnifique, comme souvent; peut-être cette fois encore plus que d'habitude. Parce qu'elle reprenait sa joie de vivre, parce qu'elle combattait l'ennemi le plus terrible qu'on peut avoir; soi-même. Et qu'elle y parvenait avec brio.
« Nejire, je- »
Elle se tourna vers lui, et déposa un doigt sur ses lèvres avant qu'il ne continue.
« Ca va aller, t'en fais pas. Viens, il nous attend. »
Elle attrapa sa main avec douceur, et caressa un instant sa peau du pouce, dessinant des cercles de tendresse. Puis, d'un pas assuré, elle le conduisit à l'entrée de l'hôpital, sans même remarquer qu'elle avait oublié, sur le banc, une boîte de chocolats vide.
