On lui a dit un jour que l'amour était invincible, qu'il vaincrait les défauts et les manies dérangeantes de chacun. C'est ce que sa mère lui répétait souvent, après une dispute avec son père. Alors Hermione, elle y a cru. Elle y a cru quand Ron mangeait la bouche pleine, ou ravalait avec difficulté son envie face à Harry. Elle y a cru même lorsqu'il l'a embrassée, et que l'abondance de salive qu'il a mis dans leur baiser l'a dégoûtée. Sa mère lui répétait que l'amour n'arrivait pas comme ça, qu'il se construisait, à grands coups d'efforts et de persévérance. Alors elle a pris son mal en patience. Parce qu'elle aime Ron, toutes ces années ensemble ont forcément un sens. Parce que le sexe ne fait pas tout, que l'ennui, ou le dégoût qui fait se dresser ses poils lorsqu'il parcourt sa peau de baiser n'est rien face à leur amour. Alors elle donne des excuses, avec un petit sourire faussement désolé.

" Pas ce soir, je suis fatiguée. " " J'ai mal à la tête. " " Tu peux aller te coucher, je te rejoindrais plus tard, je dois finir ce rapport pour le boulot. "

Il accepte toujours ses excuses, ne proteste jamais, acceptant qu'ils n'ont pas eu un moment à eux depuis un moment, qu'elle a toujours un soucis, un article de loi à fignoler encore, et encore. Quelque part, Hermione est persuadée qu'il est soulagé lui aussi, au moins un peu. Elle retient son mouvement de recul lorsqu'il vient la serrer tout contre lui, et ne relâche sa respiration que lorsqu'il se contente de claquer un baiser sonore contre sa joue alors qu'il lui souhaite bonne nuit. Il part se coucher, le sourire aux lèvres, l'air d'un bienheureux. Elle sait que d'ici une vingtaine de minutes, elle pourra retourner dans leur lit, seule, puisqu'il ronflera déjà, et elle s'allongera à ses côtés en feignant son absence. C'est plus facile comme ça.

Ils s'aiment. Mais ils s'aiment par habitude. Comme si leur cœur avait pris un rythme bien à eux, et qu'ils n'étaient simplement plus capables de retourner à leur rythme propre, quand bien même ils ne battent plus l'un pour l'autre. Elle n'est pas parfaitement crédule, Hermione. Elle surprend parfois le regard lointain de Ron, ou les nouvelles odeurs sur ses chemises. Elle sait qu'il faudrait mettre fin à ça, peu importe ce que leur relation est exactement, mais elle n'en a pas le courage. Pas l'énergie de faire face au regard désapprobateur de Molly, aux questions d'Harry, mais surtout, elle n'a pas le courage d'y apposer un point final. Partir, ce serait admettre des années gâchées. Ce serait admettre qu'ils ont eu tort de penser que leur vie commune les aurait soudé assez pour avoir le droit à leur happy end. Leurs efforts n'ont pas suffit. Ni les horaires allégés d'Hermione, ni les tentatives de Ron de s'intéresser à son travail. Tout leur demande un effort dans leur relation. Chaque instant d'intimité est une plaie béante de plus dans leurs rapports. Pourtant, ils feignent, tous les deux. Ils ressemblent à un de ces vieux couples, rouillés par la routine, puisant dans leur reste d'amour pour tolérer une vie à deux paisible.

Ils ont vingt ans. Ils vivaient ensemble depuis la fin de la guerre. Ils étaient jeunes. Mais vivre ensemble avait semblé comme une évidence. Avec Harry aussi. Ils avaient passé trop longtemps, lovés les uns contre les autres, terrifiés par la nuit et le bruissement des feuilles au dehors. Au bout d'un an, Harry était parti, emportant avec lui ce qui rendait leur cohabitation tolérable. A présent, dans leur lit, il manque entre eux le corps frêle d'Harry. Son absence leur est bien plus douloureuse maintenant qu'elle signifie qu'ils doivent accepter de voir que, sans Harry, le contact de la peau de l'autre ne les réchauffe plus autant.

Leur rupture n'a pas été dramatique. Ça avait été l'affaire d'un matin, alors qu'ils discutaient tous les deux de choses et d'autres. Hermione était cachée derrière un libre plus grand que son visage, et Ron mangeait un croissant. Elle n'avait même pas baissé son livre, et Ron n'avait même pas déposé son croissant.

" J'ai trouvé un appartement, à une dizaine de minutes, c'est au-dessus d'un local de librairie, je pense reprendre l'affaire. Je me disais que peut-être Lavande voudrait reprendre ma chambre ? "

Elle ne l'avait pas vu détourner le regard, vaguement gêné. Elle lui aurait probablement signalé qu'il n'y avait pas de quoi. Elle avait toujours su. Depuis le premier soir où il était rentré chez eux, le regard fuyant et sans oser lui faire face. Elle avait été contrariée, fût un temps. Bien sûr. Elle aurait préféré qu'il lui fasse suffisamment confiance pour venir lui en parler. Ils avaient été amis avant d'être des amants. Et puis elle avait fait face à ses émotions et elle avait compris. Il cherchait le bonheur où il le pouvait. Et il pensait qu'elle le lui refuserait. Alors qu'elle-même ne tenait plus à se réveiller tous les matins à ses côtés. Il pouvait bien aimer. Puiser de l'amour ailleurs que dans ses étreintes depuis longtemps inconfortables. Ça ne la gênait pas vraiment.

Ginny n'était pas d'accord avec elle. Elle avait crié, insulté son propre frère, sa fureur digne de celle qui aurait être celle de l'épouse trompée. Et puis elle s'était apaisée. En grande partie parce que jamais Hermione n'avait crié, ou pleuré. Hermione avait accepté. Avec soulagement. Mais ça, elle ne l'avouerait sans doute jamais à Molly qui pleurait encore parfois la perte de sa " parfaite belle-fille ". Et après leur rupture, lorsque Ronald avait ramené une Lavande terrifiée au terrier- non contente de réprimander Ginny pour le regard noir qu'elle dardait sur la blonde- Hermione s'était approchée, lui tendant une main amicale. Lavande n'avait pas compris. Il lui avait fallu quelques années, et quelques grossesses pour s'asseoir aux côtés de son ancienne rivale en amour pour lui poser la question. Ce jour-là, Hermione, elle avait dardé son regard Ron qui poursuivait en riant une petite tribu de rouquins et de blonds, et elle avait soupiré :

" Votre amour vous vient sans efforts. "