Bonjour tout le monde !

Voilà donc ma première contribution à l'event de Noël organisé par le forum Saint Seiya. Merci d'ailleurs à Arthy, Sea, Pigeon et Hatsu pour l'organisation et la mise au point des bingos, j'ai beaucoup aimé les thèmes imposés !

Au début, j'avais pour ambition de cocher toutes les cases, mais pour diverses raisons j'ai dû laisser tomber. Actuellement, je n'ai écrit que deux OS pour cet event ; j'en avais d'autres en préparation, mais je n'ai pas encore écrit un seul mot sur ceux-là (notamment parce que j'essaie de progresser sur ma fic "La Geste du Licorne-garou", dont la publication reprendra le 3 janvier 2021).

C'est dommage, MAIS avec cet OS je parviens quand même à remplir une diagonale du premier bingo (je crois) ! Et normalement avec le deuxième j'aurais rempli une colonne du premier bingo. L'honneur est sauf, donc.

Bref. Avec cet OS, Sous la neige, je coche normalement cinq cases :
- utiliser la fiche d'inscription d'un ou une participantE ; en l'occurrence, celle de Jotunn-Ray = DM/Shura (pas en ship, désolée '^^) et violoncelle, pirate, myrtille
- écrire un texte à la 1ere personne du singulier ; et ça n'a pas été facile, je ne suis pas du tout habituée à l'exercice
- thème "blanc et rédemption"
- thème de l'enfance
- thème des fêtes

Voilà. Je vous laisse là-dessus ; bonne lecture et joyeuses fêtes !

OoOoOoOoO

Sous la neige

NDA : oui, j'ai légèrement changé la chronologie par rapport au canon. Maintenant, Papy Kido visite l'Acropole sous la neige (et Aiolos est probablement mort de froid, oupsie, fallait porter une écharpe).

Tout est blanc, blanc et duveteux dehors, blanc et effroyablement silencieux dedans. Le carreau de la fenêtre est glacé mais, pour être honnête, je m'en fiche. En écrasant ma paume contre le verre lisse, je m'agrippe aux choses, au réel. Tant mieux, s'il est froid. Ce sont autant d'aiguillons qui pénètrent ma peau, s'accrochent sous l'épiderme, et tirent, tirent, me tirent vers la réalité.

- DeathMask !

Ah... Mon nom.

OoOoOoOoO

- Il vient de rentrer, a annoncé Aphrodite en voyant que je faisais mine de ne pas l'écouter.

Je me suis retourné d'un coup. J'attendais ça depuis des heures.

- Où il est ?
- Dehors, devant la statue d'Athéna.
- J'y vais !
- Attends.

J'ai grogné, agacé. J'adore Aphro, c'est mon meilleur ami, mais des fois... il me tape sur les nerfs. Trop prudent. Comme la fois où j'ai suggéré qu'on parte du Sanctuaire pour devenir des pirates. D'accord, c'était une idée stupide, mais j'aurais aimé un peu plus d'enthousiasme de sa part quand même.

- Quoi encore ?

Il hésita. Je soufflai, énervé :

- Bon, tu me dis ou je me casse ?
- Je ne sais pas si c'est une bonne idée, lâcha-t-il très vite.
- De quoi ?
- D'aller le voir.

Mes yeux s'écarquillèrent. Comment ça, pas une bonne idée ?

- Ne t'énerve pas, s'il te plaît. C'est juste... Je suis pas sûr que tout se soit bien passé, expliqua Aphrodite, visiblement mal à l'aise. Il est pas blessé, mais... Je crois qu'on devrait peut-être le laisser un peu tranquille.
- Tout seul ? Dehors ? Alors qu'il neige ?

J'aboyais presque, incapable de me retenir.

- Trois flocons, Death, juste trois flocons...

Un coup d'oeil par la fenêtre.

- Mens mieux, tu m'feras plaisir. Et tu crois vraiment qu'il a besoin de se chopper des engelures en plus du reste ?

Silence. Aphrodite soupira.

- Je te suis, finit-il par dire. Mais... vas-y mollo, d'accord ?

J'ai haussé les épaules, désabusé. Y aller mollo ? Clairement pas mon genre.

- Death, je suis sérieux ! lança Aphro en se lançant à ma poursuite. C'est vraiment pas le moment d'embêter Shura, il vient juste de rentrer et je crois que sa première mission l'a un peu...

Il hésita, se mordit la lèvre inférieure. Je soupirai :

- T'inquiète, Aphro, je sais que Shura n'est pas... comme nous.

On a échangé un regard entendu. On était des gosses, des sales gamins encore un peu naïfs, qui jouaient les durs parce que c'était le seul moyen de ne pas s'effondrer, de fatigue, de peur, de rage. Shura était pareil... presque pareil. Lui, il était moral, jusqu'à la moëlle. Athéna, la justice, il y croyait vraiment. Et allez savoir comment, il atterrissait à nos côtés, en compagnon d'armes, au service du Pope. J'ai jamais compris par quelle pirouette il réussissait ça. Si j'avais cru, moi, à tous ces trucs qu'on nous servait pour glorifier le Sanctuaire, je me serais barré depuis longtemps. Mais pas Shura. Et cette nuit, il avait reçu sa première mission.

- C'était quoi, sa mission, déjà ? je demandai à Aphro pendant qu'on récupérait nos manteaux, et un pour Shura.
- Éliminer le traître, Aiolos, qui a tenté d'assassiner Athéna avant de s'enfuir.

Je n'ai pas pu m'empêcher de grimacer. Tentative d'assassinat sur Athéna... Quelle bonne blague ! Saga devait vraiment détester Aiolos. Personne n'irait croire que le Sagittaire, le courageux, le pur, le dévoué canasson irait massacrer sa chère déesse. D'autant que pour essayer d'assassiner quelqu'un, faudrait encore que ce quelqu'un existe. Parce que franchement, hein, cette déesse... Personne l'a jamais vue, elle a jamais répondu aux prières de personne, et faudrait hocher la tête avec conviction quand on nous explique qu'elle s'est réincarnée en bébé hurleur ? J'y crois pas, et je sais que je suis pas le seul.

- Saga aurait pu trouver un meilleur prétexte pour éliminer son ancien rival, quand même.

Aphrodite me lança un regard furieux :

- Tais-toi ! Les murs ont des oreilles, idiot !

Il se tut quelques instants, puis poursuivit d'un ton sentencieux :

- Le Pope Shion a surpris personnellement Aiolos levant un poignard sur notre déesse. Le lâche s'est enfui, Shura a été envoyé à sa poursuite.
- Et ?
- Et quoi ?
- Shura l'a rattrapé ?

Aphrodite soupira.

- Je ne sais pas, Death... Mais vu sa tête et le sang sur son armure et ses mains... je dirais que oui.

Il n'ajouta rien, mais pas besoin de son pour entendre le "malheureusement" qui hurlait en lui. Je soupirai à mon tour :

- C'est jamais simple, la première fois...
- Arrête de jouer le vieux, t'as dû tuer trois personnes !
- Six.

Mon ami agita la main d'un air suprêmement agacé :

- C'est la même chose. Et lui, il n'est pas en train de vomir ses tripes, au moins.
- Je proteste, y avait juste un peu de bile !

Le Poisson secoua la tête en ricanant et poussa la porte arrière du Temple du Capricorne où nous passions la soirée en cachette avec Shura jusqu'à ce qu'il soit brutalement appelé en mission. Et là, il était revenu. Il était assis par terre, les bras entourant ses genoux repliés contre sa poitrine, le visage levé vers celui de pierre, immobile et impénétrable, de l'immense statue qui décorait la petite cour. Je l'ai toujours trouvée absolument laide. Et là, en pleine nuit, alors qu'il faisait si froid, et que mon meilleur ami pas débarbouillé et l'air hagard la regardait comme si elle était son unique lumière, son unique espoir, je la détestais encore plus que d'habitude.

- Content de te revoir, Shura ! lança Aphrodite d'une voix faussement guillerette.

Pas de réaction.

- Brrr, il fait vraiment froid, on devrait rentrer au chaud... Death' était en train de raconter l'histoire de Barbe-Noire, on en était à son exécution...

Shura sursauta à ce dernier mot et se retourna, décochant un regard noir à Aphro qui se tut. Puis comme si de rien n'était, le Capricorne se retourna vers la statue. Je donnai un coup de pied dans un caillou qui traînait. Cela ne servait à rien, mais ça défoulait. Aphrodite me lança un regard appuyé. Le message était clair : "fais quelque chose !"

Faire quelque chose, oui, mais quoi ? De nous trois, c'était le Poisson le plus délicat. Shura et moi étions souvent trop brutaux pour ce genre de situation. D'ailleurs, la seule chose que je me voyais faire, c'était d'aller vers Shura, de l'attraper par le bras et de le forcer à rentrer. On se battrait sûrement, parce qu'il ne voudrait certainement pas me suivre, mais au moins il ne resterait pas stupidement planté devant une géante de marbre. J'hésitai. Peu importe comment je le tournais dans ma tête, cela ne me semblait pas une bonne idée. Aphrodite toussota exagérément. "Bouge ton cul, DeathMask !"

Je grognai et m'approchai à grands pas de Shura. J'attrapai son bras, sans violence mais avec fermeté. Il me renvoya un regard surpris, je lui opposai une expression impassible et commençai à le tirer vers la porte.

Dix minutes plus tard, nous étions tous les deux assis sur des chaises en bois dans la cuisine, les cheveux encore plus en bataille qu'à l'ordinaire. Pour notre défense, on venait d'en mener une acharnée. Devant nous, Aphrodite s'affairait, à grands renforts de soupirs excédés, de désinfectant, de pansements et de "quand est-ce que vous allez grandir ? je ne suis pas votre père, à la fin !"

Shura ne m'avait pas loupé. Une estafilade sur l'épaule, un œil au beurre noir, quelques autres hématomes, et même une trace de dents sur mon bras, qu'Aphrodite tapotait avec un coton imbibé de mercurochrome.

- La vache, Shura ! T'as de sacrées mâchoires, lâcha le Poisson en sifflant d'admiration.
- Ouch ! Justement, appuie moins fort.
- Tais-toi, Death. Je t'avais demandé de venir pour m'aider à le convaincre de rentrer, pas pour que tu le traînes sur le sol avant de te battre avec lui comme si vous aviez cinq ans et demi.
- En attendant, il est rentré... Aïe ! T'es une brute, Aphro !

Le Poisson haussa les épaules, puis se tourna vers le Capricorne, légèrement moins amoché que moi. Visiblement, le sang qui le maculait à son retour de mission n'était pas le sien. Un soulagement. Cependant, il n'y avait pas que le corps qui pouvait être blessé.

- Comment tu te sens, Shura ? lui demanda gentiment Aphrodite.
- ... Ça va.
- D'accord. Je vais regarder ton œil, tu veux ?
- Si tu as du temps à perdre.

Le Suédois souffla de mécontentement.

- T'as fini de dire des bêtises ? Je ne suis pas en train de perdre mon temps, là, s'énerva Aphrodite en dégainant de nouveau son désinfectant.
- Ah non, pas ça ! s'exclama Shura. Ça pique !

Un regard du Poisson le réduisit au silence et il se laissa faire, grimaçant de temps à autre. Enfin, Aphro se recula pour admirer son œuvre :

- Vous voilà comme neufs. Enfin, aussi neufs qu'on peut en avoir l'air après s'être crêpé le chignon comme deux marins ivres à la sortie d'un bar. Sauf que vous n'avez même pas l'excuse de la boisson.
- Au moins, on ressemble à des pirates maintenant, je lançai en ricanant. L'œil au beurre noir, ça fait très cache-œil.
- Des pirates prêts à être pendus, ponctua lugubrement Shura.

Le silence retomba dans la cuisine. Dans nos rêves, les pirates étaient libres, naviguant sur toutes les mers du globe, des héros de roman d'aventures. Bref, tout ce que nous n'étions pas. La Méditerrannée n'était pas loin pourtant, mais depuis qu'une apprentie s'était enfuie à la nage, rejoignant les côtes de l'Afrique du Nord et échappant au Sanctuaire, on ne nous laissait plus approcher de la plage. Quoi qu'il en soit, le fait que les pirates finissaient souvent au bout d'une corde ne nous avait jamais effleuré l'esprit. Bien sûr, on avait lu toutes ces histoires, sans enlever la fin, mais l'épisode de l'exécution nous apparaissait comme un accident, une péripétie de plus. Ensuite on s'évadait et on retrouvait la liberté.

- Qu'est-ce que tu racontes, marmonna Aphrodite. On ne va pas être pendus, nous.

Shura fit la moue :

- C'est vrai, c'est moi qui vais vous découper en morceaux.
- Et je vais vous envoyer directement aux Enfers, c'est ça ?
- DeathMask ! Tu n'es pas obligé d'être aussi agressif !

Aphrodite soupira.

- C'est toujours difficile, les premières missions.

Shura se recroquevilla sur lui-même.

- Aiolia ne va jamais me pardonner...
- Te pardonner de quoi ? C'est plutôt à son frère qu'il ne pardonnera pas, tenta maladroitement Aphrodite. Aiolos était un traître.

Je m'efforçai de retenir un ricanement malvenu. Ce n'était pas le moment de disserter sur l'hypocrisie des adultes du Sanctuaire et sur les petites rivalités idiotes de Saga et Aiolos. Shura avait besoin de justification, pas de cynisme désabusé.

- Tu sais bien que l'on peut faire confiance à Saga pour ordonner ce qui... ce qui est le mieux pour notre déesse et le Sanctuaire.

Le Poisson hocha la tête pour soutenir ma phrase, tentant de mettre autant de conviction que possible dans ce mouvement. Heureusement que Shura ne le regarde pas.

- Vous pensez vraiment ? demanda-t-il simplement.

Je grimaçai, mal à l'aise.

- Mais oui ! s'exclama Aphrodite avec un peu trop d'enthousiasme. Oublions tout ça, d'accord ? Cela n'a aucune importance. Athéna est sauvée et Aiolos ne représente plus une menace, tout va bien ! En plus, il neige.

Shura cligna des yeux, répéta :

- Il neige ?

Il jeta un coup d'œil vers la fenêtre de la cuisine. À travers les carreaux un peu opaques, les flocons dansaient, se posant délicatement sur le sol. Le perron du dixième Temple, les escaliers, les toits des Temples en contrebas... tout était blanc, uniformément blanc. Comme si le monde se purifiait.

- C'est vrai, il neige, constata Shura.

Et il fondit en larmes. Aphrodite et moi... on est restés là, bêtes, sans savoir quoi faire. On n'a pas compris pourquoi il réagissait comme ça. Ce n'était que de la neige.

OoOoOoOoO

Tout est blanc, blanc et duveteux dehors, blanc et effroyablement silencieux dedans. Le carreau de la fenêtre est glacé mais, pour être honnête, je m'en fiche. En écrasant ma paume contre le verre lisse, je m'agrippe aux choses, au réel. Tant mieux, s'il est froid. Ce sont autant d'aiguillons qui pénètrent ma peau, s'accrochent sous l'épiderme, et tirent, tirent, me tirent vers la réalité.

OoOoOoOoO

Je devine que des pas s'arrêtent derrière moi. Des pas furieux et inquiets en même temps. On me parle, mais je n'entends pas. C'est ce silence, ce silence effroyable. Je n'entends rien, rien de rien. Et pourtant, j'essaie. Je lance un regard vers le mur d'à côté, recouvert de visages grimaçants, aux traits déformés par le long cri, interminable, qu'ils poussent. Oui, cette nuit aussi, ils hurlent. Et je ne les entends pas. J'ai beau écouter, je ne les entends pas. En revanche... Je me retourne.

Shura se tient à quelques pas, les mains sur les oreilles. Ouaip. Lui, il les entend.

- Ils disent quoi ? je demande.

Ses lèvres s'agitent, sans émettre un son. Très précisément, sans que j'entende les sons qu'elles émettent. Je secoue la tête, navré.

- Désolé, vieux, mais je comprends rien à ce que tu dis.

Le Capricorne me lance un regard noir. Il devrait se lasser, depuis le temps, se lasser et me laisser tout seul. Deux ans que la Guerre Sainte est finie, deux ans que nous sommes de retour, deux ans que je suis insupportable. Clairement, je ne suis pas un cadeau comme meilleur ami. En plus, je suis sourd comme un pot. D'après Asclépios, qui m'a examiné à la demande d'Athéna et aux frais d'Hadès, c'est psychologique. Un blocage. Je refuse d'entendre. C'est pas bête, comme explication. Mais en revanche, elle signifie que c'est moi qui suis bête. Parce que ma conscience qui hurle, ce ne sont pas mes tympans qui me permettent de l'entendre.

Enfin bon, l'avantage, c'est que je peux toujours me réfugier ici quand j'ai envie d'être seul. Les masques se sont mis à hurler après la Guerre Sainte, et rien n'a pu les calmer, ni les déloger. Il semblerait qu'ils aiment bien mes murs, finalement. Et les hurlements. Une combinaison mortelle. Je n'aimerais pas être le prochain Bronze qui aurait envie de visiter le Sanctuaire en franchissant les douze Temples.

À nouveau, Shura parle, et je n'entends rien. Je ne sais pas pourquoi tout le monde s'obstine à me parler, quand un bloc-notes ferait l'affaire. En plus, Shushu fait partie de la moitié du Sanctuaire qui n'est pas analphabête, il devrait en profiter. Mais non. Monsieur me parle. Même si j'étais entendant je ne capterais rien, avec les hurlements.

- Bon, je suis désolé, je l'interromps. Je te promets, je reviens bientôt. Genre dans quelques minutes. Quand je me serais calmé. D'accord ? Dis ça à Mû.

Il fronce les sourcils. Je crois qu'il ne m'a pas entendu. En principe, je m'en ficherais un peu, mais pour une fois que je dis quelque chose d'important... Je répète mes quelques phrases, en criant. Cette fois, il lève les yeux au ciel. Et sort un bloc-notes de sa poche de pantalon. Enfin ! Il griffonne quelques mots. "Va lui dire toi-même, connard !"

- Ah, tu te mets à la vulgarité, maintenant ? Bah dis donc, il t'a changé, ton matou.

Nouveau regard noir. J'ai pris soin de parler fort, je sais qu'il m'a entendu.

- Au fait, finalement... Il t'a pardonné, non ? Aphrodite te l'avait dit, que tu n'avais pas de souci à te faire !

Shura cille, mais reste impassible. Son sang-froid m'impressionne. Je n'ai pas exactement été gentil, surtout qu'Aiolia l'a effectivement violemment haï pendant des années. Il a fallu une résurrection et une histoire compliquée de violoncelle à offrir en cadeau à Aiolos (les talents de Shura comme luthier étaient assez inattendus) pour les rapprocher. Je vous l'ai dit : je suis in-sup-por-ta-ble. Treize lettres et cinq syllabes, pour le plus grand désespoir de mes proches.

Nouveau griffonnage sur son bloc-notes. "Myu et Mû ont fait des muffins à la myrtille. Toute la famille t'attend au cinquième Temple."

- Je suis certain qu'ils doivent être délicieux, pensez à m'en garder !

Shura secoue la tête. Je ne sais pas si c'est une vraie réponse à ma demande ou un signe de son découragement. Les deux probablement. Personne ne peut résister aux muffins à la myrtille de mon mouton. Sauf moi. Peut-être parce qu'il me suffit d'un sourire pour en avoir une fournée rien que pour moi. Peut-être parce que je préfère le salé au sucré.

- Bon goûter ! je lance alors qu'il s'éloigne.

Il ne se retourne pas. Un instant, je pense à le suivre. Aller au cinquième Temple, manger des muffins en buvant un café au lait et en écoutant Aiolos jouer un air au violoncelle. Il joue bien en plus, le canasson. Et ensuite, les cadeaux... C'est Noël, après tout ! Mon premier Noël en couple, ça se fête, non ? Je me demande ce qu'on m'a offert, cette année. Personnellement, j'ai posé mes cadeaux sous le sapin, avec les autres, un peu plus tôt dans l'après-midi.

À ce moment, j'avais vraiment envie de rester, de chanter des chansons idiotes, de jouer avec Kiki, même d'aider Mû avec les gâteaux (enfin, de l'aider à mettre les ingrédients sur la table, avant qu'il ne me chasse de la cuisine pour éviter que j'y mette encore le feu). Mais maintenant, je suis ici, et pas vautré dans un canapé à manger mon muffin à la myrtille. Avec un peu de chance, mes cadeaux feront suffisamment plaisir pour me faire pardonner et éviter que "me laisser tomber" figure sur leur liste de bonnes résolutions.

Je me retourne vers la fenêtre. La neige continue de tomber, froide et douce. Je ne comprends toujours pas pourquoi Shura a pleuré en voyant la neige, cette nuit-là, il y a quinze ans et des poussières. En fait, je ne comprends pas non plus pourquoi Aphrodite a parlé de neige. Peut-être qu'il trouvait un côté rassurant, satisfaisant à ce grand manteau blanc, et qu'il voulait le montrer à Shura ? Comme une espèce de rédemption visuelle, un pardon offert par le monde, qui ne serait pas si beau si les gens étaient vraiment méchants ? Je ne sais pas.

Mon problème, c'est que je n'arrive pas à oublier que dès demain, elle sera sale et boueuse.