— Bonjour, Madame, c'est les pompiers !

Magne ricana tandis que Sako la saluait d'un grand geste du chapeau. Spinner et elle avaient été envoyés recruter du vilain et le moins qu'on puisse dire, c'était que leurs futures recrues ne s'étaient pas montrées des plus coopératives. Ils avaient fini par avoir le dessus sur toute la bande, mais Spinner s'en sortait avec plusieurs contusions et sans doute une côte cassée ; quant à Magne, elle avait subi les affres d'un Alter de découpage qui lui avait laissé plusieurs entailles profondes et, même si c'était difficile à dire avec toutes ces blessures, elle était aussi quasiment certaine qu'une balle l'avait frôlé. Bref, ils étaient tous les deux dans un sale état.

Shigaraki, dans sa grande mansuétude, avait accordé à Magne le droit d'aller se reposer dans la pièce qui lui servait de chambre le temps qu'il envoie quelqu'un pour la soigner. C'était le seul endroit du squat à peu près propre, où elle ne risquait pas de s'allonger sur un sol crasseux ou un canapé aux taches suspectes. Bon, il fallait admettre qu'on était loin du grand luxe, le matelas s'enfonçant sous son poids et ses pieds dépassant du bout du lit. Comble de l'inconfort, Dabi avait étalé, avant qu'elle s'installe, une bâche en plastique sur les draps pour éviter qu'elle ne colle du sang partout sur le plumard du grand patron. Toutes ces contrariétés auraient pu l'agacer en temps normal mais les mésaventures de la journée l'avaient tellement épuisée qu'elle commençait à sombrer dans le sommeil au moment où Mister Compress était arrivé.

— Alors, voyons voir ce que nous avons là…

Sako s'installa à côté du lit sur un petit tabouret branlant et déballa tout le matériel de sa trousse de secours — en vérité une caisse à outils, qui avait dû un jour être blanche, sur laquelle Toga avait peint une croix rouge. Magne en profita pour se redresser et retirer sa chemise et son t-shirt, qui ressemblaient désormais plus à de la charpie qu'à des vêtements. Ses jambes, elles, n'avaient pas été touchées durant l'assaut de leurs adversaires. Et encore heureux, se disait-elle, parce que dans le cas contraire, elle ne savait pas si elle aurait pu ramener Spinner sain et sauf jusqu'à leur repaire.

Sako avait retiré son masque en s'asseyant. Il gardait toujours sa cagoule mais Magne pouvait voir ses yeux et sa bouche. Quand il se tourna vers elle, après avoir enfilé une paire de gants en latex, une bouteille de désinfectant et des compresses entre les mains, Magne vit une grimace fugace déformer ses traits. Il ne s'attendait pas à une telle boucherie, sans doute.

— Ils t'ont pas loupée…

Elle haussa les épaules, et regretta aussitôt son geste. Sa peau la tiraillait horriblement, et elle sentait ses plaies sur le point de se réouvrir à chaque instant. Elle ne saignait presque plus, c'était déjà ça. Et puis, elle avait connu pire… Pensif, Sako passa en revue chacune des coupures, s'arrêtant longuement sur les plus sérieuses, la bouche pincée. Magne, comme tout le reste de la Ligue, n'avait pas souvent l'occasion de voir Mister Compress sans son masque mais à cet instant, elle était certaine que ce qu'elle lisait sur ses traits étaient de la colère. Malgré elle, elle se sentit touchée. Même si les membres de la Ligue lui accordaient bien plus d'égards que ce à quoi son ancienne vie l'avait habituée, Magne n'avait pas l'impression de compter tant que cela à leurs yeux. Pas au point qu'on se mette en colère quand quelqu'un la blessait, du moins. Il y a compter et compter.

— Je vais devoir faire quelques sutures, dit Sako à mi-voix en passant sa main le long d'une des plaies le long de son abdomen.

Magne frissonna malgré elle en sentant la main de Sako contre sa peau. Le latex du gant était froid mais elle devinait la chaleur de ses doigts en dessous. Elle passa sa main sur son visage, comme pour en essuyer la sueur, et dissimula ses joues qui devaient avoir tourné à l'écarlate. Elle osa un regard en direction de Sako, qui n'y prêta aucune attention, concentré sur sa tâche. Même sans avoir vu son visage en entier, elle devinait sans mal qu'il était beau garçon et, même avant cela, quand elle n'avait pas encore eu l'occasion de le voir démasqué, elle était tombée sous le charme de ses manières et de sa personnalité. Certes, il se donnait des airs grandiloquents et fanfarons, tournait tout en spectacle et n'avait pas l'air de prendre quoi que ce soit au sérieux, mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre que sous ces dehors de showman se cachait une personne bien plus sensible.

Il lui avait raconté son histoire, un soir, à demi-mots, alors qu'ils se chauffaient les mains autour d'un baril enflammé. Bien sûr, il avait gardé la plupart des détails pour lui. Aucun des membres de la Ligue n'en connaissait beaucoup sur les autres, ça faisait partie du deal. En ne se confiant pas trop, on restait en sécurité, mais on pouvait aussi se réinventer une vie, faire comme si l'histoire ancienne n'existait plus et repartir de zéro. C'était le choix qu'elle avait fait. Elle lui avait tout de même fait quelques confidences, donnant donnant. Lui avait raconté des bribes de son adolescence, de ce corps qui changeait, incontrôlable et des traitements bien trop chers. Plus d'une fois, elle avait pensé à braquer une banque pour financer ses hormones et à chaque fois, elle avait renoncé. On la prenait déjà pour un monstre, pas la peine de leur donner raison. Bon, cette bonne résolution n'avait pas duré et elle s'était retrouvée dans plus d'un cassé. Mais jamais de son initiative, elle avait à cœur de le souligner. Enfin, le résultat était le même et les gens ne voyaient plus en elle que la criminelle.

Et à ce moment-là, Sako avait fait la dernière chose à laquelle Magne se serait attendue. Elle avait l'habitude des encouragements tièdes, des tapes amicales dans le dos, sympathiques mais toujours distantes. Sako, lui, l'avait doucement prise dans ses bras, sans un mot, comme ça. Elle ne savait toujours pas ce qui avait motivé un tel geste. Sur le moment, elle craignait trop de briser la magie du moment et par la suite, elle en venait parfois à se demander si elle n'avait pas rêvé tout cela.

Un point après l'autre, Sako suturait chaque plaie avec l'application d'un grand couturier. Les premières morsures de l'aiguille avait fait tiquer Magne, qui s'était efforcée de garder la face, mais désormais, elle ne sentait rien de plus qu'un petit picotement à chaque passage. Ce qu'elle sentait, par contre, c'étaient ses doigts qui se posaient doucement sur sa peau, une fois la plaie refermée, pour s'assurer qu'aucun gonflement ne subsistait. Il termina en nettoyant les plus petites coupures. Quand il eut tout à fait fini, des dizaines d'emballages et de compresses souillées de sang gisaient à ses pieds.

— Tout va bien ?

Magne hocha distraitement la tête. Elle avait perdu tant de sang aujourd'hui qu'elle avait l'impression que son esprit baignait dans du coton. Elle ouvrit la bouche avant de se raviser. Ce n'était vraiment pas le moment, Sako était déjà bien gentil de s'être occupé d'elle, elle n'allait pas non plus lui en demander davantage. Pourtant, si elle osait…

Sako pencha la tête sur le côté comme un chiot curieux. Il devait bien sentir que quelque chose n'allait pas ; à force de se fréquenter tous les jours, ils avaient appris à se connaître. Magne inspira à fond avant de se lancer. Le pire qu'il puisse faire était de lui refuser sa demande et puis, qui ne tente rien n'a rien, non ?

— Est-ce que… je peux te prendre dans mes bras ?

Sako resta un instant interdit avant de lui tendre les bras, un grand sourire aux lèvres. Dans ces moments-là, remarqua Magne, il n'avait rien à voir avec celui qu'il était sur le champ de bataille. Ils avaient tous ces deux côtés, parce qu'ils étaient tous des êtres humains avant d'être des vilains, et elle était contente qu'il se sente assez en confiance avec elle pour laisser tomber Mister Compress et lui montrer le visage de Sako.

Quand il vit qu'elle avait tous les maux du monde à bouger sans se faire mal, Sako avança de lui-même et la serra contre lui. Sans que Magne sache trop bien comment, ils finirent tous les deux allongés côte à côte sur la bâche, qui craquetait à chacun de leurs mouvements. Magne remercia le ciel — si toutefois il y avait bien quelqu'un là-haut, ce dont elle doutait souvent — que dans la position où il se trouvait, Sako ne pouvait pas voir son visage. À la chaleur qui cuisait sous sa peau, elle se doutait qu'elle devait ressembler à une grosse tomate bien mûre.

Elle crut bien qu'elle allait finir par prendre feu quand elle sentit les doigts de Sako se glisser jusque dans sa chevelure. Il entortilla ses doigts entre les mèches, pensif.

— Tes cheveux ont drôlement poussé…

C'était le moins qu'on puisse dire. Ils avaient toujours poussé plus vite que la moyenne, mais ce n'était que depuis qu'elle avait rejoint la Ligue des Vilains qu'elle s'était sentie le droit de ne plus les couper dès qu'ils dépassaient une certaine longueur. Ce n'était pas grand-chose, mais ça lui permettait de se sentir un peu plus femme, en un sens. Un peu plus libre de ses choix, aussi.

— Je pourrais les désépaissir un peu, si tu veux et faire les pointes, ça leur fera du bien. Toga me tanne pour que je lui coupe les cheveux depuis une bonne semaine, on pourra faire ça tous ensemble. Ça ne ferait pas de mal au boss d'égaliser un peu sa tignasse aussi…

Magne acquiesça, abasourdie par le naturel dont faisait preuve Sako alors qu'elle peinait à garder une contenance. Heureusement, de la façon dont elle était placée, il ne pouvait pas voir son embarras et c'était tant mieux. Magne déglutit et entoura Sako de ses bras. Il lui semblait minuscule par rapport à sa carrure à elle, pourtant, à cet instant, elle se sentait protégée, comme si rien ne pouvait lui arriver. Les points qui la tiraillaient toujours, mordants dans sa peau, lui rappelaient tout de même que ce n'était pas vrai, que le monde était dangereux et qu'ils en feraient sans doute tous les frais. Mais pour le moment, elle pouvait s'accorder le luxe de les ignorer. Ce n'était pas tous les jours qu'elle pouvait se sentir aussi délicieusement vulnérable, du haut de ses deux mètres et cent vingt kilos de muscles.

Doucement, ses mains trouvèrent la nuque de Sako. Elle effleura le bord de sa cagoule, hésitante. Elle mourait d'envie de savoir ce qui se cachait derrière ce deuxième masque, mais elle craignait sa réaction. Sans doute ne se cachait-il pas pour rien. Elle inspira tout de même à fond, pour se donner du courage. Il avait bien accepté qu'elle le prenne dans ses bras, alors pourquoi pas ?

— Je peux ?

Elle tira sur le bord élastique pour lui signifier son intention et, à sa grande surprise, Sako acquiesça. Elle retira doucement la cagoule, découvrant petit à petit le visage en dessous. Et à vrai dire, elle ne savait pas s'il était parfaitement banal ou parfaitement parfait. Son visage aux traits fins était surmonté d'une tignasse sombre, qui étonna Magne. Elle l'imaginait avec des cheveux tirés en arrière, soigneusement gominés pour que rien ne dépasse mais finalement, les mèches folles faisaient leur vie, rebiquaient de ci de là dans la plus totale des anarchies. Finalement, ça lui allait plutôt bien. Elle remarqua, amusé, que son œil droit était légèrement plus gros que le gauche — pas de beaucoup, mais juste assez pour le remarquer — qui lui donnait un air à la fois curieux et sarcastique. Un peu comme un chat, songea Magne en continuant de l'admirer.

Elle se rendait bien compte qu'elle le fixait comme une idiote depuis de longues secondes et qu'il l'avait forcément remarqué. Pourtant, elle n'arrivait pas à détacher son regard de lui. A cet instant, il lui parut incongru qu'ils soient tous deux des vilains. Avait-elle vraiment fait tout ce dont elle l'accusait ? Elle ne savait plus vraiment. Se sentant tout de même un peu ridicule de sentir son coeur battre comme une écolière entichée du plus beau garçon de la classe, elle continua à le regarder sans se lasser. Sako lui souriait, serein. Il fut secoué d'un frisson quand Magne passa son doigt le long de la fine cicatrice blanche qui barrait son menton.

— Je suis tombé de mon vélo quand j'étais petit, expliqua-t-il. Ce n'est qu'une égratignure mais je me souviens que mon père a failli tourner de l'œil en voyant tout ce sang. C'était… il y a vraiment très très longtemps…

Il laissa traîner la fin de sa phrase, les yeux dans le vague rêveur. Sa main alla à la rencontre de celle de Magne, juste au-dessus de la balafre. Ce serait le bon moment pour s'embrasser, pensa Magne. Elle se reprit aussitôt. Elle avait déjà obtenu beaucoup de lui et à vouloir aller trop loin, elle risquait de tout perdre. Même si elle avait l'impression qu'elle lui plaisait, elle préférait ne pas trop s'avancer. Les relations sentimentales s'étaient toujours tenues loin d'elle, elle avait bien plus d'expérience de la castagne que des dîners romantiques avec chandelles et pétales de roses inclus. Pourtant, quand Sako posa sa main libre sur sa joue et se redressa juste assez pour qu'elle le remarque, elle savait ce qui se passerait après.

— Coucou, voilà les renforts !

La voix jaillit alors que la porte s'ouvrait avec fracas. Magne et Sako se relevèrent, l'une à peine, avec douleur, l'autre d'un bond comme s'il venait de se faire piquer par une guêpe. Ils virent tous les deux, avec un mélange d'amusement et de consternation, Toga et Twice qui se tenaient sur le seuil. Ils avaient déniché dieu savait où — ou bien découpé eux-mêmes, les connaissant — des calots d'infirmière qu'ils arboraient avec autant de fierté que s'il s'était agi de la Médaille du Mérite. Les nouveaux arrivants restèrent interdits un instant, mais Magne finit par comprendre que ce n'était pas leur position compromettante qui les choquait. Ils se demandaient simplement qui était ce chevelu inconnu qui s'était infiltré dans leur repaire. Hypothèse soutenu par le long « oooh » de compréhension qu'ils poussèrent de concert quand Sako attrapa son masque au pied du lit et le posa sur son visage.

Sako, loin de se démonter, se recoucha dans sa position initiale, invitant Magne à faire de même, et chassa les deux intrus du revers de la main.

— Fichez le camp, la malade se repose.

Toga et Twice lancèrent un « D'accord ! » de concert et sortirent de la pièce. Sako lança un regard amusé à Magne. La magie du moment avait peut-être été un peu rompue et Magne sentait que l'embrasser maintenant serait un peu décevant. Ils avaient loupé le coche. Tant pis, ils auraient leur chance la prochaine fois. Magne ferma les yeux et, avant qu'elle ait eu le temps de se sentir sombrer, tomba d'épuisement. Elle s'éveilla un peu plus tard, groggy. Sako dormait toujours à ses côtés. On les avait recouverts d'une couette, pleine de trous et à l'odeur étrange, mais qui les réchauffait comme nulle autre. Magne la rabattit sur eux et ferma les yeux de nouveau.