Bonjour à tous !

Ce texte est un cadeau de Noël, écrit dans le cadre du Secret Santa, organisé par le Forum Francophone. Il consiste à offrir un OS-cadeau à quelqu'un dont on connaît les fandoms de lecture et quelques préférences, et il a donc été écrit pour Titepuce5929. Titepuce, j'espère qu'il te plaira :)

Juste pour précision, la fin de l'OS spoile les tomes 2 et 3, donc abstenez-vous si vous ne les avez pas lus et ne voulez pas être spoilés (et dépêchez-vous de lire ces petites merveilles !). Aussi, pour en profiter pleinement, il est très fortement recommandé d'avoir en tête au minimum l'air de la chanson "Deck the halls" trouvable en mille versions différentes sur toutes les plateformes de streaming (Youtube, Spotify, et j'en passe).

Sur ce... ENJOY !


Katniss souleva les fils de la clôture électrique et passa aisément en dessous. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle n'avait jamais vu cette clôture être électrifiée. Elle supposait qu'elle l'était les soirs où il n'y avait jamais de coupure de courant – soit le soir de la parade des tributs et des interviews, ceux où les pacificateurs tiraient à vue sur quelqu'un qui n'était pas devant sa télé. Elle s'enfonça dans la forêt, espérant que la densité des arbres réchaufferait un peu l'atmosphère. Elle avait pu échanger un fromage de chèvre de Primrose contre une écharpe en laine à La Plaque, mais des chaussures ou un manteau imperméables restaient hors de prix. Au moins, du haut de ses douze ans, elle commençait à pouvoir enfiler la veste en cuir héritée de son père sans que celle-ci ne la gêne dans ses mouvements tellement elle était grande. Elle s'empara de son arc et de ses flèches dans le tronc d'arbre creux et avança dans les bois, l'oreille aux aguets. Il y avait un jour dans l'année où elle ne pouvait pas se permettre de rentrer bredouille.

- Joyeux Noël, Catnip ! lança une voix derrière elle.

Elle se retourna d'un bond mais baissa son arc en soupirant. Elle avait rencontré Gale quelques mois auparavant, quand elle avait trouvé le courage de repartir chasser sans son père. Leurs rapports avaient d'abord été tendus, leurs échanges se résumant à s'accuser mutuellement de la fuite d'un gibier ou de l'absence de proies dans les pièges de Gale. Petit à petit, ils avaient fini par se supporter, et avaient enterré leurs rancœurs le jour où ils s'étaient entraidés pour tuer un chien sauvage qui les auraient déchiquetés tous les deux sans cela. Depuis ce jour-là, ils avaient tous les deux admis que l'autre aurait pu le laisser mourir s'il l'avait voulu et donc, qu'ils ne représentaient pas un danger l'un pour l'autre. Malgré cela, Katniss continuait à sursauter quand elle entendait quelqu'un lui parler dans la forêt, et à se méfier de ce garçon plus grand et plus musclé qui empiétait sur son territoire de chasse.

- Joyeux Noël à toi aussi, répondit-elle sobrement.

S'être habituée à Gale ne signifiait pas qu'elle l'appréciait. Elle le tolérait et, si elle avait pris l'habitude d'être aimable avec lui, elle n'en était pas encore à être à l'aise avec lui, encore moins à lui sourire.

Elle avait appris en classe qu'au Capitole, Noël était une grande fête, préparée un mois à l'avance à grands coups de décorations et de lumières, au cours de laquelle les parents offraient aux enfants des cadeaux plus somptueux les uns que les autres amenés par un personnage légendaire qu'ils surnommaient le Père Noël. Depuis le district 12, c'était difficile à croire. Noël était une fête, rendue spéciale par le fait que c'était la seule de l'année qui ne soit pas directement liée aux Hunger Games. Le Capitole les obligeait à faire une fête pour célébrer la Moisson, ou la Tournée de la Victoire, et ils s'y pliaient malgré eux. Mais Noël, une semaine après la Tournée, leur redonnait un peu de baume au cœur. Pas d'angoisse de voir ses enfants partir dans les Jeux, pas de chagrin d'être obligés d'applaudir la personne qui avait tué un être cher, juste une fête pour oublier cette Tournée. C'était suffisamment spécial pour que les habitants du 12 se prêtent à l'occasion, avec leurs moyens. Quelques branches de houx accrochées dans l'entrée, l'assurance de faire un repas ce jour-là – quittes à s'en être privés la veille ou l'avant-veille, une pâtisserie ou un cadeau pour les plus fortunés. Même les enfants les plus riches du district 12 n'étaient pas assez naïfs pour croire que des cadeaux pouvaient tomber du ciel un jour par an sans plus d'explications.

Le Noël de l'année précédente avait été le plus difficile à gérer pour Katniss. Un père décédé quelques mois plus tôt, une mère qui s'enfermait dans la souffrance et le silence, une sœur qui mourrait de faim à petit feu, et elle qui n'était pas encore assez âgée pour prendre des tesserae qui leur aurait assuré d'avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Elle avait finalement réussi à convaincre une commerçante des beaux quartiers de la laisser l'aider à vendre sa marchandise en échange de trois bols de soupe le midi de Noël, et si cette soupe lui avait alors paru être la plus savoureuse possible, elle s'était jurée de ne plus jamais être aussi désespérée pour un Noël. Depuis, Peeta Mellark lui avait sauvé la vie en lui envoyant des pains brûlés volontairement, elle avait retrouvé l'arc de son père et ses réflexes de chasseuse en même temps, elle avait rencontré Gale, et elle aurait dû se douter qu'il serait ici également ce matin, à chasser de quoi remplir la table en ce midi de Noël.

- Tu as déjà trouvé quelque chose ? demanda Gale.

- Non, je venais d'arriver. On commence par relever tes collets ?

- Oui. Je pourrais en poser d'autres pendant que tu pars tirer à l'arc, on doublera nos chances.

Ils se dirigèrent vers l'endroit où Gale avait l'habitude de disposer ses pièges. Deux lapins y étaient pris et Gale sourit :

- Jackpot.

Il s'en saisit et les assomma rapidement avant de les fourrer dans un grand sac. Katniss s'était un peu éloignée, l'arc tendu devant elle, semblant viser en attendant le bon moment. Gale se demanda quelques instants ce qu'elle avait vu avant de discerner le pelage roux d'un écureuil, presque invisible sur le sol au milieu des feuilles mortes. D'un coup, la flèche partit et frappa la bête en plein dans l'œil, sans faire une seule entaille à son pelage.

- Double jackpot, répondit-elle. On devrait récupérer un bon prix de sa fourrure à la Plaque.

- Il faut croire que la magie de Noël existe vraiment, sourit Gale, on ne va jamais avoir fait une aussi bonne chasse !

- Tant mieux, répondit sobrement Katniss.

Elle arracha sa flèche de l'œil de l'écureuil avant de le mettre dans le sac que Gale lui tendait.

- On a le festin, on a le houx devant nos maisons… résuma Gale. Il ne manque plus que des chants de Noël pour qu'on se croie au Capitole !

Katniss laissa échapper un léger rire sans joie. Son père chantait et quand il chantait, les oiseaux se taisaient pour l'écouter. Elle aimait chanter mais n'y avait jamais vu d'utilité - les hobbies sont quelque chose d'acceptable seulement quand on est sûr de ne pas mourir de faim le lendemain. Et puis, c'était son père qui chantait, c'était lui qui faisait taire les oiseaux. Elle n'avait jamais osé reprendre ce flambeau. Pour elle, seul son père avait le droit de faire chanter les geais moqueurs de la forêt et essayer de l'égaler en sachant qu'elle n'y parviendrait pas lui paraissait comme la pire insulte à sa mémoire. Gale reprit :

- Tu en connais ? Des chants de Noël ?

- J'en connais un, oui, répondit-elle sobrement.

Elle soupira légèrement. Elle ne pouvait pas nier qu'elle avait aimé écouter son père chanter. Et puis, c'était Noël. Une fois ne valait pas coutume. Et rien ne prouvait qu'elle aurait suffisamment de talent pour entraîner les oiseaux à sa suite. Elle se redressa et ferma les yeux pour mieux s'en souvenir avant de se mettre à chanter :

- Deck the halls with boughs of holly, Fa la la la la, la la la la… Tis the season to be jolly, Fa la la la la, la la la la…

Gale sourit, paraissant connaître la chanson également mais, alors que Katniss se taisait, la mélodie continua à raisonner dans les bois. Au-dessus de leurs têtes, des geais moqueurs volaient en reprenant l'air, paraissant reproduire les Fa la la la la avec autant de précision que s'ils avaient été des geais bavards capables de retranscrire des conversations. Ils fermèrent légèrement les yeux, se laissant bercer par la musique des oiseaux, et Katniss ne put s'empêcher de remarquer que le sentiment de trahison envers son père qu'elle avait redouté de ressentir n'était pas là. Pendant que cette crainte s'apaisait légèrement, elle ressassa les paroles de cette chanson. Son père lui avait raconté qu'elle venait de l'ancien temps, avant Panem, avant les guerres et les catastrophes naturelles qui avaient successivement transformé les États-Unis en un territoire dévasté de treize districts luttant pour survivre pendant qu'une petite zone du pays accumulait les richesses. Elle aurait aimé y croire. Une chanson évoquant le temps de Noël, les branches de houx décorant l'entrée et des chants repris en chœur par tout le monde. Mais le dernier couplet était trop éloquent et, quand les geais moqueurs se turent, elle recommença à chanter :

- Fast away the old year passes, Fa la la la la, la la la la. Hail the new, you lads and lasses, Fa la la la la, la la la la.

Les oiseaux reprirent la mélodie de plus belle. Loin très vite la vieille année passée. Saluez la nouvelle, vous les garçons et les filles. L'année était finie. Les Hunger Games étaient finis, la Tournée de la Victoire aussi, et il n'y avait plus que Noël et cette chanson, ce couplet trop évocateur, pour leur rappeler qu'avec Noël démarrait un nouveau compte-à-rebours, celui de la prochaine Moisson, celui où vingt-trois adolescents de Panem seraient à nouveau tués sans pitié. Souvent, elle oubliait ce couplet et enchaînait avec le suivant. Elle rouvrit les yeux et les leva vers les geais moqueurs qui volaient encore au-dessus d'eux en chantant de plus belle. Au milieu d'eux, un autre oiseau, plus gros, qui ne chantait pas, les avait rejoints. La flèche traversa la marée de geais, les faisant s'éloigner précipitamment, pendant que l'autre oiseau tombait au sol, frappé en plein cœur.

- Il ne chantait pas assez à ton goût ? sourit Gale.

- Exact, répondit Katniss avec un air impassible. C'est décidé, à partir de maintenant, les oiseaux de cette forêt chanteront Deck the halls à chaque Noël ou seront abattus !

Gale éclata de rire :

- Ça me va. On risque de faire un festin à chaque Noël.

Presque malgré elle, Katniss sentit ses lèvres s'étirer en l'ombre d'un sourire.


- A tout de suite, lança Katniss à Gale.

Ils sortaient de la Plaque où ils avaient troqué une partie de leur gibier contre des plantes, des médicaments, de la laine. Katniss avait mis tout ça dans un sac, ainsi que trois lapins, laissant Gale ramener chez lui le reste du produit de leur chasse. Elle se faufila rapidement dans les chemins de La Veine et arriva chez elle. Mais, au lieu d'entrer, elle posa le sac devant la porte fermée et frappa plusieurs fois avant de reculer de quelques mètres. Quand sa mère vint ouvrir, celle-ci ne se rapprocha pas plus.

- Merci.

- De rien. Comment elle va ?

Elle avait l'impression que cela faisait une éternité, mais ça ne faisait que trois jours que Prim avait contracté une vilaine grippe. Avant que Katniss ne se fasse à l'idée de rester à la maison pour s'occuper d'elle, sa mère l'avait entraînée dehors sans la laisser s'approcher de sa sœur. Elle se souvenait des mots de sa mère, raisonnables et pourtant cruels. Pour avoir une chance de guérir, Prim devait manger à sa faim. Pour manger à sa faim, Katniss devait rester en bonne santé. Un an auparavant, la situation l'aurait prise au dépourvu. Elle n'avait personne d'autre que sa mère et sa sœur, aurait peut-être pu demander à Madge, la fille du maire, avec qui elle s'entendait sans se côtoyer plus que ça, mais sans aucune conviction. Depuis, elle avait rencontré Gale, s'était méfiée, l'avait toléré puis accepté et enfin apprécié. Ils partageaient leurs parties de chasse, leur gibier, la nourriture qu'ils trouvaient à la Plaque, et ils s'étaient rendus chez l'un ou l'autre quelques fois. En un aller-retour chez lui, Katniss avait pu assurer à sa mère que la famille de Gale pouvait l'héberger tant qu'elle amenait ses propres rations de nourriture, et la question avait été réglée. Tant que Prim serait contagieuse, Katniss ne s'approcherait pas de la maison. La décision lui avait paru cruelle mais nécessaire, mais surtout, elle l'avait convaincue que sa mère était définitivement guérie, sortie de l'état de torpeur qui avait menacé de les engloutir toutes les trois à la mort de son père.

- Un peu mieux. Elle devrait être rétablie d'ici deux jours. Encore deux jours pour être sûre que je ne l'ai pas contracté et tu pourras rentrer. Ça va pour toi ?

Elle vivait en permanence avec Gale, aidait sa mère à s'occuper de ses plus jeunes enfants et chassait le reste du temps. Si Noël n'avait pas eu cette portée symbolique qui la rendait triste d'être éloignée de sa mère et de sa sœur aujourd'hui, elle n'aurait définitivement pas eu à se plaindre.

- Ça va aussi.

Elles discutèrent quelques minutes, restant soigneusement éloignées, avant que Katniss ne fasse volte-face et ne rentre chez Gale. Celui-ci tenait la petite Posy de deux ans dans ses bras pendant que Hazelle faisait cuire les lièvres qu'ils avaient chassés le matin même. Katniss entreprit de mettre la table et Vick, le frère cadet de Gale, vint l'aider. Rory accrochait des branches de houx aux murs pour tâcher de décorer la pièce et Gale reposa délicatement Posy sur une couverture quand Rory lui demanda de l'aide pour en accrocher en hauteur. A peine trois secondes après, des pleurs déchirants retentirent et tout le monde se retourna vers Posy. Elle avait essayé de se lever pour marcher vers Gale mais était retombée aussitôt et s'était fait mal. Katniss était la plus proche et la prit rapidement dans ses bras. Elle essaya de la bercer sans réussir à la calmer et, prise au dépourvu, chantonna instinctivement la première chanson qui lui vint à l'esprit.

- Deck the halls with boughs of holy, Fa la la la la, la la la la…

Posy arrêta de pleurer mais la regarda avec ces grands yeux ronds qui lui faisaient comprendre qu'elle recommencerait dès qu'elle arrêterait de chanter. Gale avait esquissé un sourire en reconnaissant la chanson et vint s'asseoir dans le canapé à côté de Katniss qui avait posé la petite sur ses genoux en continuant à chantonner. Quand elle reprit son souffle, ce fut Gale qui reprit la chanson :

- Tis the season to be joly, Fa la la la la, la la la la !

Ils reprirent en chœur le couplet suivant, achevant de calmer Posy. Celui-ci rigola légèrement :

- Je vais vraiment finir par croire que tu as un don…

- Pour calmer les enfants ? Jusqu'à maintenant j'arrive surtout à faire pleurer Prim quand je ramène des animaux morts…

- Parce que tu ne lui chantes pas Deck the halls, sourit Gale. Vraiment, essaie la prochaine fois !

Katniss rigola avec lui. Elle regrettait toujours autant de ne pas pouvoir fêter Noël avec sa mère et sa sœur. Pourtant, la chaleur du foyer des Hawthorne dégageait quelque chose d'agréable, différent mais agréable. La convivialité renforcée par leur nombre. Les cris des plus petits. Et la présence de Gale. Chez elle, elle était en charge de tout, avec depuis récemment l'aide inespérée de sa mère, tellement surprenante qu'elle n'osait qu'à moitié y croire. Ici, Gale était avec elle. Un autre frère ainé capable de prendre une partie des charges sur ses épaules pour qu'elles soient ainsi plus supportables. Et, l'espace d'une seconde, alors que Gale reprenait Deck the halls de plus belle pour faire rire Posy, elle regretta de ne pas avoir chez elle un frère comme Gale.


- On aura rarement été aussi efficaces ! s'exclama Katniss.

- Je vais finir par croire à la magie de Noël, confirma Gale. Tu crois que c'est pour ça qu'on trouve autant de gibier chaque année, eux aussi ils sortent tous pour trouver de quoi manger ?

- Vu comment ça finit pour eux, ils feraient mieux de rester au chaud.

Gale rigola légèrement mais son sourire disparut de son visage.

- Attention ! s'exclama-t-il.

Katniss s'immobilisa soudainement et comprit ce qu'il avait remarqué. Un léger bourdonnement, inaudible tant qu'ils rigolaient, mais bien présent maintenant que lui seul brisait le silence. Un bourdonnement qui provenait de la clôture électrique qu'elle s'apprêtait à soulever. Elle ne se souvenait pas avoir vu cette clôture être électrifiée depuis qu'elle chassait, mais ce matin, elle l'était bel et bien. Elle retira sa main et soupira :

- On n'a qu'à attendre. Les coupures sont fréquentes, on devrait pouvoir passer avant le déjeuner quand même.

- Mais on est trop exposés ici, continua Gale, on ne peut pas rester plantés de l'autre côté de la barrière.

Katniss approuva d'un hochement de tête.

- Il faut qu'on reste à proximité quand même, que l'on puisse entendre quand le bourdonnement s'arrêtera.

Elle avisa un arbre à la lisière de la forêt et le rejoignit en trois pas. Elle enroula la poignée du sac autour de son avant-bras et grimpa aisément jusqu'à la première branche suffisamment solide pour s'y asseoir et haute pour que les branchages la cachent. Gale la rejoignit rapidement, bien qu'ayant plus de mal qu'elle à grimper, mais il finit par s'asseoir à côté d'elle sur la branche.

- Ça risque d'être le Noël le plus mémorable de tous les temps, soupira Katniss. Coincés sur une branche à attendre une panne de courant qui pourra prendre la journée à arriver.

- Tu surestimes les capacités électriques du district 12, là, sourit Gale. Ce ne sera pas long, il faut juste qu'on arrive à faire passer le temps.

- Qu'est-ce que tu proposes, tu as un jeu de cartes ? demanda-t-elle ironiquement.

- Non, mieux !

Il sourit devant son regard interrogateur avant de commencer à chanter :

- Deck the halls with boughs of holy Fa la la la la, la la la la…

Katniss éclata de rire mais elle reprit :

- Tis the season to be jolly, Fa la la la la, la la la la…

Autour d'eux, les oiseaux reprirent les notes de la chanson qu'ils continuèrent en chœur, suffisamment enjoués pour se remonter le moral mutuellement, suffisamment bas pour ne pas être repérés par quelqu'un qui passerait à côté de la clôture.

- See the blazing yule before us, Fa la la la la, la la la la ! Strike the harp and join the chorus, Fa la la la la, la la la la…

Entraînés l'un par l'autre, ils continuèrent la chanson jusqu'à la fin, ne sautant que le couplet évoquant la nouvelle année. Les geais moqueurs avaient repris la mélodie avec un tel entrain qu'ils n'avaient plus l'impression de chanter a capella, au contraire. Un véritable orchestre les accompagnait et continua la mélodie longtemps après qu'ils eurent arrêté de chanter. Et, quand les oiseaux à leur tour se turent progressivement, ils remarquèrent que le bourdonnement de la clôture avait également cessé.


- Follow me in merry measure, Fa la la la la, la la la la… Wile I tell of Yuletide treasure, Fa la la la la, la la la la !

Gale et Katniss s'étaient mis à chanter en chœur dès qu'ils avaient été suffisamment enfoncés dans la forêt pour qu'on ne les entende pas. Sans qu'ils s'en rendent compte, ils s'étaient tous les deux habitués à cette matinée de Noël pendant laquelle tout allait pour le mieux. Le soleil resplendissant, bien qu'insuffisant pour réchauffer l'air, achevait de les mettre de bonne humeur. Comme tous les ans, ils chasseraient, beaucoup, suffisamment pour faire le midi même le genre de repas qui les dispense de manger avant le lendemain matin. Comme tous les ans, ils chantaient Deck the halls en chœur, repris à l'infini par les geais moqueurs qui volaient au-dessus de leurs têtes. Comme tous les ans, ils échappaient encore et toujours à la Moisson. L'année prochaine serait la dernière année d'éligibilité de Gale, il n'avait plus qu'une année à passer pour avoir définitivement échappé aux Hunger Games, et Katniss ne tarderait pas à le rejoindre. Peu importe à quel point leur cœur s'arrêtait pendant les deux ou trois secondes où Effie Trinket lisait le nom du tribut choisi, ils s'en sortaient, toujours, et se persuadaient petit à petit qu'ils allaient effectivement atteindre leurs 18 ans en ayant survécu.

Ils se turent en se rapprochant de l'endroit où ils trouvaient généralement le plus de terriers de lapins, mais les geais moqueurs continuaient à reprendre la mélodie, la propageant dans toute la forêt. Katniss se laissa bercer par leur chant qui continuait à baigner cette matinée d'une ambiance si particulière, mais elle se reconcentra en voyant un lièvre passer devant elle. Elle tendit son arc et le sifflement de la flèche dans les airs fut tellement silencieux qu'il n'interrompit pas le chant des oiseaux. Elle récupéra la proie qu'elle fourra dans un sac pendant que Gale relevait ses pièges, ajoutant trois écureuils à leur gibier. Au moment où elle le rejoignait, un bruissement derrière eux les firent sursauter. Katniss se retourna brusquement avant de s'immobiliser. Face à eux, deux pacificateurs pointaient leurs armes sur eux.

Elle n'avait pas eu le temps de lever son arc. Si elle l'avait fait, les pacificateurs auraient probablement tiré. En une seconde, le futur se dessina devant elle. Leur arrestation, leur inculpation pour braconnage, leur exécution en public. Ils ne connaîtraient effectivement pas l'angoisse des Hunger Games – ils mourraient plus rapidement, sans espoir de survie. Ils avaient toujours considéré que c'était un risque à prendre et une mort moins douloureuse qu'en dépérissant de faim. Pour autant, à cet instant précis, elle n'avait jamais autant regretté ces excursions dans la forêt. A ses côtés, Gale s'était tendu et immobilisé également en voyant les pacificateurs mais son corps parut se relâcher imperceptiblement. Et Katniss comprit. Une vingtaine de secondes s'étaient écoulées sans que l'un d'eux ne bouge, ils se dévisageaient tous en se demandant qui ferait le premier mouvement. Des pacificateurs soucieux de faire appliquer la loi les auraient déjà désarmés, menottés et ramenés en cellule. Ceux-ci restaient immobiles, leur regard méfiant fixé sur leurs armes. Lentement, Katniss détendit ses bras et acheva de river son arc vers le sol, ses mains devant elle incapables de s'emparer d'une flèche. Gale baissa également son couteau et, lentement, les pacificateurs firent de même avec leurs armes.

- Vous avez quoi, dans ce sac ? lança l'un d'eux.

Katniss l'ouvrit pour leur montrer les trois écureuils et le lièvre. Elle avait reconnu à la voix l'un des pacificateurs qu'elle croisait à La Plaque et à qui elle vendait parfois certaines de ses proies.

- On vous prend le lièvre et on n'a rien vu, lança le pacificateur. Et vous non plus.

- Excellente idée, approuva Katniss.

Elle leur tendit le lièvre et, au moment où ils s'apprêtaient à faire demi-tour, Gale demanda :

- Comment vous nous avez trouvé ?

Le pacificateur parut surpris de la question.

- Comment ?

- Vous ne vous enfoncez jamais aussi profondément ici, reprit Gale. Qu'est-ce que vous faisiez là ? Comment vous nous avez retrouvés ?

L'homme face à eux ricana légèrement avant de faire un geste de la tête vers le ciel.

- Vous connaissez beaucoup de geais moqueurs qui chantent spontanément Deck the halls au-dessus de la forêt le jour de Noël sans s'inspirer de quelqu'un de proche d'eux, vous ?

Ils repartirent sans un mot de plus et Katniss et Gale restèrent immobiles quelques secondes avant de s'effondrer sur le sol de la forêt. Gale avait posé son front sur ses genoux pliés et Katniss appuya légèrement sa tête contre son épaule. Blottis l'un contre l'autre, tremblant légèrement, ils sentaient tous les deux le battement de cœur beaucoup trop rapide de l'autre. Au bout d'une éternité, Katniss réussit à soupirer :

- Les geais moqueurs. Ils nous ont trouvés parce qu'on avait chanté.

- On ne pouvait pas le deviner. Ils chantaient au-dessus de la forêt, c'est un miracle pour eux – et un manque de chance flagrant pour nous – qu'ils soient parvenus à nous retrouver.

Gale tremblait encore. D'eux deux, il avait toujours été le plus méfiant envers les pacificateurs, le plus critique de l'ordre que les plus rigoureux d'entre eux imposaient, et le moins disposé à croire que certains d'eux pouvaient juste être contents de trouver de la viande fraîche – suffisamment contents pour fermer les yeux sur leurs escapades en forêt. Si Katniss, passé le premier coup de frayeur, avait rapidement compris à qui elle avait eu affaire, elle comprenait que Gale refusait encore à ce moment-même d'y croire complètement. Katniss avait encore la tête appuyée contre son épaule pour retrouver une respiration normale quand elle proposa :

- A partir de cette année on attend d'être rentrés pour chanter Deck the halls ?

- Ça me paraît être un bon plan, confirma Gale.


Si, les autres années, elle avait eu l'impression que les Noël s'enchaînaient à la vitesse de la lumière, elle avait cette fois du mal à croire qu'une seule année s'était écoulée depuis leur rencontre avec les pacificateurs. Depuis, elle avait entendu le nom de Primrose être appelé à la Moisson, elle s'était portée volontaire, avait remporté les Jeux aux côtés de Peeta Mellark avec qui elle avait tâché de convaincre des districts en colère qu'ils étaient follement amoureux et insouciants. Et le président Snow menaçait tous ceux à qui elle tenait, plus férocement que jamais. En comparaison, l'angoisse des années précédentes d'être moissonnée lui apparaissait comme relativement insignifiante. Elle avait tenté, en arrivant dans ces bois après la Tournée de la Victoire, de chantonner Deck the halls. Les geais moqueurs l'avaient repris et aussitôt, d'autres images s'étaient dessinées devant ses yeux. Rue qui grimpait aux arbres. Rue qui sifflait et entraînait une armée de geais moqueurs avec elle. Rue qui s'effondrait sous les coups du garçon du district 1 qu'elle tuait aussitôt mais trop tard pour la sauver. Elle rouvrit les yeux sur cette forêt si semblable. Mais sans tributs, sans pièges. Sans Rue.

- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda une voix derrière elle.

- Joyeux Noël à toi aussi, répondit-elle sans parvenir à sourire.

Gale la rejoignit en quelques pas, son regard toujours méfiant.

- Tu pourrais être chez toi pour te reposer de la Tournée et préparer Noël.

- C'est ici que je prépare Noël, protesta-t-elle. Tous les ans. S'il te plaît. Est-ce que aujourd'hui, juste aujourd'hui, on peut essayer de faire comme si rien de tout ça n'était arrivé ? Est-ce qu'on peut juste chasser ensemble, comme avant ?

Et essayer d'oublier que ce ne sera plus jamais comme avant, ajouta-t-elle en pensées. Sa complicité avec Gale ne reviendrait pas, elle s'en rendait de plus en plus compte au fil du temps. Il était trop aigri contre le système, trop brisé par la mine. Et elle était trop riche, trop connue et trop à la botte du Capitole. Les Jeux s'étaient imposés entre eux, les séparant aussi définitivement que si elle n'en était jamais revenue.

- Excuse-moi, souffla-t-il. Tu as raison. Tâchons de chasser comme avant.

Elle ne répondit rien mais lui en fut soudainement reconnaissante. Un jour presque comme avant, elle ne demandait rien d'autre. Bien sûr, il manquait toujours l'un d'eux qui entonnait Deck the halls mais la menace des pacificateurs l'an dernier les en aurait empêché de toute façon. Comme tous les ans, ils chassèrent, beaucoup, mais discutèrent beaucoup moins. Ils s'étaient bien assis sur une butte qui surplombait une clairière pour voir le soleil finir de se lever et de percer à travers les arbres. Ils s'étaient bien blottis l'un contre l'autre dans un réflexe datant de plusieurs années, pour se réchauffer et profiter de ce moment qui n'appartenait qu'à eux. Mais leur complicité n'était plus là, le duo qu'ils formaient n'était plus là. Autrefois, ils étaient comme deux frères et sœurs, ayant perdu leur père tous les deux, chassant tous les deux pour nourrir leur famille, ayant tous les deux besoin de l'autre pour trouver la force de continuer. Aujourd'hui, ils ne pouvaient plus être de la même famille. L'un d'eux trimait à la mine six jours par semaine sans gagner suffisamment pour se nourrir, l'autre n'aurait jamais plus besoin de chasser ni de faire quoi que ce soit pour se nourrir. Ils continuèrent pourtant à chasser, en silence, toujours aussi complémentaires, toujours aussi à l'aise dans les bois. Et, quand ils revinrent et franchirent la clôture, Gale sembla hésiter avant de chantonner :

- Deck the halls with boughs of holy, Fa la la la la, la la la la…

Katniss lui jeta un regard surpris. Pendant qu'il chantait, elle avait presque l'impression de revoir celui qu'elle avait connu avant les Jeux, celui avec qui elle chantait avec insouciance. Celui dont la douceur du regard apaisait toutes ses craintes. Un pâle sourire s'étira sur son visage quand elle reprit :

- Tis the season to be jolly, Fa la la la la, la la la la !

Ils continuèrent la chanson ensemble, en chœur, s'attirant quelques regards ou sourires des rares personnes déjà levées. Tant pis s'ils ne pouvaient plus être unis dans le district 12, s'ils ne le seraient plus jamais même dans la forêt. Quand ils chantaient et que les geais moqueurs continuaient leur chanson de plus belle, elle arrivait presque à croire que tout était comme avant.


- Tu t'en sors ? demanda Olga depuis la porte de la maison.

- Oui oui, confirma Gale. J'ai presque fini.

Un camion-benne avait déversé devant chez lui plusieurs dizaines de kilos de bois. Dans le district 2, pas de forêt, pas de bois, ils devaient le faire venir du district 7 et le stocker pour l'hiver. Gale finissait d'aligner les bûches sous leur préau, plus grand que l'avait été sa maison dans le district 12. Il ne regrettait pas ses choix, il n'avait jamais regretté d'être parti le plus loin possible des districts 12 et 13 après la guerre. Il avait eu besoin d'effacer toute cette partie de sa vie et le district 2, sa maison, son emploi et sa famille lui prouvaient à chaque instant qu'il avait fait le bon choix. Seulement, parfois, surtout en hiver, surtout le jour de Noël, la forêt lui manquait. Ça finissait toujours par lui passer, plus ou moins rapidement.

Au-dessus de sa tête, des oiseaux chantèrent, d'une mélodie trop assurée pour qu'elle ne soit qu'un simple chant d'oiseau. Il releva les yeux vers des geais moqueurs qui volaient au-dessus de la maison. Bien qu'ils aient proliféré dans le district 12, ils avaient réussi à survivre et se reproduire dans tout Panem, comme pour rappeler au Capitole l'intensité du fiasco qu'avait été l'expérience des geais bavards dans la guerre. Il n'y avait plus de Capitole, il n'y avait plus de dirigeant unique mais un rassemblement des différents maires des districts, il n'y avait plus de vainqueurs ni de vaincus mais treize districts et une capitale qui partageaient équitablement leurs richesses pour que personne ne manque de rien. Pourtant, le chant des oiseaux lui rappela une époque où tout ça n'était qu'illusoire, où les Hunger Games promettaient de durer encore des siècles.

Il ferma les yeux et comprit rapidement pourquoi cette mélodie le propulsait aussi longtemps en arrière. Les oiseaux reprenaient la mélodie de Deck the halls. Il avait beau savoir que cette chanson était connue dans tout Panem, elle restait toujours pour lui la chanson de Katniss. Katniss, à qui il était incapable de repenser sans ressentir une profonde tristesse. Katniss, qu'il avait toujours considérée comme une sœur avant de réaliser qu'il souffrait beaucoup trop de sa relation avec Peeta. Katniss, qui lui avait sauvé la vie de toutes les façons possibles, qui avait transformé une adolescence de misère et de faim pour en faire les plus belles années de sa vie.

Parfois, il se demandait ce qu'ils seraient devenus si elle n'avait jamais été moissonnée pour les Hunger Games. Souvent, il concluait qu'il valait mieux ne pas se poser la question, qu'il n'aurait jamais voulu d'une vie dans laquelle la fille du feu n'aurait pas déclenché une révolution conduisant à l'annulation des Hunger Games. Il ignorait s'il aurait pu continuer à vivre à ses côtés. Katniss avait été une chasseuse, une sœur, une amie, une complice, et leur relation s'était détériorée avant qu'il ne puisse sérieusement l'envisager comme une compagne potentielle. A présent, il ignorait tout d'elle, où elle vivait, ce qu'elle était devenue. Il préférait chérir sa propre vie actuelle, ses souvenirs avec elle, et rester dans l'ignorance du reste.

Les geais moqueurs continuaient à chanter, d'une façon tellement insistante qu'il était impossible pour quelqu'un qui connaissait cette chanson de ne pas la reconnaître. Il savait que c'était probablement des enfants dans un parc voisin qui chantaient cette chanson. Pourtant, une part de lui ne pouvait s'empêcher d'imaginer que, quelque part dans Panem, dans le district 13, le 12, ou n'importe où ailleurs, elle continuait à chanter Deck the halls à chaque Noël et que tous les ans, à cette occasion, les geais moqueurs propageaient sa chanson dans tout le pays.


Et voilà pour cet OS ! Titepuce, j'espère sincèrement qu'il t'a plu.

Je vous souhaite à tous un très Joyeux Noël, passez de bonnes fêtes et prenez soin de vous !

PS. Les reviews sont le meilleur cadeau de Noël au monde, en premier sur la liste de chaque auteur :D