Un pas après l'autre. C'est comme ça qu'on avance. C'est comme ça qu'on t'as apprit à avancer. Pourtant, maintenant, tout semble figé, toi comme le reste. À l'image des deux compteurs arrivés à terme. Ces deux compteurs dont les chiffres ne diminueront plus. Ils n'ont plus l'air que de tatouages de mauvais goût maintenant. Des vestiges d'un temps révolu.
Tu as arrêté d'avancer, comme une voiture à court d'essence. Mais, pour être honnête, ça fait longtemps que tu n'as plus d'essence et que ton moteur tourne pour te pousser. Le problème, ce que même ton moteur a disparu. Il s'est figé et a rejoint ton carburant. Et maintenant ta poitrine semble si creuse et en même temps si pleine. Pleine de sentiments que tu n'arrives pas à raisonner. Parce qu'il n'y avait aucune chance que tu ais été au bon endroit au bon moment. Parce qu'il n'y avait aucune chance que tu ais pu pousser ton corps au-delà du point de rupture. Creuse de manque. Parce qu'il n'y avait aucune chances qu'ils n'aient pas été fait pour toi.
Vous trois, vous le saviez parfaitement. Vous vous êtes bornés à rire de ça, à dire que ça ne faisaient rien de ne pas être fait les uns pour les autres, parce que c'était votre choix, pas celui de vos marques. Vous n'avez jamais accepté l'idée que ce compteur plus court, plus rapide, plus précipité puisse avoir joué un rôle. Après tout, ces chiffres que se succédaient trop vite, ils devaient forcément être pour quelqu'un d'autre. Quelqu'un de plus vieux, quelqu'un qui avait eut plus de temps.
Et puis, vous n'y croyiez pas vraiment à ces histoires d'âmes-sœurs, hein ? Ces jolies histoires qui ont permit tant d'abus, tant d'outrages, tant de désastres. Ces histoires qui ne fonctionnent que pour les princes et princesses de conte de fée. C'était mieux de croire que votre histoire ne dépendait que de votre volonté et que si les choses dérapaient vous n'auriez aucun problème à mettre un terme à tout ça.
Quel dérapage ? Franchement, vous rouliez à trois depuis le lycée, vous connaissiez tous les rouages de la machine. Vous ne pouviez pas déraper. Vous ne pouviez que vous arrêtez en toute sécurité sur un parking pour repartir en voiture séparé ou finir dans le fossé quand un des copilotes lâcherait.
C'est ce qui s'est passé.
Une attaque de vilains, une intervention qui prend des proportions démesurés, les renforts qui n'arrivent pas, les otages qui se révèlent être des complices. Et un cœur qui lâche.
C'est comme ça que vous avez perdu Monoma.
Vous aviez vingt sept ans. L'un de vos compteurs s'était arrêté, marqué d'un unique chiffre trop circulaire. Et tu t'es jeté droit dans le fossé, le pied enfoncé sur l'accélérateur.
Vous en avez fait des tonneaux. Vous en avez eut des blessures.
Mais vous étiez ensemble. Vous êtes remontés. Vous avez réparé ce qui pouvait l'être et conservé le reste. Et tout ça, c'est uniquement grâce à Shinsou. Il t'a donné le courage de sortir du fossé. Il t'a donné la volonté de reconstruire. Il t'a donné la force de faire face au passé et à l'avenir. Parce que le deuxième compteur de Shinsou est plus lent que le tien. Parce que pendant longtemps, tu as refusé de lui survivre.
Et Shinsou a fait ce qu'il fallait. Peu à peu, par des gestes anodins, par des mots lancés comme ça, par des silences apaisants, par des regards qui veulent tout dire.
Un jour, un bol de céréale à la main, vos cuisses se touchant sous le plaid, la télé diffusant une série que vous suiviez, tu t'es rendu compte que ton cœur ne faisait plus aussi mal. La tristesse était toujours là mais davantage comme une toile de fond qu'on finit par oublier.
Et tu as réalisé que Shinsou était devenu plus tactile avec toi. Et sans dire un mot, tu as glissé ta main dans la sienne. Peut-être bien que la première plaie s'est refermé ce jour-là.
La routine et le temps ont ensuite fait leur œuvre. Le seize septembre est devenue un jour un peu trop gris, un rendez-vous à ne pas manquer, une absence que personne ne commente.
Votre voyage s'est fait plus calme. Tu as relâché l'accélérateur. Lui a arrêté de regarder si souvent le paysage. Les souvenirs se sont accumulé sur le siège vide. Ce n'était pas désagréable.
Votre bolide a perdu ses couleurs chatoyantes mais pas sa chaleur. Il ne la perdra sûrement jamais, même le jour où tu seras le seul passager d'une cuirasse noire. Parce que cette chaleur, elle vient de vous. Elle vient des moments que vous avez vécus, des émotions qui dansaient dans vos poitrines, des années qui ont filés en un battement de cœur, des sourires, des blagues, des larmes, des éclats de colère, des grasses mat' du dimanche matin.
Cette chaleur, c'est votre création. Monoma en était à l'origine, Shinsou t'a prouvé qu'elle ne pouvait être défaite, et toi tu la feras vivre jusqu'à ton dernier souffle.
Tu fais ton entrée dans la cinquantaine quand ton cœur se brise pour la seconde fois. Shinsou a rejoint Monoma.
Vous saviez tous les deux que ça ne tarderais pas à arriver. Shinsou a été blessé par l'alter d'un vilain. Faute de pouvoir être soigner efficacement, ses journées se sont faites à l'hôpital. Il a peut-être gagné un an avec ça. À tes yeux, c'est toujours trop peu, mais tu es conscient de toutes les tentatives des médecins pour le sauver. Tu es conscient du miracle qu'ils ont fait. Ils lui ont donné un an, un an dont il aurait très bien pu ne pas bénéficier.
Mais ça ne change rien à ta situation.
À presque cinquante et un, tu ne sais plus comment avancer. Monoma avait été l'essence et Shinsou le moteur. Sans eux, tu es à l'arrêt. Une petite part de toi veut se relever et avancer pour eux. Une petite part bien faible face à celle qui ne souhaite que de s'envelopper dans votre chaleur et ne plus jamais s'en dégager.
Et puis tu ressors les vieux albums photos, ceux du lycée, ceux de votre début de votre carrière héroïque, ceux des fêtes. L'épais creux dans ta poitrine fait d'autant plus mal. Tout ça, on dirait presque que c'était une toute autre vie. Vous étiez jeunes, vous étiez innocents, vous étiez amoureux. Plus que tout, vous étiez trois. Aujourd'hui, tu es seul. Sûrement que c'est ça le plus douloureux.
Tu n'as plus été réellement seul depuis, quoi, trente-six ans ? Trente-sept ? Tu n'arrives même pas à te figurer ce que ça représente. Tu te souviens mais tu ne réalise pas vraiment. C'est trop long. Puis tu penses au dernier compteur. Celui qui t'étais destiné. Si tu te souviens bien, ça te laisse une vingtaine d'années à passer sans eux.
Ça non plus tu n'arrives pas à te représenter ce que ça fait. C'est beaucoup. En cet instant, ça semble insurmontable.
Ça fait trois mois que Shinsou a été enterré. Trois mois de souvenirs qui viennent s'amasser sur ceux déjà présent. Si tu te souviens encore de la voix de Monoma, c'est seulement parce que tu as toujours de vieilles vidéos de quand il était encore là. Dès que tu sens que sa voix s'efface, tu y retournes. Un jour, tu feras la même chose pour Shinsou. Si tu venais à perdre leur voix, pourrais-tu le supporter ?
Un jour, tu rentres de patrouille, la fatigue te fait ployer.
« Je suis rentré. »
Au moment où les mots franchissent tes lèvres, tu te rends compte de ce que tu fais. Il n'y a personne d'autre que toi ici. Enfin, tes deux chats sont bien là, mais ce n'est pas comme s'ils allaient te répondre. Même s'ils pouvaient le faire, ce n'est pas leur voix que tu veux entendre. Tu veux entendre la voix grave de Shinsou et la voix malicieuse de Monoma. Mais il n'y a que les miaulements paresseux et tes sanglots pour briser le silence.
C'est arrivé d'autres fois ensuite. Tellement que c'est devenu une habitude. Une habitude rassurante qui rappelle le passé. Un passé dont tu arrives petit à petit à te détacher.
Ça commence par ne plus retenir une mine triste quand quelque chose te rappelles les deux hommes de ta vie. Tu essaies de ne pas t'isoler. Tes amis t'aident à ça. Ils veulent vraiment t'aider à aller mieux, même s'ils sont maladroits, même s'ils ne savent pas vraiment quoi faire, et ça fait vraiment chaud au cœur.
Tu prends des congés le seize septembre et le huit février. Ça aussi ça devient une habitude.
Les premières années, tu vas sur leur tombe ou tu restes chez toi. Par la suite, tu prends des vacances. Monoma aimait skier, alors c'est que tu fais en février. Shinsou recueillait les chats errant, alors en septembre tu joues les bénévoles à la SPA. Tu te sens mieux que quand tu restais simplement chez toi.
Et puis, c'est comme ça que tu as apprit à gérer la perte de quelqu'un. Tu en as perdu des amis à cause de ce métier, trop sans doute. Et l'inactivité n'a toujours fait que renforcer le manque et appuyer sur l'absence. Et le temps t'as appris à ne pas trop t'impliquer dans d'autres choses pour t'occuper l'esprit.
À l'époque, c'était Shinsou qui te forçait à aller te reposer quand tu en faisais trop. L'habitude est restée. Tu as presque l'impression d'entendre sa voix quand, le soir, après une longue journée, tu t'acharnes sur ton rapport alors tu n'arrives même plus à lire les mots sous tes yeux.
Au bout d'un moment, tu te rends compte que ton corps arrive à bout. Ton cœur ne suit plus très bien, ton foie non plus. Tu dois te rendre de plus en plus souvent à l'hôpital. Tu as tout un tas de médicament à prendre chaque jour.
Un soir de janvier, sous les flacons de neige qui recouvrent lentement la ville, tu t'éteins. Tes dernières pensées vont à Monoma et Shinsou, que tu retrouveras bientôt. Tu vous revois tous les trois à l'époque du lycée, à toutes ces soirées passées dans la chambre de l'un d'entre vous, à tout ce temps que vous avez eut et à celui qui vous a manqué.
Et quand tes yeux se ferment pour la dernière fois, tu pourrais jurer avoir sentit leur mains dans les tiennes.
