1er novembre 2012 - 14 : 10

Je suis simple.

Ennuyeux.

Je vais en cours. J'essaie d'avoir des A. Puis j'essaie d'avoir des B. Mais je ne laisse pas tomber mes notes plus bas que ça parce que je pense que je veux aller à l'université.

Je vends des jeux vidéos et mon meilleur ami est un gars qui trouve drôle d'enfoncer des frites dans son nez. Il a une attitude insouciante comme Jasper mais ses inquiétudes à mon sujet sont aussi sincères que si c'était mon frère.

Je suis tombé amoureux cette année. Deux fois, en fait. C'était inattendu même si je ne peux pas prétendre avoir des regrets. L'amour est un salaud - ça me rend fou, mais je pense qu'il y a quelque chose qui en vaut la peine.

Les deux personnes à qui nous avons fait confiance n'étaient pas mauvaises. Leurs intentions n'ont jamais été malveillantes, jamais négatives et ce ne sont pas des voleurs de bébés. Ils savaient que nous luttions pour prendre cette décision mais ils étaient patients. Ils ne nous ont jamais poussés à prendre une décision définitive mais nous étions déterminés à croire que quelque chose n'allait pas chez eux. La plupart de nos problèmes était dans nos têtes… jusqu'à ce qu'ils ne le soient plus.

Je sens la douceur de sa paume contre moi, ses ongles creusent ma peau au-dessus de mes phalanges.

" Tu es devenu fou ?"

Je regarde la table en bois, mes dents mordillant la chair de ma lèvre inférieure.

C'est tellement habituel.

Comme si nous étions revenus au point de départ. Ficus moches et regards furieux, personne ne nous prête vraiment attention. Mais cette fois il y a une autre femme ici qui semble être la seule rationnelle.

"Elle garde le bébé." La mauvaise humeur de Charlie Swan brille dans ses yeux sombres. Il lance à sa femme un regard furieux que je ne comrpends pas vraiment.

Je regarde la table, suivant mentalement les rainures du bois. Je peux sentir les ongles de Bella s'enfoncer dans ma peau mais je ne pense pas qu'elle s'en rende compte.

Si je ferme les yeux pendant une minute, je pense que je suis de retour à la clairière où nous nous sommes rencontrés la première fois. Tout était si simple. Je n'avais vraiment rien à craindre à l'époque mais je n'avais pas non plus beaucoup de raisons de me battre.

"Vas-tu arrêter de sauter à cette conclusion ? Ils n'ont pas à garder le bébé juste parce que tu penses qu'ils n'ont pas d'autre choix. Ne laisse personne t'influencer Bella. Personne n'est pareil."

"Tu penses que c'est…"

Si je ferme les yeux pendant une minute, je pense que je peux tout régler.

Si je me lève et dis quelque chose, je crois que je peux faire la différence.

Si je me tourne vers la droite, je verrai une fille qui veut aussi dire quelque chose.

"Est-ce que quelqu'un a même demandé à Edward ou à Bella s'ils voulaient garder le bébé ?" C'est ma mère, la femme que je passe trop d'énergie à sous-estimer et à sous-apprécier.

Les ongles de Bella s'enfoncent un peu plus profondément.

"Vas-tu arrêter d'agir comme si j'étais responsable de tout ça ?" crie Renée. "Tu avais tout autant le droit d'être là pour eux que moi mais tu as choisi de ne pas t'en occuper. Tu ne t'es pas impliqué, tu n'es pas intervenu et n'as proposé d'aider personne, tu t'es assis et tu as regardé…"

"Et tu mérites une médaille d'or ?" fait valoir Charlie. "Pour leur avoir fait croire qu'ils avaient le choix ?"

"Je ne leur ai jamais laissé croire qu'ils n'avaient pas le choix."

"Tu ne leur as jamais laissé croire qu'ils en avaient un…"

"Tu n'y étais pas, comment pourrais-tu savoir ?!" Son cri me transperce. "Je l'ai dit à Bella, je le lui ai toujours dit qu'elle n'avait pas à faire ça !"

C'est comme regarder un match de tennis. Ils se renvoient la balle, de plus en plus fort, tellement vite que la tête m'en tourne.

Si je leur dis la vérité, si je leur dis ce que je veux, je sais que je ne serais pas seul.

"Que pensez-vous donc faire là ? Laissez à ces enfants une chance de s'exprimer," dit ma mère.

Trois paires d'yeux se transforment en deux. Bella laisse échapper un petit hoquet et relâche ma main et sans elle je me sens perdu. Comme si quelqu'un venait de me donner un violoncelle et me demander de jouer un morceau et je ne sais même pas par où commencer.

Tout est si calme et je pense que si j'écoutais assez je pourrais entendre les battements irréguliers du cœur de mon fils. C'est si rapide et je sais que je ne l'entends pas vraiment, c'est impossible mais ce n'est pas le cas.

En quelques secondes notre vie pourrait changer à jamais. Une seconde j'étais juste ce gamin maussade avec des cheveux qui protégeaient trop son visage, se demandant où était mon frère. Le lendemain je tombais amoureux d'un sourire comme je n'en avais jamais vu auparavant. Des yeux qui brillaient de vie, un visage magnifique et un esprit que je ne n'arrive toujours pas à comprendre à ce jour.

Si je le faisais j'arrêterais de trop penser. J'arrêterais de me poser des questions et je lui demanderais à elle à la place.

Si je lui demandais ce qu'elle voulait, je saurais qu'elle le voulait depuis le début.

"Ils ne savent pas ce qu'ils veulent," dit Charlie à sa femme. "Ils ne peuvent même pas se parler, Renée. Regarde-les."

Il y a ce moment avant de lever les yeux où je pense que je pourrais rendre tout cela plus facile. Nous pourrions… arrêtez de douter, nous pourrions arrêter de parler de "si" et de "que veux-tu?"

Ce n'est pas seulement ce qu'il y a de mieux pour lui ou elle ou moi. Il s'agit de ce dont nous pouvons et ne pouvons pas nous passer et je sais ce que cela pourrait être.

Et quand je regarde enfin Bella, je pense qu'elle le sait aussi. Nous n'avons peut-être pas encore toutes les réponses mais nous savons tous les deux que cela pourrait être bon.

Au lieu de cela, je quitte ma chaise et franchis la porte d'entrée des Swan.

"Ça, là... ce serait un garçon," indique le docteur Webber en souriant à l'écran.

Je me penche plus près, curieux de l'autre vie. Tout est flou, comme sur Canal 3. Renée fait la même chose, en inspectant l'écran, et je me demande si Bella pense la même chose. Je me retourne vers elle et je sens mon visage se décomposer. Elle fixe le plafond, les yeux baignés de larmes.

"Eh bien," dit Renée. Les yeux de Bella s'ouvrent sur moi et elle sourit. "Un petit garçon en bonne santé. C'est une bonne chose."

Je me glisse dans le siège du conducteur et je claque la portière de la voiture. Des gouttes de pluie tombent de mes cheveux et glissent dans mon cou, trempant mon T-shirt. Je respire plus fort, mes poumons sont si lourds que je pense qu'ils vont s'effondrer.

"Je veux juste faire ce qui est le mieux pour tout le monde."

La tête tremblante, je m'agrippe au volant et j'essaie de voir par la vitre à travers la forte pluie. Mes articulations deviennent pâles, ma respiration courte.

"C'est une putain de menteuse."

J'attrape l'humidité qui s'accumule au niveau de ma mâchoire avec le dos de ma main et je frappe sur le volant. Je répète le processus avec ma joue, encore, et encore, jusqu'à ce que mon poing claque contre le tableau de bord.

"Veux-tu... veux-tu le garder ?"

J'attrape le volant et je commence à le frapper, sans me soucier de savoir si je vais klaxonner ou si les voisins regardent. Chaque fois que mon poing frappe, je pense que ce n'est pas assez et je continue à le faire. Je commence à me parler à moi-même, me demandant pourquoi je ne pouvais pas simplement dire quelque chose. Je savais qu'elle voulait que je lui dise que je voulais le garder.

"Pourquoi - je - ne - pouvais - pas -" chaque mot sort avec un coup de poing "le - dire putain ?"

Je sens que quelque chose craque dans ma main et la tire en arrière. Mon dos fond contre le siège, mes mains sur mon visage alors que j'essaie de me reprendre. Mon pouls bat dans tout mon corps, il se rapproche et zappe dans toutes les directions et pousse jusqu'au bout des doigts. Mon cœur et mes poumons sont connectés, lourds et instables.

Mes yeux se ferment lorsque je pose mon front contre le volant. Et pour ce minuscule, bienheureux moment, je ne pense pas à toutes les choses que j'aurais pu dire, ni au moment où j'aurais dû écouter ma mère ou à quel point c'est ridicule que tout le monde ne puisse pas être heureux. Je ne pense même pas à Bella. Je ne fais que compter les gouttes de pluie et c'est simple.

Ennuyeux.

.

.

.

Si vous faites tourner une pièce de monnaie, vous pouvez la regarder tourner sans fin. Vous pouvez la regarder tourner, tourner, tourner et juste quand vous pensez que ça va tomber - ça continue à tourner. Elle tournera en rond, en un seul cercle, encore et encore à nouveau - pour toujours. Jusqu'à ce que la pièce commence à sortir du cercle et que sa fluidité s'en trouve rompue. Et même lorsque la pièce quitte son cercle, elle continue à tourner... jusqu'à ce qu'elle ne le fasse plus.

Je saute à la sensation de doigts qui se posent sur les miens. Mes yeux s'ouvrent et mon corps est secoué de surprise quand je regarde vers le siège passager et que je vois la fille qui fait tourner tout mon être.

"Salut," chuchote-t-elle, en mettant ma main sur ses genoux. "Je suis désolée."

Je suis désolé pour eux aussi.

Je suis désolé pour beaucoup de choses.

Et puis tout s'est mis à dégouliner.

"Je ne pense pas que je puisse faire ça, Bella," lui dis-je, en frottant mon pouce sur son petit doigt. "Je ne veux pas faire une autre procédure d'adoption et je ne veux plus faire comme si cela me convenait. Je ne peux pas te faire faire quoi que ce soit et je ne le ferai pas mais je pense que tout ce que nous avons fait au cours des huit derniers mois est de nous sous-estimer. Et c'est très bien mais je sais que tu crois que tu n'es pas assez compétente pour être une maman et je dis que je serais nul en tant que père mais je ne veux pas passer le reste de ma vie à me demander si j'aurais pu le faire sans même avoir essayé. Penses-tu que tu pourrais vraiment revivre ça ?"

Je me force à la regarder. Elle regarde par la vitre, les épaules affaissées, respire fortement.

"Je... non. Je ne pense pas que je pourrais, Edward."

"Parce que tout le monde ne veut pas que tu le fasses ?" Je demande, la grosse boule dans ma gorge tourne au vinaigre, rendant l'air qui m'entoure rare et difficile à respirer.

Si c'est pour cela qu'elle ne peut pas le donner, elle ne se le pardonnera jamais. Et je me demande, rétrospectivement, quel sort semble pire. Souhaiter qu'elle soit avec lui ou lui en vouloir ?

"Non." Elle secoue la tête, poussant ses doigts entre les miens. "Parce que je ne veux pas."

Et pendant une minute, on ne pense pas aux autres.

Elle ne pense pas à l'adoption, ni à ses parents et je ne doute plus parce que je connais la vérité. Et je ne tourne plus, je ne tourne plus, tout se met en place.