Auteur : Nat, qui est en retard sur ses textes et ses messages comme toujours, mais poste quand même un texte qui n'a rien à voir avec les précédents. Parce que… voilà.

Disclaimer : Comme d'habitude je ne possède absolument rien de cet univers merveilleux créé par le professeur Tolkien. Je ne possède pas non plus le petit conte dont il est question dans ce petit texte, puisque c'est à la base un conte de Noël russe. Je me suis juste permis de l'adapter légèrement : )

Warnings : Eh bah pour une fois, non, rien à signaler. C'est juste un texte mignon parce que c'est Noël et que j'avais envie d'écrire un truc relativement léger. Il se peut donc que certains fils de Fëanor soient un peu OOC. C'est pas grave. On va dire que c'est l'esprit de Noël qui met tout le monde de bonne humeur.

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Au coin du feu

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« D'après la carte du vieil explorateur, le trésor est plus très loin. Et… Oui ! Regardez ! Voici la Grotte-Aux-Gobelins ! A NOUS LA VICTOI…!

-Elros, ne t'allonge pas sur les dalles pour jouer, tu risques de prendre froid. Installe-toi plutôt sur le tapis, au lieu d'y faire des bosses et des plis pour causer des chutes.

-Mais Magloooor, c'est pas des bosses, c'est la Grotte-Aux-Gobelins que y'a le… NOOOOOON FAUT PAS L'ECRASER, Y'A LE TRESOR DEDAAAANS ! »

Maedhros leva les yeux de son livre juste à temps pour voir Elros se jeter à plat ventre sur le tapis devant la cheminée, protégeant de son petit corps la fameuse grotte en carpette que Maglor tentait d'aplanir. Le salon privé était dans un état indescriptible. Les soldats de plombs du garçonnet traînaient partout dans la pièce, dispersés aux quatre vents, et sa peluche favorite trônait sur la table basse. Le guéridon qui se dressait jadis près de la fenêtre avait été délesté de l'inestimable vase valinorien qui le surplombait, et le malheureux meuble gisait maintenant renversé entre la porte et le divan –Elros avait prétexté qu'il faisait une montagne formidable lorsque Maedhros l'avait interrogé à ce sujet. Des livres savamment empilés figuraient un tunnel sombre et interminable menant de la bibliothèque au socle de la cheminée où crépitait un bon feu. Le garçon terrible avait même réussi à déplacer un des deux encombrants fauteuils sur un bon mètre avant de décider qu'il était finalement trop lourd pour servir son jeu. Maedhros s'était bien vite installé dans le second avant que son jeune protégé n'essayât de lui faire subir le même sort. Embrassant du regard la scène désolée, Maglor soupira et, sans plus d'égard pour les couinements désespérés du métis, il remit celui-ci sur pied. Et s'attaqua derechef au tapis qu'il réinstalla correctement sans le moindre état d'âme.

« Je te l'ai déjà dit cent fois, Elros : tu peux jouer sur les tapis, et je te rappelle qu'en hiver cela t'est même imposé, mais tu ne peux pas jouer avec les tapis. Ils ne sont pas faits pour ça.

-Mais c'était la groooootte et vous avez tout casséééé ! gémit le semi-elfe en croisant les bras sur sa poitrine d'un air mécontent. Comment les explorateurs ils vont trouver le trésor perdu maintenant ?

-Je ne sais pas, admit Maglor en redressant le guéridon, mais un trésor n'a rien à faire sous un tapis. Tes explorateurs peuvent chercher un autre trésor, ou tu peux aussi jouer à un autre jeu. Mais fais-moi plaisir, range un peu tes jouets d'abord. Regarde, tu as failli faire rouler ce soldat sous la bibliothèque. »

Elros bougonna quelque chose d'incompréhensible et alla rassembler ses jouets éparpillés. Maedhros le regarda faire un instant, retenant un sourire amusé. Puis il se replongea dans sa lecture. Le grand seigneur hocha mécaniquement la tête lorsque son frère, qui achevait de remettre les manuscrits malmenés sur leurs étagères respectives, lui indiqua qu'il se rendrait ensuite aux cuisines réclamer du vin chaud et du lait au miel pour finir la soirée. Une fois le ménestrel sorti, Elros abandonna sa collecte de soldats. Dépité, il vint s'asseoir en tailleur sur le sol froid, près de la table basse, et prit sa peluche entre quatre yeux.

« Miséricorde ! s'exclama-t-il, dramatique. L'heure est grave, Huan-en-peluche. Le géant au cœur de glace a bouché la grotte ! Comment qu'on va faire pour trouver notre trésor et devenir riches ?

-Tu pourrais fabriquer une autre grotte avec les coussins, suggéra Maedhros. Ceux du divan devraient suffire. »

Le regard du petit semi-elfe s'illumina instantanément, ses yeux gris scintillants comme les étoiles que les chutes de neiges hivernales masquaient au firmament.

« Mais oui, bonne idée ! Viens Huan-en-peluche, on va faire comme ça !

-Et installe-toi sur le tapis pour ne pas prendre froid. Tu ne voudrais pas tomber malade trois jours avant Yule, n'est-ce pas ? »

En moins de temps qu'il n'en fallut pour le dire, Elros s'attela à la fabrication de sa nouvelle grotte. Maedhros s'assura qu'il s'installait bien sur le tapis et non à côté puis, le laissant à son empilage de coussins, il reprit la lecture de son ouvrage. Il venait de tourner la page d'un habile mouvement de son unique pouce lorsque le jumeau du garçonnet, Elrond, entra dans le salon les bras chargés de chaussures. Devant le regard interrogateur de l'adulte aux cheveux de feu, Elrond se sentit obligé d'expliquer :

« C'est Maglor qui m'a dit de préparer mes souliers pour Ada Yule. »

Maedhros considéra l'encombrant chargement du métis avec circonspection.

« Et… combien as-tu de pieds, exactement ?

-Deux, répondit Elrond avec le plus grand sérieux. Mais j'ai pris vos souliers et ceux de Maglor aussi parce que vous les aviez oubliés l'année dernière.

-Oh. C'est très aimable à toi.

-Maglor a dit ça aussi. J'ai pris ses bottines en daim parce que je les aime bien. Et j'ai pris vos chaussures d'été en toile parce que les autres étaient trop grandes et trop lourdes. C'est bien quand même ?

-C'est bien, Elrond. Mets-les devant la cheminée. »

Le seigneur elfe revint à son livre pendant que le petit garçon trottinait jusqu'à la dalle de la cheminée. Il y aligna soigneusement les bottes de Maglor, les chaussures de Maedhros et ses propres petits souliers en cuir ciré, suffisamment loin des flammes pour leur éviter de prendre feu par accident. Elros le regarda faire et, délaissant sa grotte de coussins à demi construite, il s'approcha du lecteur avec un sourire de conspirateur.

« Moi j'ai eu une idée géniale, Maedhros. Regardez, j'ai déjà mis ma chaussure devant la cheminée. »

Maedhros haussa un sourcil.

« Ta chaussure ? Il faut mettre les deux, Elros. Où est la deuxième ? Ne me dis pas que tu l'as perdue ! »

Le garçonnet prit un air outré.

« Ben nooon ! Ecoutez, comme on a beaucoup de cheminées ici et que je sais pas c'est par laquelle que Ada Yule va passer, j'avais peur qu'il m'oublie alors j'ai eu une idée.

-Il a voulu mettre une paire de chaussures devant chaque cheminée, expliqua Elrond en s'approchant à son tour.

-Mais en fait j'avais pas assez de chaussures, poursuivit Elros, parce que y'a trop de cheminées dans la maison. Alors, ben, j'ai aussi pris mes vieilles qui sont trop petites et j'en ai mis qu'une. »

Maedhros haussa son second sourcil, définitivement amusé.

« Tu as mis une de tes chaussures devant chaque foyer du château ?

-Oui, confirma le garnement dans un large sourire. Y'en a quatorze, j'ai compté. C'est une bonne idée, hein ? Et peut-être même que du coup Ada Yule va me laisser une petite surprise dans toutes mes chaussures ! Ça serait bien ! »

Le grand elfe roux secoua la tête sans parvenir à dissimuler son sourire.

« Ça ne marche pas comme ça, Elros.

-Moi je sais pas, alors j'essaie.

-C'est bien d'essayer, mais je sais que ça ne marche pas. J'ai eu six petits frères, Elros, et je t'assure qu'ils ont tous essayé avant toi. Va chercher ta deuxième chaussure, Ada Yule ne t'oubliera pas si tu as été sage. »

Elros se précipita sur la porte et disparut à la recherche de sa chaussure manquante en clamant à pleine voix qu'il était toujours sage. Elrond leva les yeux au plafond.

« Ça c'est pas vrai, murmura-t-il. »

Et Maedhros émit un petit rire rauque.

« L'important, c'est d'être sage le plus souvent possible. As-tu été sage, cette année, Elrond ? »

Le petit visage de l'enfant se plissa sous la concentration, lui donnant un air étonnamment grave malgré ses sept ans et demi. Il finit toutefois par hocher la tête, toujours sérieux.

« Je crois que j'ai été plus gentil que l'année dernière.

-Je le crois aussi. Et je crois que Ada Yule aura un beau cadeau pour te récompenser. »

Maedhros adressa un sourire encourageant au semi-elfe, mais celui-ci conserva son expression sévère. Il se mâchonnait la lèvre inférieure et triturait du bout des doigts l'ourlet de sa tunique de velours bleu, autant de signes de nervosité qui dénotaient chez lui. Enfin, le jeune métis se décida à marmonner tout d'une traite :

« L'intendante a dit à Elros ce matin que quand les petits enfants n'étaient pas sages, Ada Yule ne venait pas chez eux et qu'il envoyait le Père Fouettard à la place pour qu'il mette du charbon dans leurs souliers au lieu d'une belle surprise. »

Le garçon s'arrêta une seconde pour reprendre son souffle. Maedhros voulut lui indiquer que l'intendante avait seulement tenté d'effrayer Elros pour le décourager de faire des sottises –stratégie qui d'ailleurs ne fonctionnait visiblement pas. Mais le petit poursuivit presque aussitôt, ses yeux d'orage élargis d'inquiétude :

« Monsieur ? »

Cela faisait des mois qu'il n'avait pas appelé Maedhros « monsieur ». Quoi que ce fût qui lui tournait dans la tête à cet instant, cela devait vraiment l'angoisser.

« Monsieur, est-ce que c'est vrai que le Père Fouettard c'est Morgoth ? …Est-ce qu'il va venir parce que je n'ai pas bien appris ma leçon de Quenya ? »

Cette fois-ci, Maedhros éclata franchement de rire. Ce gamin avait bien failli tous les rendre fous l'année précédente, son jumeau passait son temps à inventer de nouvelles bêtises toutes plus créatives les unes que les autres, et lui, tout ce qui le préoccupait, c'était de ne pas bien connaître une leçon ! Tout semi-elfe qu'on pouvait le prétendre, cet enfant était définitivement Noldo; et le fils aîné de Fëanor mettait qui que ce fût au défi de le contredire.

« Ne t'en fais pas, Elrond, finit-il par articuler. A moins que toi ou Elros ne mettiez le feu au château d'ici après-demain, je pense que c'est bien Ada Yule qui viendra nous rendre visite le soir du Solstice d'hiver. Morgoth a d'autres wargs à fouetter, crois-moi. »

Rasséréné, Elrond s'autorisa un sourire complice.

« Et c'est pour ça qu'on l'appelle le Père Fouettard.

-Exactement. »

Jugeant la conversation terminée, Elrond alla fureter du côté de la bibliothèque à la recherche d'un livre pour enfants et Maedhros put de nouveau se concentrer sur sa lecture. Il n'avait pas avancé de deux paragraphes qu'Elros revint en claironnant qu'il n'avait pas trouvé sa deuxième chaussure et qu'il en avait donc pris une autre. Et le garçonnet se trouva bien embêté de constater qu'il avait non seulement deux chaussures qui ne se ressemblaient pas du tout (l'une était une botte d'hiver en cuir noir, l'autre une chaussure de marche grise et beige)… mais qui en plus étaient toutes deux des pieds droits. Après s'être longuement demandé si cela ne risquait pas de perturber grandement Ada Yule, le garnement repartit en quête d'une paire correcte, embarquant au passage ses chaussures dépareillées. Maedhros le suivit des yeux et échangea un regard amusé avec Elrond, qui venait de jeter son dévolu sur un recueil de contes illustrés.

« Crois-tu qu'il a une chance de trouver les bonnes chaussures avant Yule ? »

Elrond haussa une épaule exagérément fataliste.

« Je crois pas, non… »

Puis l'enfant, serrant son livre contre son cœur, vint loucher sur le manuscrit que l'adulte tenait ouvert sur ses genoux.

« Vous lisez quoi ?

-Un ouvrage traitant des arts architecturaux nains, répondit Maedhros en tapotant l'épais volume. Ce chapitre parle de l'utilisation de l'ithildîn dans l'ornementation et la protection des portes. C'est très ingénieux.

-Ah. Vous voulez pas lire une histoire de Yule à la place ? C'est plus intéressant. »

Maedhros se contenta de lui adresser un regard on ne pouvait plus sceptique. Il dut avoir l'air plus sévère que prévu car Elrond cilla plusieurs fois, luttant visiblement contre une furieuse envie de détourner les yeux. Le seigneur elfe laissa alors son expression s'adoucir et baissa les armes. Il referma son ouvrage et le déposa sur la table basse avant de faire signe au semi-elfe de lui donner son livre de contes. Le petit garçon s'exécuta sans attendre, l'œil brillant. Il grimpa sur le fauteuil et s'assit près du grand seigneur, lové tout contre son côté droit. Le pouce dans la bouche, il attendit patiemment que Maedhros entamât sa lecture. Ce dernier feuilleta le recueil de la main gauche jusqu'à ce qu'un conte particulier attirât son attention.

« Le Yule des animaux… Connais-tu cette histoire-là ? »

Elrond secoua négativement la tête et Maedhros commença à lire, la voix basse pour ne pas la faire grincer.

« Il était une fois une grand-mère qui habitait seule dans la forêt. La grand-mère était triste ce soir-là : c'était la nuit de Yule, et ce n'est pas bien gai de passer Yule seule. Pour passer le temps, elle joua du violon. Mais ce que la grand-mère ignorait, c'est qu'elle n'était pas seule dans la forêt cette nuit-là… »

Elrond écoutait attentivement, le regard fixé sur les enluminures décorant les délicates pages de vélin. Les doigts de sa main libre tambourinaient doucement sur le bras que le grand seigneur elfe avait passé autour de sa taille pour l'empêcher de glisser. Dehors, la nuit était tombée depuis longtemps et le vent froid sifflait derrière les épais carreaux des fenêtres. De gros flocons de neige tournoyaient dans la bise glacée mais, à l'intérieur, le feu qui chantait dans la cheminée enveloppait le salon d'une chaleur douce et accueillante.

« Elle entendit frapper : toc, toc, toc ! "Qui est là ?"

-Ben, moi ! répondit une petite voix enjouée. »

Elros venait de reparaître, brandissant fièrement une paire de chaussures enfin identiques. Il agita ses petits souliers en direction du fauteuil et s'exclama :

« Regardez, j'ai trouvé les mêmes ! Je vais avoir mon cadeau de Yule !

-C'est très bien, Elros, lui répondit l'adulte aux cheveux cuivrés. Va les déposer devant la cheminée… pas trop près du feu. »

Elros hocha la tête avec vigueur et courut placer ses chaussures sur la dalle de la cheminée, à côté de celles de son frère. Puis, curieux, il vint jeter un coup d'œil au manuscrit que Maedhros tenait ouvert de sa main gauche.

« Vous lisez quoi ?

-Une histoire de Yule. Veux-tu l'écouter aussi ? lui proposa l'elfe roux.

-Y'a des dragons ? »

Maedhros haussa un sourcil.

« Des dragons dans un conte de Yule ? Enfin Elros, sois raisonnable.

-Ben… des bateaux alors ?

-Pas dans celui-ci. Mais il y a des animaux.

-Et une vieille dame, précisa Elrond. Elle veut jouer de la musique parce qu'elle est toute seule le soir de Yule.

-Ah. »

Elros secoua la tête. Il désigna les coussins qu'il avait empilés sur le tapis.

« Ben moi j'ai ma grotte à construire pour trouver le trésor. Mais je peux écouter quand même en jouant !

-C'est une bonne idée, approuva Maedhros. Ecoute en jouant –mais fais-le sur le tapis. »

En deux bonds, le petit garçon retourna auprès de sa pile de coussins, sur laquelle il se laissa tomber afin d'en tester la stabilité. Il en démontra surtout le confort et s'en trouva quitte pour rebâtir sa grotte désormais affalée. Maedhros le laissa à ses travaux de construction et revint à sa lecture :

« "Qui est là ?", dit la grand-mère. Quelqu'un répondit : "Grand-mère, grand-mère, ouvre-moi ta porte, ce n'est pas un temps à laisser un cochon dehors !" La grand-mère ouvrit la porte, et le cochon entra. Pauvre cochon ! Il était tout mouillé, il avait froid, il avait faim. La grand-mère le sécha avec une serviette, elle lui donna à manger des glands et des pommes de terre; et une fois bien sec, bien repu, le cochon se coucha non loin de la cheminée, à côté du chevreuil. La grand-mère se dit : "Je vais pouvoir rejouer du violon." »

Le grand seigneur tourna la page d'un habile mouvement du pouce, dévoilant une magnifique illustration en même temps que le reste de l'histoire. Elrond s'extasia un instant sur la beauté du chevreuil si bien dessiné et Elros, désireux de le voir aussi, abandonna sa grotte. Il se cala sa peluche de chien sous le bras et escalada sans peine les hautes jambes de Maedhros pour se jucher fièrement sur ses genoux, prenant le livre sur les siens. Le gigantesque elfe le laissa faire et, lorsqu'il parvint au bout de sa lecture, le garçonnet fut tout content de pouvoir tourner la page pour lui. Mais, encombré par sa grande peluche, il la déplaça sur sa droite… bouchant de même la vue de son frère sur l'ouvrage illustré. Elrond voulut se plaindre qu'il ne voyait plus les jolies images, mais il négligea de retirer son pouce de sa bouche et n'émit qu'un couinement inintelligible. Maedhros devina le problème, cependant, et il réajusta de sa main gauche l'installation d'Elros et de sa peluche, de façon à laisser de nouveau son jumeau profiter des illustrations. En guise de remerciements l'enfant se pelotonna contre son bras droit, mi assis mi allongé, les pieds calés contre l'accoudoir pour ne pas glisser. Maedhros reprit son récit, sa voix éraillée couvrant le sifflement du vent qui soufflait au-dehors, agitant la neige qui tombait à gros flocons.

« "Grand-mère, grand-mère, ouvre-moi ta porte ! Ce n'est pas un temps à laisser un cheval dehors !" »

La porte s'ouvrit, effectivement, mais seulement celle du salon privé. Une odeur de miel et d'épices qui picotait agréablement les narines précéda le retour de Maglor. Le ménestrel portait un plateau de quatre tasses fumantes et odorantes, la douceur du lait au miel s'ajoutant aux arômes relevés de la cannelle, de la badiane, des clous de girofle et des agrumes parfumant le vin chaud. Elros accueillit sa boisson avec enthousiasme, tendant les deux bras pour la saisir –et déséquilibrant le livre qui aurait basculé au sol sans le prompt réflexe de Maedhros. Elrond reçut la sienne plus calmement, portant la tasse à ses lèvres avec mille précautions : il craignait d'en renverser le contenu sur ses vêtements ou –pire !– sur le recueil de contes. Laissant les deux enfants siroter leur lait fumant, Maglor approcha le guéridon du fauteuil pour y déposer le vin chaud à portée de main de son frère, qui le remercia d'un signe de tête. L'elfe musicien s'agita encore quelques instants, regarnissant l'âtre où les braises rougeoyaient, allumant quelques bougies de plus pour mieux éclairer la pièce et dépliant les couvertures de laine du sofa pour en recouvrir les jumeaux. Enfin, il s'installa pour écouter l'histoire, lui aussi, adossé au bras du fauteuil contre lequel s'était blotti Elrond, soufflant sur sa tasse chaude qui lui réchauffait les mains, assis par terre sur le tapis… et la pile de coussins qu'il rapprocha de Maedhros –au grand dam d'Elros. Mais le garçonnet ne ronchonna pas bien longtemps : son conteur poursuivait sa lecture de sa voix basse, et il fut bien vite happé de nouveau par le récit.

« La grand-mère ouvrit la porte, et le chat entra. Pauvre chat ! Il était tout mouillé, il avait froid, il avait faim. La grand-mère le sécha avec une serviette, elle lui donna un peu de lait, du poisson; et une fois bien sec, bien repu, le chat se coucha non loin de la cheminée, à côté du chevreuil, du cochon, du cheval et du chien. La grand-mère se dit : "Je vais pouvoir rejouer du violon." Mais les animaux soupiraient. »

Maedhros racontait. Les jumeaux écoutaient. Maglor rêvassait. Les épices embaumaient, le feu ronronnait. Dehors le vent soufflait, maigre et froid, mais ici, dedans, il faisait bon.

« "Que vous arrive-t-il ?" dit la grand-mère. "Je vous ai ouvert ma porte, je vous ai séché, je vous ai donné à manger, vous avez un coin de cheminée pour passer la nuit. Vous êtes bien ingrats !" "C'est que, dirent les animaux, c'est Yule, et on aimerait bien qu'il se passe quelque chose d'autre !" La grand-mère réfléchit, puis elle entonna un chant de Yule. »

Maglor en fit de même, fredonnant tout bas la mélodie d'un chant de saison qu'Elrond apprenait à jouer à la harpe, la tête appuyée contre le bras du fauteuil. Une à une, les tasses chaudes et parfumées se vidèrent et s'empilèrent sur le guéridon. N'ayant plus envie de sucer son pouce après la douceur sucrée du lait au miel, Elrond chercha un autre moyen de s'occuper les mains. Il tapota du bout des doigts sur le bras de Maedhros, joua un peu avec la couverture qui le recouvrait, et finit par attraper quelques mèches noires des cheveux de Maglor. Il s'amusa un moment à les tresser tout en écoutant, mais cela aussi le lassa. Finalement, il se recroquevilla sous sa couverture et ne bougea plus. Elros continuait de tourner les pages, mais de plus en plus lentement. Et vint un moment où il cessa de le faire, préférant câliner sa peluche, appuyé contre le torse de Maedhros, son propre plaid remonté jusqu'au menton. La voix basse et calme de Maedhros les berçait autant que la chansonnette de Maglor.

« La grand-mère ouvrit la porte, lisait doucement la voix cassée de Maedhros, et le vieux de la forêt entra. Pauvre vieux ! Il était tout mouillé, il avait faim, il avait froid. La grand-mère lui donna une serviette pour se sécher, elle lui offrit un bol de soupe. Ils se regardèrent. Ils se plurent. Ils se marièrent. Ils n'eurent pas d'enfants, ils étaient trop vieux pour ça, mais ils eurent de nombreux animaux. Et ils ne passèrent plus jamais Yule seuls. »

Maedhros referma le livre et le silence emplit la pièce, troublé seulement par le crépitement du feu et le chant paisible que Maglor continuait de psalmodier pour lui-même. Rien ne bougea autour de lui. Les jumeaux s'étaient endormis; Elros appuyé contre lui et le nez enfoui dans le pelage factice de son chien, et Elrond roulé en boule à son côté tel un petit chat. Une seconde, à peine, le noble seigneur envisagea de les réveiller afin de récupérer son livre sur l'architecture naine. Il renonça.

« Maglor ? appela-t-il faiblement.

-Mmm ? fredonna son frère en réponse, les paupières closes.

-Maglor, insista l'aîné. »

Le harpiste ouvrit les yeux et tourna la tête. Un léger rire lui échappa lorsqu'il découvrit le tableau que lui offraient le fauteuil et ses occupants.

« Te voilà bloqué, constata-t-il avec un plaisir non dissimulé. »

Maedhros le laissa s'amuser de la situation quelques instants. Il essaya ensuite de dégager son bras droit, provoquant un soupir assoupi de la part d'Elrond.

« Au lieu de te moquer, intima-t-il à voix basse, aide-moi plutôt à les porter dans leur lit. Ces pauvres petits doivent être bien fatigués pour tomber de sommeil ainsi.

-Ou toi bien confortable, le taquina encore Maglor. »

Maedhros leva les yeux au plafond, feignant l'agacement, mais le musicien s'était déjà remis sur pieds. Il commença par débarrasser l'autre elfe de l'encombrant recueil de contes, puis il passa délicatement ses bras sous la forme endormie d'Elrond. L'enfant, toujours enroulé dans sa couverture, remua à peine lorsqu'il le souleva pour le porter contre lui. La petite tête brune s'appuya sur son épaule et un petit bras, échappant à l'emprise de la courtepointe, vint machinalement s'enrouler autour de son cou. Maglor adressa un regard interrogateur à son frère aîné.

« Ça ira pour toi ? »

Maedhros glissa son bras droit sous les jambes d'Elros, son bras gauche lui soutenant les épaules et le dos. Il se leva avec mille précautions, aussi attentif à ne pas réveiller le garçonnet qu'à ne pas le faire tomber. Le gamin marmonna quelque chose d'incompréhensible et resserra son emprise sur sa peluche, mais il ne se réveilla pas –et Maedhros le tint fermement dans ses bras.

« Ça semble aller. Je te laisse passer devant, tu me tiendras la porte ouverte. »

Maglor hocha la tête. Son regard s'attarda un instant sur le désordre du salon privé et il soupira, mais cela ne l'empêcha de s'exécuter. Maedhros s'arrêta lui aussi sur le chaos qu'ils laissaient dans leur sillage –des jouets partout, les tasses vides sur les meubles, les livres abandonnés sur la table basse, les coussins étalés au sol. L'idée d'appeler les domestiques l'effleura, mais il n'en fit rien. Rien ne pressait, après tout. Il raffermit sa prise sur le petit corps du semi-elfe somnolent et quitta la pièce à la suite de son frère.

Il y aurait bien le temps de tout ranger le lendemain.

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J'avais commencé à écrire ce petit texte au moment où je travaillais sur les conséquences du départ de Maglor dans L'Enfant en chemin. C'était triste, alors j'ai voulu imaginer une petite histoire toute mignonne avec ces personnages, où tout va bien, où tout le monde s'entend bien et où ni Mags ni les jumeaux n'ont été obligés de partir. Voilà.

…Et comme je suis quelqu'un qui écrit particulièrement vite, je n'ai fini ce texte que récemment. Ne faites pas de commentaire, d'accord ? ...Enfin, si, faites-en si vous voulez, mais pas sur cette info-là. x) Je vous remercie d'avoir lu cette petite histoire et j'espère qu'elle vous aura plu !

Pour ce qui est des Maisons de Guérison, il se trouve qu'une nouvelle donnée est apparue au cours d'une session de jeu de rôle sur ce thème et avec ces personnages, et l'idée était tellement chouette que je devais l'intégrer à l'histoire. Ce qui implique que je réécrive des trucs et que je présente un nouveau personnage. Je posterai donc le prochain chapitre en janvier, et je répondrai aux messages avant ça je pense (merci beaucoup !) !

Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d'année ! :D