Le cours de droit civil avait rarement été aussi ennuyeux ; certains étudiants s'échangeaient des messes basses à propos de sujets quelconques, mais surtout celui qui les préoccupait le plus à cette époque là : la propagation massive du coronavirus, et l'hypothèse plus que probable de la fermeture des écoles, lycées et universités, voire même d'un confinement généralisé à tout le pays. Light, quant à lui, n'y croyait pas vraiment, et même si cela avait réellement été le cas, il n'habitait plus chez ses parents depuis la rentrée puisqu'il habitait avec sa petite amie, Misa Amane, en centre-ville de Caen.
La nouvelle dont il se souciait plus que cette fameuse histoire de pandémie, c'était l'arrivée le soir même de son futur colocataire, bien que l'année était déjà entamée de plus d'un mois. Light ne savait pas grand-chose de lui, à part qu'il s'appelait Ryūzaki Lawliet, qu'il avait 25 ans et reprenait ses études en droit, dans la même université. En fait, il était sans doute même présent à cet instant dans l'amphithéâtre, mais comme il n'avait jamais vu son visage, il ne pouvait pas savoir à quoi il ressemblait. En fait, après le départ de son précédent colocataire l'année précédente, il avait posté une annonce, mais personne n'y avait répondu pendant tout le mois de septembre. Le jeune homme avait oublié cette annonce et s'était préparé à payer le loyer seul, jusqu'à ce qu'un dénommé Quillsh Wammy demande à louer l'appartement pour son fils, Ryûzaki. Pour le reste, c'était tout ce que Light savait.
« Eh, Light – c'est Light, c'est bien ça ? Light Yagami ? » La fille à sa droite l'appelait, visiblement peu intéressée par le cours qui était en train de se dérouler. C'était Kiyomi Takada : elle avait été élue reine de son lycée l'année précédente, et d'après les rumeurs qui couraient déjà dans la fac, elle était amoureuse de Light – mais en plus de ne pas être célibataire, ce dernier s'en moquait pas mal. Cette fille avait l'air bien trop superficielle pour attirer son attention. « Oui, c'est bien moi, répondit-il. Que veux-tu ?
– Je ne sais pas si tu en as entendu parler, mais il paraît que le président va s'exprimer ce soir, à 20h. A propos du virus, précisa-t-elle.
– Ah oui ? » Light devait bien avouer qu'il ne s'y attendait pas. Il est vrai que certains ministres, notamment celui de la Santé et ceux de l'Éducation Nationale et de l'Enseignement Supérieur en avaient parlé, mais de là à ce que le Président lui même en fasse un discours, il y avait clairement une étape de franchie. Peut-être même que tous ces gens avaient raison, et que la semaine suivante, la fac serait fermée. Après tout, tout était possible.
« Oui, reprit Kiyomi. En même temps, il faut dire que cette histoire prend une ampleur inattendue. On pensait que le virus allait rester en Chine, mais finalement, il n'en est rien.
– Oui, j'imagine. »
Light se recentra sur le cours, qui s'achèverait dans une dizaine de minutes après quoi, il aurait fini sa journée, et pourrait donc rentrer à temps pour rencontrer son nouveau colocataire, puis regarder ce fameux discours.
À la fin du cours, le flot d'étudiants sortit de l'amphithéâtre pour se diriger chez eux, ou bien vers l'arrêt de tramway. Light n'avait qu'à marcher cinq minutes pour rentrer chez lui, mais ces cinq minutes lui parurent bien longues car, il fallait bien l'admettre, il appréhendait légèrement cette rencontre. Finalement, il arriva devant son immeuble, où il vit une limousine, qui n'était pas là d'habitude. Est-ce que c'est celle de Ryûzaki ? Étrange, ce type, pour demander une coloc' alors qu'il doit être plein aux as. Light monta lentement les escaliers, jusqu'au deuxième étage où se situait son appartement. Il annonça son arrivée par un « C'est moi ! » et entreprit d'examiner les environs.
A la table était assis un jeune homme aux cheveux d'un noir d'encre, qui avaient l'air de ne pas avoir vu de peigne depuis une bonne éternité. Il était installé dans une posture bizarre, les genoux repliés sous son menton et les pieds – nus – sur la chaise. A côté de lui, un homme d'un âge avancé, souriant, qui tourna la tête lorsque il vit la porte d'entrée s'ouvrir et couvrit Light d'un regard appréciateur, mais bienveillant.
Lorsqu'il entra dans la pièce, Misa se leva d'un bond et se jeta sur lui pour l'embrasser. Ensuite, elle se tourna vers les deux inconnus, et fit les présentations :
« Light, je te présente Ryûzaki et M. Wammy. Ryûzaki est notre nouveau colocataire, comme tu le sais. »
Light acquiesça et s'avança pour leur serrer la main avant de se rappeler que c'était déconseillé étant donné l'épidémie de covid-19 qui circulait à l'heure actuelle. Il se contenta donc d'un simple hochement de tête en guise de salutation. Le dénommé M. Wammy se leva :
« Bon, eh bien je vais vous laisser les enfants. Amusez-vous bien ! »
Sur ces mots, il quitta l'appartement, laissant les trois jeunes plongés dans le silence. Pourtant, Light n'était pas du genre timide au contraire, il avait plutôt l'habitude de parler assez spontanément. Mais là, la présence de Ryûzaki le mettait carrément mal à l'aise en particulier ses grands yeux gris qui jaugeaient la pièce et ses deux occupants. Ils étaient cernés de noir, preuve d'un manque de sommeil évident. Finalement, ce fut Misa qui brisa le défi silencieux que semblaient s'être fixé Light et Ryûzaki d'un accord tacite : ils ne se quittaient pas du regard.
« Bienvenue chez nous, Ryûzaki ! Tu veux quelque chose ? Un thé, un café… ?
– Un café, s'il te plaît. Avec beaucoup de sucre. »
Misa disparut dans la cuisine, laissant les deux jeunes hommes seuls. Light finit par poser la question qui lui brûlait les lèvres :
« Je me demandais, comment ça se fait que tu ne prennes d'appart que maintenant ? Tu viens d'arriver dans la ville ?
– Hm, en fait, plus ou moins. J'ai vécu en Angleterre pendant quelques années, après ma majorité. J'ai travaillé avec Scotland Yard. Je suis revenu en France pour faire mes études, c'est tout.
– Tu as travaillé avec Scotland Yard alors que tu n'avais pas fait d'études ?!
– Oui. Merci, ajouta Ryûzaki après que Misa lui eut apporté la tasse de café avec le sucrier. En fait, continua-t-il tout en noyant son café dans le sucre sous les yeux ébahis de Light, les études ne servent à rien, si tant est qu'on a le sens de la justice, et de la déduction. Pour le reste, ce que tu apprends en droit ne sont finalement que des mots sur du papier.
– Je n'avais jamais vu les choses sous cet angle.
– Bon ! intervint Misa. C'est pas tout ça, mais il faudrait qu'on mange avant 20h pour avoir le temps de regarder l'annonce du président. Light, tu t'occupes du repas aujourd'hui ? A moins que tu ne veuilles t'y coller, Ryûzaki.
– Euh, non, ça va aller. Ne vous occupez pas de moi. »
Il déballa alors le paquet qui se trouvait sur la table, qui contenait une réserve de gâteaux, suffisante pour nourrir un bataillon entier. « Hmm… Ah ! Vous en voulez ?, demanda-t-il la bouche pleine, ce à quoi Light et Misa firent non de la tête. Tant mieux, parce que je ne vous en aurais pas donné. » Il eût droit à un regard désapprobateur de la part des deux, avant que Light ne parte à son tour pour la cuisine dans l'optique de cuisiner le repas du soir. Misa le suivit assez vite : en fait, il était rare qu'elle le laisse seul tellement elle était collante. Cela avait le don de l'agacer, mais il fallait bien faire avec.
Light et Misa s'installèrent à table avec un plat de spaghettis carbonara à environ 19h45, tandis que Ryûzaki, après avoir dévoré une tarte au chocolat à une vitesse impressionnante, entamait maintenant un paquet de donuts au sucre. Light décida finalement d'allumer directement la télévision, pour éviter de rater le discours qui commencerait bientôt. Les présentateurs remplissaient le temps jusqu'à 20h, pour ne pas perdre leurs téléspectateurs le temps que le président commence à parler. Après quoi, à vingt heures deux précisément, le visage d'Emmanuel Macron, le président, se dessina sur l'écran de télévision. L'attention des trois jeunes se recentra sur la télévision tandis qu'il s'annonçait par un « Mes chers compatriotes » sur un ton grave, avant de déblatérer un baratin sur le danger du virus et à quel point il allait falloir être vigilant et prudent. « Pas très intéressant », commenta Light. Misa hocha la tête alors que Ryûzaki ne quittait pas la télé des gens, la fixant sans un bruit. Par la suite, le président commença à parler de choses intéressantes :
« Il faut faire davantage de sacrifices. Dès lundi et jusqu'à nouvel ordre, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités seront fermés. » Misa et Light restèrent bouche bée, et il était évident que tous les téléspectateurs à tous les bouts de la France devaient se trouver dans le même état. La fin du discours ne les concernait pas, ils éteignirent donc la télé lorsque les présentateurs commencèrent à l'analyser. On était jeudi ces mesures prendraient donc effet la semaine suivante, alors il restait encore une journée de cours.
Ryûzaki, quant a lui, n'avait pas bougé d'un iota, bloqué qu'il était dans la même position, le pouce droit entre les lèvres comme s'il était en train de réfléchir. Son visage ne laissait paraître aucune émotion, comme si cette annonce ne l'affectait pas le moins du monde.
Light restait abasourdi, les yeux rivés sur la télé maintenant éteinte. Cette nouvelle était prévisible, et pourtant, il en restait terriblement surpris. Il n'arrivait pas à articuler le moindre mot, ce fut donc Misa qui réagit la première :
« Oh là là, mais c'est terrible ! Enfin moi je m'en fiche pas mal, je ne vais pas à la fac, j'ai mon boulot de mannequin. Mais vous, les garçons, vous allez faire comment ? Oh mais attends, est-ce que ça veut dire que tu vas rester là tout le temps, Light ? »
– Hm, fit Ryûzaki d'un air pensif. Alors ça veut dire que je ne vais jamais rentrer à la fac.
– Il reste demain ! Ce sera ton premier et ton dernier jour, du coup.
– Exact !
– C'est vraiment n'importe quoi, intervint Light. Fermer l'université, et puis quoi encore ? Ils nous prennent pour qui ? »
Sur ces mots, il disparut dans sa chambre. La fac représentait tout pour lui. Il lui fallait devenir policier, pour débarrasser son pays de touts les criminels qui y rôdaient, beaucoup trop nombreux. Savoir qu'un seul d'entre eux ne se trouvait pas derrière les barreaux parce qu'ils n'avaient pas été arrêtés représentait un véritable affront, alors il lui tardait de finir ses études pour enfin pouvoir remettre de l'ordre. Mais comment les choses allaient-elles se passer, après une telle annonce ?
