Voilà une nouvelle histoire, celle-ci devait originellement être un simple one-shot, mais comme je me suis légèrement emballé, ce sera finalement un two-shot. La partie deux sera mise en ligne tout de suite après celle là donc pas besoin de patienter, vous pourrez tout lire d'un coup.

Sur ce, bonne lecture à vous

Asuka dut se rendre à l'évidence quand le chemin qu'elle pensait être le bon déboucha sur une falaise abrupte.

Elle était perdue. Au beau milieu d'une gigantesque forêt, à des kilomètres de toutes traces de vie humaine, alors qu'une pluie diluvienne s'abattait sur elle, la trempant jusqu'aux os.

« Qu'est-ce qui m'a pris de partir en randonnée sans téléphone ? » Se maudit-elle en essayant de trouver abris sous le feuillage d'un grand chêne.

Ce n'était pas la première fois qu'elle partait à l'aventure pour une longue randonnée sans personne pour l'accompagner. C'était même devenu une habitude, lorsqu'elle venait de finir un gros projet de graphisme, de partir s'isoler dans la nature pendant plusieurs jours pour contrebalancer les dizaines d'heures accumulées derrière un écran à essayer de tenir les deadlines impossibles que lui imposait son travail.

Mais cette fois-ci, il semblait que tout se liguait contre elle. Le matin même, en faisant son sac à dos, elle ne se doutait certainement pas que la météo allait passer d'un grand soleil à un orage terrible en l'espace d'une petite heure. La carte qu'elle avait prise par sécurité ne lui était d'aucune utilité sous la pluie battante, surtout depuis qu'elle avait égaré sa boussole de poche.

« On dirait que je vais devoir passer la nuit sous la pluie. » Pensa-t-elle en essayant de se frictionner les bras pour créer un peu de chaleur. Entreprise vaine car sa veste était déjà entièrement gorgée d'eau et elle pouvait en sentir les gouttes se glisser sous ses vêtements et venir couler sur sa peau.

Le froid la faisait grelotter et ses dents claquaient de manière incontrôlée. Du regard, elle chercha un possible abri mais ne vit que des arbres battus par les rafales de vents et les trombes d'eau déversées par le ciel noir. Un coup de tonnerre éclata sans prévenir dans une détonation fracassante, la faisant brusquement sursauter.

« Il faut que je trouve un abri, sinon je vais mourir de froid avant demain matin. Ou alors la foudre pourrait frapper un des arbres… ».

Avec difficulté, elle quitta le couvert de l'arbre et reprit son chemin sur la route de terre battue qui se transformait petit à petit en marécage. La terre mouillée s'agglutinait par paquet entier sous ses chaussures de marche et rendait ses mouvements encore plus difficiles.

Asuka continua à avancer en essayant d'ignorer la pluie qui continuait de tomber et les brusques détonations de tonnerre qui surgissaient après les grands éclats de lumières provoqués par les éclairs.

Elle pensa à son petit studio situé au 4ème étage d'un grand immeuble. L'idée de réintégrer ce petit bout de béton et de s'y enfermer, au chaud, avec une bonne tasse de thé et une série idiote à la télé… À cet instant précis, alors qu'elle avançait dans la nuit d'orage, cette image était ce qui pouvait le plus se rapprocher d'une vision du paradis.

Comme elle aurait aimé être chez elle… à regarder la pluie couler le long de sa vitre au lieu de la sentir tremper ses cheveux, ses vêtements et ses membres…

« Il devrait y avoir une maison de berger dans le coin, si je me souviens bien, la carte l'indiquait à côté d'une falaise… Si seulement je pouvais y arriver, rien que pour me sécher et manger un morceau… »

La jeune femme regarda désespérément autour d'elle, plissant ses yeux bridés à la recherche d'une lumière humaine. Mais seuls les éclairs zébrant le ciel lui apportèrent leur éclat. Elle n'avait aucun moyen de se repérer autrement qu'avec leurs flamboiements brefs.

Au bout d'une dizaine de minutes de marche, elle arriva près d'une pente rocheuse et put s'abriter sous une saillie rocailleuse. Là, elle grelotta et tenta de sortir la carte de son grand sac à dos. Mais lorsqu'elle tira sur le morceau de papier, ce dernier se déchira mollement. Incrédule, Asuka regarda son sac et découvrit qu'il était entièrement trempé. Sa carte venait de se désagréger en plusieurs boulettes de papier humides.

Ses affaires de rechange étaient gorgées d'eau et les quelques barres de céréales que la jeune fille avait emportées s'étaient toutes transformées en bouillie. Une sensation de vertige la prit alors qu'elle réalisa que sa situation s'était encore empirée.

« Qu'est-ce que j'ai bien pu faire à qui que ce soit pour mériter ce qui m'arrive ? » Se demanda-t-elle alors qu'elle se recroquevillait contre les rochers, résignée à rester là pour le reste de la nuit.

Elle essaya de se rappeler de quelques bribes de la carte, mais plus elle y pensait, plus les chemins s'entrelaçaient dans son esprit. En définitive, elle était perdue, et elle ne pouvait qu'attendre tristement jusqu'au matin pour essayer de se repérer à la lueur du jour.

Les régulières rafales de vent ne l'aidèrent pas à se calmer : elles secouaient les arbres autour d'elle comme de vulgaires poupées de chiffons, rabattaient la pluie dans l'abri de fortune d'Asuka et elles parvenaient sans difficulté à passer sous son blouson, la frigorifiant un peu plus à chaque fois.

Elle chercha à se changer les idées, à réfléchir à autres chose en espérant que ce mauvais moment ne durerait pas. Mais chaque coup de tonnerre, chaque coup de vent, chaque rafale de pluie l'empêchaient ne serait-ce que de réfléchir correctement. C'était comme être assaillie par des ennemies intouchables qui allaient et venaient sans cesse comme des guérilléros invisibles.

Ses yeux dérivèrent vers le ciel, avec l'espoir d'essayer de trouver son chemin en utilisant les étoiles. Elle tenta de se rappeler le « truc » que lui avait expliqué son grand-père quand elle était encore enfant, pour ne jamais se perdre une fois la nuit tombée. Sa mémoire était brouillée, mais, se dit-elle, peut-être qu'en regardant les étoiles, ce souvenir reviendrait et lui permettrait de retrouver son chemin.

Mais ce mince espoir fût brisé aussi vite qu'il était né, car le ciel était recouvert d'immenses nuages noirs qui cachaient les étoiles comme une gigantesque couverture. Seule la lumière brusque des éclairs traversait parfois leurs gigantesques corps.

« Je suis foutue…, se dit-elle tout haut. Je suis foutue et je vais crever ici. »

Des larmes commencèrent à couler le long de ses joues alors qu'elle commençait à perdre le contrôle de ses nerfs. Elle aurait voulu se mettre à hurler, s'énerver pour trouver la force d'aller affronter cette tempête, être assez en colère pour marcher plusieurs kilomètres sans trembler.

Mais elle n'y arriva pas, elle était trop fatiguée, trop affaiblie et trop effrayée par la tempête pour quitter son abri. Asuka se sentait comme une petite fille seule au monde qui ne voit rien d'autre qu'un gigantesque cauchemar se dérouler sous ses yeux.

Soudain, un bruit de craquement sec la fit sursauter. Devant elle, un grand arbre commença à perdre ses branches, qui étaient arrachées par les puissantes rafales de vent. Terrifiée, elle vit les branches s'envoler en milliers de fragments de bois brisés et disparaitre dans la nuit noire.

Elle se recroquevilla un peu plus, peu enchantée par l'idée de prendre une branche volante en pleine figure. Cependant, un petit détail, la fit se rapprocher. Dans le creux des branches de l'arbre, elle distingua une légère lueur, celle d'une lumière humaine !

Asuka crût d'abord que son esprit lui jouait des tours, mais la lumière ne se disparaissait pas, au contraire. Chaque branche qui s'arrachait de l'arbre la dévoilait un peu plus et après quelques instants, la jeune fille sentit son cœur se regonfler d'espoir.

Une lumière humaine, c'était l'espoir d'un abri. Elle ne semblait pas si loin que ça, sans doute un petit kilomètre ou deux. Si elle suivait la route sans la perdre de vue, elle y arriverait surement en quelques minutes !

Prenant son courage à deux mains, elle se rua hors de son abri et se mit à courir sous la pluie battante. Ses chaussures de marches s'enfoncèrent mollement dans le sol boueux, mais cela ne la ralentit pas, elle avait trouvé un second souffle et s'employait à ne pas quitter la lumière des yeux alors qu'elle courrait.

Après cinq minutes, elle arriva à un croisement et trouva avec joie un panneau d'indication. Celui-ci annonçait « poste du garde forestier, dix minutes de marche ». Un poste de garde forestier… C'était l'assurance d'un abri, d'un lit pour dormir, d'un repas et peut-être même d'une douche brûlante.

Sans attendre plus, la jeune femme reprit sa course, oubliant dans sa joie la pluie et le grondement du ciel.

Elle finit par arriver devant ladite maison. C'était une grande maison de bois, à l'ancienne, faites de grands rondins et d'une toiture en triangle. La lumière qu'avait vue Asuka provenait du rez-de-chaussée et indiquait la présence du garde forestier. C'était une lumière jaune, chaude, semblable à celle que l'on retrouvait sur les clichés de brochures de tourisme qui louait ce genre de maison.

Asuka monta en vitesse les marches du petit escalier qui menait à la porte.

« S'il vous plait ouvrez-moi, je me suis perdue ! Cria-t-elle. Je suis dehors depuis des heures et j'ai froid et je suis trempée… »

Quelques secondes passèrent sans que personne ne vienne ouvrir. Puis Asuka entendit des pas et le son d'une clé tourant dans sa serrure. La porte s'ouvrit et la jeune femme eût un mouvement de recul inconscient en voyant l'homme qui se tenait sur le pas de la porte.

Il était impressionnant dans le genre ours des cavernes. Une barbe mal taillée, des cheveux bruns coupés à la mode militaire, des yeux d'un bleu glaçant, vêtu d'un jean déchiré et d'un sweat-shirt à l'effigie d'un groupe de métal le sauveur d'Asuka ressemblait plus à un tueur en série qu'à un garde forestier.

« Vous êtes perdue ? Demanda-t-il d'une voix grave et lourde, dépourvue d'émotion.

-Euh… oui… Bredouilla la jeune fille, effrayée par l'aspect rude de son interlocuteur. »

Un long silence, rompu simplement par les grondements de l'orage s'ensuivit. Asuka hésitait à tourner les talons pour fuir. L'homme la regarda de bas en haut, sans qu'aucune altération dans ses yeux ne dévoile ses intentions.

Il finit par pousser un grognement et s'écarta de l'embrasure de la porte, le bras tendu vers l'intérieur en signe d'invitation.

« Vous devez être gelée, observa-t-il sans quitter son air ennuyé. Entrez, allez prendre une douche en haut et changez-vous avant d'attraper la mort. Il y'a des affaires dans l'armoire, ça risque d'être un peu grand pour vous mais ça vaut mieux que rien. Je vais vous faire du café. »

Asuka resta interdite un instant de plus, étonnée de ce nouveau revirement de situation. Elle entra dans le chalet et éternua avec force lorsque la chaleur de l'intérieur provoqua un chaud-froid violent.

L'intérieur se composait d'un grand salon où trônait un grand canapé en cuir élimé et d'une cuisine composée d'une petite table, d'un frigo, d'un évier et d'une gazinière. Dans l'ensemble, le chalet ressemblait à un appartement de célibataire, beaucoup d'affaires trainaient un peu partout, la vaisselle commençait à s'empiler dans l'évier, un reste de patates au lard dormait sur la gazinière…

On pouvait sentir que le propriétaire des lieux était habitué à vivre seul, avec sans doute très peu de visite. Asuka se fit la réflexion que son propre appartement n'était sans doute pas mieux rangé.

« Comment vous vous appelez ? demanda le garde forestier alors qu'il remplissait deux tasses de café chaud.

-Asuka, je m'appelle Asuka, répondit la jeune fille en acceptant le café avec joie, goûtant avec plaisir l'arôme amer et chaud. Et vous êtes ?

-Jon, Jon Moxley. Répondit-il toujours l'air passablement ennuyé. Je peux savoir ce que vous foutiez dehors à une heure pareille ? La météo a annoncé cet orage depuis ce matin. Le parc est vide depuis le milieu de l'après-midi : je le sais, j'ai passé des heures à vérifier les sentiers pour que personne ne reste sous ce déluge. Et voilà qu'à l'heure où je pense pouvoir me descendre une bière devant ma télé, vous surgissez avec vos cheveux arc-en-ciel. Alors j'aimerais bien avoir une ou deux explications. »

Son attitude nonchalante et ses reproches ennuyés firent rougir Asuka qui n'appréciait pas vraiment que son hôte imprévu s'adresse à elle de cette façon.

« J'ai juste voulu faire une promenade, s'insurgea-t-elle tout en continuant de boire son café. Je suis partie de chez moi ce matin sans regarder la météo, je pensais rentrer avant la nuit mais je me suis perdue. Ça arrive que les gens se perdent.

-Vous n'aviez pas de boussole ou de carte ? demanda Jon en sirotant sa tasse.

-J'avais une carte ! Mais la pluie l'a réduite en morceaux, et avec la nuit qui tombait, je n'arrivais plus à retrouver mon chemin. J'ai eu de la chance d'avoir vu la lumière de votre maison sinon j'aurais passé la nuit dehors.

-Oui, une chance pour vous… Grogna-t-il en engloutissant la fin de son café. »

De toute évidence, Jon n'aimait pas avoir de compagnie et c'était à contrecœur qu'il accueillait Asuka. Il n'avait pas l'air d'être foncièrement antisocial puisqu'il avait accueilli la jeune femme chez lui, mais il aurait sans doute préféré rester seul.

Voyant que la discussion ne menait nulle part, Asuka posa sa tasse vide et monta les escaliers en bois pour prendre sa douche.

« C'est bien ma chance » pensa-t-elle en se déshabillant. « De toutes les personnes au monde sur qui je pouvais tomber, il a fallu que ce soit un garde forestier avec un caractère de grizzly et la politesse d'un gorille… »

La chambre de Jon était spartiate et sentait fort le déodorant pour homme. Elle se constituait d'un lit simple dont la couverture était pliée en boule ainsi que deux armoires. L'une en désordre d'où dépassaient tee-shirt, jeans et sous-vêtements empilés négligemment les uns sur les autres et l'autre où des rangs de livres aux sujets divers qui s'étalaient en formant des lignes irrégulières dû aux différences de volume des ouvrages.

Par curiosité, Asuka déchiffra quelques titres et découvrit que les romans policiers côtoyaient sans distinction les livres de philosophie et les manuels de mécanique. Quelques bandes dessinées s'intercalaient régulièrement au milieu des autres livres, créant une impression de désordre. Malgré cet archivage sans logique, la jeune femme remarqua que beaucoup de ces livres étaient usés et cornés. Ils devaient être souvent enlevés puis remis, au contraire des bibliothèques en photo dans les magazines d'intérieur avec leur organisation impeccable et millimétrée.

La salle de bain, adjacente à la chambre, était une simple douche sans rideau à côté desquels se trouvait un petit évier. Autour de ce dernier, s'entassaient des rasoirs jetables, du savon et d'autres broutilles de toilettes qui semblaient être rangées au hasard, là où il y avait de la place disponible.

« Il y a du laisser-aller, pensa Asuka. Mais c'est loin d'être pire que mon appartement après trois semaines de rush ».

Elle fouilla parmi les affaires et dégotta un tee-shirt deux fois trop grand pour elle et un pantalon de jogging qui flottait autour de ses petites jambes. C'était mieux que de rester avec ses affaires trempées.

Quand elle se glissa sous l'eau chaude, ce fût un soulagement. Jamais elle n'avait autant apprécié les bienfaits d'une douche brûlante. Les membres de son corps commencèrent à se relâcher et Asuka laissa le flot couler du haut de son crâne jusqu'à ses chevilles sans bouger.

Après une bonne dizaine de minutes, elle se résolut à sortir à contrecœur de la douche. Elle se sécha et s'habilla sans se presser. Elle n'avait pas vraiment envie de redescendre, son sauveur l'intimidait un peu trop à son goût. Visiblement il n'aimait pas être dérangé, mais malheureusement pour Asuka, elle n'avait pas d'autre choix que de rester dans cette maison pour la nuit.

Son ventre se mit à gronder pour lui rappeler qu'elle n'avait encore rien avalé de consistant, à l'exception de la tasse de café froidement servie par Jon quelques minutes plus tôt. La jeune femme peigna ses cheveux multi-colorés dans le petit miroir de la salle de bain et prit un instant pour se préparer à une nouvelle discussion froide avec son hôte de fortune.

Mais au moment de sortir de la chambre, elle remarqua un petit cadre photo situé sur la table de chevet. Intriguée, elle s'approcha de la photo pour l'observer. C'était une photo de couple l'un dans les bras de l'autre, regardant l'objectif avec un même sourire aux lèvres. L'homme, Asuka le reconnut, était Jon Moxley, plus jeune de quelques années avec des cheveux plus longs qui tombaient sur son front en une frange désordonnée. À ses côtés, se tenait une femme sans doute de la taille d'Asuka. Des cheveux blonds coupés au carré, une robe blanche simple, un bras autour du cou de Jon, elle semblait pleine de vie, souriante et épanouie.

Asuka se demanda qui pouvait bien être cette femme. Jon vivait visiblement seul dans cette maison. Si ce n'était pas sa fiancée ou sa petite amie, pourquoi alors gardait-il cette photo près de son lit ? Peut-être était-ce sa sœur ou un membre de sa famille… non les deux ne se ressemblaient clairement pas assez pour ça… Cette femme et Jon semblaient être deux amoureux, mais alors pourquoi ne vivait-elle pas ici aussi ?

Une odeur de viande grillée vient soudainement chatouiller les narines d'Asuka. Surprise, elle redescendit pour découvrir le garde forestier occupé à faire griller une poêlée de lard et d'oignons. Une casserole de pomme de terre bouillait tranquillement à côté et une assiette propre et des couverts avaient rejoints la table.

« L'eau était suffisamment chaude ? demanda Jon sans se retourner.

-Euh… oui merci beaucoup, répondit précipitamment Asuka. Vous faites à manger ?

-Si vous êtes dehors depuis cet après-midi, vous n'avez certainement rien dans l'estomac, déclara Jon en gardant les yeux rivés sur sa poêle. Je n'aime pas recevoir de visiteur impromptu, mais maintenant que vous êtes là, autant que je me comporte comme quelqu'un de bien élevé et que je vous fasse à manger. »

Asuka lâcha un timide « merci », surprise que Jon se révèle être un si bon hôte.

Après quelques minutes, le garde forestier remplit une pleine assiette de pomme de terre et de lard et la posa devant son invitée. La jeune femme engloutit le plat avec avidité, affamée par cette journée étrange. Jon alla se chercher une bière au frigo et vient s'assoir en face d'elle. La laissant manger en silence alors qu'il buvait par petites gorgées sa canette.

« Alors, commença Jon alors qu'Asuka achevait son repas. Comment vous vous êtes retrouvée dehors sous la tempête du siècle ?

-Je me suis perdue, répondit honnêtement la jeune femme en s'essuyant la bouche. Je voulais simplement marcher pour me vider l'esprit alors j'ai pris les sentiers un peu au hasard. Le temps que je vois l'orage arrivé, je ne savais plus comment retourner à ma voiture.

- Vous vous êtes garée en bas dans la vallée ?

-Oui, prêt du début des sentiers. Mais j'ignore où je suis maintenant.

-Vous êtes à environ dix kilomètres de cet endroit, vous n'étiez pas près de retrouver votre voiture avant la fin de la nuit. Surtout par ce temps, ça aurait été suicidaire d'essayer de retrouver votre chemin sans carte.

-Oui, j'ai eu de la chance de tomber sur vous. Désolé du dérangement, s'excusa-t-elle. »

Jon haussa les épaules dans un geste de résignation.

« Je n'aime pas avoir de visite, c'est sûr, mais ce n'est pas forcément de votre faute. Et puis je ne peux pas vous foutre dehors par un temps pareil, ce serait comme vous laisser vous noyer alors que je suis le mec chargé de la surveillance. Je suis garde forestier, parfois les gens se perdent et je dois aller les chercher. C'est pour ça qu'on m'a embauché, alors je ne peux pas laisser des gens se perdre. Je dois pourtant avouer que je ne m'attendais pas à ce quelqu'un sonne à ma porte à une heure pareille. Désolé si j'ai été un peu brutal, vous m'avez surpris, voilà tout.

-Je m'en doute, acquiesça Asuka, ravie d'entendre les excuses de Jon. Mais vous m'avez vraiment sauvé la vie. Il y a une heure j'étais sous un rocher à essayer d'échapper à un orage et me voilà au sec. J'ai pu prendre une douche, me changer et même manger un repas chaud. Vous êtes un peu le héros de ma journée. »

Jon esquissa un petit sourire, le premier qu'Asuka ait vu depuis leur rencontre. Ce n'était pas grand-chose, mais cela rassura la jeune femme de voir qu'au fond, ce type aux allures d'ours pouvait se montrer capable d'humour.

« Le héros du jour ? Répondit Jon avec une pointe d'ironie dans la voix. Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur terme pour me décrire, mais il faut croire que même moi, je peux l'être dans certaines conditions.

-Pour moi vous l'êtes, même si vous gagneriez à être un peu moins rude.

-Je suis comme ça désolé, je n'aime pas être dérangé. Ça a toujours été mon truc, de rester seul et de cogiter. J'ai parfois un peu de mal avec les relations humaines. Faut croire que ça ne changera jamais. Mais je suis comme ça et voilà. »

Asuka se fit la réflexion que Jon parlait de lui-même avec une certaine tristesse, comme s'il s'était résigné sur son sort. À la manière d'un animal solitaire, il semblait préférer rester loin des autres et vivre sa vie en autarcie.

La jeune femme fit le parallèle avec sa propre situation. Elle se souvint des difficultés qu'elle-même avait eues plus jeune. Incomprise par ses camarades à cause de son amour pour l'art et le dessin, plus d'une fois elle s'était sentie mise à l'écart, rejetée et étiquetée comme « différente ».

Cette différence avait été un poids pour elle, jusqu'à ce qu'elle arrive à l'accepter. C'était devenu sa force, ce qui la rendait heureuse, de passer des journées sur sa tablette graphique, afin de finir des projets en tout genre. Jon, malgré ses airs d'homme renfermé, lui apparaissait sous cette lumière : un être incompris qui avait décidé de vivre selon ses propres règles.

« Vous faites souvent des promenades de ce genre ? Lui demanda ce dernier après un instant de réflexion. Sans grande préparation dans des endroits que vous ne connaissez pas ?

-Oui, pourquoi ça ?

-Parce que vous avez l'air d'avoir de l'expérience : vous avez de bonnes chaussures, du matériel qui a l'air d'avoir vécu… Et pourtant vous faites l'erreur de ne pas vous renseigner sur le temps qu'il va faire ni même quel trajet vous allez emprunter. C'est le genre d'erreur qu'on voit avec des gens qui ne s'y connaissent pas en randonnée. Pas avec quelqu'un d'expérimenter. »

Asuka fût surprise par les déductions de Jon. Elle devait reconnaitre qu'il avait l'air plus intelligent que ce dont il donnait l'impression.

« Je n'avais quasiment rien prévu, avoua la jeune femme. Je suis graphiste et mon travail est parfois… stressant. C'est toujours beaucoup de deadlines, de changements à la dernière minute, de nouvelles directives de la part des clients. Alors il m'arrive de prendre mon sac et d'aller faire de longues marches pour me vider la tête. Généralement je laisse mon téléphone dans ma voiture parce que je ne veux vraiment plus avoir de contact avec l'extérieur.

-Je peux comprendre ça, commenta Jon en grattant sa barbe mal rasée. C'est aussi pour ça que je vis ici. Je ne suis ici que depuis deux ou trois ans, avant j'habitais en ville, dans un bled à peut-être deux cents kilomètres d'ici.

-Qu'est-ce qui vous a fait venir ici ? Demanda Asuka avec curiosité.

-Tout un tas de raison, éluda Jon sans vouloir en dire plus. Simplement… J'avais besoin d'air, de couper le contact avec l'extérieur. »

Sans plus d'explication, il finit sa bière, la compacta et alla en chercher une autre.

« Vous en voulez une ? demanda-t-il à son invitée.

-Non, merci, je crois que je vais simplement reprendre du café. »

Jon hocha la tête et ils continuèrent de discuter pendant quelques minutes. Asuka voyait Jon comme un genre d'ermite excentrique. Surprenant mais aussi très gentil avec un bon fond caché sous une façade déroutante de loup solitaire.

Ils parlèrent de tout et de rien. De la vie de l'un et de l'autre. De leurs boulots et de leurs quotidiens respectifs. N'ayant pas grand-chose d'autre à faire que cela, ils apprenaient à se connaitre.

Jon laissa tomber petit à petit son air blasé pour un air similaire à celui qu'Asuka avait vu sur la photo au coin de son lit. Cet air d'enfant effronté au sourire lunatique. La jeune femme se détendit elle aussi en apprenant à le connaitre. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas rencontré quelqu'un comme Jon Moxley.

La plupart des hommes qu'elle fréquentait n'étaient que des collègues de travail ou des membres de sa famille. C'était la première fois depuis de longues années qu'elle se sentait aussi à l'aise, en face d'un homme inconnu.

Elle hésitait encore à mettre des mots sur ce que cela lui inspirait. Mais une chose était sûre, rencontrer Jon était un évènement qu'elle n'allait sans doute pas oublier de sitôt. Il lui apprit qu'il avait été mécanicien avant de devenir garde forestier, à l'époque où il vivait en ville. Asuka comprit également qu'il n'avait pas eu une enfance facile, de ce que Jon ne laissait que suggérer à demi-mot.

D'une manière assez surprenante, tout en parlant, il laissait son invitée dans le vague quant à sa vie. Par exemple, il ne donnait jamais d'informations précises sur la temporalité des évènements qu'il racontait. Jon parlait en disant « une fois » ou « à un moment », sans jamais préciser de quelle époque de sa vie il s'agissait.

Plus étrange encore, il occultait complètement l'identité de ses relations. Il parlait d'un « pote », d'une « connaissance », d'un « membre de sa famille » … sans jamais donner de nom ou d'âge. Cela troubla beaucoup Asuka quand elle se rendit compte de ce jeu sur les mots.

C'était comme s'il essayait de faire la conversation sans jamais en dévoiler trop sur sa vie. Une manière d'éviter d'être associable en gardant une forme de protection de sa personne. Asuka, au lieu d'être rebutée par cette attitude, sentait sa curiosité s'animer. Jon Moxley était une énigme, qu'elle mourrait d'envier de deviner.

Elle finit par trouver quelques indices, au détour des anecdotes que son hôte égrenait au fil de la discussion. Dans beaucoup d'histoires de Jon, deux amis, définis seulement comme un « grand samoan baraqué » et un « cerveau venu d'Ohio », se retrouvaient mêlés. Elle en tira la conclusion que c'était là deux de ses amis les plus proches.

Mais alors qu'elle tentait d'en savoir un peu plus sur ces fameux amis, un gigantesque coup de tonnerre brisa la discussion. L'orage avait bien sûr continué alors qu'ils discutaient, mais cette détonation n'était pas comme les autres. Elle avait déchiré l'air avec un vacarme assourdissant, claquante et sourde comme une explosion de grenade.

Un instant plus tard, toutes les lumières de la maison s'éteignirent simultanément. La télé, la hotte de la cuisine, la lumière au plafond… Tout disparut en un instant, faisant sursauter les deux occupants.

« Bordel… grogna Jon en se levant de sa chaise dans le noir complet.

-Qu'est-ce qui se passe ? Demanda Asuka, paniquée.

-La foudre a dû frapper un des poteaux électriques, expliqua Jon en fouillant à tâtons dans un tiroir.

-Vous voulez dire qu'on a plus d'électricité ? S'horrifia la jeune femme.

-Peut-être bien… Va falloir descendre à la cave pour être sûr. Mais bordel où est cette foutu lampe ! Pas là… Non ça c'est le paquet de filtre à café… Ha ! Je crois que je l'ai, ne bougez pas. »

Un faisceau de lumière perça l'obscurité et alla frapper le plafond de la maison. Redonnant la possibilité de voir ce qui les entourait.

« Je vais descendre à la cave, déclara Jon, restez…

-Je viens avec vous ! Le coupa Asuka, qui ne désirait pas rester seule dans le noir. »

Ce n'était pas qu'elle avait habituellement peur du noir, non, ce qui lui faisait peur c'était de rester seul dans un chalet perdu au milieu d'une forêt prise dans un orage qui venait visiblement de faire sauter les plombs avec une effrayante facilitée.

« Comme vous voulez, grogna Jon. Suivez-moi, c'est par ici.

-Jon ? demanda-t-elle.

-Oui ?

-On peut arrêter de se vouvoyer ? »

Il y eût un moment de silence avant que la lumière de Jon ne se tourne vers la jeune femme.

« Pardon ? S'étonna-t-il. Pourquoi vous me demandez ça maintenant ?

-Je n'en sais rien, mais… est-ce qu'on peut juste arrêter de se vouvoyer ? »

Un nouveau silence, plus long, eut lieu, seulement interrompu par le bruit de la pluie qui s'abattait sur le toit.

« Comme tu veux, finit par soupirer Jon. Mais tu es vraiment une femme étrange… »

Asuka hocha la tête et le suivit jusqu'à la cave. Les escaliers étaient grinçants, Jon avançait lentement, la jeune femme sur ses talons. Une odeur d'humidité mâtinée de relents de brûlé monta du fond de la cave, n'annonçant rien de bon.

Arrivé devant le panneau du disjoncteur, Jon grimaça en découvrant une immense tache brune et noire au milieu du plastique blanc. Grimace qui se transforma en juron au moment où il ouvrit le panneau pour découvrir les dégâts.

« Putain mais ce n'est pas vrai… La moitié des plombs ont complètement explosés. Quel bordel…

-On ne peut pas les réparer ? demanda Asuka.

-A moins de vouloir se manger une décharge, il vaut mieux ne rien toucher et attendre de pouvoir faire venir un électricien… Ce qui ne risque pas d'arriver avant demain et le téléphone est coupé… Il va falloir attendre que ça se calme pour redescendre dans la vallée et signaler le problème.

-Est-ce que ça veut dire qu'on va passer la nuit dans le noir ?

-J'en ai bien peur… On devrait remonter et allumer un feu dans la cheminée pour avoir un peu de lumière. La chaudière tient le coup visiblement donc on ne mourra pas de froid. C'est déjà une consolation. »

Asuka acquiesça, peu enjouée par cette découverte. Il semblait vraiment que le destin s'acharnait sur elle. A peine avait-elle pu profiter de son abri inattendu que surgissait un nouveau problème. Tout ce qu'il restait à faire c'était d'attendre la fin de la nuit sans électricité.

La jeune fille remonta les escaliers, Jon la suivant. Mais soudain, le pied d'Asuka glissa sur une des marches qu'elle n'avait pas vue. Instantanément, elle perdit l'équilibre et bascula en arrière. Elle essaya bien de se rattraper, mais le petit escalier n'était pas pourvu de rampe.

Sa chute fût amortie par deux bras musclés qui l'enserrèrent et elle sentit son dos rencontrer un torse solide. Jon l'avait rattrapée, et ils restèrent un instant dans une position étrange, la jeune fille fermement tenue entre les bras du garde forestier.

Un silence gênant régna pour quelques secondes, pendant lesquels aucun des deux ne dit un seul mot. Asuka se surprit à trouver le corps de Jon particulièrement confortable et cette position, pas si inconfortable que cela.

« Tu vas bien ? demanda Jon en se dégageant soudainement de l'étreinte inattendue.

-Euh… oui, bafouilla Asuka en s'éloignant, rouge d'embarras.

-On devrait… commença Jon en essayant de dissimuler une gêne semblable.

-Aller allumer le feu ? L'interrompit la jeune femme avec un ton empressé.

-Oui ! Oui… on devrait aller l'allumer pour éviter que… Quelqu'un se casse à nouveau la tronche dans cette maison. »

Ils remontèrent les dernières marches rapidement sans dire un mot de plus.

Jon prépara le feu en silence, assemblant le petit bois et les buches en triangle pendant qu'Asuka l'éclairait du mieux possible avec la lampe torche. Après trois allumettes cassées et quelques jurons grommelés dans sa barbe, le garde forestier finit par réussir à allumer le petit buché.

Des flammes jaunes commencèrent à s'élever et à envahir les brindilles qui plièrent bien vite sous la chaleur grandissante. Un filet de fumée paresseux grimpa dans le conduit de fumée. Quelques souffles de Jon sur les braises et le feu démarra pour de bon, éclairant d'une douce lumière orangée la maison privée d'électricité.

Asuka n'avait pas besoin de se rapprocher du feu pour sentir que ses joues étaient encore rouges de l'étreinte impromptue de plus tôt. Elle se fit la réflexion qu'elle aurait peut-être aimé rester dans les bras de Jon un petit peu plus…

Mais elle avait vu sa réaction quand la surprise s'était dissipée. Une réaction de rejet, comme s'il avait absolument voulu s'éloigner d'elle. Comme si quelque chose dans ce contact inattendu l'avait horrifié.

Cette gêne persista encore quelques minutes, ils étaient tous les deux assis sur le canapé sans échanger la moindre syllabe. Le vacarme de l'orage continuait de se faire entendre, les gouttes de pluie percutant par milliers le toit et les éclaires illuminant régulièrement les fenêtres.

« Désolé pour tout à l'heure… commença Asuka, désireuse de briser le silence.

-Ce n'est pas de ta faute, l'interrompit Jon. Tu as manqué une marche et heureusement que j'étais derrière pour que tu ne te blesses pas. Je veux dire… ça aurait pu être dangereux de tomber, tête en arrière comme tu l'as fait. Je ne comptais pas… te prendre dans mes bras pour… enfin ce n'était pas pour…

-Oui je comprends… répondit précipitamment Asuka. Je ne voulais pas non plus… J'ai juste raté une marche. Merci de m'avoir rattrapé ».

-De rien. Désolé d'avoir réagit comme ça… C'est juste que je ne voulais pas que tu penses que j'essayais de te peloter gratuitement. Je n'ai pas eu de visite ici depuis longtemps, surtout pas d'une fille. Les relations humaines ce n'est pas mon fort alors… je préférerais que tu ne me vois pas comme un mec chelou qui profite de la situation.

-Oh non je te rassure, ce n'est pas le cas. Je veux dire, tu m'as accueillie ici à une heure aussi tardive, j'ai pu me changer, prendre une douche et même manger avant que l'électricité ne coupe. C'est plus que de la chance d'avoir atterri ici au lieu de passer la nuit sous la pluie. »

Jon opina et leva les yeux vers le plafond où les ampoules restaient désespérément éteintes.

-De la chance, je n'en sais trop rien. Un vrai coup de chance aurait été que ces foutus plombs ne nous explosent pas à la tronche. Trois ans que je vis seul ici et c'est la première fois que l'électricité décide de me lâcher !

-C'est peut-être moi qui apporte la malchance… soupira Asuka.

-Ne dis pas de connerie. La chance comme la malchance n'existent pas. Il y a des choses qui arrivent. Elles peuvent êtres bonnes comme mauvaises. L'important, c'est de savoir comment se démerder avec ce qui nous tombe dessus. Parfois la vie fait mal, il faut savoir se relever quand on vient de tomber, c'est vers l'avenir qu'on doit se tourner. En attendant des jours meilleurs. Cet orage finira bien par se terminer, l'électricité sera réparée, tu pourras rentrer chez toi… Rien ne dure éternellement, pas même les pires moments. Ils finissent toujours par se terminer. »

Asuka écouta Jon parler en silence. Les mots du garde forestier évoquaient l'espoir, pourtant, la jeune femme sentait une grande mélancholie dans sa voix. Comme s'il répétait là des mots qu'il avait longtemps muris et qu'il gardait encore en tête pour se convaincre d'avancer.

La photo près du lit revient à l'esprit d'Asuka. Un certain malaise la prenait quand elle se souvenait de ce Jon plus jeune souriant dans les bras de cette femme inconnue. Pourquoi n'était-elle pas ici avec lui ? Était-ce une relation qu'il n'arrivait pas à oublier ?

Malgré son malaise, la jeune femme finit par trouver le courage de poser la question.

« Jon… tu dis que tu vis seul ici depuis trois ans ? Commença-t-elle.

-A peu près oui, peut-être deux et demi ou trois, je ne saurais pas te dire précisément depuis combien de temps. Vivre seul change beaucoup le rapport qu'on peut avoir au temps. Pourquoi ?

-Parce que… Asuka hésita une dernière fois avant de se lancer. Parce que j'ai vu une photo dans ta chambre, près du lit. Avec toi et une femme blonde… Je me demandais ce qu'elle représentait pour toi. »

Le visage de Jon se ferma immédiatement. Crispé à la fois de colère et de surprise.

« Je ne voulais pas fouiller ! Se défendit-elle immédiatement. Je l'ai juste remarqué en sortant de la douche et comme tu dis que tu vis seul…

-Tu voulais savoir qui était cette fille sur la photo… Acheva Jon d'une voix froide. »

Asuka hocha la tête et baissa les yeux, n'osant plus croiser le regard de Jon. L'attitude du garde forestier venait de changer du tout au tout. Ses mains se serrèrent jusqu'à en faire blanchir les jointures de ses phalanges. La mâchoire contractée à en faire grincer ses dents, Jon resta plusieurs secondes dans un état de contraction complet, comme si Asuka, avec cette simple question, venait de rouvrir une blessure profonde.

Pendant un instant, la jeune fille crut qu'il allait se mettre à hurler de colère ou à casser au hasard des objets dans une rage incontrôlable. Mais après plusieurs longues expirations, il sembla se calmer, sa colère laissant place dans ses yeux à une tristesse immense. Il s'affala sur le canapé, fixant du regard le feu de bois qui continuait de brûler dans la cheminée.

« Je suppose que je vais devoir en parler… soupira-t-il.

-Tu n'es pas obligé Jon, répondit Asuka d'une petite voix. Si c'est un sujet trop sensible…

-Non, coupa Jon. Je comprends que tu te sois posée des questions. C'est juste que ça fait longtemps que j'essaye d'oublier cette histoire-là… Peut-être que c'est l'heure de la laisser sortir. »

Il hocha la tête à plusieurs reprises. Cherchant ses mots en silence pendant qu'Asuka s'asseyait à proximité de lui, croisant les jambes sur le canapé.

« Cette fille s'appelle Renée, commença-t-il d'une voix trainante. Elle et moi on s'est connus au lycée. À l'époque je jouais dans l'équipe de football avec mes potes Roman et Seth… Je m'éclatais bien, j'étais avec des amis, je passais mon temps à suer sur le terrain, à tacler les équipes adverses. Pour la première fois depuis que j'étais gamin, je me sentais à ma place. Puis un jour j'ai vu cette fille, cette petite blonde, mignonne dans le style d'une bonne fille de famille.

D'abord je ne l'apercevais qu'en coup de vent, dans les tribunes pendant un match, dans les couloirs du lycée entre les cours. Puis… j'ai commencé à la chercher au milieu de cette foule de gens.

Elle n'était jamais bien loin, on aurait dit qu'elle aussi me cherchait... On aurait dit un jeu, on se voyait sans se parler mais c'était comme si quelque chose nous liait tous les deux. Un jour, j'ai eu le courage de lui demander si elle voulait venir au cinéma avec moi, alors qu'on ne s'était jamais parlé un seule fois. Et tout ce qu'elle m'a dit c'est un simple « tu en as mis du temps ». »

Jon s'interrompit. Ressasser ses souvenirs semblait être comme mettre du sel sur des blessures fraiches. On sentait dans sa voix que cette fille, Renée, avait marquée son cœur de manière indélébile.

« C'était la première fois que je ressentais ça pour une fille, confia Jon d'une voix lourde de mélancholie. J'avais déjà eu des petites copines mais elle… elle c'était quelque chose de totalement nouveau. Je l'avais dans la peau, je pensais sans arrêt à elle… Elle me changeait, elle me rendait plus heureux. Quand on a fini le lycée, j'ai trouvé mon job de mécanicien et elle a poursuivie ses études pour devenir infirmière. Renée avait toujours été merveilleuse pour aider les gens, surtout moi… La vie a suivi son cours, ça se passait bien pour moi et elle a réussi à décrocher son diplôme d'infirmière. J'étais si fière d'elle… »

Des larmes commencèrent à couler sur ses joues. Des gouttes silencieuses, au contraire de celle de l'orage, elle tombait lentement le long des pommettes de Jon, formant des sillions descendant jusqu'à son menton.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? Osa demander Asuka. »

Jon ne répondit pas tout de suite, perdu dans ses souvenirs.

« Une nuit elle n'est pas rentrée de son travail… Ce n'était pas la première fois que ça arrivait, elle faisait toujours des heures supplémentaires. Je ne me suis pas inquiété, j'ai mangé seul et j'ai regardé la télé en l'attendant. Mais vers trois heures du matin, on est venu sonner chez moi. Ce n'était pas Renée… C'était une patrouille de police en uniformes.

C'est vraiment là que j'ai commencé à comprendre que quelque chose n'allait pas. J'ai commencé à trembler parce que je comprenais ce qu'ils étaient venus m'annoncer. Renée était bien partie de son travail, mais elle n'était jamais arrivée à la maison. Un alcoolique dans son putain de 4X4 a grillé un feu rouge et il a percuté la voiture de Renée de plein fouet. Elle est morte sur le coup et lui aussi… voilà ce que m'ont dit les flics.

Je me suis écroulé… Mentalement et physiquement, j'étais en morceaux. Je passais de la colère à l'apathie, je pouvais me mettre à gueuler pour un rien ou rester des jours sans bouger de mon, de notre appart'. J'ai failli me battre avec mes meilleurs amis quand ils ont voulu m'aider… »

Il s'interrompit là, les joues dégoulinantes de larmes alors que ses yeux fixaient toujours le feu de la cheminée. Asuka de son côté digérait en silence l'horreur et la tristesse que lui avait transmises l'histoire de Jon. Une tragédie humaine comme il pouvait en exister partout dans le monde.

Un imbécile prend la mauvaise décision au mauvais moment et des gens en meurent. Renée, la pauvre, s'était retrouvée dans cette situation, victime simplement de la stupidité d'un autre être humain.

Mue par une impulsion, Asuka se rapprocha de Jon et le prit dans ses bras. Cette fois-là il ne se dégagea pas du contact de la jeune fille. Au contraire, il laissa sa tête tomber mollement au creux de l'épaule d'Asuka, ses larmes continuant de couler le long de ses joues.

Ils ne bougèrent pas de cette position avant un long moment. Combien de temps ? Impossible de savoir, l'horloge de la télévision était éteinte. Mais rien ne bougea, l'orage continua de tomber sans qu'aucun des deux ne bouge. Ce fut lorsque les larmes de Jon cessèrent de perler de ses yeux que le moment se dissipa.

« Merci Asuka… souffla Jon d'une voix enrouée par le chagrin.

-De rien, répondit-elle en cherchant ses mots. Alors… c'est à cause de ça que tu vis ici ?

-Oui, parce que c'est la seule option qu'il me restait pour ne pas devenir fou, avoua-t-il. Rester seul dans notre appart' me rendait incontrôlable. Alors j'ai dû m'éloigner de là. J'ai eu la chance de trouver un poste avec une maison de fonction et depuis… J'attends.

-Qu'est-ce que tu attends ? demanda Asuka.

-Que mes larmes cessent de couler quand je pense à Renée, soupira Jon avec tristesse. »

Asuka resserra un peu plus fort son étreinte autour de cet homme meurtri.

« Merci… répéta-t-il en posant sa main sur le bras d'Asuka.

-Ce n'est rien, répondit-elle encore une fois. Moi, je n'ai jamais eu de personne dans ma vie comme ce que représentait Renée pour toi. Je n'ai jamais eu quelqu'un qui compte au point que sa disparition me brise à ce point. Mais, je crois que je peux imaginer ce que ça fait de perdre quelqu'un d'aussi important.

-C'est la pire chose qui me soit arrivée, admit Jon. Faut croire que ce que disait Nietzche n'est pas vrai… Ce qui ne nous tue pas, ne nous rend pas plus fort. Simplement plus triste. À moins, qu'on considère que j'ai été assez fort pour ne pas me tirer une balle…

-Ne dis pas ça… souffla Asuka. Je suis sûre que Renée n'aurait pas voulu ça pour toi. Elle aurait voulu que tu continues de vivre. Pas que tu décides d'en finir pour la rejoindre. Tu as encore trop de choses à vivre pour laisser tomber. Et si tu es venu ici pour oublier, c'est que tu savais, toi aussi, que ton histoire à toi ne s'arrêtait pas là. »

Jon ne dit rien, il se contenta de fixer encore et toujours le feu qui commençait lentement à se consumer dans la cheminée. Ses larmes avaient cessé de couler et sa respiration était redevenue calme et régulière.

« Peut-être bien que c'est vrai, finit-il par dire. Il serait peut-être temps de passer à autre chose. Mais c'est si dur sans elle… Ma vie est une gueule de bois qui ne finit jamais. Être ici ne fait que… ralentir le processus. C'est une façon d'hiberner, de m'endormir et d'oublier la douleur. Je me demande si je suis encore capable d'avoir une vie normale.

-Ce n'est pas en restant ici que tu auras la réponse, murmura Asuka. Pourquoi est-ce que tu n'essayes pas de reprendre contact avec tes amis pour commencer ? Roman et… Seth c'est ça ?

-C'est vrai que ces deux gars me manquent, admit Jon. Le souci c'est qu'on ne s'est pas quittés en de très bons termes. J'ai été un vrai connard avec eux. Trois ans sans donner de nouvelles, c'est difficile à rattraper.

-Je suis sûr qu'ils comprendront que tu avais besoin de temps pour t'en remettre. De ce que tu m'as raconté, vous sembliez très proches.

-Les deux meilleurs amis que je n'ai jamais eus, confirma le garde forestier

-Alors ils comprendront, conclut simplement Asuka.

Ils retournèrent à la contemplation silencieuse du feu qui brulait toujours. Sans pour autant briser l'étreinte qui les unissait encore. Ni le garde forestier ni la jeune femme ne semblait vouloir repousser l'autre et ils restèrent ainsi.

Un nouveau silence emplissait la pièce. Ce dernier était cependant bien moins lourd qu'avant. C'était celui d'une paix retrouvée. Une paix que Jon Moxley semblait avoir retrouvée en compagnie de son invitée inattendue.

« Merci Asuka, finit par déclarer ce dernier. Merci de me parler. Je crois que j'en avais besoin.

-De rien, répondit cette dernière, la tête toujours posée contre l'épaule de Jon. Je m'en voulais un peu au début, de te poser ces questions. J'avais peur de ta réaction.

-Comment tu pensais que j'allais réagir ? En te foutant dehors ?

-Honnêtement ? On ne se connait que depuis ce soir, je ne pouvais pas deviner comment tu allais réagir. Et sans vouloir être méchante, tu ne ressembles pas exactement à un héros sorti d'un conte de fée. Plutôt comme un sérial killer retranché dans une maison au fond des bois. »

Un rire franc jaillit de la gorge de Jon. Le premier depuis qu'ils avaient commencé à discuter de Renée.

« J'ai l'air d'un ours, confessa ce dernier. Je n'ai jamais fait attention à mon apparence. Surtout depuis que je vis dans un chalet où habituellement personne ne vient me voir. À part une petite graphiste aux cheveux multicolores qui a réussi à se perdre au milieu de l'orage de l'année.

-J'aurais préféré ne pas me perdre, concéda Asuka avec humour. Mais je dois dire que je suis heureuse d'être tombée sur toi Jon. Tu as été mon héros ce soir, même si tu as l'air de tenir plus du méchant d'un film d'horreur, attendant les jeunes femmes perdues pour les découper en morceaux.

-Tu devrais peut-être faire attention, dit Jon en prenant un faux air d'antagoniste de série B. Je pourrais avoir planifié tout ce qui vient de se passer dans le seul but de t'assassiner. Je pourrais avoir inventé tout ce que je viens de te raconter comme dans Usual Suspect. Et maintenant que tu es sans défense, près de moi, je pourrais montrer mon vrai visage.

-Oh mon dieu ! Minauda Asuka en imitant le cliché d'une victime de film d'horreur. Mais alors que vas-tu me faire ? M'attacher dans la cave et me forcer à te supplier pour ne pas être découpée en morceau ?

-Je pourrais faire ça… mais ce serait beaucoup trop de travail, déclara-t-il. Je suis un tueur d'accord, mais un tueur qui aime tuer proprement. Ne va pas me confondre avec un de ces bouchers qui n'aiment que découper les jeunes filles. Je suis un malade mental haut de gamme. Il faut que ton meurtre soit une œuvre d'art.

-Je vais donc mourir comme une artiste, soupira Asuka en surjouant le désespoir. Bien, puisque c'est là mon destin, emportez-moi vers les rivages de la mort, ô beau tueur qui cachait son vrai visage.

-Beau tueur ? S'étonna Jon. Tu ne viens pas de dire que je ressemblais à un ours ?

-Il peut y avoir des ours charmants, rit Asuka. Des bêtes effrayantes, mais sous lesquels se cache en réalité un prince charmant qui attend un baiser pour redevenir humain.

-Donc je suis un prince charmant déguisé en ours ?

-Exact, continua la jeune femme. Un gros ours, pas très accueillant, mais qui cache un homme bon derrière sa fourrure et ses crocs.

-Alors quoi ? Sourit Jon. Tu vas m'embrasser pour que je redevienne humain ? »

À ces mots, sans trop savoir pourquoi, Asuka prit cela pour une invitation. Elle n'avait pas prédéterminé ce geste mais son corps réagit pour elle. Sa tête se souleva de l'épaule de Jon et son visage s'aligna avec celui du garde forestier, les yeux clos alors que leurs lèvres se rencontraient pour former un baiser.

Asuka ne sentit pas Jon tenter d'échapper au baiser. Cependant au lieu d'y répondre, de prendre les lèvres d'Asuka plus goulument et de venir poser ses mains contre elle, il se raidit, complètement immobile. Lorsque la jeune femme ouvrit les yeux, Jon la regardait, sa mâchoire ouverte par la surprise.

La jeune fille rougit aussitôt de honte.

« Oh mon dieu… je suis désolée, bégaya-t-elle frénétiquement en se reculant. Je croyais… enfin j'ai cru que… Oh mon dieu je suis désolée ! »

Jon porta deux doigts à ses lèvres, pour s'assurer qu'il ne venait pas de rêver.

« Est-ce que tu viens de… commença-t-il en articulant lentement.

-C'est ta dernière phrase, j'ai cru que… oh je suis désolée Jon, je ne sais pas ce qui m'a pris. Continua de bafouiller la jeune femme en cachant son visage.

-Oh c'est… pas grave… Je veux dire… C'est la situation qui est…

-Compliquée ? proposa Asuka, désireuse de passer à autre chose, morte de honte.

-Oui c'est ça, compliqué ! Répondit avec empressement Jon. C'est juste l'émotion ! On est tous les deux seuls dans une maison sans électricité, la journée à été riche en émotion c'est normal qu'on… que ce genre de choses arrivent, ce n'est pas grave.

-Oui oui, c'est ça ! Continua Asuka sur le même ton précipité. C'est le… Le feu de bois ça peut faire ça. À cause de l'ambiance et tout ça…

-Oui, c'est le feu de bois. Approuva Jon en retrouvant un début de contenance. »

Asuka aurait voulu se baffer d'avoir été aussi idiote.

« Qu'est-ce qui te prends ? » se réprimanda-t-elle mentalement. « Tu connais ce gars depuis seulement quelques heures et voilà que tu te mets à l'embrasser ? Reprends-toi espèce d'idiote, ce n'est pas parce qu'il est beau, drôle et … Une minute quoi ? Mais à quoi je pense bon sang ! C'est un gars que je ne connais que depuis ce soir et qui sort du deuil de l'amour de sa vie. Ce n'est pas le moment de jouer les allumeuses, il n'a pas besoin de ça, il doit me prendre pour une folle. ».

« On devrait aller dormir, finit par dire Jon sans oser regarder la jeune femme. Je pense que ce soir a été trop chargé en émotion, mieux vaut aller dormir. Demain, si la pluie s'est arrêtée, on descendra dans la vallée pour ta voiture et pour l'électricité.

-Oui il vaut mieux qu'on aille se coucher… approuva Asuka.

-Tu peux prendre la chambre en haut, ajouta un peu rapidement Jon. Je dormirais sur le canapé.

-Merci… souffla avec regret la jeune femme. »

Elle se sauva rapidement et monta les escaliers qui menaient à la chambre. Elle manqua de trébucher à nouveau, plus par empressement qu'à cause du manque de lumière. Marchant à tâtons, elle trouva le rebord de lit et s'empressa de ramener les couvertures sur elle. Comme pour étouffer sa honte.

« Quelle conne… » Pensa-t-elle. « Mais quelle conne… »

La suite… Tout de suite